La jument verte
Chapitre XV
Très à l’aise de savoir ses joues rasées de frais, Honoré se pencha par la fenêtre et fit à Marguerite un large sourire d’accueil.
« Le député a écrit qu’il ne viendrait pas, déclara Juliette d’une voix tremblante de colère, mais Marguerite a voulu venir quand même, à croire qu’elle est encore plus enragée que le Zèphe, et ce n’est pas rien ! »
Haudouin, frappé par l’éclat de son regard, fut pris d’une inquiétude soudaine, et interrogea :
« Zèphe ?
– Demandez donc à sa fille, elle vous le dira peut-être. »
Juliette s’en alla dans la grange où sa mère savonnait une lessive en espérant des événements.
« Qu’est-ce qu’il y a eu ? demanda Haudouin.
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Nom de Dieu, si je savais...
– Mais rien du tout, répondit Marguerite, soyez tranquille de ce côté-là. Noël lui aura pincé le bras pendant que j’avais le dos tourné. Vous voyez que ce n’est pas bien grave... Dites-moi donc d’entrer, il fait chaud dehors. »
Sans attendre la réponse d’Honoré, elle le rejoignit dans la salle à manger, poussa le verrou de la porte et ferma la fenêtre.
« Je ne ferme pas les persiennes, dit-elle, j’aime bien voir ce que je fais. »
Honoré oubliait déjà les questions qui se pressaient sur ses lèvres une minute plus tôt. Il était devenu faible comme une bête. Marguerite ôta sa robe, son jupon et son cache-corset, sans qu’il trouvât rien à lui dire. Elle apparut à peine vêtue d’un corset d’où émergeait la fine chemise à trou-trou nouée d’un ruban bleu, et d’un pantalon très court dont la broderie laissait voir les bas presque jusqu’au-dessus du genou. Honoré tournait autour d’elle ; il tendit les mains pour la saisir ; elle lui échappa et courut à la cheminée.
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– Je vais remonter la pendule, j’aime bien savoir l’heure. »
Il la suivit, le regard attaché à la ligne cambrée du corset.
« Je n’aurais pas cru que tu étais si forte de par là », murmura-t-il.
Marguerite souleva le globe de verre et chercha la clef derrière le dos de l’Agriculture.
« Elle est peut-être perdue, dit Haudouin, laisse donc.
– On l’aura plutôt mise là-dessous. »
Elle glissa la main sous la pendule et tira une enveloppe.
« Voilà le facteur, dit-elle en riant, car elle pensait au vrai facteur, celui qui faisait tranquillement son métier. »
Honoré prit la lettre, impatienté par ce contretemps. Il la parcourut, tandis que Marguerite, qui avait découvert la clef, remontait le mouvement :
« Mon cher Honoré. – Le cheval noir a été pris
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de coliques au commencement de la semaine... »
Il comprit dès la première ligne et mit la lettre dans sa poche. D’abord stupéfait, puis amusé par les circonstances de la découverte, il regardait Marguerite avec plus de liberté d’esprit. En voyant un bout de chemise qui passait par une fente du pantalon comme une queue d’épagneul, il dissimula un sourire. Il était devenu assez maître de lui pour s’accuser de sa faiblesse d’une minute. Il songeait à la colère de sa fille, aux paroles qu’elle avait prononcées. Peut-être les Maloret s’étaient-ils montrés plus audacieux que la fille de Zèphe n’avait voulu l’avouer. En tout cas, il y avait eu quelque chose, l’attitude de Juliette le disait assez. Honoré se reprochait sa légèreté qui avait failli le jeter dans les bras de cette gamine en corset.
« Avec les Maloret, on devrait toujours avoir sa colère sur soi. »
Il regarda les bras nus, le corset moulé à la taille, le pantalon bouffant sur les fesses, et haussa les épaules :
« S’ils ont manqué à Juliette, qu’ils n’aillent
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pas se figurer qu’un affront pareil se paie sur une petite roulure comme celle-là. Ce serait trop commode. Une garce si garce que sa famille en a honte, et qui ne compte pas pour une Maloret.
