La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 3 sur 17

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La jument verte

Chapitre III

 

En arrivant à la route qui séparait le Champ-Brûlé de sa maison, Honoré Haudouin posa sa faux sur le blé coupé et redressa sa haute taille dans la lumière ardente. La sueur collait sa chemise sur son dos, dessinant de larges poches molles autour des aisselles. Honoré souleva son chapeau de jonc, et d’un revers de main essuya la sueur qui perlait à ses cheveux gris, coupés court. Regardant à sa gauche, il vit le facteur qui sortait de sa maison, la dernière du village sur le bord de la route, à l’endroit où la plaine s’étranglait entre la rivière et une avancée du bois.

« Déodat est prêt pour partir, songea-t-il. C’est quatre heures qui s’en vont déjà. »

Honoré eut envie de boire frais et traversa la route. Dans la cuisine aux volets clos, il entendit sa femme qui frottait le parquet avec une brosse de chiendent. La pièce lui sembla fraîche comme

 

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une cave. Un moment, il demeura immobile, jouissant de la fraîcheur, et de cette obscurité qui reposait ses yeux de la lumière dure. Il ôta ses sabots pour rafraîchir ses pieds nus sur le carrelage. Du fond de la cuisine, monta une petite voix métallique, un peu essoufflée :

« Tout est sur la table, dit l’Adélaïde. Tu trouveras deux oignons épluchés à côté de la miche. J’ai mis la bouteille à refroidir dans l’eau.

– Bon, dit-il. Mais qu’est-ce que tu fais de récurer la cuisine ? On dirait qu’il n’y a pas de besogne plus pressée à la maison.

– Sûrement qu’il y en a de plus pressée, mais si Ferdinand arrive demain avec sa femme et les enfants...

– Il n’ira pas regarder le parterre de la cuisine, qu’est-ce que tu me racontes ?

– Il aime quand même à trouver sa maison propre...

– C’est entendu, sa maison... sa maison...

– Toi, tu te crois toujours chez toi. »

Honoré faillit donner dans la querelle que

 

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l’Adélaïde lui cherchait par manière de distraction, mais il s’avisa que rien ne valait de boire frais. À tâtons, il chercha le seau d’eau froide, y plongea les avant-bras et s’aspergea le visage. Puis il but à la bouteille jusqu’à perdre respiration. Sa soif apaisée, il apprécia plus librement la qualité du breuvage, un mélange de vin âpre et d’infusion de feuilles qui laissait dans le nez un mauvais goût de tisane.

« Ça ne risque pas que je me soûle », dit-il avec un peu d’humeur.

L’Adélaïde lui fit observer que le litre de vin était à sept sous et qu’il fallait faire durer le tonneau jusqu’aux prochaines vendanges. Elle ajouta que les hommes étaient tous pareils. Ils ne pensaient qu’à leurs gueules.

Retranché dans un mutisme patient, Honoré taillait dans la miche de pain rassis ; il alla s’asseoir sur le rebord de la fenêtre et commença de croquer un oignon. Sa femme interrogea d’une voix radoucie :

« Il en reste beaucoup ?

 

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– Pas tant, j’aurai déjà fini sur les sept heures. Sans me vanter, mais j’aurai bien juste choisi le temps de la fauche. C’est mûr plein l’épi et tendre pourtant dans la tige. Des blés qui se coupent tout seuls que c’est doux comme du poil de fille. »

Le silence retomba entre les époux. Honoré songea en mordant son pain :

« Ça se fauche tout seul, et c’est peut-être encore trop de mal pour le bénéfice qu’on en a ? »

Il réfléchit que le blé vaudrait toujours d’être fauché, puisqu’on le mangeait. Si bon marché qu’il vendît le surplus de sa consommation, c’était quand même du bénéfice. La peine qu’on a au soleil ne compte pas quand on y prend plaisir. Honoré n’avait qu’à évoquer le temps de la première année de son mariage, alors qu’il travaillait quatorze heures pour un salaire de vingt-cinq sous, et il trouvait que, pour le présent, les choses allaient le mieux du monde. Sa méditation céda bientôt à une paresse heureuse, un abandon dans la vie diminuée de cette pièce abritée du soleil et du travail, où il n’y avait

 

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d’autre bruit que le bourdonnement d’une guêpe qui cherchait une issue vers la chaleur, et le bruit liquide et tendre des serpillières mouillées que l’Adélaïde tordait sur son baquet d’eau sale.

Assis entre les deux battants de la fenêtre ouverte, le dos appuyé aux persiennes, Honoré mangeait lentement pour retarder l’instant de son départ. Ses yeux s’étaient habitués à la demi-obscurité de la cuisine, il distinguait maintenant au fond de la pièce la forme ramassée de l’Adélaïde. Agenouillée sur le sol, elle lui tournait le dos, et sa croupe levée haut dissimulait la tête qui plongeait entre les épaules. Un large jupon noir, pincé aux jarrets, ballonnait la silhouette qui prenait dans l’ombre une ampleur incertaine. Honoré s’étonnait d’une abondance de croupe qui lui apparaissait pour la première fois, car il avait souvent regretté la maigreur de sa femme.

Le jupon noir se mouvait lentement, avec des ondulations indécises qui balançaient des ombres denses au fond de la cuisine. Le regard appliqué, Honoré essayait de préciser la forme confuse

 

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dont l’obscurité lui dérobait les contours. Il était troublé comme par une présence étrangère, une substitution inespérée. L’Adélaïde avait repris sa brosse de chiendent ; elle eut une détente soudaine des deux bras pour frotter le carrelage ; en même temps sa croupe s’effaçait en avant, mais pour se tendre aussitôt, d’un mouvement contraire, ample et rapide, qui l’arrondit sur ses talons. Honoré n’en revenait pas. Le cou tendu, il suivait le jupon noir qui sortait de l’ombre à la cadence du double effort alterné. Il entendit le soupir de l’été derrière les persiennes ; bourdonnant à ses oreilles, la guêpe lui chanta une chanson pressante. La cuisine fraîche, où la pénombre développait ses mystères pesants, semblait être une salle d’attente, et les moindres bruits lui pinçaient la chair. Il se sentait là un peu comme au 17 de la rue des Oiseaux, à Saint-Margelon, où il se rendait deux ou trois fois l’an, au temps qu’il était maquignon : tout un essaim de filles parfumées s’empressaient avec des gorges roses et des cuisses de fête. Il y en avait une grande, rebondie de partout, les hussards s’amusaient de lui claquer le derrière... Honoré la

 

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vit précisément, son image se projetait au fond de la cuisine. Elle fit place à une autre image, celle d’une femme de Claquebue. Honoré quitta la fenêtre, guidé par le crissement de la brosse dure qui rythmait la danse du jupon noir. Une timidité qui ne lui était guère habituelle le rendait maladroit. Il ne prit d’abord que l’étoffe.

