La belle image
Chapitre V
La bagnole se rangea le long du trottoir qui sert d’allée cavalière. Sauf quelques voitures montantes, l’avenue du Bois avait perdu presque toute animation et l’allée cavalière était déserte.
« Ce n’est pas, dis-je, que je veuille descendre. Mais j’ai une confidence à vous faire. »
J’avais, en prononçant ces paroles, repris ma voix naturelle. L’oncle eut un sursaut d’étonnement et alluma une lampe de poche pour mieux voir mon visage.
« Bon Dieu, dit-il, j’aurais juré que je venais d’entendre la voix de mon neveu.
– La voix de Raoul ? Eh ! bien, vous ne vous êtes pas trompé. Oncle Antonin, je suis votre neveu Raoul. Oncle Antonin, je vous le jure. Je suis Raoul Cérusier. Tout à l’heure, vous avez vu, Texas m’a reconnu. C’est moi qui ai épousé
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Renée Rabilleur, la fille de votre sœur Thérèse. Il m’est arrivé cet après-midi une aventure terrible. Tout d’un coup, sans que je puisse dire au juste à quel moment, j’ai changé de visage.
– Par exemple, murmura l’oncle. C’est renversant.
– Oncle Antonin, vous ne me croyez pas.
– Mais bien sûr que si, puisque tu me le dis. Mais j’ai quand même bien le droit de dire que c’est renversant. Ma parole, tu voudrais que je trouve ça tout naturel ? »
L’oncle réfléchit une minute et m’accorda en hochant la tête :
« Après tout, ce n’est pas si extraordinaire. En général, les métamorphoses s’effectuent insensiblement, mais il arrive aussi qu’elles soient foudroyantes. Ainsi, je me rappelle une fois ma voiture... »
Façon de me faire entendre que ce que peut l’industrie de l’homme, Dieu le peut et mille de plus, l’oncle me raconta comment il avait, en un matin d’avril, transformé sa voiture au point de
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passer auprès d’elle onze fois dans l’après-midi sans la reconnaître. Et me la décrivit avant et après, passa ensuite au moteur, vanta en termes techniques des commodités de son invention et, désirant me faire apprécier l’excellence de ses reprises, finit par remettre la voiture en marche.
« Au fait, où faut-il déjà que je vous descende ? » me demanda-t-il en entrant dans le bois, car il avait oublié ma métamorphose. De quoi un peu vexé, moi sèchement :
« Je vous rappelle que je suis votre neveu Raoul. »
Confus, l’oncle s’excusa et nous arrêta auprès du grand lac. Pour moi, je commençais à regretter qu’un besoin d’abandon m’eût fait me confier à cet excellent homme. Je pouvais me demander si sa beauté et sa gentillesse protégeraient mon secret contre son étourderie.
– Ta nouvelle tête n’est pas mal, me dit l’oncle pour se faire pardonner. Qu’en dit Renée ?
– Mais elle ne sait rien !
– Oui, c’est vrai, tu n’as pas eu le temps.
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Allons vite lui montrer ta tête.
– Lui montrer, mais voyons, c’est impossible.
– Pourquoi ?
– Mais parce qu’elle ne croira jamais qu’une aventure pareille ait pu arriver.
– Je l’ai bien cru, moi, rétorqua l’oncle.
– Bien sûr, mais vous, ce n’est pas la même chose.
– C’est ça. Moi, je suis un idiot. Dis-le.
