La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 2 sur 17

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La jument verte

Chapitre II

 

Lorsqu’il eut fait les frais d’installer à Saint-Margelon son fils Ferdinand, Haudouin le pressa de chercher une femme. Le père souhaitait qu’elle eût des manières de la ville, de l’ambition et une dot. Ferdinand n’était pas beau ; le profil sec, la peau rose vif et le menton galochard, il dégoûtait son frère le brigadier Alphonse qui l’appelait « Fouille au Train ». Mais le jeune vétérinaire avait d’autres séductions plus solides ; il était laborieux, économe, rangé, bon catholique, il faisait merveille aux enterrements, et dans la ville tout le monde était d’accord qu’il avait l’air vraiment convenable. Quand il marchait derrière une procession avec une livre de cierge dans la main, il y avait bien des mères qui le regardaient avec émotion. De plus, il était habile dans son métier ; la première fois que le père Haudouin vit son garçon, les bras nus et sanglants, découper un veau dans une parturition

 

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délicate, il en fut enthousiasmé aux larmes.

« Maintenant que j’ai vu ça, dit-il, je suis tranquille, je peux m’en aller. »

À toutes ces belles qualités, Ferdinand joignait le sens commercial ; il eut bientôt une clientèle importante. Dans ce temps-là, il n’était pas rare de voir la vertu récompensée. Ferdinand fut distingué par les parents d’une fille unique. Les époux Brochard, retirés des affaires, songeaient à bien marier leur fille Hélène. D’abord, Mme Brochard fit quelque résistance. Elle s’était flattée qu’Hélène épouserait un avocat, ou un notaire, ou un officier de cavalerie, car son éducation avait été soignée par les demoiselles Hermeline qui tenaient une pension très bien. Le vétérinaire sut faire savoir que ses études avaient été aussi coûteuses que n’importe lesquelles et M. Brochard le soutint avec fermeté. Hélène était une assez belle fille, robuste, sérieuse et tendre ; son jeune corps avait trop d’impatience pour qu’elle balançât sur le choix de ses parents. Dans les premières années de leur mariage, les époux eurent trois enfants : Frédéric, l’aîné, Antoine et

 

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Lucienne. Le vétérinaire se jugea pourvu et sut s’en tenir là.

Travailleur méthodique, Ferdinand augmentait sa clientèle et soignait en même temps sa réputation d’homme vertueux. Il donnait quinze francs par an à l’hôpital et quinze francs à l’orphelinat. Sa maison était bien tenue, pas plus accueillante qu’il n’est décent. En toute saison, il portait une jaquette et un chapeau noir qui était un compromis entre le melon et le haut-de-forme. Il devint dans la ville un homme important et entra sans tapage au conseil municipal. Le vétérinaire avait quelques ambitions politiques. Par inclination il se sentait monarchiste et le demeura deux ans après la guerre, mais il n’avait point de goût à faire figure d’opposant. D’autre part, il songeait à utiliser l’influence que son père avait acquise dans l’arrondissement. La mort dans l’âme, il se relâcha de son assiduité à la messe et passa pour un républicain d’une grande modération. Devenu conseiller municipal, il poursuivit son évolution en s’attachant à la fortune politique de Valtier, le député de Saint-Margelon. Ensemble ils furent gambettistes, puis

 

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après qu’une usine importante se fut établie dans la ville, considérant que les intérêts de la population avaient changé, mais n’avaient point démérité de leur sollicitude, ils devinrent tous les deux radicaux. Le vétérinaire fut en exécration dans toutes les bonnes familles cléricales ; son nom prononcé avec horreur par le curé de Saint-Margelon. Il ne devait jamais s’en consoler, et lorsqu’il se trouvait dans une réunion électorale ou à un banquet où l’on dénonçait la perfidie des curés, il applaudissait avec un grand courage, tandis que son cœur se serrait douloureusement. Pourtant, Ferdinand Haudouin s’arrangeait toujours pour militer d’accord avec sa conscience ; il trouvait que le rôle d’un homme sage et éclairé, tel que lui, était de se tenir dans l’actualité ; et pour apaiser, dans une certaine mesure, le remords de sa conduite, il se disait qu’en dépit de ses sympathies, il avait su choisir là où il voyait le devoir ; il en fut d’ailleurs récompensé par des fonctions importantes qu’il obtint dans la municipalité et par les palmes académiques.