Surprise, l’Adélaïde tourna vers lui sa figure maigre et fatiguée qui s’éclaira d’un sourire. Plus encore que sa femme, il parut surpris, comme s’il n’attendait plus ce visage familier. Il murmura des paroles confuses auxquelles l’Adélaïde répondit tendrement. Embarrassé, il hésita encore, puis il étreignit des deux mains. Aussitôt, il comprit qu’il s’était exalté sur de vaines apparences qui n’offraient plus à son étreinte, sous l’épaisseur de l’étoffe, que deux fesses décharnées, d’une géométrie pitoyable. Alors, il fit un pas de retraite du côté de la fenêtre, et, haussant les épaules, soupira discrètement, mais pas si bas que sa femme ne l’entendît :

« On se figure toujours je ne sais pas quoi. »

Également déçue, l’Adélaïde ne voulut pas

 

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rester sur une défaite et tenta de ressusciter les charmes qui s’étaient évanouis entre les mains de son époux. La danse du jupon reprit, avec des temps d’arrêt, des lenteurs et des sursauts calculés. Agacé, Haudouin alla entrouvrir les persiennes. Un ruban de soleil jaillit dans la cuisine et traça d’or entre les plis du jupon noir. Il se mit à rire et referma. Sa femme était humiliée, elle interrogea d’une voix aigre :

« Qu’est-ce qui t’a pris, tout à l’heure ? Qu’est-ce que tu voulais ?

– Je me le demande », répondit-il avec une pointe de rancune.

Irritée, l’Adélaïde se dressa et le rejoignit dans l’embrasure de la fenêtre.

« Ah ! tu le demandes ?

– Mais non, je ne demande rien.

– Moi je vais te le dire...

– C’est bon, je n’ai pas le temps de t’écouter...

– Il te faudrait des femmes...

– Voilà que tu te montes la tête.

 

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– Oui, des grosses qui en mènent large, hein ? »

Elle le saisit aux épaules, il se secoua et répondit avec impatience :

« Pourquoi des grosses ? On fait avec ce qu’on a...

– Mais on en aimerait mieux des grosses, la preuve !

– Laisse-moi tranquille avec ta preuve ! Je fais les choses au moment qu’on doit les faire, voilà tout. Il n’y a que les riches qui font l’amour au milieu de la journée.

– Je n’ai pas eu la chance de bien des femmes, moi.

– Tu te plains tout le temps.

– C’est bien facile d’avoir tout ce qu’il faut dans son corset, quand on a un vétérinaire qui gagne assez pour vous nourrir à ne rien faire, quand on peut se mettre des affiquets sur le dos et des chapeaux et des bottines !

– Ce n’est toujours pas ça qui t’embellirait, fit observer Honoré. Quand même tu t’en iras

 

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habillée tout en soie...

– En soie ? ricana l’Adélaïde. Le risque ne court pas. Avec un homme qui n’a pas su mener son métier de maquignon, ni même garder la maison que son père lui avait laissée, ce ne serait guère raisonnable d’y penser, à la soie... Si ton frère nous chassait de sa maison, on pourrait tout juste compter de crever dans un fossé...

– S’il fait beau, ça vaudra bien de crever dans un lit.

– Toi, tu seras toujours à l’aise, pourvu que je m’en aille la première.

– Pardi !

– Tu n’attends que ce jour-là...

– Je te fermerai les yeux, parole, et puis je te ferai une bonne mentonnière pour que tu fermes ta gueule un bon coup !

– Honoré, tu vas me dire...

– Pas les mains !

– Ta belle-sœur, tu vas me dire... »

Honoré ne voulut pas entendre davantage. Il

 

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traita sa femme de vieille bête, et sortit en claquant la porte, sans prendre garde qu’il allait tête nue sous le soleil. L’Adélaïde tourna en rond dans la cuisine, puis elle avisa le chapeau qu’il avait oublié sur la table et courut le lui porter.

« Honoré, tu as oublié ton chapeau. Par ces chaleurs, oublier son chapeau... »

Sa voix, cassée par la course, avait un accent de tendresse inquiète.

« C’est vrai, dit Haudouin en s’arrêtant. J’avais oublié mon chapeau.

– Tu n’y pensais plus, à ton chapeau. Tu n’y pensais plus. »

Il regarda son visage, de vieille déjà, osseux et ridé, ses lèvres grises que l’émotion faisait trembler, ses yeux noirs où brillaient des larmes. Attendri et saisi d’un remords, il regardait aussi le jupon noir aux plis honnêtes, qui avait fait surgir au fond de la cuisine une illusion dont il sentait encore le regret dans sa chair.

« On pose son chapeau dans un coin, dit-il doucement. Et après, on n’y pense plus.

 

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– Tout à l’heure, dit-elle. C’est parce qu’il faisait noir dans la cuisine. Qu’il faisait comme nuit. On ne voit pas ce qu’on cause quand il fait nuit. C’est la raison de... »

Honoré sourit à sa femme et lui toucha la main du bord de son chapeau.

« Bien sûr, dit-il en s’éloignant. Quand il fait nuit. »

Demeurée au milieu de la cour, elle le vit traverser la route, et soupira :

« Si bel homme, on ne peut pas croire qu’il a quarante-cinq ans. Il y en a de son âge qu’on prendrait déjà pour des vieux. »

 

Comme il venait d’aiguiser sa faux, Honoré entendit le roulement d’une voiture ; et le cabriolet de son frère Ferdinand déboucha au tournant de la route, à deux cents mètres du Champ-Brûlé. Le vétérinaire poussait son cheval qui filait d’un trot allongé. Lâchant sa faux, Honoré s’avança au bord de la route et grommela :

 

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« Mener une bête de ce train-là, quand il fait si chaud. À quoi ça ressemble ? »

Il vit Ferdinand tirer son chapeau à un groupe de moissonneurs et comprit que le cheval allait au trot de parade, car le vétérinaire n’agissait jamais par caprice, mais par raison, en homme raisonnable. Grand connaisseur, Honoré examinait l’animal qui s’approchait, un alezan brûlé, trop lourd à son gré.

« Tout vétérinaire qu’il est, songeait-il avec satisfaction, Ferdinand ne saura jamais ce que c’est qu’une belle bête. Voilà du cheval solide, bien sûr, mais ce n’est pas le trotteur qu’il fallait dans les brancards d’un cabriolet. Et puis, qu’est-ce que c’est que ce ventre qu’on lui voit pendre par entre les jambes de devant ?... »

Comme l’attelage s’arrêtait, il interrogea avec un peu d’inquiétude, car le vétérinaire venait rarement à Claquebue un jour de semaine :

« Il n’est rien arrivé ?

