La belle image
Chapitre X
J’avais accueilli presque avec soulagement cette semaine de répit que me laissait le voyage de la Sarrazine. Au cours de notre bref entretien, elle avait fait allusion à un battement de deux heures qu’elle prévoyait entre la fin de son dîner et l’instant de partir pour la gare. J’aurais pu lui demander de m’accorder ces deux heures. Je savais qu’elle n’eût pas refusé, mais je ne dis rien. En me quittant pour aller rejoindre ses amies, elle avait murmuré, penchée sur ma table : « Votre joie ne se voit guère, mais je ne veux pas avoir peur. Pendant mon voyage, je reverrai votre air réservé et je me rassurerai en pensant que notre rencontre est pour vous une chose très grave. » À vrai dire, cette aventure n’avait pas encore à mes yeux beaucoup d’importance, mais je savais qu’elle en aurait le jour où elle commencerait vraiment. N’ayant plus d’épouse devant qui rougir d’un mensonge, il ne faisait
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aucun doute que je me laisserais domestiquer par la Sarrazine. Je me sentais d’autant plus désarmé que j’aurais de belles raisons à me donner pour oublier Renée et mes enfants. Aussi n’étais-je pas trop impatient de me mettre dans ses griffes. Sans envisager de manquer notre rendez-vous, j’espérais vaguement de nouveaux sursis.
D’ailleurs, j’étais très occupé de cet autre rendez-vous que j’avais avec Renée le lendemain soir. J’y pensai toute la journée du dimanche. Une désillusion m’attendait au dernier moment. Le soir, en rentrant chez moi, je trouvai sous la porte une lettre de Renée m’informant qu’une de ses cousines de Blois, venue passer quelques jours à Paris, s’était installée chez elle. Nous l’avions toujours accueillie avec empressement et il n’était pas possible de l’envoyer à l’hôtel. Les jours suivants, Renée eut du mal à se rendre libre. Cousine Janette, qui l’aimait beaucoup, ne la quittait presque pas. Je téléphonai à l’oncle Antonin pour lui demander de venir la chercher et de la retenir à Chatou au moins pendant vingt-quatre heures, mais sa voiture était, selon son expression, dans une période de mue et il n’avait
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pas le cœur à s’éloigner de la porcherie alors que le moteur, les roues, la carrosserie, écartelés et épars, réclamaient tous ses soins. L’esprit ailleurs, il ne s’intéressa que distraitement à mes préoccupations.
Renée m’avertit par un mot que le mardi après-midi, devant accompagner sa cousine au Bon-Marché, elle ferait en sorte de se perdre dans la foule et de me retrouver dans un café de la rue de Sèvres. Il était plus de cinq heures lorsqu’elle arriva au rendez-vous. Elle avait eu beaucoup de mal à tromper la vigilance affectueuse de cousine Janette qui l’avait rattrapée deux fois au milieu de la foule. L’attente m’ayant paru longue, mon humeur s’en ressentit et je vis d’assez mauvais œil qu’elle eût acheté un manteau de panthère. L’année précédente, j’avais eu toutes les peines du monde à lui faire accepter un manteau d’astrakan dont la dépense lui paraissait une folie inutile. Elle s’était finalement résignée à en choisir un au meilleur marché. Il avait probablement coûté moins cher que ce trois-quarts en panthère dont la qualité me parut des plus belles. Elle était très élégante, mais je ne lui
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en dis rien, pourtant flatté de l’intérêt que suscita parmi les groupes attablés son entrée dans le café. J’écoutai d’un air assez froid ses plaintes au sujet de cousine Janette.
« Il est tard, fis-je observer au bout d’un moment. Si vous voulez, nous nous promènerons un peu. »
Nous marchions silencieux, dans la rue de Sèvres, Renée peinée de ma froideur et moi aussi. Elle levait sur moi des yeux que je devinais anxieux, mais je feignais d’être distrait. Rue du Dragon, elle prit mon bras et dit timidement d’une voix qui tremblait un peu :
« Roland, je vous ai fâché ? Je vous demande pardon.
– Mais non, pas fâché. Pourquoi voulez-vous que je sois fâché ? »
Renée ne répondit pas, déçue et blessée par ce refus de me laisser fléchir. La rue était sombre, peu passante. Un sot orgueil me retint encore de la serrer dans mes bras et d’apaiser son chagrin. Je sentais sa main trembler sur mon bras.
