La belle image
Chapitre XV
L’oncle Antonin a choisi une table de coin, d’où il peut surveiller la porte d’entrée, mais il ne nous a pas vus arriver, occupé à faire des croquis de voitures sur le dos du menu. Je dis bonjour, oncle. Il nous serre la main, sans prendre garde que j’ai mon visage d’autrefois. Il s’en avise que déjà nous sommes assis, moi en face de lui.
« Mais c’est toi, s’écrie-t-il avec stupéfaction. Mais qu’est-ce que tu fais ici ? »
Atterré, il fixe sur moi un regard chargé d’anxiété et d’interrogations. Suit une scène de quiproquo vaudevillesque qui amuse un peu les voisins, car l’oncle parle très fort. Julien, me voyant nerveux et agacé, y coupe court.
« Remettez-vous, dit-il à l’oncle Antonin. Je crois comprendre à votre attitude que vous connaissez l’existence d’un nommé Roland Colbert qui voudrait se faire passer pour Raoul.
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J’ai mis votre neveu au courant. Il connaît lui-même cet individu, qu’il a eu l’occasion de rencontrer assez souvent avant son voyage à Bucarest et qu’il considère comme un maniaque parfaitement inoffensif. Quant à la métamorphose, si vous avez cru à cette histoire, vous êtes tout à fait excusable. L’animal était diablement persuasif et je vous assure que pour mon compte, il a été bien près de me convaincre. En somme, le plus simple est d’oublier toute cette affaire qui est, au fond, sans importance. »
Aux dernières paroles de Julien, le visage de l’oncle, qui s’était un peu détendu, recommence à m’inquiéter. Sa lèvre frémit et ses longues moustaches. J’ai peur d’un éclat. En effet, il se lève à demi et s’écrie d’une voix tonnante :
« Sans importance ! Malheureux, mais ce cochon-là t’a déshonoré, il a couché avec ta femme ! »
Tous les clients du restaurant ont les yeux sur nous. Le gérant nous regarde froidement.
« Oncle, je vous en prie, ne faites pas tant de bruit. Ne vous hâtez pas non plus de charger
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Renée. Je sais qu’elle est sortie au moins une fois avec cet individu, puisque Julien les a rencontrés. Je sais aussi qu’il avait un appartement dans notre maison. Est-ce à dire que votre nièce m’ait trahi ? Franchement, je ne le pense pas du tout. »
Je crains qu’il se scandalise de ma crédulité et qu’il veuille faire triompher la vérité et la justice, mais je le préviens.
« Vous pensez bien, oncle, que si j’avais des raisons de croire que Renée m’a trahi, ce serait la séparation immédiate. »
Il se résout au silence, la conscience mauvaise, et tire sur ses moustaches comme sur un bâillon. Julien dirige la conversation d’un autre côté, mais il est presque seul à parler. L’oncle est triste, et moi aussi. Pour le distraire de sa mélancolie, je lui demande si sa voiture a subi des transformations importantes pendant mon absence. Ma question paraît l’avoir un peu réchauffé. Il nous parle d’une jolie invention qu’il fera peut-être breveter. Il s’agit d’un moteur de secours de faible puissance, que son volume réduit permettrait de loger sous l’un des sièges. Il
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s’enthousiasme comme aux plus beaux jours, mais soudain, l’esprit ailleurs s’interrompt et soupire :
« Quel dommage tout de même.
– Qu’est-ce qui est dommage, oncle ?
– Je pensais à cette métamorphose. On aimerait tellement que ça ait été une chose vraie. »
Il se tait. Je suis ému par ce regret qui serait en pareil cas celui de tous les enfants.
« Vraiment, dit Julien qui voudrait lui faire préciser le sens de cette réflexion, vous le regrettez ? mais pourquoi ?
– Ça doit être parce que je suis vieux », dit l’oncle Antonin.