– Rien du tout, dit Ferdinand en descendant de voiture. J’ai été appelé près d’ici et je suis venu

 

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vous donner le bonjour. Justement, nous ne pouvons pas venir demain. Ce sera pour l’autre dimanche. »

Il tendit la main, contrairement à une convention tacite par laquelle les deux frères se dispensaient de toute démonstration amicale lorsqu’ils se trouvaient en tête à tête. Honoré toucha, d’un geste paresseux. Il n’hésitait pas sur le sens de cette poignée de main insolite : son frère allait lui demander quelque chose. Au regard lucide de son aîné, Ferdinand comprit que la partie s’engageait mal ; il rougit un peu et, pour dissimuler sa gêne, demanda des nouvelles des enfants avec un empressement exagéré.

Honoré répondit brièvement, en caressant le cheval avec amitié. Clotilde et Gustave, les deux plus petits, étaient à l’école. Ils auraient dû être rentrés, mais ils traînaient toujours par les chemins. Alexis gardait les vaches sur les prés communaux ; on le renverrait en classe à l’automne. En attendant de se marier, et elle avait le temps d’y réfléchir, Juliette travaillait dans les champs comme un homme : il fallait bien,

 

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maintenant que son frère était au service.

« Pour Ernest, il est toujours à Épinal. Tu verras sa dernière lettre. Il nous dit que son sergent l’estime bien. Je me demande s’il n’aurait pas dans l’idée de rengager, bon Dieu ! Alphonse lui en a tellement mis dans la tête... Tu as des nouvelles d’Alphonse ? »

Le vétérinaire secoua la tête. Il n’aimait pas qu’on lui rappelât l’existence de ce frère indigne, et Honoré le savait bien.

« Le pauvre Alphonse, il n’a guère eu de chance. Je ne connais pourtant pas de meilleur garçon. »

Ferdinand pinçait les lèvres avec rancune.

« Pas vrai ? insista Honoré.

– Bien sûr, dit Ferdinand d’une voix contrainte.

– Je pense bien souvent à lui, pauvre Alphonse. Je me demande s’il est toujours à Lyon et combien il a d’enfants maintenant. Voilà pourtant deux ans qu’il nous laisse sans nouvelles. »

 

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Honoré fit une pause et lâcha avec un enjouement perfide :

« Mais tu sais comme il est, lui : un beau jour, il arrivera sans prévenir et il s’installera chez toi avec toute sa famille pour un mois ou deux... On aura du plaisir à le revoir. »

Le vétérinaire, qui n’avait pas encore envisagé cette redoutable éventualité, sentit la colère lui empourprer les joues ; ses yeux pâles brillèrent d’un éclat cruel. Il s’abstint pourtant à l’endroit d’Alphonse d’une réflexion désobligeante, qui eût préludé fâcheusement au débat nécessaire qu’il méditait depuis la veille. Après un silence embarrassé, il demanda des nouvelles de Philibert Messelon, le maire de Claquebue.

« Je n’ai pas eu le temps d’aller le voir, répondit Honoré, mais j’ai envoyé Juliette hier soir. Il ne va guère, usé qu’il est. À croire qu’il n’en a plus pour deux dimanches. Enfin, c’est un vieux, il n’y a rien à dire.

– Malheureux tout de même, soupira Ferdinand. C’était un bonhomme que Philibert, et qui tenait bien sa place à la mairie... En parlant de

 

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mairie, à propos... »

Honoré se méprit sur le sens de cet « à propos »... Il prévint :

« Je t’ai déjà dit que je ne veux pas être maire, ni seulement adjoint. C’est déjà trop d’être conseiller. »

Le vétérinaire eut un claquement de langue comme pour maintenir son « à propos », et son visage mince, au menton ambitieux, s’anima soudain. Il semblait qu’il eût trouvé justement la transition qu’il cherchait.

« Tu ne me laisses pas parler. Il s’agirait au contraire d’avancer une autre candidature. Et comme tu as de l’influence... »

De fait, Honoré jouissait au Conseil municipal et dans tout Claquebue d’une influence certaine. Il lui plut de l’entendre dire à son frère et, flatté, il prêta l’oreille de meilleure grâce.

« Figure-toi, reprit le vétérinaire, que nous avions l’autre jour le député à dîner, il s’arrêtait entre deux trains. Valtier est un ami qui nous a rendu déjà bien des services, et qui nous en

 

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rendra encore, à l’un et à l’autre.

– Je ne dois rien à Valtier, et je n’ai rien à lui demander, mais c’est égal.

– On ne sait pas. Bref, pendant le repas, la conversation est venue justement sur Philibert Messelon, et Valtier m’a fait comprendre qu’il avait quelqu’un à mettre à la mairie... Oh ! bien entendu, il est persuadé que son choix servira les intérêts de la commune. Valtier est une haute conscience, la loyauté même, et il en a la réputation au Parlement. Je n’ai pas à faire son éloge...

– Si son candidat est convenable, après tout... »

Ferdinand eut un rire humble pour se faire pardonner d’abord.

« Tu vas sauter, bien sûr, et je ne te cache pas que j’ai eu du mal à m’habituer à ce nom-là... Il s’agirait de Zèphe Maloret. »

Honoré fit entendre un long sifflement, comme s’il se fût émerveillé de l’impudence de son frère.

 

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« Au moins, toi, tu n’as pas de rancune.

– Au premier abord, il est certain...

– Mais ce qui m’étonne encore le plus, dans ton affaire, c’est que Valtier mette en avant un des pires d’entre les réactionnaires, un enragé de la soutane comme le Zèphe. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Le vétérinaire était mal à l’aise, il répondit prudemment :

« Je ne sais pas... C’est difficile à expliquer... Tu dois savoir que les circonstances politiques sont particulières. Le seul programme du général Boulanger a réconcilié bien des adversaires, il peut servir de trait d’union entre des partis d’apparence opposée. Dans une période d’anarchie comme celle que nous vivons aujourd’hui cette union-là est souhaitable. Les faits nous conduisent à conclure...

– Écoute, je ne connais pas le programme du général, ni les faits, ni rien. Mais je connais Claquebue, et je dis que c’est se foutre des républicains et de la République que de mettre

 

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Zèphe à la mairie. Il n’y a pas de Boulanger qui explique la chose.

– Pour tout dire je crois que Valtier connaît quelqu’un de la famille Maloret... des relations, m’a-t-il dit...