Le vieil Haudouin avait une admiration

 

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déférente pour ce fils qui lui faisait honneur, et dont le zèle catholique l’avait un moment inquiété. Il n’y avait personne dans la famille Maloret qui pût prétendre à une fortune aussi brillante, pas même les deux fils naturels de la Tine Maloret, une vieille rusée qui, après avoir mené la vie jusqu’à cinquante et plus, avait réussi à se faire coucher sur le testament d’un ancien huissier. Lorsqu’il rencontrait le vieux Maloret, Haudouin lui disait d’une voix perfide :

« J’ai eu du chagrin de savoir que ton neveu s’était fait refuser aux postes encore un coup. Ta sœur a eu tant de mal pour les élever, dans sa putain de vie... »

Il prononçait ces derniers mots d’un air de parfaite candeur, comme s’il ne se fût point avisé du sens précis qu’ils avaient en l’occasion. Maloret lui aurait bouffé les foies. Alors, Haudouin parlait de son fils Ferdinand :

« Il a une belle position, maintenant ; c’est un garçon qui m’aura donné bien de la satisfaction. »

Haudouin parlait moins volontiers de ses deux autres fils. Il est vrai qu’il n’avait pas besoin d’en

 

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parler, puisque Alphonse et Honoré demeuraient à Claquebue. Le père ne s’entendait ni avec l’un ni avec l’autre. Lorsqu’il faisait une observation à Alphonse, l’ancien brigadier avait une façon déplacée de lui répondre qu’il ne s’était pas fait trouer la peau pour se laisser morigéner comme un gamin, et le vieux trouvait qu’il n’y avait aucun rapport entre ses justes remontrances et la jambe raide. Blessure glorieuse, sans doute, et Jules Haudouin était le premier à s’en prévaloir dans un banquet politique, mais qui n’autorisait ni la paresse d’Alphonse ni son penchant pour la boisson.

Quant à Honoré, son père lui donnait sa malédiction une fois par semaine, et cela n’allait jamais sans de grands coups de gueule de part et d’autre. Honoré, pourtant, n’était ni un paresseux, ni un révolté, ni même un indifférent, au contraire un bon fils comme il était bon père et bon époux ; mais sa seule présence à Claquebue représentait un danger permanent pour les intérêts de sa maison ; il se dérobait paisiblement, comme sans y penser, à tous les usages et les petites habiletés qui consolidaient l’influence de son père à

 

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Claquebue. Par exemple, il ne se gênait pas, le matin même d’une élection municipale, de traiter de malpropre, et simplement parce qu’il était un malpropre, l’électeur dont la voix importait le plus à son père ; ou bien, sollicité en famille de donner son avis sur tel projet, il le déclarait malhonnête, alors qu’il eût été raisonnable et décent d’en vanter l’habileté, puisqu’une décision de famille est toujours respectable.

« J’entends, disait le bonhomme, que tu te conduises bien avec Rousselier. Il est républicain et des nôtres.

– Oui, mais avec ça, il est la dernière des crapules.

– Crapule ou pas, il vote. »

À bout d’arguments, le père accusait sa bru de dresser son garçon contre lui, car il n’avait jamais pardonné à Adélaïde d’être entrée sans un sou dans sa maison et non plus, mince et osseuse, de n’avoir pas de ces seins lourds, de ces fesses bien larges qui honorent les familles. Quand la dispute en venait à ce point, la malédiction paternelle était en route, et Honoré jurait qu’il allait quitter

 

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la baraque le lendemain. Il l’eût fait comme il le disait, si le vieux n’avait fait les premiers pas, terrifié par la vision d’Honoré et d’Adélaïde qui allaient traverser le pays, attelés dans les brancards d’une charrette de hardes et poussant devant eux leurs trois ou quatre enfants. De son vivant, Mme Haudouin mère exerça une influence apaisante dans la maison. Elle mourut trois ans après la signature de la paix, d’un mal de langueur assez mystérieux, sur lequel les médecins n’avaient pu se prononcer.

Devenu veuf, le vieil Haudouin se montra plus indulgent à l’égard de ses deux aînés. Il se prit d’une affection particulière pour sa petite-fille Juliette, la deuxième née des cinq enfants d’Honoré, et sa bru lui en parut plus aimable. Quelques mois avant sa mort, il entretint ses trois fils de ses dispositions testamentaires. Il prélevait sur sa fortune une somme de dix mille francs, avec laquelle il constituait une dot à sa petite-fille Juliette qui en aurait la libre disposition au jour de son mariage. Le reste allait par tiers à chacun de ses garçons ; mais pour équitable qu’il pût paraître, son testament était d’une perfidie

 

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réfléchie. Considérant que l’argent se dissipe plus facilement qu’un domaine, il avait constitué l’héritage d’Alphonse en espèces immédiatement monnayables, car il pensait que l’aîné serait tôt ruiné, et il ne voulait pas que la terre des Haudouin passât trop vite en des mains étrangères. C’était livrer l’ancien brigadier aux tentations dangereuses des écus trébuchants, et celui-ci s’en montra d’ailleurs enchanté. Honoré recevait la ferme avec les prés attenants et le fonds de commerce de maquignon. La part de Ferdinand consistait en prés, champs et bois.