– Je la mets sur deux heures, fit Marguerite.
– Comme tu veux, répondit Honoré à voix haute, et il poursuivit en lui-même : ‶Dire que j’ai été assez bête pour m’y laisser prendre d’abord. Ernest avait plus de coup d’œil que moi, il voyait bien que tout ça n’avait pas de sens...″ »
Marguerite remit le globe de verre en place et se tourna vers Haudouin :
« Bonnes nouvelles ?
– Une vieille lettre qui traînait... »
Marguerite sourit, en se pressant contre lui, le buste renversé, posa ses bras nus sur ses épaules. Il se laissa surprendre par une odeur forte d’aisselle et de muguet, ses narines battirent, il pensa : « Comme j’irais au 17 de la rue des Oiseaux... » Il sentit sur son cou la tendre rondeur des deux bras, et fut tout près de se laisser aller. Alors, par-dessus l’épaule de la fille, il regarda
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vers la fenêtre et il vit loin sur la plaine. Il vit la plaine et le travail qu’il avait mené dans la plaine, à côté de l’Adélaïde et des enfants. Il pensa à sa fille, celle qui venait tout de suite après son aîné, et qui l’aidait si bien, à la vengeance comme au fléau, dure sur la besogne qu’elle était. À sa femme il pensait aussi, qui n’était pas belle, et déjà vieille, d’avoir travaillé dans les lessives et dans les champs, qui n’avait jamais été belle (à bien regarder), mais qui lui avait fait les enfants qu’il avait, entre deux lessives, ne se couchant que pour la peine de les mettre au monde. Et regardant son travail et la peine de ses femmes, Haudouin n’était pas fier des bras blancs qui se nouaient sur son col. Il en était confus devant la plaine. Mais la garce était fraîche, elle faisait sentir son ventre, ses cuisses, se collait contre lui. Haudouin fit un lourd effort, comme quand on veut s’empêcher de mourir. Il dit à la petite putain :
« Puisque ton bonhomme ne viendra pas, il faut te rhabiller. »
Doucement, il l’écarta et s’en fut vers la porte.
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Comme il repoussait le verrou, l’autre courut derrière lui, l’embrassa, noua ses jambes sur ses jambes et geignit en femelle. Mais lui, fort comme un saint, de savoir qu’il avait une femme travailleuse, pas regardante de sa peine, et une fille dure sur la besogne autant comme sa mère, il portait la garce sur son dos jusqu’au milieu du couloir. Il l’aurait portée jusqu’en plein soleil, si elle n’avait fini par le lâcher pour aller remettre son cache-corset, son jupon et sa robe, et puis partir.
Dans la grange, l’Adélaïde frottait sur sa planche à laver, et Juliette, remuant à fourchées la paille qui encombrait l’aire, lui disait les choses qui s’étaient passées chez Zèphe. Parfois la mère se dressait, bâillant d’indignation, puis replongeait dans son cuveau et frottait avec tant de colère qu’elle se brûlait la peau des mains.
« Regardez-moi, disait Juliette en levant son jupon, ils m’ont pourtant déchiré ma culotte, une si bonne toile que la tante vétérinaire m’avait donnée.
– Ils sauront ce que ça coûte », ragea
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l’Adélaïde.
Puis, descendant d’un ton, elle fit observer :
« Ce n’est pas une culotte à user en semaine non plus, tu n’avais pas besoin de la mettre aujourd’hui... »
Elle parlait de la culotte sans y attacher d’importance, mais Juliette se sentit si gênée qu’elle demeura muette, la fourche ballante, à chercher une explication.
Là, Honoré entra, bien fier de sa forte et belle sagesse, et dit toute son affaire, terminant que si elles voulaient voir s’enfuir la rusée, elles n’eussent qu’à guetter par l’entrebâillement. Et, en effet, la fille traversa la cour au pas vif, mais pas tant qu’un grand rire de l’Adélaïde ne lui vînt aux oreilles, dont elle ne dit rien pourtant.
« C’est une toute belle, quand même, murmura Haudouin.