– Des relations ? attends donc ! Ce ne serait pas, des fois, la fille de Zèphe..., mais oui, sa Marguerite, une petite rouée qui s’était placée à Paris, voilà deux ans. Belle fille, ma foi, et qui a l’esprit de famille, à ce que je vois ! »

Ferdinand alla serrer une courroie de l’attelage pour se dispenser d’une réponse.

« Je sais, reprit-il, tu vas me dire que, chez Maloret, on a toujours été contre mon père...

– Je m’en fous bien, dit Honoré avec mépris.

– Tu n’en es pas non plus, quinze ans passés, à garder rancune à Zèphe de cette histoire de franc-tireur ? Ce serait manquer de générosité et de bon sens, tu en conviendras le premier... »

Honoré demeura muet. Tournant le dos à son frère, il retroussait les lèvres du cheval, feignant de s’intéresser à sa dentition. Mais la colère le

 

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rendait maladroit, l’alezan se dégagea d’un brusque coup de tête. Le vétérinaire sentait qu’il venait de toucher à l’obstacle important, et, dans son impatience de l’emporter, il crut pouvoir insister :

« S’il fallait tenir le compte de tous les petits froissements qu’on a eus avec les gens depuis vingt ans, on n’aurait plus un seul ami. Quelques torts qu’ait pu avoir Zèphe, tu peux les lui pardonner aujourd’hui.

– Non, dit Honoré.

– Allons, allons ! après tout tu n’en es pas mort ? »

Honoré haussa les épaules. Il voulut maintenir la tête du cheval et serra au chanfrein d’un mouvement nerveux. L’animal poussa un hennissement de douleur. Ferdinand, agacé, ne dissimulait plus son impatience.

« Et qu’y a-t-il de vrai, au fait, dans cette histoire de franc-tireur ? Tout ça est bien vague, bien incertain. On n’en a même jamais entendu parler dans le pays. »

 

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Honoré se retourna brusquement et saisit son frère par le bras.

« Non, tu n’en as jamais entendu parler. Veux-tu savoir pourquoi ?

– Mais non, je ne tiens pas...

– Tu sauras tout. Tu m’entends ? Après ça, tu auras peut-être fini de m’embêter. »

Honoré était pâle et le vétérinaire eut peur ; il essaya de se débattre mais son frère le poussa vers le fossé et l’obligea de s’asseoir sur le bord, à côté de lui. Voyant les deux hommes lui tourner le dos, l’alezan tira la voiture jusque dans la cour où il se mit à l’ombre d’un noyer.

« Quand les Prussiens sont arrivés », dit Honoré.

Il s’interrompit, regarda Ferdinand aux yeux, et jeta violemment :

« Il n’y a pas de raison pour que je me garde ça. Tu sauras tout ! »

Il s’apaisa aussitôt et reprit d’une voix égale :

« Je faisais partie d’une bande qui courait le

 

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pays sans trop savoir quoi faire. Quand on a su qu’ils arrivaient sur Claquebue, on est venu se poser à la lisière du bois. Une bêtise, mais on s’était soûlé le nez toute la nuit dans une auberge de Rouilleux. On voulait faire les malins, et, dans le fond, tout le monde regrettait de ne s’être pas rabattus sur les lignards qui tenaient les hauteurs de Bellechaume. Moi, j’étais juste au bout du Champ-Brûlé, derrière une touffe de charmilles qui avançait sur la plaine. Ils l’ont coupée depuis. C’était juste là. »

Honoré désigna un point de la forêt, à quatre ou cinq cents mètres.

« Vers deux heures après midi, je vois les casques à pointe qui débouchent au-dessus de la Montée-Rouge. On entendait couiner leurs fifres. Un air, bon Dieu, quand je me le rappelle, j’en ai le deuil dans les moelles. Je regardais leur vermine descendre sur le pays, et d’avoir un œil sur la maison, tu peux compter que ça me serrait la passe du gosier. À côté de moi, comme tu dirais dix ou quinze mètres, il y avait un petit gars âgé de dix-huit ans, un nommé Toucheur.

 

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Pas mauvais gamin, mais jeune, la cervelle encore mal accrochée. Je ne le voyais pas, mais je l’entends qui me dit avec une drôle de voix : « Les Prussiens viennent d’entrer dans les bois du Raicart. » D’abord, je voulais lui dire de fermer sa gueule, et puis je pense que dans la bande des gaillards qui tenaient la lisière, il s’en trouverait bien d’assez bêtes pour lâcher un coup de fusil qui aurait fait égorger la moitié de Claquebue. « C’est pourtant vrai, que je lui fais, tu vas voir qu’ils vont nous cerner entre les deux étangs. » Toucheur était sur ma gauche, mais, cinq minutes plus tard, la nouvelle me revenait sur le côté de ma main droite que les mâche-pailles nous cernaient entre les deux étangs. Tout se passait comme j’avais prévu, les amis commençaient de plier bagage, hardi donc, et moi qui savais pourtant à quoi m’en tenir, la peur me descendait aussi dans les tripes, pour tout dire. Aussi bien, je n’allais pas rester tout seul à guetter les Prussiens, je lâche donc la lisière pour m’enfoncer dans les bois...

– Abandon de poste devant l’ennemi, fit observer le vétérinaire.

 

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– Ta sœur. Je m’étais poussé un peu sur la gauche et en arrivant à un sentier qui bordait la lisière, je vois mon Toucheur sauter dans le chemin creux qui mène vers la maison, tu sais bien. Je cours derrière lui et en touchant au chemin à mon tour, je m’aperçois qu’il galopait comme un enragé, et bel et bien du côté de chez nous. « Toucheur ! » que je lui gueule dans les talons. Ah ! oui, Toucheur, il avait bien la tête à m’écouter, Toucheur. Il ne pensait qu’à s’enfiler dans la première maison de rencontre, la nôtre, quoi. Tu penses, un franc-tireur chez nous, dans la maison du maire, c’était un coup à faire fusiller tout le monde. Me voilà donc en train de courser le gamin qui avait bien cent mètres d’avance sur moi et le feu aux fesses par-dessus le marché. Il était déjà entré dans la maison comme j’arrivais sur la route, et c’est là que j’ai rencontré le Zèphe Maloret. Bien entendu, je n’ai pas perdu mon temps à m’arrêter.

– En somme, tu n’es pas sûr que Zèphe ait été seul à vous avoir vus...

– C’est lui qui me l’a dit, un jour que je lui

 

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coinçais le museau dans une rigole à purin. »

Honoré eut un rire gourmand au souvenir de cet aveu. Ferdinand lui fit observer encore une fois que l’affaire n’était pas très grave, puisque personne n’y avait laissé sa peau.