Comme le vétérinaire protestait qu’il était lésé, à cause de la dot de Juliette qui avantageait la maison d’Honoré, le père lui répondit :

« C’est comme ça, mais tu as raison de gueuler. Il faut toujours essayer d’avoir plus que son compte. Je ne veux pas qu’il soit dit que tu n’auras rien gagné à te plaindre, et pas plus tard qu’aujourd’hui, je te donne la jument verte. Tu l’accrocheras dans ton salon. »

Ferdinand reçut le tableau avec piété, lui fit faire un beau cadre noir, et l’accrocha dans le

 

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salon au-dessus du piano, à la place d’honneur. Les visiteurs non avertis pensaient que ce fût une enseigne de vétérinaire, mais ceux qui savaient le regardaient avec déférence.

Le père Haudouin, qui n’avait jamais été malade, se coucha un après-midi et mourut en une semaine. On l’enterra à côté de sa femme, et Ferdinand leur fit faire à tous deux de belles grosses pierres tombales en marbre noir, telles qu’on n’en avait jamais vu à Claquebue. Les pauvres morts d’à côté, sous leurs petits bourrelets de terre, en étaient attristés dans les nuits.

Bientôt l’on commença d’avoir des preuves que la jument verte était un talisman. Ferdinand reçut un grand diplôme d’honneur et une médaille de bronze, il fut nommé adjoint au maire de Saint-Margelon, eut une obligation à lots qui lui rapporta dix mille francs et un peu plus tard devint conseiller général. On disait qu’il était riche à deux cent mille francs. Enfin, vers la quarantaine, le vétérinaire connut une joie magnifique : grâce à son influence politique, il lui

 

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fut donné d’obtenir un emploi de balayeur municipal à cet ancien condisciple qui l’avait autrefois surnommé « Cul d’oignon ».

Cependant, ses deux frères voyaient bientôt péricliter leurs héritages respectifs. Honoré connaissait toutes les ficelles du métier de maquignon, mais l’exemple de son père n’avait jamais pu le décider à maquiller une bête ou à dissimuler les imperfections d’un cheval. Il avait une grande amitié pour les bêtes et manquait de vendre un cheval à bon prix pour le plaisir de le garder huit jours de plus ; ou bien il revendait au prix d’achat pour être agréable à un ami. Le pire était qu’il prêtât de l’argent à tort et à travers. Son commerce de bestiaux déclina rapidement ; il finit par l’abandonner, sans la moindre amertume, et redevint simple cultivateur. Comme il s’était endetté, sa situation finit par devenir difficile. Le vétérinaire lui consentit des avances d’argent à plusieurs reprises et, « pour éclaircir les affaires », lui racheta à bas prix la maison paternelle et les champs. Toutefois, Honoré en gardait la jouissance moyennant qu’il fournît son frère en haricots, pommes de terre, primeurs,

 

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fruits, et cochon salé.

Alphonse, plus encore que son frère le maquignon, mérita les calamités qui s’abattirent sur sa maison. Sa jambe raide le gênait pour travailler dans les champs, mais il aurait pu vendre du drap ou de l’épicerie, à tout le moins se contenter avec le revenu de son capital. Au lieu de cela, il se soûlait au bon vin, fumait pour trente sous de cigares par jour, et tenait table garnie d’un bout à l’autre de l’année. Et non seulement il faisait des orgies à domicile, mais il s’en allait à la ville où il demeurait quelquefois plusieurs jours, traînant dans tous les mauvais lieux de l’endroit, en compagnie des voyous et des peaux. Son capital écorné de moitié, il épousa une fille de belle jambe et de peu de principes qui acheva de dévorer le meuble et l’immeuble. Justement indigné, le vétérinaire ne fit rien pour lui venir en aide. Trop souvent, il avait dû souffrir la honte de voir l’ancien brigadier, presque toujours pris de boisson, surgir dans le salon de la jument verte, en tenant des propos qui consternaient les invités (une fois, il avait même chanté l’Internationale). La ruine consommée, il

 

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eut pourtant la bonté de payer le voyage de sa famille jusqu’à Lyon, où Alphonse parut vouloir se fixer.