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Quelques minutes, la promenade se poursuivit dans un silence douloureux. Nous arrivions auprès d’une station d’autobus du boulevard Saint-Germain lorsque Renée, serrant ma main dans les siennes, leva vers moi son visage égaré par l’angoisse.
« Roland, me dit-elle, ce n’est pas fini ?
– Renée, à quoi pensez-vous ? Je viens d’être bête et injuste. Punissez-moi, mais n’ayez plus peur. Quand on a fait souffrir un être cher et qu’on a vu dans ses yeux une si grande angoisse, il faut bien qu’on l’aime toute sa vie.
Son visage se détendit. Elle baisa la manche de mon pardessus, et, appuyant sa tête à mon épaule, eut un sourire ravi. Des voyageurs qui descendaient d’un autobus à l’arrêt regardaient cette joie si belle et, parmi eux, à l’instant où nous arrivions à sa hauteur, Julien Gauthier. Il m’avait certainement reconnu. Son regard, dur et insistant, s’était fixé sur le mien. La rencontre m’effraya un peu. Elle pouvait faire renaître dans l’esprit de Julien le dangereux soupçon qu’y avaient éveillé mes confidences. Mon intimité
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avec Renée et le peu de soin que nous mettions à la dissimuler devaient non seulement l’indisposer contre moi, mais lui donner à penser que nous n’avions plus rien à redouter du mari. De là à supposer que je l’avais fait disparaître, il n’y avait peut-être qu’un pas. Me sachant l’amant de Renée, ma folie lui apparaissait sûrement sous un jour nouveau. Il pouvait très bien y voir le détour inconscient d’une volonté criminelle. Je ne fus pas longtemps à faire toutes ces réflexions. Renée n’avait rien vu et ne savait même pas où elle était. Je lui fis presser le pas, mais Julien Gauthier nous dépassa et, doutant peut-être s’il avait bien vu à mon bras la femme de Raoul Cérusier, tourna la tête vers nous et nous dévisagea sans se gêner, d’un regard menaçant et inquiet. Il parut hésiter s’il parlerait à Renée et je crois que, seul, dut le retenir un sentiment d’antipathie qu’elle lui avait toujours inspiré. Elle l’avait reconnu. Lâchant mon bras, elle murmura, l’air effrayé : « Un ami de mon mari. Vous avez vu avec quelle insistance il nous a regardés ? Quel mufle. Mais je l’ai toujours tenu à l’écart et il se venge aujourd’hui. » Elle lui avait, en effet,
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toujours marqué, ainsi qu’à tous mes amis d’avant mon mariage, une hostilité qui était de principe, pressentant le danger de ces vieilles camaraderies qui peuvent réveiller chez l’époux le plus docile des habitudes de libre examen. Julien n’avait du reste jamais rien fait pour vaincre cette résistance, car ma femme l’agaçait presque visiblement dès les premiers temps de notre mariage et ils en étaient venus assez vite à se détester. Ce fut cette raison-là, je l’ai su depuis, qui le retint déjà d’aller la trouver le jour où je crus pouvoir le mettre dans mon secret.
Je fus un peu étonné de l’attitude de Renée et de l’anxiété que lui causa cette rencontre. À quelques mots qui lui échappèrent, je compris qu’elle avait très peur d’une indiscrétion de la part de Julien. Pourtant, il n’y avait pas plus de cinq minutes, elle eût accepté avec indifférence de voir son foyer brisé pour une parole de moi qui la rassurât. Je me dis qu’elle était disputée par son rôle d’épouse et par celui d’amante, comme je l’étais moi-même par mon double personnage, et de conclure que tout ce que m’avait apporté ma métamorphose, le premier venu peut le trouver en
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soi. Cependant, Julien nous précédait de quelques pas dans la rue des Saints-Pères où j’avais cru devoir le suivre en homme qui n’avait rien à craindre de lui. Il se retournait parfois et, nous voyant marcher l’un à côté de l’autre en gardant un intervalle correct, il pouvait croire que notre abandon de tout à l’heure n’avait été qu’une apparence. De plus en plus nerveuse, Renée finit par me prendre à partie.
« Pourquoi lui avoir emboîté le pas ? dit-elle. C’est ridicule, on dirait que vous vous ingéniez à le provoquer. »
Je voulus lui expliquer mon calcul. Elle ne m’en laissa pas le temps.