– Au contraire, oncle. C’est même tout le contraire. Comment vous expliquer. L’idée de me confier à vous m’est venue tout d’un coup quand je vous ai vu chevauchant le capot de la voiture. Vos yeux riaient. Vos belles grandes moustaches frémissaient comme des antennes. J’ai senti qu’en face d’une réalité difficile à croire, vous étiez homme à pouvoir vous passer du consentement de votre raison. Je me suis dit, ce que son cœur accepte, l’oncle Antonin l’admet. C’est une disposition rare et plus encore qu’on ne pense. Vous me direz les poètes. Ah ! là là. Pour eux, l’absurde, c’est du lunaire, c’est du
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brouillard en chemise de nuit, des trucs qui se dégonflent toujours au dernier moment. Un poète, ça flâne derrière sa raison avec des airs de la bouder, mais en se gardant bien de lui marcher sur la queue. Non, il n’y avait peut-être que vous au monde. Et comme je vous aime beaucoup, je vous ai tout raconté. Ça me fait du bien. Ça me repose. Oh ! je sais bien que vous ne pouvez rien pour moi. Ce que je vous demande, c’est de ne pas me trahir, sans le vouloir, par inattention. Mettez-vous dans la tête que si je prétendais publiquement être Raoul Cérusier, je serais sûrement interné.
– Tu me prends pour une andouille, protesta l’oncle Antonin. Je comprends très bien que tu es dans une situation délicate. Sois tranquille, je ne suis pas homme à commettre un impair. Par exemple, tu as tort de penser que je ne peux rien pour toi. Sais-tu ce que je vais faire ? Je vais aller trouver Renée et la mettre au courant. Moi, son oncle, elle me croira. »
Il était de plus en plus clair que je devais m’attendre, de sa part, aux plus énormes bévues.
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J’étais désespéré. Je me fâchai.
« Si jamais vous faites une chose pareille, je prends le train pour l’étranger et j’abandonne tout. Comprenez donc une bonne fois que ma métamorphose est une chose inadmissible. Il faut bien qu’il en soit ainsi, sans quoi n’importe quel pouilleux, après avoir fait disparaître l’Aga Khan, pourrait usurper sa personne et ses biens, n’importe quel voyou s’introduire dans la couche d’une jolie femme qu’il convoite.
– Quand même, Raoul. Ce qui est vrai est vrai.
– À condition de le prouver ou alors pour quelques-uns. Bien sûr, si deux ou trois mille personnes s’accordaient à déclarer que mon aventure est véridique, Renée y croirait. Et encore, je connais ma femme. Elle ne tient guère à des certitudes qui n’ont pas cours partout.
– Faut pas dire ça, Raoul, faut pas dire ça.
– Tenez, à supposer même qu’au fond de son cœur, elle soit persuadée que je suis toujours son mari, eh bien, je suis presque sûr qu’elle ferait semblant de ne pas le croire. Elle aurait raison.
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Ce n’était pas dans le contrat. Pour les autres, pour les amis, ça ferait mauvais effet. Pour les enfants, aussi. On ne peut pas élever des enfants dans cette idée que l’ordre naturel des choses peut être renversé et qu’il faut compter avec l’absurde. Non, croyez-moi, il faut renoncer une fois pour toutes à mettre Renée au courant et qui que ce soit d’autre. Savez-vous à quoi vous nous exposeriez tous les deux en affirmant mordicus que je suis Raoul Cérusier ? Ce ne serait pas le cabanon, mais la prison. On chercherait le dénommé, on ne le trouverait pas et on nous accuserait de l’avoir fait disparaître. »
L’oncle Antonin soupira, choqué et découragé par la vision d’un monde aux mailles serrées ne laissant point de place aux vérités d’un usage trop restreint.