Ainsi, la mauvaise fortune des deux aînés portait témoignage de la puissance tutélaire de la jument verte. Divinité bienveillante, gardienne des bons principes, des traditions salvatrices, elle dispensait fortune et honneurs aux Haudouin de bonne volonté, prudents, laborieux, méthodiques, et attentifs aux bons placements.

Les jours de réunion familiale dans le salon, lorsqu’il savait ses comptes bien en ordre, le vétérinaire se sentait comme soûl du bonheur de vivre raisonnablement. À regarder le chemin parcouru depuis son installation à Saint-Margelon, il lui semblait dans sa modestie, oublieux de son labeur et de ses sages combinaisons, qu’il n’eût rien fait de plus méritoire que de cueillir des fruits juteux sur un arbre mystique poussé en pleine tripe de jument verte. C’était le moment, pour les trois jeunes Haudouin, d’entendre l’histoire de l’animal fabuleux qui avait dérangé un empereur. Frédéric,

 

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jamais las de cette épopée, écoutait avec des battements de cœur, rappelait parfois un détail oublié du vétérinaire, ou introduisait pieusement quelques enjolivures. Lucienne dissimulait qu’elle avait envie de bâiller et se récriait poliment aux bons endroits. Quant à Antoine, le plus jeune, l’on pouvait déjà prévoir, à son mauvais sourire d’ironie, qu’il ne ferait jamais rien de bon dans la vie.

Mme Haudouin détestait ces histoires de jument ; elle pensait, sans oser le dire, que le vétérinaire abrutissait ses enfants. C’était une mère affectueuse et douce, toujours en révolte sourde contre la sévérité du père à l’égard de ses enfants. Elle avait gardé, de son passage à la pension des demoiselles Hermeline, un goût très vif pour la musique et la poésie. Elle savait encore par cœur des poèmes de Casimir Delavigne. En cachette de son époux, elle réunissait ses enfants pour leur faire admirer les plus purs poètes romantiques qu’elle découvrait avec eux. Dans le salon coulaient des torsades de vers éplorés, et il y avait des jours où tout le monde pleurait, sauf Lucienne qui n’y voyait pas

 

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raison. Lucienne était une enfant sage, assez jolie, et il y avait lieu de croire qu’elle ferait plus tard un bon mariage, mais les poètes ne l’intéressaient pas. Elle était d’abord soucieuse de ne pas salir ses robes et de donner toute satisfaction à ses maîtresses et à ses parents. C’était une bonne petite fille.

Les deux garçons prenaient plaisir aux récitations poétiques de leur mère, Antoine surtout qui savait par cœur au moins mille vers et se réjouissait de jouer ainsi un bon tour au vétérinaire. Ce garçon-là nourrissait à l’égard de son père une haine définitive. Au collège, il s’appliquait à être toujours parmi les derniers, en escomptant le déplaisir qu’en aurait M. Haudouin. À toutes les fins de semaine qu’il présentait son carnet de notes scolaires à la signature des parents, son père grinçait qu’il allait le fourrer en pension. Sa mère arrangeait les choses, et ce n’était pas facile, car Antoine ne répondait aux menaces paternelles que par des paroles de défi. Ainsi, non seulement il était musard, paresseux, indiscipliné, mais il manquait encore à ses devoirs de piété filiale.

 

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« Un flibustier et un mauvais sujet, disait M. Haudouin. Il me fait penser à son oncle Alphonse. »

Sur le fils aîné reposaient toutes les grandes espérances du père. Frédéric tenait toujours la tête de sa classe. Il n’avait pas hérité le physique ingrat du vétérinaire, et ses camarades l’avaient en sympathie à cause de son caractère avenant. Lorsqu’il était sous le coup d’une punition, il savait racheter sa faute par des paroles habiles, au contraire d’Antoine qui expiait avec une morgue silencieuse. Frédéric semblait donc promis au destin orgueilleux de porter la fortune des Haudouin, ou, comme disait déjà Antoine en ricanant, de perpétuer la branche verte des Haudouin.