« Naturellement, vous n’écoutez que votre fantaisie sans vous soucier des suites que peut avoir cette rencontre. Vous êtes libre, vous, mais moi, j’ai un mari, j’ai des enfants. Vous n’êtes pas obligé de vous y intéresser, mais c’est ma vie.
– Ne vous emportez pas, Renée. Il pourrait vous entendre et croire à une querelle d’amoureux. »
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Au bout de quoi j’éclatai d’un petit rire sec, comme on fait au théâtre pour ajouter à l’acidité d’une réplique. Renée, toute à son inquiétude et âcreté d’humeur, n’en perçut pas l’intention. Nous tournâmes vers la rue Jacob et, Julien hors de vue, elle me dit avec un tendre sourire, mon chéri, j’ai été méchante. Je lui répondis mais non, vous êtes sans artifice, voilà tout. Oh ! Roland, vous ne voulez pas comprendre. Mais si, à merveille. Et ainsi de suite jusqu’à 6 heures et demie. Le vrai drame commença pour moi vers 9 heures du soir dans la solitude de mon appartement, à me demander ce qu’allait faire Julien Gauthier. S’il se décidait à avertir la police, j’étais perdu. Sans doute ne pourrait-on faire la preuve que j’avais supprimé Cérusier et j’étais bien décidé, le cas échéant, à renier les confidences que j’avais faites à Julien. Mais je n’avais pas d’état civil, pas de répondant. Les faux papiers que je songeais à me procurer ne m’auraient servi à rien en pareille occasion. Je me rassurais en songeant que Julien croyait tenir la preuve que son ami était parti pour Bucarest. Il devait craindre qu’à son retour de voyage,
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Cérusier ne se trouvât en danger de mort et peut-être en avait-il acquis ce soir la certitude, mais rien ne l’autorisait à penser que le crime fût accompli. On pouvait raisonnablement supposer qu’il se bornerait à surveiller le retour de Raoul afin de le mettre en garde sans perdre un instant. Peut-être même lui écrirait-il. En tout cas, s’il avertissait la police, il n’oserait, pour alimenter de simples soupçons, faire état de la trahison de Renée. Il lui faudrait donc se contenter de rapporter notre conversation au café et de donner un signalement assez vague de ma personne. La police enquêterait chez moi, à mon bureau, téléphonerait au consulat de Roumanie où j’avais eu soin de faire viser mon passeport et, rassurée, classerait l’affaire. L’absence de Cérusier se prolongeant de façon anormale, il lui faudrait bien, un jour, rouvrir le dossier, mais d’ici là, j’aurais eu le temps de prendre mes dispositions. Je dormis très mal. Je passai une partie de la nuit à imaginer mon arrestation et surtout mon interrogatoire. « Donc, me disait le commissaire, vous êtes né à X... le 1er juin 1900. Bon. Vos parents exerçaient dans cette ville la profession
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d’horloger. C’est bien ça ? – Oui, monsieur le commissaire. – Vous mentez une fois de plus. Pas plus à X, qu’à Y, qu’à Z, vous ne figurez sur les registres de l’état civil. À la fin, j’en ai assez de vos mensonges. Brigadier Lefort, travaillez-moi cet homme-là jusqu’à ce qu’il décline sa véritable identité. – Monsieur le commissaire, je vais tout vous dire. J’ai subi une métamorphose. – Une métamorphose, mais c’est très intéressant. Je me suis toujours passionné pour les métamorphoses. – Oui, un jour brusquement, j’ai changé de visage. J’ai pris celui d’un autre homme. Je ne pouvais plus prétendre à être Raoul Cérusier. J’ai dû aussi changer de nom. – Comme c’est curieux. Brigadier, approchez un peu, pour le cas où notre ami aurait besoin de vous. Ainsi vous avez changé de visage. Vous avez dû en être bien malheureux. – Je vous crois, monsieur le commissaire. Pensez quel bouleversement. – Soyez tranquille, mon garçon, vos misères vont prendre fin. On va bien vous soigner. Je connais justement un établissement où les médecins sont spécialisés dans les métamorphoses. – Non, laissez-moi partir ! Je ne veux pas ! Laissez-moi !