Je proteste, Julien aussi, qu’il ne vieillit pas et qu’il a justement donné un gage de sa jeunesse en acceptant de croire à la métamorphose de son neveu. Il secoue la tête.
« Non, non, vous n’y êtes pas. J’ai cru parce que je suis vieux. Depuis deux jours que j’ai commencé à avoir des doutes, j’ai bien réfléchi.
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Et voilà, je suis vieux.
– D’ordinaire, fait observer Julien, la vieillesse ne se montre guère accueillante aux bouleversements.
– Possible. Mais à mon âge, le temps passe vite, très vite, vous verrez ça. Et c’est une drôle de sensation, qui donne envie de se secouer, la sensation d’engrener sur une mécanique qui tourne sans un raté, sans jamais d’accident possible. C’est fatigant, cette machine qui embroque si bien. On aimerait la voir se détraquer si peu que ce soit, même si ça ne doit rien changer à l’ordre des choses. Ce serait un repos. Nous autres vieux, quand on nous voit repiquer à la messe, on se figure toujours que c’est pour prendre des précautions, mais la vérité, c’est que la mécanique nous agace et qu’on voudrait en toucher un mot au mécanicien. Je vois bien moi. Les jours où Dieu existe, j’essaie toujours de le remonter pour qu’il fasse marcher sa machine à l’envers. Et puis quoi, il faut dire les choses. Ce Roland Colbert, il me plaisait bien. Agréable, une jolie figure, la jeunesse et des
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beaux yeux de fille, je me disais, au fond, c’est une sacrée chance pour Raoul. Et puis, cette idée de venir vous dire : ‶Voilà, j’ai changé de visage, mais c’est moi Raoul Cérusier″, ce n’est quand même pas l’idée de n’importe qui. »
L’oncle me dévisage, l’œil critique, et ajoute en hochant la tête :
« Bien sûr, ce n’est pas toi qui aurais jamais pensé à une chose comme ça. »
En pénétrant dans le local de l’administration d’où il y a tout juste six semaines, je sortis avec un autre visage, j’éprouve aujourd’hui un sentiment d’appréhension qui va jusqu’à l’angoisse. Arrivé à l’entresol, avant de pousser la porte du bureau, je me regarde dans une petite glace de poche. C’est bien moi. J’entre et derrière le guichet, j’aperçois les cheveux gris de Mme Passavent penchée sur son porte-plume. Côté public, M. Caracalla est en conversation avec l’employée du guichet voisin. Sa canne à poignée d’argent est accrochée au rebord de bois sur lequel il est lui-même accoudé, un doigt contre la joue. Il m’accorde un regard de côté et continue
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d’une voix plus poussée :
« Je me suis fait connaître et quand on a su qui j’étais, on s’est excusé. »
Dans les profondeurs du bureau, je cherche la silhouette ramassée de M. Boussenac, mais le jour est déjà mauvais. On commence à allumer les lampes.
– C’est ici, dit Mme Passavent d’une voix neutre. Vous avez les papiers ?
Sans me regarder, elle s’empare du tas de paperasses que j’ai posé sur le guichet, met à part la demande sur papier timbré et ouvre un grand registre à couverture de toile verte.