– Une grande malhonnête, riposta l’Adélaïde, une troussez-moi qui n’a pas plus de façons qu’une chienne en humeur. Et toi, tu n’as pas besoin de tant faire le redressé ; si Juliette ne
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t’avait pas averti tout à l’heure, tu n’en serais pas sorti si tôt. »
Elle le regardait avec des yeux courroucés, et Haudouin disait que c’était un peu fort. Voilà qu’elle l’engueulait, maintenant.
« Bien sûr, je dis, il a fallu que Juliette te remette dans le chemin. Tu n’aurais pas compris tout seul que le Zèphe n’a pas plus souci de ce qui peut arriver à la Marguerite que si elle était la fille à Dur ou à Corenpot. Tu ne comprenais pas ou tu faisais semblant, pour profiter dessus... Mais oui, tais-toi donc. Comme si tu n’étais pas le même et le pareil que bien des... Tu n’en dormais pas de penser à la fille à Zèphe, et tu laissais la tienne s’en aller chez lui, au hasard de Dieu et des facteurs, ma foi...
– Mais bon Dieu ! si tu n’allais pas tant de la gueule, je pourrais peut-être me faire dire ce qui s’est passé chez elle ? »
L’Adélaïde raconta tout et un peu plus, en tout cas sans rien passer, revenant sur les détails. Elle était si en train qu’elle faillit pousser les choses jusqu’à fin de pente, et alors intervint Juliette.
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« C’est à ce moment-là que Déodat est arrivé, m’man.
– Oui, mais c’était par hasard.
– N’importe, trancha Haudouin, il est arrivé quand il fallait. Ce que j’en dis n’est pas pour chercher excuse aux Maloret. On verra ce qu’on verra...
– On verra quoi ? tu en dis tant...
– Qu’est-ce que vous ferez ?
– Je ferai ce que je ferai.
– La semaine des quatre jeudis.
– Quand les poules auront des dents.
– Eux, ils ont toujours ça, en attendant, de lui avoir déchiré sa culotte.
– Une culotte toute neuve.
– Que sa tante Hélène lui avait donnée.
– Et les bleus qu’ils m’ont faits sur les cuisses.
– C’est qu’ils l’ont empoignée à la peau.
– Tous les deux, ils étaient.
– Le Zèphe et son garçon.
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– À la peau des cuisses et où ils ont voulu.
– Je n’ai pas à le dire.
– Tu peux le dire.
– On n’ose pas tout.
– Tu n’y es pour rien.
– Je m’en tairai quand même.
– Tu vois ce qu’ils lui ont fait.
– J’avais beau me défendre.
– À ta fille.
– Ils étaient deux après moi.
– À ta fille, et tu n’en remues pas plus.
– Je passe là-dessus qu’ils m’ont fait mal.
– Tu dis ça à ton père !
– Ce n’est pas pour me plaindre.
– Il en serait plutôt content, ton père.
– Noël me tirait les cheveux.
– Tu l’amuses.
– Et ailleurs aussi.
– Mais ton père attendait tranquillement sa
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troussez-moi.
– Le Zèphe m’empoignait de partout.
– Tranquillement, qu’il l’attendait, ton père.
– Avec les deux mains, tant du haut que du bas.
– Mais ton père a bon caractère.
– Après tout, Déodat n’est peut-être pas arrivé.
– Tu le fais rire.
– Il a bien pu rester en route.
– Pendant que les Maloret s’en donnaient.
– Il n’avait point de lettre pour eux.
– Et l’Anaïs était dans un coin.
– Qui guettait.
– Et Marguerite.
– Et le Tintin aussi.
– Il n’y manquait plus que ton père pour s’en amuser avec eux.
– Ils profitaient de ce que le facteur n’arrivait pas.
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– Puisqu’il n’avait point de lettre.
– Il n’avait pas à venir chez Maloret.
– Et tu restais seule avec eux.
– Les cinq qu’ils étaient.
– Tant qu’ils ont voulu.
– Bien forcée.
– Voilà comme on nous rend nos filles.
– J’ai fait ce que j’ai pu, mais qu’est-ce que vous voulez.