« Laisse-moi toujours causer. J’entre donc chez nous et je trouve le petit en train de pleurer, pendu au cou de ma mère qui essayait de le consoler. Ils étaient dans la cuisine. J’attrape Toucheur par le col et je te l’envoie dinguer vers la porte. J’aurais dû partir tout de suite avec lui, mais tu sais ce que c’est : la mère était seule à la maison, Adélaïde se trouvait chez vous avec les enfants, et le père était à la mairie depuis le matin à attendre les Prussiens. Je n’ai pas pu m’empêcher que de l’embrasser et de causer avec elle. Toucheur en avait profité pour se caler dans le coin de l’horloge, la tête aux genoux et les talons aux fesses, ramassé comme une bête. Du temps que je le remette debout et que je le rencourage à coups de soulier, voilà les Prussiens qui débouchent au tournant de la route. Il paraît que c’étaient des Bavarois – les plus mauvais

 

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d’entre les Prussiens, des tout ce qu’il y a de pire. Une quinzaine, ils étaient, avec un sergent. Je dis sergent, mais c’était peut-être un officier. Chez eux, le gradé n’a point de galons, ni sur les manches ni sur la tête. C’est un détail, tu me diras, mais ça prouve bien que ces gens-là sont des sauvages. D’où ils étaient, ils avaient l’œil sur toute la maison ; pas moyen de filer dans la grange. Se sauver par une fenêtre de derrière, c’était risqué, mais j’aurais essayé le coup si j’avais été tout seul. Avec Toucheur, il ne fallait pas y penser, il s’accrochait à ma veste en claquant des dents. La mère ne perdait pas la tête, elle ouvre la porte de la chambre pour qu’on aille se cacher sous le lit. Toucheur ne demandait rien d’autre, il était à son affaire, tu ne l’aurais pas seulement entendu souffler. De mon côté, ma foi, j’étais à peu près tranquille. Pourquoi est-ce qu’ils auraient fouillé les chambres ? On s’en irait tranquillement, la nuit tombée. La mère était dans la cuisine, elle avait laissé la porte ouverte. « Honoré, je l’entends me dire, ils s’arrêtent, le chef cause avec le Zèphe. » Sur le moment, ça ne m’a rien fait, je te dirai. « Les voilà qui

 

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repartent », disait la mère. Tout d’un coup, plus rien, elle venait de fermer la porte. Et puis, le bruit des bottes sur le carrelage de la cuisine... Ah ! Vierge mère, si je l’avais sec, sous mon sommier ! Le sergent disait : « Vous avez caché des francs-tireurs chez vous. » Et il fallait l’entendre, ce cochon-là, comme il parlait le français. La mère se débattait, jurait qu’elle n’avait point vu de franc-tireur, l’autre disait qu’il était sûr. Enfin le vacarme se met à baisser, on n’entendait plus rien. Et puis, le sergent parle à ses hommes, dans leur baragouin. Probable qu’il les envoyait fouiller la grange et les greniers... »

Ferdinand redoutait d’en entendre davantage. Il voulut introduire un point de conclusion :

– Enfin, vous vous en êtes tirés tout de même. C’est le principal.

– Crever pour crever, je ne voulais pas qu’on me trouve à plat ventre sous un lit. Avant que j’aie pu me tirer de là, on ouvre la porte. Je vois le bas de la robe de ma mère, et derrière la robe, quoi ? les bottes du sergent. D’abord, je ne comprenais pas. Mais je vois la robe se soulever.

 

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– Honoré... protesta le vétérinaire d’une voix éteinte.

– Je les ai entendus rejinguer au-dessus de ma tête. Et pas moyen de bouger. Ma peau ne comptait guère, dans ce moment-là, mais quand même j’aurais pu tout arranger d’un coup de fusil, je n’aurais pas osé me faire voir, je n’aurais pas pu... »

Ferdinand épongea la sueur qui coulait sous son chapeau.

« Ce n’est pas des choses à dire, murmura-t-il, tu n’aurais pas dû me raconter.

– Ne t’étonne plus, maintenant, qu’on n’ait pas parlé de l’affaire à Claquebue. Le père ne t’en avait raconté que ce qu’il avait fallu lui dire. Pour le reste, j’étais seul à savoir. Toucheur a été tué huit jours plus tard et j’en ai eu bien du soulagement. Après la guerre, j’aurais pu régler le compte avec Maloret, lui flanquer un coup de fusil au coin d’un buisson. Ni vu ni connu. Mais du temps que la mère vivait, je ne voulais pas avoir l’air de me rappeler. Et puis, ce n’est pas de la besogne que j’aime non plus, même quand il

 

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s’agit de débarrasser le monde d’un Zèphe Maloret.

– Il est certain que Maloret n’a pas été propre », murmura Ferdinand.

Il demeura pensif un moment. Malgré lui, il se reportait au dernier entretien qu’il avait eu avec Valtier. Le député semblait tenir beaucoup à la candidature de Zèphe. Très épris de Marguerite Maloret, on ne pouvait mieux l’obliger qu’en donnant satisfaction à ce caprice de gamine ; et Ferdinand voyait beaucoup à gagner à l’amitié du député. Mise à part toute ambition personnelle, le vétérinaire songeait à la carrière de son fils aîné Frédéric, il comptait sur l’appui de Valtier pour lui assurer un départ éclatant.

« Écoute, Honoré. Je reconnais que Zèphe s’est très mal conduit. Mais l’on peut supposer aussi qu’il a agi dans un moment de frayeur. Se voir arrêter sur la route par un détachement de Prussiens...

– Je connais l’homme. Il est prudent, il n’aime pas les coups, mais je suis sûr qu’il n’est pas peureux. Il y a autre chose...

 

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– Il n’est d’ailleurs pas question de lui pardonner, dit le vétérinaire. Je n’en suis pas là. Mais la rancune n’a rien à voir dans l’affaire qui nous occupe. Dans notre intérêt, dans l’intérêt de la famille, il est nécessaire que Zèphe devienne maire. Voilà comme il faut envisager la question.

– Question intérêt, tu vois plus clair que moi, mais enfin, le Zèphe a obligé ta mère à se faire sauter par le Prussien. »

Le mot fit rougir Ferdinand. Il se révolta contre une liberté d’expression qui insultait à la mémoire de la victime :

« Tu devrais au moins avoir le respect des morts.

– Oh ! les morts, tu sais, ils ne sont pas à plaindre. S’il n’était question que des morts, dans notre aventure, je ne m’en ferais pas un poil blanc. Mais moi, qui me trouvais sous le lit, je ne suis pas mort, et le Maloret qui m’envoyait le Prussien s’amuser sur ma tête, il n’est pas mort non plus. C’est justement ce qui compte, vois-tu.