« Vous avez les photographies ? »
Le cœur battant, je pose deux photos sur le guichet. Mon geste suffit à Mme Passavent qui se met à écrire dans son registre sans même donner un coup d’œil aux photos. Je sais qu’elle en a pour un certain temps. Oisif, je me laisse ressaisir par mes préoccupations du jour, dont la plus importante est de trouver une secrétaire habile que Lucienne puisse mettre au courant avant la
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fin du mois. Je souhaite qu’elle ait plus de cinquante ans ou la figure de travers, mais j’espère un peu avoir une charmante surprise. En vérité, il ne m’importe guère. Ma vie, à quelques nuances près, est aujourd’hui si semblable à ce qu’elle était il y a deux mois et se retrouve et se reconnaît avec tant de sécurité dans les chemins d’autrefois que le sourire d’une aimable secrétaire ne saurait l’en écarter beaucoup. Même si le mariage de Lucienne venait à craquer et qu’elle se reprenne à m’aimer, il serait déjà trop tard. Quelle femme que ma femme, et quelle tête et grand cœur aussi. J’ai beau ricaner dans les bas-fonds de ma conscience. Chère petite Renée. Le soir du bouquet de violettes, elle était émue et l’âme lui venait si bien à la face que la table était toute familiale et que le bon Dieu flottait dans la suspension. J’en oubliais ma chambre à part et au moment du coucher, je revenais au lit commun comme par habitude, à peine humilié, et des mots gracieux qui me coulaient des lèvres. La nuit du lendemain devait pourtant me conseiller d’autre façon. À la faveur d’une insomnie, un sursaut d’orgueil m’incitait à faire le compte de mes
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humiliations et à me révolter. La honte et la colère m’enfiévraient, me faisaient mal à la tête. Le front brûlant, la peau moite, je me retournais sur mon oreiller. À côté de moi, Renée dormait paisiblement et il m’apparut tout à coup que ce sommeil parfait, ce souffle régulier, étaient d’un cynisme insultant. Je pris la résolution de me lever, de m’habiller, et lorsqu’elle ouvrirait les yeux : « J’ai un rendez-vous à minuit et demi. » Mais je me vis déambulant par les rues froides en quête d’une aventure que je ne désirais pas. Je restai au lit. Demain, pensai-je, on refera mon lit dans la chambre à damiers. Ma colère se dissipa dans le sommeil. Depuis cette nuit-là, je me suis réadapté, régulièrement et sans à-coups, au bonheur et à la tranquillité. Le souvenir de ma métamorphose ne trouble pas l’harmonie de notre ménage. Je ne parle jamais à Renée de sa trahison dans laquelle je ne veux voir qu’une intention un peu poussée. Nous y pensons du reste à chaque instant et surtout Renée. Les premiers jours, je me flattais que ma position d’époux averti me donnerait l’avantage sur ma femme, mais je vois bien à présent que je me suis trompé. Non
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seulement elle n’en ressent pas la moindre gêne en face de moi, mais elle en tire quelque supériorité, celle d’un grand voyageur qui s’est enchanté à d’autres climats et se résigne avec noblesse à une vie sédentaire. Cette supériorité se marque à mon endroit par une douceur un peu hautaine, et aussi par un air d’absence et de nostalgie qui lui permet de tailler, de trancher, et de décider en tout avec une sorte d’autorité distraite et involontaire échappant à la discussion. Je m’émerveille qu’elle ait su tirer parti aussi sûrement d’une situation qui m’embarrasserait beaucoup si j’étais à sa place. Pourtant l’autre jour, un peu agacé, j’ai éprouvé le besoin de lui faire comprendre combien ma soumission était généreuse et bénévole alors que l’ironie m’eût été facile.
C’était dimanche matin. Nous étions tous deux dans le cabinet de toilette, moi à me raser, Renée languissant dans un bain et ignorant ma présence. Elle promenait sur sa nudité gracile un regard confidentiel allant de la pointe de ses orteils à celle de ses seins, lesquels, perdant tout leur poids dans l’eau, avaient assez bon air. D’une
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voix monotone et distraite, comme si elle avait pensé tout haut, elle rompit le silence et déclara :
« Les Gémillard en penseront ce qu’ils voudront, tant pis, nous n’irons pas chez eux cet après-midi. »
Les Gémillard sont de vieux amis de ma famille à moi, auxquels j’ai conservé une sincère affection, et je me plais en leur compagnie pour tous les souvenirs de provinciaux que nous avons en commun. Afin de ne pas contrarier Renée qui les trouve vulgaires et rabâcheurs, je me condamne à ne les voir que deux ou trois fois par an. Nous ne les avions pas vus depuis plus de six mois et, rencontrant le père Gémillard au milieu de la semaine, je lui avais promis notre visite pour ce dimanche après-midi. Mon premier mouvement fut de m’élever contre la décision de Renée. Mais je compris que ma protestation n’aurait pas d’effet. Renée m’écouterait sans rien objecter et, deux ou trois heures plus tard, parlerait de cette affaire comme d’une chose entendue, décidée d’accord. « J’ai téléphoné pour nous excuser », dirait-elle. Je réfléchis que pour
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la faire revenir sur sa décision, il me fallait viser plus loin que le but, mais je ne souhaitais pas remettre en question notre « modus vivendi ». Cependant, les secondes passaient, je n’avais rien dit. Dans le miroir, je surpris sur le visage de Renée un sourire vainqueur. Posant mon rasoir, je m’assis sur le rebord de la baignoire.