« Quand je vous disais que vous ne pouviez rien pour moi, ajoutai-je, je me trompais. En réalité, vous serez mon seul refuge, vous serez le seul être pour lequel je n’aurai pas cessé d’être Raoul Cérusier. Voyez, il n’y a pas une demi-journée que je suis en exil et j’ai déjà senti le
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besoin de vous confier mon malheur. Il y a aussi un autre aspect de ma solitude. J’arrive comme un naufragé dans un monde qui ne me connaît pas. Il ne sera pas mauvais pour moi d’avoir un répondant. »
L’oncle m’offrit de vivre chez lui à Chatou. Je le seconderais dans la tâche d’élever les porcs qui sont, disait-il, des créatures attachantes. Pour achever de me séduire, il me promit de me fabriquer une voiture de cinq chevaux, élégante et confortable. Je le remerciai et lui fis part des dispositions que j’avais déjà prises. Mon projet de séduire ma femme lui parut admirable et d’une irrésistible drôlerie. La tête renversée, il partit de son plus grand rire qui roula dans le désert du bois comme une orgie d’harmonium dans une église vide. Et cela dura. De temps à autre, il reprenait haleine et s’écriait à plein gosier :
« Tordant ! cette pauvre Renée qui va se faire une fête de tomber dans les bras de qui ? de son époux ! Ah ! non, laisse-moi rire. »
Il repartait de plus belle et j’essayais en vain de calmer son hilarité. J’avais beau élever la voix,
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il riait si fort qu’il n’entendait rien. À nous deux, nous faisions un tapage à réveiller les cygnes du grand lac et qui n’était pas sans m’inquiéter. À gauche de la voiture, je vis tout à coup sur l’asphalte le reflet d’une lumière sourde. Je bourrai les côtes de l’oncle Antonin, trop tard. Deux agents cyclistes, alertés par le bruit et l’aspect de la bagnole, s’étaient approchés.
« Vous n’avez pas de feu de position, fit observer l’un d’eux d’un ton plutôt paterne.
– Tiens, c’est vrai, reconnut l’oncle. Je me suis arrêté, il faisait à peine nuit et l’endroit était éclairé. »
L’oubli réparé, les agents seraient peut-être repartis, mais l’oncle, repensant à sa nièce, éclata d’un énorme rire gargouillant, à la face du cycliste qui se trouvait encore penché à la portière.
« Montrez-moi votre permis, dit celui-ci d’une voix sèche.
– Voilà », répondit l’oncle sur le ton de l’ironie agressive et cependant, il fouillait l’une
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des poches intérieures de son veston. N’y trouvant pas son permis de conduire, il explora l’autre poche, puis revint à la première en jurant entre ses dents. Je sentais venir une catastrophe. Une fois de plus, il avait oublié son permis et sa carte grise. Il faudrait aller au poste, on en profiterait pour me demander mes papiers et ce serait miracle si l’oncle Antonin ne faisait pas une réflexion qui donnerait l’éveil à la police. Quel démon m’avait poussé à lui faire des confidences ? Je voyais mon aventure finir misérablement. L’oncle en était à la poche arrière de son pantalon et grondait d’une voix déjà haute contre « l’enfant de sorcière qui lui avait égaré son permis ».
– Vous ne le trouvez pas ? demanda l’agent avec une douceur révoltante. »
Courbé sur son siège, une main sur la fesse et suant à déboutonner sa poche, l’oncle se redressa, l’œil en feu, et rugit :
« Votre permis, vous savez ce que j’en fais de votre permis ? »
Il s’interrompit. Je me préparais à ouvrir la
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portière, à prendre ma course au plus épais du bois. Il s’interrompit et son visage s’éclaira d’un large sourire. Tirant de sa poche arrière un porte-carte, il reprit d’un ton négligent :
« Mon permis ? eh bien, le voilà, mon permis. »
Après examen, l’agent prit des notes et informa :
« Vous avez une contravention pour défaut de lumière. »
Nouveau rugissement de l’oncle. Je le fis taire à coups de pied dans les jambes et, les cyclistes partis, je vociférai à mon tour :
« Vous le faites exprès, n’est-ce pas ? vous avez juré d’attirer l’attention sur moi par tous les moyens ? vous avez décidé ma perte ? Ah ! si j’avais su, bon Dieu. Allons, conduisez-moi à l’Étoile et restons-en là pour ce soir. »
Penaud, l’oncle démarra. De temps à autre, il me regardait, craintif et désolé, mais je restais sur ma colère. Enfin, il m’offrit timidement de me reconduire jusque chez moi.