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Je veux m’en aller ! Non, non, non ! – Brigadier, camisole. »
Cette mauvaise nuit me laissa au réveil dans un état d’inquiétude et de nervosité qui explique peut-être l’étrange conduite que j’eus avec Lucienne ce matin-là. Mon travail me donnait maintenant une raison de me rendre chaque jour à mon bureau et en tout cas un prétexte. En entrant, et en général lorsque j’y pensais à l’extérieur, je me promettais d’observer à l’égard de Lucienne une attitude qui me relevât dans son opinion, mais auprès d’elle, mon désir de plaire l’emportait et je revenais malgré moi à ces petites habiletés qui consistaient à me poser en protégé. Ce désir de plaire avait des excuses. C’était aussi celui de retrouver l’amour d’une femme et son amitié. Je sentais réellement le besoin d’être protégé contre l’isolement. Il y avait dans cette belle fille honnête au regard de lumière une force et une douceur qui invitaient à y chercher asile et il semblait qu’en la serrant dans ses bras on dût faire son salut. Pourtant, son attitude de plus en plus réservée qui allait souvent jusqu’à la froideur, ne m’encourageait pas à me livrer. Je
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me risquais à lui dire, le regard noyé, mon Dieu que vous êtes charmante, ou bien lisant, tous deux au même papier, j’appuyais ma tête à la sienne ou encore, sous la table, les genoux. Chaque fois, elle me ramenait grand train à mes moutons, avec une façon sèche qui me laissait humilié.
Ce matin-là, je ne vis pas Mme Lagorge à son guichet. Je dis tiens, Mme Lagorge n’est pas là ? Elle m’a fait téléphoner tout à l’heure qu’elle était souffrante, répondit Lucienne. De nous savoir tous les deux seuls m’émut. Je me pris à penser aussitôt à des aveux à plein gosier, à des clameurs passionnées, un ronflement d’orgue à tout emporter. J’y pensais par jeu. Ce fut d’un ton posé que je fis part à Lucienne de ce qui m’amenait au bureau. Il s’agissait d’un client hésitant auquel il aurait fallu consentir des prix un peu au-dessous de la limite. Elle seule avait pouvoir d’en décider. Il y eut entre nous un échange de vues à ce sujet. Nous étions debout au milieu du bureau. Je plaidais l’importance de l’affaire, mollement, trop occupé de Lucienne, de son visage clair et sérieux, de son grand corps
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d’athlète au parfum d’adolescence. Elle cherchait dans sa mémoire un précédent qui fît autorité et l’effort de réfléchir lui faisait pincer la bouche et froncer le sourcil. À la fin de la regarder, je me sentis tout en cœur. Prenant sa tête dans mes deux mains, je la pressai contre ma bouche en murmurant des paroles ferventes. Elle me repoussa d’une main rude et, les yeux pleins de colère, me dit d’une voix calme :
« Vous êtes idiot, complètement.
– Lucienne, je vous aime. Je vous en prie, écoutez-moi. Je vous demande de m’épouser.
– C’est impossible.
– Lucienne, comprenez-moi. Vous êtes fâchée. Je sais, je suis maladroit, je me fais détester de tout le monde. Ne dites pas c’est impossible. Ne répondez pas légèrement ou sous le coup de la colère. Vous êtes toute ma vie.
– Je vous réponds, cette fois sans colère : c’est impossible. »
Le ton était net. Il n’y avait pas à y revenir, mais j’étais gonflé de grands sentiments et mon
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amour me semblait une très belle chose. Je ne pus accepter d’être ainsi arrêté dès le départ. Il me fallait au moins un débat pathétique qui donnât de l’étoffe à ma défaite. Mettant à profit l’absence de Mme Lagorge, je me mis à clamer que ma vie était brisée, que j’avais été bien fou de croire que le destin se ravisait. Voué au malheur d’une solitude qui étreignait tous les monstres hors série de mon espèce, voilà ce que j’étais. Moi si content de vivre, je maudis l’heure de ma naissance. Lucienne ne disait rien. Dans l’espoir d’accrocher le débat, je lui reprochai de s’être jouée de moi, d’avoir tout fait pour encourager mon sentiment alors qu’elle méditait une rebuffade. Excédée, elle se dirigea vers la porte.
« Je vous dégoûte ?
– Oui, un peu », dit-elle avant de passer dans l’autre pièce.