« Il faut pourtant que tu saches la vérité. Je ne suis pas allé à Bucarest. »
Le regard anxieux, elle comprit que j’étais en train d’opérer un retour dangereux pour sa tranquillité. Devant la menace d’un débat sévère et peut-être orageux, sa nudité, qui venait de lui donner tant de satisfaction, la gêna soudain comme une infériorité. Elle tenta de se couvrir avec ses deux mains.
« Le soir où je t’ai annoncé mon départ pour Bucarest, il venait de m’arriver une aventure bien étrange. Dans l’après-midi, j’étais allé me faire établir un permis B. O. B. et au guichet, l’employée avait refusé mes photos d’identité en déclarant qu’elles n’offraient pas la moindre ressemblance avec moi. Les autres employés,
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appelés à se prononcer, se rangeaient à son avis.
– Mais c’est insensé, s’écria Renée avec une indignation exagérée, sans doute pour flatter ma vanité de narrateur.
– Après une assez longue discussion, je sors. Sur le Pont Royal je rencontre Julien Gauthier et je vais à lui la main tendue. Il me regarde comme un étranger et me déclare qu’il ne me connaît pas.
– Par exemple !
– Stupéfait, je cours me regarder dans la glace d’un magasin et je ne me reconnais pas non plus. »
Tandis que je prononçais ces paroles, je voyais Renée déjà rassurée par leur extravagance même. J’ajoutai d’une voix sourde, altérée par l’émotion, mais qui semblait être d’un acteur de mélodrame :
« J’avais changé de visage ! »
Renée sourit à cette histoire puérile et me dit avec bonté pour me récompenser d’avoir voulu l’amuser :
« Tu es bête, chéri. »
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J’éclatai de mon bon gros rire de Cérusier. J’aurais pu poursuivre, lui raconter comment je l’avais séduite et donner sur notre intimité des détails troublants. Je l’aurais inquiétée sans la convaincre et je n’avais du reste plus d’entrain à pénétrer dans les replis de notre aventure. Je voulus pourtant profiter de l’occasion pour lui poser une question qui me tenait à cœur.
« Mon histoire est stupide. Mais suppose que j’aie vraiment changé de visage. Suppose que ce soir-là, un inconnu aux jolis yeux clairs ayant la même voix, les mêmes vêtements, la même écriture, connaissant nos secrets les plus intimes, soit venu te dire : ‶Je suis ton mari.″ Qu’est-ce que tu aurais fait ? »
Dans un autre moment, Renée aurait allégué que ma question n’avait aucun sens, car elle montre ordinairement peu de goût pour les jeux d’imagination. Mais elle pensa probablement qu’en lui faisant ce conte à dormir debout, dont le départ semblait être l’incident Gémillard, j’avais eu d’abord une intention agressive et que m’étant ravisé entre-temps, j’avais dévié mon propos.
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Soucieuse de ne pas me contrarier, elle me répondit avec l’application qu’elle apporte à toute chose et après avoir pris le temps de réfléchir :
« Je l’aurais mis à la porte.