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« Pour que Renée ou les enfants me voient descendre de votre voiture ? Ce serait le bouquet. »
Je lui accordai pourtant de me déposer au bas de la rue Caulaincourt. Chemin faisant, il me demanda s’il pouvait compter me revoir bientôt.
« Aujourd’hui, convint-il, je suis dans un mauvais jour. C’est une malchance, voilà tout. Mais sois tranquille, mon petit. Tu verras, je suis sûr que j’aurai des idées excellentes.
– Alors, attendez que je me manifeste pour m’en faire part. Et surtout, ne venez pas me voir. Je vous téléphonerai. N’oubliez pas non plus que je m’appelle désormais Roland Colbert. »
Au moment de nous séparer, il me demanda si j’avais besoin d’argent. Tu n’auras qu’à me le dire. Au revoir oncle. Je m’engageai dans la rue Caulaincourt. Tournante et profonde, le ciel y est rare et l’éclairage provincial. Quelques passants surgissent dans le cercle d’un bec électrique, meurent dans la nuit et renaissent sous un autre bec. Je me persuadai que je rêvais. La lumière de la rue était celle de mes rêves, qui n’est ni du jour
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ni de la nuit, une lumière dénaturée dans laquelle les choses apparaissent comme à travers un verre fumé. Je cheminais, infime, entre deux murailles sans fin, car l’étranglement de la perspective reculait à mesure que je progressais sur la courbe et cette poursuite tenait aussi du rêve. Enfin, mon impossible métamorphose m’était la preuve que je rêvais. En avançant la main, j’allais toucher l’épaule tiède de Renée et, délivré d’un poids d’angoisse, reconnaître mon lit dans un demi-sommeil. Toutefois, j’avais faim et je ne fus pas trop déçu d’apercevoir les feux de chez Manière.
En entrant dans la longue et étroite salle du café-restaurant, j’étais un peu ébloui par la vie et je ne vis d’abord que des groupes confus. Quatre ou cinq tables étaient occupées. Je m’assis sans choisir et après avoir fait mon menu, je songeai, les coudes sur la table, à Renée et à mes enfants qui dînaient à cent mètres de là en parlant de mon voyage à Bucarest. Les hors-d’œuvre sur la table, je pris connaissance de l’entourage. Près de moi dînait un couple d’étrangers de la cinquantaine, deux costumes de sport taillés dans des étoffes d’Europe centrale. Dans la rangée faisant face à
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la mienne je reconnus plusieurs têtes du quartier. Le peintre et dessinateur Chasord, assis en compagnie à sa place habituelle, torturait amicalement un convive avec des questions à la fois innocentes et insidieuses dont l’ironie restait incertaine pour sa victime. À la table voisine, des gens de cinéma parlaient fondus et montage. Et plus loin, la Sarrazine assise sur la banquette à côté d’une jeune femme, me regardait. Toutes deux dînaient en face d’un homme chauve et corpulent qui me tournait le dos. Je fixai leur groupe en affectant un air lointain, distrait. Un instant, j’examinai la Sarrazine et feignant de ne pas voir la direction de son regard, comme si sa silhouette n’eût été qu’un accessoire de ma méditation. Elle avait un visage plein auquel une ossature apparente, un profil délié, donnaient pourtant un relief dur, un peu masculin, que deux rouleaux symétriques de cheveux très noirs, haut relevés, accusaient encore. Les yeux noirs n’avaient pas cette humidité qui leur donne souvent de la douceur. Ils brillaient d’un reflet d’anthracite. Sa poitrine un peu forte, solide, était haute et la soie lourde du corsage semblait y être