– Je sais bien, mais il faut savoir faire la part

 

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des choses, et puisque Valtier...

– C’est bon, coupa Honoré d’une voix dure. Je croyais t’en avoir assez dit. Zèphe ne sera jamais le maire de Claquebue, tant que je pourrai lui barrer le chemin. »

Le vétérinaire comprit qu’il se heurtait à une volonté réfléchie. Il entrevit l’avenir de son fils compromis par une rancune imbécile. Son impuissance l’affola et il chercha un argument massif, un moyen de contraindre son frère. Ses yeux pâles se levèrent sur la maison, cette maison qui était sa propriété et d’où il pouvait chasser Honoré presque du jour au lendemain. La rage faillit le décider à lui mettre le marché en main ; un effort de réflexion lui fit mesurer le péril : Honoré n’hésiterait pas à déménager, et il importait beaucoup au vétérinaire qu’il demeurât dans la maison des Haudouin, car il servait ses intérêts politiques à Claquebue. D’autre part, Honoré entretenait la propriété de son frère comme si elle eût été sienne. Ferdinand ravala ses paroles de mise en demeure. Voyant la colère qui paraissait à son visage, et la direction de son

 

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regard, Honoré devina la nature du débat. Il y répondit avec précision :

« Je m’en irai quand tu voudras, tu sais, et je n’attendrai peut-être pas que tu me le dises.

– Mais non, protesta Ferdinand, qu’est-ce que tu vas supposer... Je suis prêt à te signer un papier...

– Oh ! ton papier. Tu peux bien te le mettre au cul, si c’est ton idée. »

Le vétérinaire balbutia une protestation confuse : il n’avait jamais prétendu abuser de ses droits de propriétaire, et aussi longtemps qu’il vivrait, son frère serait assuré...

Honoré ne l’écoutait presque plus. Il regardait le soleil qui dardait à l’autre bout de Claquebue en attendant de se coucher derrière la Montée-Rouge. Aveuglé, il finit par baisser les paupières, et, d’une voix douce, qui paressait :

« Oui, dit-il, au cul. »

 

LES PROPOS DE LA JUMENT

 

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Entre tous les Haudouin de Claquebue et d’ailleurs, Honoré eut toujours ma préférence. Je lui dois peut-être d’avoir surmonté le désespoir de mes vaines obsessions et de mes fureurs aplaties. J’ai découvert, chez cet homme tendre et rieur, le secret d’un érotisme spacieux qui trouvait ses meilleures satisfactions hors de la réalité. Non pas qu’il se souciât d’être chaste, il caressait sa femme et n’était indifférent à aucune. Mais ses plaisirs d’amour ne ressemblaient en rien à ces félicités rationnelles que les amateurs d’hygiène morale exaltent avec une liberté austère ; non plus à ces tristes devoirs conjugaux dont le vétérinaire ne s’acquittait jamais sans remords. Ils naissaient parfois d’un rayon de soleil, d’autres fois dépassaient le moment de se réaliser pour suivre un nuage. L’étreinte semblait être pour lui une simple ponctuation qu’il mettait dans un grand rêve lascif où vagabondaient les images d’un univers de sa fantaisie. Quand Honoré caressait sa femme, il invitait les blés de la plaine, la rivière et les bois du Raicart.

 

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Un dimanche de ses dix-huit ans qu’il se trouvait dans la salle à manger en compagnie de la servante, elle lui fit voir son audace d’une manière qui décida son ardeur. Dehors, la campagne était couverte de neige, et le soleil d’un moment donna un éclat soudain à cette nappe froide. Les couleurs s’étaient séparées pour danser au rond des capucins ; Honoré sentit fondre dans sa chair toute cette neige de fête et, lâchant son entreprise où il était déjà très avancé, s’en alla ouvrir la fenêtre pour rire dans la ronde du soleil. En soixante-dix ans, j’ai connu bien des amants, je n’en ai point vu qui abandonnât si près du frisson et sur un signe de lumière. Mais c’était un privilège de cet Haudouin-là que de tenir sans effort les plus précieuses illusions. Il est vrai qu’à l’inverse, Honoré descendait parfois la pente. Dans les champs, à cause des grands blés roulés par le vent ou de l’odeur de la terre éventrée, il lui arrivait de suspendre un moment son travail et de sentir monter dans son corps le désir d’une immense étreinte. Alors, il lui semblait presser sur ses membres lourds de bonne fatigue tout un monde en joie. Puis le désir perdait son ampleur,

 

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se précisait pauvrement, fixait un point dans le cercle de son horizon, et Honoré reprenait son labeur en rêvant au ventre d’une fille de Claquebue.

Adélaïde n’avait jamais été belle. Au temps qu’Honoré la courtisait, sa silhouette annonçait déjà un corps maigre et dur de paysanne laborieuse, tout en os et en tendons. Dès après son mariage, Honoré ne se dissimulait pas qu’il n’y avait rien dans le corsage de sa femme qui fît plaisir à la main. Il vit aussi qu’elle était d’humeur querelleuse et qu’elle ne tarderait guère à perdre toutes ses dents. Il en riait comme d’une bonne farce qu’il se fût faite à lui-même et disait à Adélaïde qu’il était tombé sur un drôle de numéro. Il eût mieux aimé qu’Adélaïde fût avantagée de tous les côtés, mais puisqu’elle était sa femme, il n’allait pas chercher midi à quatorze heures, il l’aimait comme ça. Dans le fond (il ne le disait pas, il parlait même sévèrement à Adélaïde de l’insuffisance de ses fesses), il l’aimait parce qu’elle était comme ça. Il n’allait pas se tourmenter pour un peu de poitrine qui manquait par ici, pour un peu d’autre chose qui

 

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manquait à l’arrière. Il y avait bien de quoi. C’était à lui d’en rajouter au bon moment et si maigre qu’elle fût, quand il la tâtait dans leur lit, Honoré trouvait toujours moyen d’en avoir plein les bras. Parfois, il pensait qu’il avait de la chance d’avoir une femme comme Adélaïde qui allait lui faire les trente ou quarante ans qu’il avait à vivre, comme autant lui pour elle ; une vraie chance aussi qu’il avait de l’aimer solidement, sans même sentir le besoin de la tromper ; une chance à n’y rien comprendre. Mais la plupart du temps, Honoré n’y pensait pas. Il sifflait sur la plaine en poussant sa charrue, puis s’arrêtait pour pisser, reprenait, crachait à gauche, chantait, parlait à ses bœufs, les caressait à lisse et à contre-poil, riait tout haut, taillait dans le bois vert un quinet pour ses garçons, dans l’écorce un sifflet, riait encore, tirait droit son sillon et s’émerveillait qu’il fît aussi bon vivre.

