La jument verte
Chapitre X
Honoré lut à haute voix :
« Mes chers parents.
Je vous dirai que je sors de l’infirmerie après-demain. Je m’étais démis l’os dans l’escalier du trésorier en portant les gants de l’adjudant. Je vais bien à présent, mais je n’ai pas pu être de la revue du 14 juillet, et c’est ennuyeux dans un sens, mais je vais bien. Je n’ai pas voulu l’écrire pour ne pas vous inquiéter. Les gants étaient restés dans le bureau du capitaine, j’ai donc cinq jours de permission, et je serai content de me trouver parmi vous mercredi prochain. Je n’irai pas aux manœuvres, ils vont peut-être me changer de compagnie et je regretterai ma compagnie, parce que mon sergent était gentil pour votre fils. J’ai eu de la chance d’avoir une permission et je vous expliquerai. D’autre part, je
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me réjouis de vous trouver en bonne santé, et comme je suis bien remis de mon épaule, je pourrai vous aider à la moisson. Votre fils qui pense bien à vous :
ERNEST HAUDOUIN. »
« Ça me fait plaisir qu’il arrive, dit le facteur. Dommage que ton frère Ferdinand soit parti un moment trop tôt, il aurait profité de la nouvelle.
– Ferdinand ? mais il n’est pas venu aujourd’hui, il n’y a pas de raison...
– Alors, c’est qu’il va arriver tout à l’heure. J’ai vu son cabriolet arrêté devant chez Zèphe. »
Le visage d’Honoré s’empourpra de colère. Salaud de vétérinaire. Le nom de Dieu de fricoteur. Quand le facteur se fut éloigné, Honoré cria :
« Donne-moi mon chapeau !
– Mais non, reste là, dit l’Adélaïde, il vaut bien mieux laisser arriver Ferdinand...
– Mon chapeau, que je te dis !
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– Tu seras bien avancé quand vous vous serez disputés par-devant les autres. Ferdinand n’a sûrement pas mauvaise intention.
– Par la peau du cul que je vas te le sortir, le vétérinaire ! »
Honoré n’avait pas marché cent mètres qu’il en rabattait déjà. Il réfléchissait qu’un éclat, au contraire d’arranger les choses, risquait de buter le vétérinaire engagé dans une voie dangereuse. Chez Maloret, la porte de la cuisine était ouverte, il n’eut pas à frapper. Ferdinand, seul avec les deux femmes, parlait à Marguerite, de cette voix toussoteuse qu’il prenait pour mener une conversation difficile. En voyant entrer son frère, il eut un air contrarié et craintif.
« Je passais par là, dit Honoré, et j’ai vu ton cabriolet. Alors, Anaïs, je vois que ta Marguerite t’est revenue ?
– Nous la voilà pour trois semaines, oui, et ce n’est pas assez, vois-tu. Trois semaines vont vite quand on a sa fille, et le temps nous dure après.
– C’est devenu une jolie fille à Paris », dit
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Honoré.
Il l’examinait, la détaillait, la comparait à sa mère, avec un sans-gêne qui consternait Ferdinand. Marguerite était moins grande que l’Anaïs, mais plus mince de vingt-deux ans. Moins blonde aussi, la petite n’avait pas les traits réguliers, le visage tendre et résigné de sa mère, mais des yeux hardis, un grand rire gourmand et une manière de jeter sa poitrine dans le regard des hommes. Elle était vêtue d’une robe bleue, et, par-dessus, du tablier à fleurs que l’Adélaïde regardait comme un luxe provocant.
Honoré faisait tous les frais de la conversation avec Marguerite, se montrait galant avec les femmes, riait, faisait rire, se claquait les cuisses. Le vétérinaire en était tout coi sur sa chaise. L’Anaïs se tenait sur la réserve, plus par prudence que par timidité ; quand elle s’était laissée aller à rire, elle jetait un coup d’œil furtif par la fenêtre pour voir si ses hommes n’arrivaient pas. Marguerite ne boudait pas aux propos d’Honoré. Ensemble ils parlaient de Paris ; Honoré y était allé en 85 aux frais de la
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commune, pour l’enterrement de Victor Hugo ; Philibert Messelon, déjà empêché par l’âge, avait tenu à ce que Claquebue fût représenté aux obsèques.