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accrochée. Le bonhomme assis en face d’elle devait voir dedans. Tout en mangeant, tout en parlant, elle ne cessait de me regarder. Parfois, elle tournait la tête vers sa voisine et ses yeux ne me quittaient pas. Un moment, je voulus soutenir son regard. Ses yeux brillaient d’un éclat plus vif, j’eus la sensation d’être prisonnier. Elle eut un demi-sourire en me voyant rougir et rougit elle-même légèrement, mais ce n’était nullement par timidité. Dans la salle, on commençait à remarquer ces prises de regards. Les yeux sur mon assiette, je me fis la morale. Renée, les enfants, les bons principes, le devoir de rester fidèle à moi-même, le danger de compliquer une aventure déjà tragique. Mais je ne pouvais m’empêcher de songer que j’étais libre ce soir, que personne ne me demanderait compte de mon temps. La vertu de ma femme me fournissait même des raisons de céder à la tentation. Pour vaincre ses scrupules, ne me faudrait-il pas acquérir une technique du séducteur ? j’avais néanmoins des retours vigoureux et mes habitudes d’époux honnête et timoré finissaient par l’emporter. Ayant, sans l’avoir voulu, du
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moins il me sembla, retrouvé le regard de la Sarrazine, je détournai le mien sur la nuque de l’homme qui dînait à sa table et l’examinai avec une insistance que je voulus agressive. Il devait être riche, j’en jugeai au lustré de ses cheveux blancs et à sa nuque, d’un rose anglais et d’un grain délicat. Un monsieur très bien ayant le moyen d’entretenir une jolie fille. Je crus voir la Sarrazine esquisser un geste de dépit, comme si elle avait deviné le sens de mes réflexions. Très satisfait, je revins à mon assiette sans repasser par ses yeux et me mis à lire le journal. J’avais presque oublié la jeune femme. On m’apportait un camembert lorsque ses deux compagnons de table se levèrent. Elle-même, j’en eus au cœur comme un coup de manivelle, ne bougea pas et alluma une cigarette. Vraiment, demanda l’homme à la nuque, vous ne venez pas au théâtre ? Elle s’excusa sur un mal de tête. Les autres se penchèrent sur la table et firent des plaisanteries que je n’entendis pas. Elle rit avec eux, plus fort qu’eux, et resta. Elle les suivit des yeux jusqu’à la porte et, une fois seule, renversa la tête en arrière et me regardant par la fente des
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paupières, souffla vers moi un jet de fumée qui vint mourir sur mon camembert. Je l’ai déjà dit, les femmes ne m’avaient pas habitué à les voir se mettre en frais pour moi. Cet appel me remua la tripe et les viscères. Mon regard prit la Sarrazine aux jambes et remonta comme un soc jusqu’à ses yeux d’anthracite. Je pressai mon dîner. Quand j’eus fini, elle sortit.
Elle marchait lentement sous les arbres de la rue Caulaincourt, au bord du trottoir. En la rejoignant, je m’excusai avec des paroles maladroites en ajoutant que pour la première fois de ma vie, ce qui était vrai, j’accostais une femme sans y être autorisé.
« Autorisé ? dit-elle, vous l’êtes suffisamment par ma façon de vous dévisager. J’espère même que vous saurez ne pas trop vous en souvenir. Comment vous appelez-vous ? »
Elle parlait d’une voix un peu rauque, assez émouvante, et avec une remarquable maîtrise de soi-même. Je lui répondis que je m’appelais Roland Colbert et que j’habitais le quartier.
Comme je faisais dévier la conversation sur la
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pièce de théâtre qu’elle avait manquée, elle fit observer :
« Vous n’avez pas très envie de parler de vous. Ni de moi. Vous ne me demandez pas comment je m’appelle.
– Parce que je vous ai déjà donné un nom depuis très longtemps.
– Depuis très longtemps ? mais je ne vous avais jamais vu avant ce soir.
– Mais moi je vous connaissais. Il y a quinze jours, vous portiez une robe couleur aubergine avec des parements blancs. Je vous appelle la Sarrazine avec un z. Votre vrai nom ?