Le ton de mépris sur lequel Lucienne prononça ces paroles me mit hors de moi. Ce fut à cet instant-là que dut jouer le handicap de ma nuit d’angoisses et de cauchemars. Une colère de brute, qui me laissait pourtant assez de raison
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pour comprendre l’ignominie de ma conduite, me monta à la tête comme un alcool. Je me précipitai derrière elle, je faillis arracher la porte. Lucienne était assise sur la table, une jambe pendante, la tête tournée vers la fenêtre. Je m’approchai d’elle et lui dis, cette fois sans crier, mais d’une voix que la rage embarrassait :
« Je vous dégoûte ? Et Cérusier, il ne vous dégoûte pas, hein ? Vous l’aimiez bien, lui. Au Bourget, il m’a tout raconté. Quinze jours, ça a duré. Il m’a tout dit. Un jour, un jour comme aujourd’hui, Lagorge n’était pas là. Vous aviez passé la matinée dans son bureau à classer des papiers et il vous avait prise dans ses bras plusieurs fois. À midi, il vous a dit à l’oreille : ‶Je vais fermer à clé la porte d’entrée.″ Vous êtes devenue toute rouge d’émotion, de bonheur. Je vous dis qu’il m’a tout dit.
Lucienne m’avait d’abord regardé avec effarement, puis son visage s’était durci et je pus croire qu’elle allait me gifler, mais elle détourna la tête vers la fenêtre. Je voyais battre ses cils et ses mâchoires se serrer dans l’effort qu’elle
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s’imposait pour retenir ses larmes. Ma présence ne l’offensait plus et mes paroles ne l’atteignaient plus dans son orgueil. C’était en elle un effondrement, une blessure de l’âme. Je m’en rendis compte, mais je voulais voir ses larmes jaillir. J’attendais ce témoignage avec un sentiment d’âpre jalousie auquel se mêlait pourtant un autre sentiment, de reconnaissance et d’admiration. Mais la fureur d’abîmer, de salir, m’emportait.
« Je peux dire qu’il ne m’a rien laissé ignorer. Son voyage d’affaires à Nancy, dans lequel vous l’avez accompagné alors que vous étiez soi-disant souffrante pour M me Lagorge. Les deux jours passés là-bas. Les deux nuits. Il paraît que vous aviez un pyjama blanc qui était un ravissement. Mon vieux, me disait Cérusier – vous savez comme il est, un peu vulgaire – mon vieux, on aurait dit une princesse des neiges. Oh ! je ne vous répéterai pas tout ce qu’il m’a dit, par exemple à propos d’une paire de bas, le premier matin à Nancy, ou d’une certaine promenade en taxi. Je ne pourrais pas. Je n’ai pas la chance de savoir me faire aimer, moi. Je ne suis qu’un
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mufle, un triste sire, mais il y a encore des choses qui m’arrêtent. Eh bien, je vous assure qu’elles n’arrêtent pas Cérusier. J’en étais honteux pour lui, et triste pour vous avant de vous connaître. Quel déballage. Et pourtant je ne suis qu’un vague camarade, perdu de vue depuis dix ans. Ah ! vous le connaissez bien mal.
Elle pleurait, la tête droite, les yeux grands ouverts. Les larmes coulaient au long de ses joues, tombaient sur le col blanc amidonné de son corsage, où elles faisaient de petites boursouflures.
« Il est allé jusqu’à me rapporter, de vous, cette première parole après l’amour, si belle, vous savez : ‶Tes yeux...″ »
Lucienne eut un sanglot, puis une plainte qui s’entendit à peine, une plainte de petite fille blessée. Je vis sa grande main qui pendait ouverte, comme n’ayant plus rien à retenir et laissant la vie s’en aller. Il me sembla que mon cœur, soudain, s’ouvrait en deux. Je tombai à genoux et lui demandai pardon.
« Ne me croyez pas, Raoul n’a jamais rien dit.
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Je vous jure. Un jour, je vous dirai. Je vous écrirai comment j’ai su, mais soyez sûre que jamais Raoul ne m’a parlé de quoi que ce soit. Ah ! Lucienne, vous ne me croyez pas maintenant, vous ne pouvez pas me croire et c’est maintenant que je dis la vérité.