– Quand le père ne défend pas ses filles, il arrive n’importe quoi.
– J’aurais pu me marier comme une autre.
– Tu n’avais pas mérité ça.
– J’aurais pu avoir des enfants.
– Des enfants ! La voilà enceinte des Maloret, et moi qui n’y pensais bien pas ! et ton grand niquedouille de père...
– À la fin vous me direz ce qui s’est passé !
– Mais puisque je te dis qu’elle est enceinte, qu’est-ce que tu veux de plus ? »
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Haudouin regarda ses femmes et vit bien dans les yeux de Juliette que le facteur était arrivé tout de même. Il s’en alla dans la cour et là, considérant l’affaire dans le soleil, il convint que le facteur aurait très bien pu ne pas arriver. L’intervention lui parut si miraculeuse, si invraisemblable dans sa réalité, qu’il voulut bien admettre, jusqu’à nouvel ordre, que sa fille était enceinte de la famille Maloret. En rentrant dans la grange, il dit aux deux femmes :
« C’est entendu, la petite est enceinte, mais, après tout, les Maloret ont préparé leur coup comme j’avais préparé le mien. Ce n’est pas plus propre de ma part. Une supposition que toi, Juliette, tu ne m’aies parlé de rien, et au contraire, tout le contraire, qu’est-ce qui arrivait ?
– Mais vous, au moins, vous n’auriez pas obligé Marguerite.
– Non, je ne crois pas. Mais quand même, ce n’est pas une façon de faire que d’attendre le monde derrière ses persiennes. C’est vous qui m’aviez mis l’idée dans la tête, et c’est bien une idée de femmes. J’en suis honteux à présent. »
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Il cracha dans le cuveau de l’Adélaïde, mais à blanc, simplement pour affirmer qu’il se séparait des méthodes de sa femme.
« Vous faites le généreux, dit Juliette, mais moi je suis peut-être enceinte, et les Maloret ont la lettre.
– C’est vrai, soupira Honoré, ils ont la lettre. Oh ! je ne l’oublie pas non plus... »
Et, tout en disant, il tâtait l’enveloppe dans sa poche.
Soudainement, l’Adélaïde abandonna son cuveau, sortit en essuyant ses mains dans son tablier et courut à la salle à manger. En entendant le tic-tac de la pendule, ses soupçons se précisèrent. Elle souleva le globe...
« Tu as donc remonté la pendule ? dit-elle à Honoré quand elle fut revenue dans la grange.
– Moi ? mais non.
– Alors, c’est la fille à Zèphe qui l’aurait...
– Ah ! oui, peut-être bien... en partant, il m’a semblé qu’elle était après la pendule. Pourquoi ?
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– Rien... »
Juliette était déjà sortie et filait vers le groupe de l’Agriculture et de l’Industrie.
Honoré, qui pensait à des vengeances hardies, avait besoin pour le porter de toute la colère de ses femmes. Il avait plaisir à écouter la mère et la fille, blanches de mauvaise rage, crier dans la grange.
« Ils la tiennent bien, la lettre !
– Et vous verrez qu’ils la garderont !
– Ils nous feront dévorer tous les affronts !
– Le Zèphe n’attend plus que d’être maire pour l’afficher dans le pays !
– Pour moins que des garces qu’on passera, nous autres !
– À cause d’une lettre ! »
Haudouin, lui aussi, finissait par serrer les poings, et ses yeux luisaient de fureur.