– Pour aujourd’hui, la Sarrazine. Il me semble qu’il me va bien. »
Elle rit, montrant deux belles rangées de dents et avec force, serra le bout de mes doigts dans sa main gantée. Nous nous étions arrêtés sous un arbre. D’un ton sec, elle arrêta mes entreprises, puis dirigea la conversation. Sa façon de s’exprimer était garçonnière ou plutôt d’un célibataire averti, mais sans vulgarité. Elle me
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regardait avec une curiosité gourmande et bienveillante, sans coquetterie, me traitant, quoiqu’elle eût vingt-six ans et m’en donnât trente-deux, comme un jeune cousin dont on se promet du plaisir, mais envers lequel on se reconnaît aussi des devoirs d’aînée. Cette prise en tutelle m’était agréable. Nous allions d’un arbre à l’autre en faisant des stations. Elle vint à me parler, comme d’une chose à réviser, d’un certain désaccord qu’elle avait déjà observé entre ma façon d’être et ma physionomie. Frappé par cette remarque, ému aussi, je m’étais arrêté pour lui répondre, lorsque j’entendis le pas sec et pressé d’un talon de femme et, de l’ombre où nous nous tenions, je vis s’avancer Renée qui descendait la rue Caulaincourt. Elle passa près de nous sans nous voir et, un peu plus loin, traversa la rue pour changer de trottoir. Jamais Renée ne sortait le soir sans moi, du moins à ma connaissance. La pensée qu’elle mettait à profit, pour aller rejoindre un amant et dès le premier jour, une séparation qui aurait dû lui être pénible, et qu’elle abandonnait nos deux enfants à la maison, me transporta de colère et de haine. La Sarrazine me
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regardait, étonnée de mon brusque silence et peut-être aussi de l’expression de mon visage. Je lui empoignai la tête brutalement et pressant son corps et ses lèvres avec une violence qui était comme un entraînement au meurtre, je lui dis bouche à bouche : « Demain chez Manière. Il faut que je parte. »
Je marchais silencieux dans les zones d’ombre. Devant moi marchait Renée sur l’autre trottoir. Je ne la perdais pas des yeux et j’entendais le bruit de son pas vif et martelé. De basses injures me montaient à la gorge et parfois un attendrissement prêt à mûrir en sanglot. Au bas de la rue Caulaincourt, elle s’arrêta, je la vis sonner à une porte. Ce fut une soudaine délivrance. Le cœur allégé, je reconnus la maison où demeuraient nos amis, les Marion. Je me souvins qu’un de leurs enfants venait de tomber malade. Sans doute avaient-ils téléphoné à Renée ou elle à eux, et elle venait voir le petit malade. Heureux et fondant d’un tendre remords, je m’accusai d’avoir pu soupçonner une épouse parfaite alors que j’étais moi-même tout prêt à tomber dans les bras de la première femme
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venue. Il m’apparut que je ne méritais pas d’avoir épousé Renée.
Elle ne fut pas plus d’une demi-heure chez les Marion. Je lui laissai prendre de l’avance dans la rue Caulaincourt et, avant d’arriver chez nous, j’allongeai le pas pour être avec elle à la porte. Je la lui ouvris et m’effaçai devant elle sans obtenir qu’elle prît garde à moi. Si présente et inaccessible, je ressentis presque aussi vivement qu’au début de l’après-midi la monstruosité d’une aventure à laquelle je m’étais déjà habitué et l’idée de cette accoutumance me fit horreur. Elle avait un air triste et préoccupé que j’attribuai à mon départ et qui me serra la gorge d’émotion. Avant de mettre l’ascenseur en marche, je lui demandai à quel étage elle allait. En me répondant quatrième, le regard de ses yeux gris, un peu froids, se leva sur moi et il me sembla une seconde qu’elle s’intéressait à mon visage. Je réfléchis que ma voix gardait pour elle des inflexions connues, quoique la nouvelle conformation de ma bouche et de mes mâchoires me donnât toutes facilités de la déguiser.
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D’ailleurs, Renée ne m’accorda plus le moindre regard. Elle rentra chez nous. Je rentrai chez moi.
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