– Allez-vous-en, murmura Lucienne. Laissez-moi. »
Je me relevai et sortis sans bruit à reculons. J’étais désespéré et j’avais tant d’horreur de ma conduite et de moi-même que, dans la rue, je me mis à courir comme si j’avais voulu fuir et laisser loin en arrière, cette bête hideuse qui venait de surgir en moi. Dans ma course, je me heurtai à une sorte d’hercule en chandail, qui, d’une seule main me prit par le bras et dit en me faisant faire un demi-tour : « Eh ! l’artiste, il faudrait vous montrer un peu mieux éduqué. » Sans égard à la direction et toujours courant, je revins sur mes pas et m’arrêtai devant l’immeuble où se trouvait mon bureau. Une idée venait de surgir à mon esprit et me glaçait de peur. J’avais laissé Lucienne dans un tel état d’accablement et vidé
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son âme d’un sentiment si plein que son bel équilibre naturel ne me semblait pas pouvoir y résister et qu’elle dût se tuer. Je voulais remonter auprès d’elle et je n’osais pas. La honte et aussi la crainte que ma présence odieuse ne l’inclinât justement à cette résolution me clouaient sur place. Mon angoisse devait être visible, car le costaud que j’avais bousculé tout à l’heure, venant à me dépasser, m’interpella de nouveau, cette fois avec un accent de sympathie. « Monsieur a des peines ? » dit-il sans attendre de réponse. Après plusieurs minutes d’hésitation, je pris le biais d’aller téléphoner à Lucienne de Bucarest.
« Allô ! c’est Mme Lagorge ?
– Non, dit une voix étranglée que j’eus de la peine à reconnaître.
– C’est Lucienne ? Ici Cérusier. Je vous téléphone de Bucarest, retour d’un voyage à Sofia. Ça va ?
– Je vous remercie.
– Rien de nouveau au bureau ? Les affaires
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marchent ? Et le nouveau, il travaille un peu ?
– Oui, il travaille.
– Lucienne. Vous avez une drôle de voix. On vous dirait presque fâchée. Je vous ai téléphoné parce que j’avais envie de vous parler, d’être avec vous. »
J’entendis un sanglot dans l’appareil, puis un balbutiement.
« Lucienne, vous pleurez.
– Moi ? non. À propos, votre ami, M. Colbert, est venu tout à l’heure me demander s’il pouvait, exceptionnellement, consentir à un nouveau client une diminution de prix. »
Elle m’exposa l’affaire en détail et j’en profitai pour provoquer une discussion d’ordre professionnel. Lucienne semblait oublier son chagrin et reprenait du ton. Je finis par lui dire :
« Je vous aime tant qu’il faut bien que je vous donne raison. Faites donc comme il vous plaira. Mais jurez-moi que vous ne m’oubliez pas.
– Mon Dieu, soupira-t-elle, je peux bien vous le jurer. »
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Ce soupir, qui me parut infiniment tendre, servit de conclusion à l’entretien, car je coupai volontairement la communication. J’aurais péniblement supporté de l’entendre dire qu’elle m’aimerait toujours et malgré tout. Du reste rien ne m’autorisait à croire qu’elle dût parler ainsi et l’accent de ses paroles aurait pu aussi bien être interprété dans un tout autre sens. Mais depuis que j’avais séduit ma femme, je me sentais intuitif en diable, principalement pour les choses du cœur.
L’après-midi, ayant affaire dans le centre, je ne pus m’empêcher de venir rôder aux environs de mon bureau. J’étais obsédé par ma triste aventure du matin, quoique n’ayant plus de craintes pour Lucienne. Trois fois, je passai devant la porte de l’immeuble sans aucune volonté d’y pénétrer, n’ayant d’autre désir que celui d’apaiser mon obsession. Le ridicule d’un pareil manège finit par me gêner et je me disposais à changer de trottoir lorsque j’aperçus au milieu de la rue, seul au bord d’un refuge, Julien Gauthier qui attendait l’instant de traverser. Sa présence dans ces parages, au
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lendemain qu’il m’avait vu en compagnie de Renée, me parut alarmante. Il était souvent venu me voir à mon bureau et connaissait Lucienne qu’il trouvait charmante. L’idée devait lui venir tout naturellement de se concerter avec elle sur la conduite à tenir à l’égard du fou. En effet, je le vis pénétrer dans l’immeuble, puis dans l’ascenseur et lorsque celui-ci eut commencé sa lente ascension, je pus entrer à mon tour et, depuis le rez-de-chaussée, m’assurer sans risque d’être vu, qu’il s’arrêtait au troisième étage.
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