« La lettre, ils me la rendront. Je saurai bien me la faire rendre. »
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LES PROPOS DE LA JUMENT
La célébrité posthume de Murdoire m’a valu de courir, d’exposition en exposition, les capitales de l’Europe. Je vois comment les gens des grandes villes font l’amour, comment ils s’y préparent, et j’en ai pitié tout le temps. Ça les travaille tantôt dans la cervelle, tantôt dans le cœur noble, le plus souvent entre la jarretière et la ceinture, et ce n’est qu’une poussière de désirs, une succession d’agonies, une poursuite sans fin. Ils ont de petites envies qu’ils accrochent un peu partout, dans la rue, dans les plis d’une robe qui passe, dans leurs maisons, au spectacle, dans les ateliers, dans les bureaux, dans les livres, dans les encriers. L’amoureux fervent, l’épouse vertueuse croient rester fidèles à une grande passion, furieuse ou tranquille, dont l’objet a changé d’aspect, ou tout simplement changé, à la cadence quotidienne d’un million et demi de fois (en arrondissant par excès). Un homme jure qu’il est épris d’une femme, qu’il n’en connaît pas de plus séduisante, à peu près comme il dirait :
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« C’est encore au restaurant de l’Escargot qu’on mange le mieux pour le moins cher. » Il fait tout ce qu’il peut pour se rendre à son restaurant et y être à l’heure. Mais s’il s’est trompé de direction, s’il rencontre sur son chemin un restaurant de meilleure apparence, tant pis : il ne mangera pas à l’Escargot. S’il y mange, il aura eu mille regrets en route : le restaurant trop cher, celui qui est déjà plein, celui qu’il ne connaît pas. Dans les grandes villes, il n’y a pas de concupiscence, mais rien qu’une envie confuse de faire l’amour, de ne pas rester sur sa fringale d’amour. Pendant trois semaines où j’ai figuré à certaine rétrospective des œuvres de Murdoire, j’ai eu en face de moi une toile bien connue sous le nom de « Cavalier seul ». Un homme passe entre deux rangées de femmes mélangées, belles et laides, jeunes et vieilles, maigres et plantureuses. L’homme tient la tête droite, sans rien voir, le visage crispé de regrets, de petites angoisses, mais le nez renifleur, les mains prêtes à étreindre. Dans ses yeux mornes, imbéciles et désespérés, l’art de Murdoire fait luire une petite flamme, une plainte lubrique et résignée, la plainte du Juif
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errant qui dépense éternellement ses cinq sous. Dans les villes, j’ai vu, tous les hommes se promènent entre deux rangées de femmes, les époux, les célibataires, les amants, les jeunes, les vieux, les costauds, les béquillards, les malades, les podagres, les idiots, les casse-cœurs, et les beaux esprits, et jusqu’au bout, jusqu’à la fin de mourir, ils se promènent. Un peu plus sages, les femmes attendent qu’ils soient décidés ; alors même, tandis qu’elles susurrent, les dents serrées et les doigts de pied en éventail, elles ne laissent pas de surveiller le défilé, et parfois de faire signe qu’elles sont libres. Dans les villes.
À Claquebue, ce n’était pas pareil. Sans doute, les Dur, les Berthier ou les Corenpot jouaient-ils, eux aussi, au cavalier seul. Mais il y avait les familles, ou mieux, les maisons, qui se nourrissaient sur place, à la façon des arbres, en fouillant la terre. Leurs désirs n’étaient pas des envies dansantes, des démangeaisons furtives ; ils étaient installés, lovés, lentement ruminés, entretenus par une mémoire sans défaillance. Le père, les enfants, la mère pouvaient jouer au cavalier seul, et tous en même temps, la maison
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faisait bonne garde et le désir restait bandé.
Le mot de concupiscence charnelle, pareil à un lourd crapaud élastique, n’a de plein sens que si on l’applique aux familles poussées à même le sol. Les lourds repliements d’appétits sensuels, les énormes convoitises tapies des années durant, ne sont possibles qu’à la campagne, où les maisons sont encore des êtres qui s’observent, se haïssent, gémissent au même souffle d’air et se frôlent et se bousculent dans le travail de leurs bras occupés à remuer la terre.
À Claquebue, ces désirs de familles ne se réalisaient pas toujours, mais ils y tendaient constamment. Il y eut, entre autres, l’exemple des Corenpot et des Rousselier qui se haïssaient depuis trois mille ans. Un soir d’hiver, Corenpot et ses deux fils aînés avaient fait irruption chez les Rousselier et violé différentes personnes de la famille. Depuis ce jour, les relations s’étaient sensiblement améliorées entre les deux maisons, comme si tout eût été dit une bonne fois, épuisé.