– Je n’en suis pas persuadé. Tu aurais eu à tenir compte d’un ensemble de coïncidences qui étaient presque des preuves. »
Renée réfléchit encore. Je sentis qu’elle était prise au jeu et que le problème se posait pour elle comme si les données en étaient réelles. Je lui précisai le dilemme : « Consentir à une réalité monstrueuse, absurde, ou courir le risque, le très grand risque d’écarter pour toujours ton mari de ta vie. » Son regard s’était durci et une secrète violence animait son visage. Par un scrupule de conscience, elle prolongeait un débat intérieur, mais je devinais qu’elle avait déjà choisi, peut-être à son insu. Un instinct profond, impérieux, lui faisait préférer le risque humain à cette intrusion de l’absurde dans lequel toute vie lui semblait se dénaturer et se perdre.
« Je l’aurais sûrement mis à la porte, répéta-t-elle avec une sorte de soulagement.
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– Et si l’inconnu avait fourni des preuves indiscutables ? »
Renée se leva dans son bain pour se savonner et répondit sans hésiter :
« Du moment où elle ne laisse plus d’échappatoire, la question ne rime plus à rien. »
L’entretien en resta là et je repris mon rasoir. Renée jugea politique de ne pas s’opposer davantage à notre visite aux Gémillard. L’après-midi, donc, vers trois heures, nous partions à pied tous les quatre pour nous rendre chez nos bons amis. Ils demeurent près de la porte des Ternes. C’était une jolie promenade. Au départ, je marchais entre ma femme et ma petite Toinette qui me donnait la main. Lucien allait quelques pas en avant, maussade et traînant les pieds, car je dois reconnaître que lui non plus n’a pas une sympathie ardente pour les Gémillard. Nous étions rue Caulaincourt, arrivés à peu près au sommet de la courbe, et d’une voix irritée, je disais à Lucien, voyons Lucien, marche devant ou avec nous, mais ne te flanque pas toujours dans nos jambes, lorsque je vis la Sarrazine qui
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venait à notre rencontre en compagnie d’une amie. Elles semblaient tenir une conversation sérieuse et confidentielle. Le beau visage mâle de la Sarrazine s’inclinait, pensif, vers celui de son amie qui lui donnait le bras. Dans cet abandon, elle restait allurée comme un pur sang, percheronne un peu par ses jambes musclées et sa poitrine d’allégorie. Je la regardais encore à l’instant où elle nous dépassa. Elle ne m’avait pas vu. Je sais qu’elle ne me verra plus jamais. Renée, à qui n’avaient pas échappé la direction et l’intensité de mon regard, me dit avec perfidie : « Tu as vu la grosse femme qui vient de passer, le genre garçonnier qu’elle se donne ? on voit tout de suite à qui on a affaire. » Je ne répondis pas.
Toutes les lampes sont allumées. M. Caracalla change sa canne de place et l’accroche à sa droite. Ce faisant, il a laissé aller son regard jusqu’à moi. Il a vu, posées sur le guichet, mes deux photos d’identité qui éveillent en lui un souvenir. « À propos, dit-il à l’employée, est-ce que vous avez revu cet abruti qui voulait à tout
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prix se reconnaître dans la photo d’un autre ? » L’employée a un geste d’ignorance. Au fond du bureau, j’aperçois le buste replet de M. Boussenac, penché dans un rond de lumière sur les pages d’un gros livre.
Mme Passavent a fini d’écrire dans son registre. Elle s’empare de mes photos qu’elle pose sur son pupitre. Au moment de les coller, elle y donne un coup d’œil comme elle fit l’autre fois et j’ai illusion que le temps se rejoint et que mon aventure tient tout entière dans une seconde élastique, monstrueusement distendue, mais qui se resserre au point de n’être plus, en vérité, qu’une seconde.
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Cet ouvrage est le 418e publié
dans la collection e Classiques du 20 siècle
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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Jean-Yves Dupuis.
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Marcel Aymé