Le curé avait horreur de la joie d’Honoré Haudouin. Il en éprouvait un sentiment de pieuse jalousie et trouvait d’un exemple détestable pour Claquebue qu’un homme fût aussi manifestement heureux sans le secours de l’Église. Le curé

 

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n’avait d’ailleurs point de haine à l’endroit d’Honoré, il l’avait même en sympathie et le plaignait d’être enfoncé dans l’erreur, mais il était avant tout un tacticien des âmes. Il savait que les âmes de Claquebue, au lieu de se pousser sur le chemin du paradis, se mouvaient plus volontiers à ras de terre où elles risquaient à chaque instant de rester coincées. Il fallait les parquer dans des endroits propices d’où elles fussent toujours prêtes à bondir vers le ciel. Le curé multipliait les avertissements. Il mettait des pancartes sur le ventre des femmes : Ici, il y a des pièges, ou bien : Ne pas s’attarder. Pour donner plus de poids à ces avertissements, il y ajoutait la menace d’une punition et non pas dans une autre vie, mais bien dans cette vallée de larmes. Au fond les gens de Claquebue ne craignaient guère que les vicissitudes de ce bas monde ; la peur de l’enfer ne les gardait pas du péché, mais ils fussent demeurés chastes une année entière si la prospérité de la récolte en avait dépendu, et c’était justement ce genre d’équivalences que leur proposait le curé. Pour maintenir les âmes en puissance de béatitude éternelle, il fallait d’abord

 

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qu’elles craignissent pour le bétail et la récolte. C’était humiliant, mais c’était ainsi, et, après tout, le résultat comptait seul. Or, la seule présence d’Honoré à Claquebue était de nature à compromettre ce résultat. En effet, Haudouin ne se souciait nullement des pancartes du curé, le fait était notoire ; pourtant il avait le teint frais, ses bêtes ne crevaient pas, et il était en joie d’un bout à l’autre de l’année. Le curé n’osait même pas dire qu’il expierait durement dans l’autre monde, car Honoré passait pour si bon homme, même auprès des plus pieux, que personne ne l’eût consenti. Le curé était réduit à dire que Dieu suspendait sa colère en considération des mérites d’Adélaïde qui était bonne catholique, et il essayait, par des manœuvres habiles, de jeter la discorde dans le ménage Haudouin, exhortant l’épouse, lorsqu’il la tenait à confesse, à se refuser autant que possible aux caresses de son mari, ce qui leur eût valu des indulgences à tous les deux. Adélaïde ne voulut jamais consentir ce sacrifice à Dieu, mais après le plaisir elle ne manquait jamais à dire une prière ou deux, selon qu’il avait été. Sur le chapitre de l’amour, elle

 

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était loin de la réserve passive où se tenait Mme Haudouin mère, et prétendait même à des initiatives hardies qu’Honoré jugeait presque anarchiques, en tout cas déplacées de la part d’une épouse. Il était demeuré, en dépit de l’opinion du curé, fort attaché aux traditions de la famille. L’obscurité était propice à ses ardeurs ; d’autre part, il tenait que le caprice du mâle avait force de loi et il méprisait le plaisir des femmes. Adélaïde ne l’entendait pas ainsi et c’était entre eux un sujet de querelles fréquentes. Elle ne renonçait jamais à sa part et voulait qu’il prît ses caprices en considération, même au milieu de la journée. Elle le poursuivait vainement de ses agaceries, se serrant contre lui ou proposant à sa curiosité un sein maigre qu’elle tirait de son caraco et qui filait entre ses doigts. Honoré se dérobait toujours et non sans éclat.

Pourtant, il était loin d’observer à la lettre les traditions familiales. Il avait toujours écouté d’une oreille distraite les conseils de son père sur l’économie de sa mâle puissance et ne consultait jamais que son inspiration, au contraire de Ferdinand. Ce n’était pas le seul point qui

 

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opposât les deux frères. Alors que Ferdinand était encore enfant, Honoré avait déjà en aversion ce gamin sournois qui se cachait pour regarder uriner les gens, et qui connaissait déjà la honte avant la forme du péché. De son côté, Ferdinand redoutait ce frère aîné dont la franchise lui était un reproche constant, mais il lui donnait rarement l’avantage d’une réprimande.

Dans la belle saison, leur mère avait l’habitude de se laver les pieds le premier dimanche de chaque mois. Elle installait son baquet au milieu de la cuisine, choisissant le moment où la famille était réunie, afin de compenser l’ennui de cette nécessité hygiénique par l’agrément de la conversation. Jules Haudouin et ses deux fils aînés lui parlaient en évitant de regarder ses jambes nues, tandis que Ferdinand jouait à des jeux silencieux. Un dimanche, Honoré s’avisa que son plus jeune frère, âgé de neuf ans, envoyait souvent rouler ses billes auprès du baquet ; il surprit sous les paupières à demi fermées un regard attentif qui cherchait à s’insinuer sous le jupon de finette de sa mère. « Ferdinand ! » Le gamin se leva, rouge de

 

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confusion. « Tu mériterais une claque », ajouta Honoré. Ce flagrant délit et cette apostrophe pesèrent sur les relations des deux frères. Ferdinand devait en garder le souvenir toute sa vie. En face d’Honoré, il se sentait toujours mal à l’aise, comme en instance d’être jugé. L’âge n’y fit rien, ni sa brillante réussite dans la carrière de vétérinaire, il se tint toujours sur la défensive. Honoré avait oublié l’affaire presque aussitôt, mais, par la suite, il découvrit toujours des raisons nouvelles à son aversion des premières années. La pudeur exagérée du vétérinaire lui semblait dissimuler un mauvais mystère, impression d’autant plus désagréable qu’il avait une grande amitié pour sa belle-sœur Hélène, et même une secrète admiration. Il imaginait qu’elle subissait avec dégoût les assauts furtifs de ce mâle honteux qui, avec des précautions irritantes, faisait prendre l’air à ses envies malingres, enfermées dans un sentiment fétide des convenances. Le ton de leurs conversations trahissait assez du mépris où Honoré tenait son frère pour qu’Hélène s’en avisât. Elle en demandait la raison à Ferdinand qui répondait par

 

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des accusations que leur véhémence rendait suspectes. À l’en croire, Honoré n’avait pas de meilleur passe-temps que de courir les femmes, et le mépris qu’il faisait paraître à son égard n’était qu’une manœuvre perfide pour désunir un ménage vertueux et accomplir un abominable dessein. Le vétérinaire était du reste convaincu du libertinage de son frère et c’était une erreur où l’entretenait la liberté de ses propos.