« Celui-là ne me donne pas d’inquiétude, disait le vétérinaire. Il réussira. »

En effet, les choses arrivèrent comme il disait. Frédéric devait réussir ; il n’y eut qu’une petite alerte vers le temps de sa quinzième année. Le pauvre garçon devint amoureux d’une jeune fille qui mourut dans un accident de chemin de fer. Il

 

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crut son cœur brisé à jamais et voulut mettre la chose en vers. Comme les rimes venaient mal, il chercha autre chose et pensa ne pouvoir moins faire que d’entrer dans les ordres. Il serait frère prêcheur. Déjà, il se voyait vêtu de bure, avec une retombée de cordelière qui lui battait les jarrets. Quand il fit part de son dessein à sa famille, le vétérinaire lui dit simplement :

« Tu seras privé de dessert jusqu’à ce que tu aies changé d’avis. »

La vocation de Frédéric se trouva humiliée qu’on lui proposât un obstacle aussi médiocre. Après avoir tenu bon pendant deux mois et donné aux pauvres les cinq sous d’argent de poche que son père lui allouait par semaine, le garçon finit par se rendre aux raisons que lui fournissait sa mère de faire une carrière mondaine.

La maison de Ferdinand Haudouin était mélancolique. Les contraintes imposées par le vétérinaire, les déceptions conjugales de sa femme, qui tournaient en langueur, la figure maussade de Lucienne, et la mésentente des deux garçons y entretenaient une atmosphère de

 

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méfiance et de rancœur. Frédéric et Antoine s’aimaient comme deux frères, pas plus. Ce lien fraternel n’empêchait ni le dédain ni la colère, mais facilitait les réconciliations.

Le dimanche, quand le mauvais temps interdisait toute sortie, la maison était plus morne qu’à l’ordinaire. Mme Haudouin et ses enfants souffraient d’ennui à crier, tandis que le vétérinaire, tout en vérifiant ses comptes, surveillait les besognes scolaires avec un souci méticuleux. Dans ces moments-là, Antoine priait pour que son père mourût dans le courant de la semaine, et la prière le soulageait un peu.

À la belle saison, il était habituel d’aller passer le dimanche à Claquebue. Ferdinand attelait son landau et conduisait toute la famille chez l’oncle Honoré. Pour les enfants, qui s’entendaient bien avec leurs cousins, c’était une journée de détente, et Mme Haudouin goûtait le plaisir de voir son époux traité sans ménagements par son frère.

L’oncle Honoré et le vétérinaire ne se détestaient pas tout à fait, il y avait même entre eux un véritable sentiment d’affection, et il

 

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n’arrivait rien à l’un, heur ou malheur, que l’autre n’en fût touché. Aucune rivalité ne les séparait, car Honoré n’avait point d’ambition. Chacun d’eux méprisait l’autre, mais Ferdinand n’avait presque jamais l’avantage dans leurs querelles, les raisons de son mépris n’étant pas de celles que l’on avoue. « Je trouve que tu manques un peu de diplomatie », disait le vétérinaire pour reprocher à Honoré sa franchise ; tandis que son frère, le prenant sur le fait, pouvait s’écrier : « Tu mens comme un sagouin. » Ce rapport de tons était à peu près constant entre les deux frères. Tous deux passaient pour être républicains avancés, anticléricaux et même irréligieux. Cette attitude, chez Honoré, n’avait rien de systématique : il était républicain depuis l’Empire et l’était resté avec passion, parce qu’il lui semblait que la République eût encore besoin d’être défendue ; anticlérical pour faire échec à la puissance toujours indiscrète du curé, irréligieux parce que la perspective d’une vie éternelle l’écœurait. Au contraire, Ferdinand continuait d’adorer en secret ce qu’il brûlait méthodiquement, et le zèle de son frère, mesuré

 

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mais sincère, le blessait à chaque instant. Malheureusement, il n’y avait aucun moyen de le lui faire savoir sans se déjuger soi-même, et le vétérinaire se voyait même obligé de protester de toute sa vigueur quand Honoré lui jetait : « Je te dis que tu es resté calotin dans les moelles. »

La seule satisfaction de Ferdinand était de songer que la fortune avait souri à chacun selon ses mérites et qu’il avait été infiniment plus favorisé que son frère Honoré. Encore celui-ci le lui eût-il disputé, car il avait une merveilleuse facilité à être heureux et ne croyait pas qu’il y eût un sort plus enviable que le sien ; il ne voyait qu’une ombre à sa joie de vivre, mais c’était le souvenir d’une humiliation toujours cuisante que le temps n’apaisait pas. Honoré, d’abord empêché d’en tirer vengeance, avait fini par se résigner à cette plaie d’orgueil, lorsque, par un caprice du hasard, l’activité politique du vétérinaire remit toute l’affaire en question et lui donna un développement nouveau. Les choses commencèrent un après-midi de grand soleil, qu’Honoré fauchait sur la plaine entre les bois du

 

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Raicart et la route qui traverse Claquebue dans sa plus grande longueur.

 

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