Aussi bien chez les Haudouin que chez les Maloret, il était rare, en tout cas accidentel, qu’un
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individu prît conscience de cette réserve de violences sensuelles accumulées dans sa maison. Chacun des membres de la famille Haudouin cherchait son plaisir amoureux sans être le moins du monde obsédé par l’existence des Maloret ; à cet égard, le cas de Juliette et de Noël était purement fortuit. L’une et l’autre des deux familles, personnes simples possédant une pesanteur sexuelle, une réalité presque invariable, une volonté unique, ne ressemblaient à aucun de leurs individus, tous d’humeur instable, en contradiction constante avec eux-mêmes ; elles leur empruntaient certaines énergies, pour les brasser, les combiner, les accumuler, et à l’occasion les leur restituer sous une forme dynamique.
Le curé de Claquebue connaissait tous les avantages de ces réservoirs de famille, auxquels il assignait une fonction régulatrice. Il savait, et il y aidait de toute son influence, que les « cavaliers seuls » pouvaient trouver là un dérivatif à une inquiétude toujours dangereuse pour la religion. Mais il n’ignorait pas non plus que les réservoirs éclataient parfois à grand scandale. Ces
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explosions étaient assez fréquentes, et si elles ne se produisaient pas toutes avec la même violence qu’entre les Corenpot et les Rousselier, le péril n’en était pas moins à considérer. Vaincue par les Corenpot, la famille Rousselier, qui faisait partie autrefois de la catégorie de tout repos, s’était laissée corrompre par l’influence abominable des vainqueurs, pour la plupart des renie-Dieu, et ne venait plus à la messe que par habitude. Il y avait eu par contre, en d’autres cas, des retours édifiants. Il importait donc au curé de Claquebue d’être renseigné sur les dispositions sexuelles de toutes les familles, s’il voulait, dans une certaine mesure, en canaliser les effets pour le plus grand bien du troupeau. Il fut amené ainsi à étudier des problèmes ardus. Partant d’une attraction sexuelle entre deux familles, fallait-il attribuer à celles-ci des sexes opposés ? et comment reconnaître la maison mâle de la maison femelle ?
Je n’ai pas connaissance des travaux du curé de Claquebue, et ce n’est plus le temps de s’en informer auprès de lui : après une vie exemplaire de vigilance et d’autorité, il paraît que le pauvre homme est tombé en enfance, qu’il se promène
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par les chemins de Claquebue en disant des vilains mots d’argot et en prêchant la fraternité. Dieu lui aide à bien mourir, et à nous aussi. Donc, sans rien savoir de ses travaux, j’ai tenté à mon tour de résoudre le problème du sexe des familles, et je ne me flatte pas d’y avoir réussi. Tout naturellement, je devais m’occuper du cas Haudouin-Maloret.
Il y avait une erreur qu’un esprit simple comme le mien ne pouvait éviter, et qui était de considérer la famille comme la somme des individus qui la composent ; la maison qui comptait la plus forte proportion d’hommes était ainsi la maison mâle. Raisonnement qu’il me sembla pouvoir améliorer en tenant compte du tempérament de chaque individu. Sans entrer dans le détail de mon examen, je veux en donner un aperçu : Honoré et ses garçons montraient dans leurs entreprises auprès des femmes plus de hardiesse que les hommes de chez Maloret ; leurs colères étaient également plus promptes, leurs propos plus verts. Zèphe et ses garçons cherchaient leurs plaisirs avec une âpreté qui ne s’embarrassait guère de scrupules, mais la plus
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belle fille du monde ne valait pas à leurs yeux un arpent de terrain. Prudents, patients, ils aiguisaient secrètement leurs désirs jusqu’à ce que l’occasion mûrit ; d’autre part, ils avaient beaucoup plus d’autorité sur leurs femmes que n’en avaient les Haudouin sur les leurs. Toutes ces qualités, dont plusieurs sont réputées mâles, me laissaient perplexe. Leurs habitudes érotiques, leurs préférences n’étaient guère plus concluantes. Les traditions incestueuses des Maloret portaient-elles témoignage de l’ardeur virile des chefs de famille ? ou, au contraire, d’une impuissance à se satisfaire au-dehors, qui l’obligeait à se résorber en famille ?