Honoré ne trompa jamais sa femme qu’à l’occasion d’une descente de maquignons dans l’établissement de la rue des Oiseaux, à Saint-Margelon, mais c’était presque une nécessité professionnelle, et, d’autre part, il considérait que les putains font partie d’un monde un peu irréel. Il faut également compter pour rien les complaisances qu’il eut pour la servante, au temps qu’il y en avait une. Dans les bonnes maisons campagnardes, c’était un usage respectable que la servante de confiance doublât l’épouse pour le plaisir du maître, et Adélaïde n’y vit jamais à redire sérieusement. À Claquebue, la conduite d’Honoré ne prêta jamais à la médisance ; les femmes y étaient d’ailleurs assez

 

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vertueuses, et Honoré, qui aimait la sienne, n’eût pas voulu lui faire injure à la face du pays.

Adélaïde sut se montrer digne de cette confiance. Elle n’y faillit qu’une fois, mais elle y prit tant de plaisir qu’elle s’acquit un grand mérite à ne pas en prendre l’habitude. Un après-midi d’hiver qu’elle était seule avec la servante, un vagabond d’une quarantaine d’années demanda la permission de coucher à l’écurie. La servante alla lui donner une botte de paille et revint en se plaignant que l’homme eût essayé de la renverser dans l’étable. Adélaïde en demeura pensive et oppressée, une chaleur miséricordieuse lui chauffa les joues ; elle s’en fut à l’écurie. L’homme était déjà étendu sur la paille, entre deux vaches tièdes qui mâchaient leur fourrage. Elle s’assit contre lui et ses mains se firent charitables ; puis elle se pencha. L’homme ne bougeait pas, peureux d’effrayer cette tête suspendue. C’était un pauvre homme qui n’avait point de traditions, et qui ne se gênait pas de honte dans le plaisir. Il se mit à jurer tendrement. Adélaïde à gémir tout bas, et les vaches leur soufflaient dessus.

 

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Lorsque Adélaïde s’en confessa, le curé fut d’abord bien aise. Tout en plaignant Honoré dans son cœur, il se félicitait que le diable portât pierre à l’édifice chrétien de Claquebue. Le ver était dans le fruit et le scandale allait cesser de ce mécréant qui jouissait en paix des biens du bon Dieu. Une année passa sans qu’Adélaïde se fût accusée d’un nouveau péché d’adultère. Le curé devenait inquiet. Quand un vagabond sonnait à la porte de la cure, il lui donnait un morceau de pain et, s’excusant sur ce qu’il n’avait pas de place, lui indiquait la maison d’Honoré où il l’assurait de trouver un gîte. Mais la fermeté d’Adélaïde ne se démentit jamais, et il se répandit partout autour de Claquebue qu’Honoré Haudouin était merveilleusement charitable aux vagabonds.

Deux ans plus tard, je devais être témoin dans cette même maison d’un autre adultère, qui fut un sacrifice assez honorable, puisque Mme Haudouin mère, pour sauver son fils, cédait à un chef bavarois. Elle avait déjà l’âge où les femmes n’attendent plus guère de la bonne volonté des hommes, et le chef bavarois était de ces bons jeunes gens aux joues fraîches, qui voient plus de

 

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mystère que de réalité dans un corsage bien mûr. Celui de Mme Haudouin était important, surtout dans la pénombre de la cuisine ; le jeune chef en fut saisi tout d’abord qu’il entra et ne le quitta plus des yeux pendant l’interrogatoire. Devant cette femme effrayée, suppliante, l’occasion lui parut si chaude qu’il n’hésita pas, au risque d’être fusillé par les siens s’il venait à être surpris. Lorsqu’il eut envoyé ses hommes explorer les dépendances, il baisa M me Haudouin à la bouche et la poussa dans la chambre. Elle était déjà troublée par ce baiser de jeunesse que l’âge et les convenances lui interdisaient d’espérer, mais l’angoisse qu’elle avait de sentir son fils dans la pièce lui ôta le bénéfice de ce premier émoi. Elle ferma les yeux en s’étendant sur le lit, puis les rouvrit quand elle s’avisa de la maladresse du soldat. Le temps pressait, car ils pouvaient être surpris ; elle voulut l’aider, mais dans toute sa vie d’épouse, elle avait acquis bien peu d’expérience utile. Ce fut comme une découverte qu’ils poursuivaient d’accord, s’excusant par des sourires de leurs maladresses respectives. Mme Haudouin, malgré elle, rassasiait une

 

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curiosité que les ébats nocturnes de son époux avaient jusqu’alors laissée insatisfaite. Après qu’elle eut guidé et mis en place le militaire, elle sentit une promesse de douceur dans sa chair en sommeil. Un remords l’empêchait encore, mais lorsque son bourreau fit le geste de s’éloigner, elle le retint sans y penser et attira son visage contre le sien. Lorsqu’elle voulut le repousser, honteuse d’avoir consenti, l’amant l’étreignit encore. Cette fois, elle eut un sourire de gratitude et de complicité ; son corps paresseux, engourdi par l’âge, fut traversé par un rhumatisme de volupté, elle étouffa un long cri d’étonnement. Le Bavarois se leva brusquement, redoutant de s’être attardé. Tout en réparant le désordre de son uniforme, il tendit la main à sa victime pour l’aider à se lever. Alors, le jeune soldat vit qu’elle était une vieille femme, et qu’il avait trahi pour une poitrine de vieille ; un sourire triste lui vint aux lèvres en songeant qu’il allait mourir sans fierté.

Mme Haudouin se confessa dans les huit jours. C’était une personne d’ordre qui ne laissait rien traîner. Elle allait à confesse d’un cœur assez

 

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léger et n’avait point de remords d’une action où la nécessité l’avait obligée. Elle dit son affaire rapidement, n’en donnant, par décence, que l’essentiel, et avec toute la dignité d’une femme qui s’est sacrifiée pour une telle cause.

« Oui, dit le curé, mais y avez-vous pris plaisir ? »

La pauvre femme balbutia un aveu et se mit à trembler d’effroi. Le curé n’entreprit pas de la rassurer, au contraire, trop heureux de lui remontrer que les sacrifices les plus généreux deviennent les pires défaites quand le diable y est seulement témoin, et que l’on court constamment un horrible péril en consommant l’acte de chair, fût-ce pour une juste cause. M me Haudouin se repentit amèrement de sa faute, si bien qu’elle mourut en moins de trois années.

 

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