« Il y avait bien du monde à cet enterrement, dit Honoré, mais je n’ai pas vu grand-chose, pour dire que j’aie vu. Et les gens n’étaient guère causants. Ça ne fait rien, j’ai passé là-bas deux bonnes journées tout de même. »
Charmé par le regard vif de la petite, et cette douceur de pleine poitrine qu’avait l’Anaïs, il oubliait en se levant le sujet de sa visite. Toutefois, comme Ferdinand faisait mine de vouloir demeurer, il le saisit solidement par le bras.
« Allons-nous-en, la femme nous attend pour la soupe.
– Restez encore un moment, proposa l’Anaïs. Zèphe ne va pas tarder, il moissonne au Champ-Dieu avec les garçons.
– Il n’y a rien qui presse de le voir, dit Honoré avec hauteur. Je saurai bien le trouver quand je
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voudrai. »
Dehors, il prit par la bride le cheval du vétérinaire dans le dessein de faire ensemble la route à pied jusque chez lui.
« Tu vas peut-être me dire ce que tu es venu foutre chez eux, comme ça, derrière mon dos, sans m’avertir.
– C’est bien simple, tu vas comprendre.
– Je ne veux pas de ça du tout. Ne t’avise pas de recommencer.
– Écoute. Ce matin, j’ai reçu une lettre... une lettre de qui tu sais...
– Une lettre de qui ?
– Voyons, une lettre de Valtier, dit le vétérinaire en baissant la voix.
– Eh bien, dis-le, que c’est de Valtier. Ton cheval n’ira pas le répéter, non ?
– Je l’ai reçue ce matin. Il me dit qu’il a envoyé la jeune fille chez ses parents, parce qu’il s’en va en voyage pour un mois.
– Il a pensé que ses électeurs n’oseraient pas
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la...
– Tu sais, je crois qu’on exagère les choses. Il s’intéresse à la jeune fille, voilà tout.
– Je t’écoute. Et il t’a demandé d’arranger les choses avec Zèphe, pour la mairie ? »
Le vétérinaire protesta qu’il était venu simplement pour s’assurer que Marguerite ne s’ennuyait pas dans sa famille, et à la prière de Valtier. Il affirmait n’avoir pas d’autre mission, mais son trouble était visible.
« Je ne peux pas toujours être sur ton dos, reprit Honoré, mais ne t’avise pas de parler à Zèphe de la lettre volée. Cette lettre-là m’appartient, à moi et à personne d’autre. »
Après un silence, il reprit avec enjouement :
« Elle est plaisante, leur Marguerite, belle garce. Ça fait plaisir à penser. »
Ferdinand eut un geste de réprobation discrète.
« C’est une jeune fille qui a de l’avenir, dit-il doucement.
– Je ne sais pas si elle a de l’avenir, mais elle a
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une embardée du train qui n’est pas dégoûtante, et des tétons, nom de chien !
– Honoré ! voyons, Honoré...
– Et crois-tu que c’est frais ? un museau rigoleur... Tiens, pendant qu’on était à causer, je lui ai vu la jambe jusqu’au mollet ! Ah ! Jésus Fils ! Comme c’était ! »
Honoré se passa la langue sur les lèvres, non pas tant par concupiscence que pour scandaliser son frère. Ferdinand était déjà écarlate, il protesta :
« Tu ne devrais pas dire des choses pareilles, non, tu ne devrais pas... et à quoi ça sert ?
– Comme tu dis : à quoi ça sert ? mais quand même, on peut toujours se représenter. »
Honoré imaginait des détails. Le vétérinaire se congestionnait, et sa conscience lui faisait une scène épouvantable. Pris à son propre jeu, Honoré s’exaltait :
« Je m’y vois comme si j’y étais. Repense-moi ça, hein, se pousser du ventre dans de la femelle à Maloret... j’aurai pourtant manqué ce train-là,
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moi. On va, on pousse sa charrue, on trime, les jours se défont et on n’a pensé à rien... »
Il soupira et dit encore d’une voix basse, avec rancune :
« Mais non, à rien du tout qu’on n’a pensé. »
Il y eut cent mètres de silence. Ferdinand remettait de l’ordre dans sa conscience, se tâtait le pouls derrière le dos. Honoré marchait plus pesamment, plein d’une rêverie décevante. Il songeait à une aventure manquée, sans savoir au juste quand il l’avait manquée.
« À propos, dit Honoré, tu ne sais pas qu’Ernest arrive mercredi ? il a cinq jours de permission. Ce n’est pas beaucoup, mais quand même...
– Je pense bien qu’Ernest viendra nous voir à Saint-Margelon au moins une fois.
– Ah ! non ! protesta Honoré. Cinq jours, ce ne sera déjà pas trop ! »
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