Je finis par me convaincre qu’il fallait s’armer de simplicité. Une famille est un être massif et enfantin, on en a vite fait le tour. J’avais déjà observé combien il est facile de rendre compte des séries « qui distribuent les harmonies ». On dit d’une ville qu’elle est accueillante, animée, qu’on y mange bien, avec un et cætera de trois lignes ; d’une province, plus simplement : les Normands sont hauts en couleur, rusés, grands buveurs de cidre ; d’une nation : les Gaulois
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avaient les cheveux blonds. J’ajustai mes lunettes de recul suffisant et je me pris à considérer les Haudouin et les Maloret un peu comme j’aurais fait des Gaulois.
La famille Haudouin mesurait un mètre soixante-dix, elle avait les cheveux châtain foncé, les yeux gris, les traits du visage très accusés, les membres secs, mais musclés, le pied cambré. Mélancolique, elle éclatait parfois d’un grand rire qui durait une semaine. Elle aimait le travail, les ragoûts, les grands coups de vin, les conversations bruyantes. Elle se laissait prendre facilement aux tentations de la chair, mais son cœur était tendre et généreux.
La famille Maloret chaussait 42, elle était trapue, de visage pâle et de cheveux noirs. Elle aimait l’argent, mais travaillait à contrecœur. Sobre, elle méprisait les bons repas et les bons vins. Elle avait un sourire pour le jour de tout le monde et un sourire pour sa nuit. Ignorant les grands mouvements de colère, elle était toujours dans une rage froide qu’elle maintenait constamment à un degré de pression utile. Sa
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haine de la famille Haudouin la tenait éveillée une heure par nuit, les dents serrées, la chair en attente.
En somme, les deux familles avaient un physique, des goûts, des habitudes nettement différenciés, mais point de sexe apparent, rien, pas même un compromis. Je me crus donc autorisée à conclure qu’elles n’avaient point de sexe. C’était une grande hardiesse, mais qui expliquait bien cette patiente accumulation d’une envie sensuelle, dans l’une et l’autre maison. N’ayant point de sexe pour l’accomplir, la famille thésaurisait son désir. Aussi bien n’y avait-il pour elle aucune nécessité vitale à posséder un sexe ; sauf accident, la famille était un être permanent, qui ne se reproduisait pas, puisque cette fonction était impartie aux individus qui la composaient.
Il était agréable de penser qu’à Claquebue l’amour sensuel n’était pas seulement un piège tendu pour la conservation de l’espèce, mais qu’il existait absolument, gratuitement, sans avoir besoin d’un prétexte. C’est l’orgueil de mon existence de jument, de pauvre cavale empêchée
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dans mes deux dimensions, d’avoir fait une découverte aussi précieuse. Le village apparaissait comme une sorte de champ magnétique où les êtres, selon qu’ils étaient perméables à ces forces mystérieuses, les absorbaient plus ou moins rapidement ; ceux qui avaient un sexe se débarrassaient à mesure qu’ils se chargeaient ; ceux qui n’en avaient pas accumulaient des réserves. Quand la famille atteignait à un degré de saturation érotique, elle utilisait ses mâles ou ses femmes pour réaliser son désir. La famille Haudouin, après avoir hésité à plusieurs reprises entre le masculin et le féminin, s’était finalement déterminée.
Je crois avoir tout expliqué des amours de la famille Haudouin, du moins l’essentiel. Sans doute n’ai-je pas tout dit, mais le souci de la décence et de l’honnêteté m’en a, seul, empêchée. Car je n’ai pas formé d’autres vœux, en écrivant ce modeste témoignage, que de servir la cause du bien. Les romanciers sont des gens à la tête légère, ils racontent des histoires, et la morale y va comme elle peut. Je le dis sans orgueil : il est bien heureux qu’une jument verte se soit trouvée
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là pour tirer de ce roman un robuste et honnête enseignement, à savoir qu’il n’y a point d’amour durable, partant point de bonheur, en dehors de la famille.
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