La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 17

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La jument verte

Chapitre VIII

 

Déodat marchait d’un bon pas de facteur, les yeux bleus comme d’habitude. Quand il traversait les jardins, ou qu’il longeait les haies des jardins, les fleurs de l’été fleurissaient plus vite. Lui, sans savoir, il allait tranquillement. Il faisait sa tournée de facteur en commençant par le commencement et en suivant. C’était son métier, puisqu’il était facteur. Le dimanche, il faisait sa tournée comme les autres jours et il ne s’en plaignait pas : c’était son métier. Déodat ne pouvait pas aller à la messe, mais le curé l’en excusait pourvu qu’il entendît une messe du matin de temps en temps. De ce côté-là, il n’avait pas d’ennui ; simplement, il manquait une occasion de faire une politesse à sa femme qui était au cimetière depuis une dizaine d’années. Mais puisqu’elle était morte, il ne s’en tourmentait pas. Il n’y pensait plus. Dans le temps de sa maladie, il avait eu mal de la voir souffrir, et quand elle s’était en allée, portée à

 

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quatre et les pieds devant, ça lui avait fait. Et puis, il avait oublié. Elle était morte : elle était morte. C’est une chose qui arrive souvent, il n’y a rien de plus ordinaire. Il n’allait pas se taper la tête contre les murs. Il n’y pouvait rien. Lui, il restait quand même du monde, avec son uniforme et son métier de facteur. Et il faisait son métier, posément, d’un bon pas de facteur posé, en attendant son tour qui viendrait de passer, mort, le seuil de sa maison. Il attendait son tour et il n’y pensait pas du tout, bien vif et pas pressé.

Quittant la route, le facteur s’engagea dans le chemin bordé de pommiers qui conduisait chez Zèphe Maloret. La messe était finie depuis longtemps, mais les hommes n’étaient pas encore rentrés ; l’Anaïs les avait laissés en route. Déodat était content de la trouver seule. Quand l’Anaïs n’était pas avec ses hommes, elle riait au facteur, et son grand corps de blonde, son beau visage mûr de la quarantaine, lui faisaient plaisir à regarder. Déodat ne pensait pas au mal ; depuis qu’il était veuf, il se passait très bien de femme, il s’arrangeait tout seul avec modestie. Ils riaient tous les deux, elle de voir entrer le facteur, lui

 

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d’être le facteur. Quand il entrait dans les maisons, c’était l’habitude de rire. On disait : « Voilà le facteur. » Et il répondait : « Oui, c’est moi. » On riait parce que c’était plaisir de voir entrer un bon facteur.

« Je t’apporte des nouvelles », dit-il à l’Anaïs.

Il tendit une lettre en très beau papier adressé à M. et Mme Joseph Maloret, Claquebue par Valbuisson.

« C’est ma grande Marguerite qui écrit de Paris », dit l’Anaïs.

Le facteur le savait déjà, il connaissait l’écriture, mais il voulait n’avoir l’air de rien. C’était plus poli.

« Tant mieux que ce soit de la petite, les nouvelles de la jeunesse, c’est toujours bon. »

L’Anaïs prit une épingle à cheveux dans son haut chignon de fil blond, et après avoir ouvert l’enveloppe, alla du premier coup au bas de la page.

« J’arrive demain soir, elle dit, la dernière fois, elle ne savait pas, et tout d’un coup, c’est demain

 

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soir. Ah ! Déodat, le bon facteur que tu es !

– Question de faire mon métier, je fais mon métier, protesta le facteur, mais je ne suis pas dans les lettres... »

Mais l’Anaïs ne l’écoutait pas, elle riait parce que sa fille arrivait le lendemain.

Le facteur sortit de chez Zèphe en riant d’aise. Au milieu de l’allée des pommiers, il murmura : « C’est sa fille qui arrive demain. » Et il continua sa tournée. Il n’avait plus une lettre, plus un journal à distribuer, mais ce n’était pas une raison. Il passerait quand même par le chemin qui menait au bois, pour faire savoir que l’heure du courrier était passée, puis il reviendrait sur ses pas pour reprendre la grande route et s’en aller chez lui, après une halte dans la maison d’Honoré Haudouin, qui était d’usage le dimanche.

Après la conversation de l’écurie, dont toute la famille Haudouin avait eu déjà des échos, on aurait pu croire que le repas allait être mastiqué dans un silence consterné. Jamais peut-être la salle à manger des Haudouin n’avait été aussi bruyante, les rires aussi prompts. L’oncle Honoré

 

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faisait à lui tout seul autant de tapage que les enfants ; il buvait sec, parlait haut, riait franc et amusait tous les convives. Il n’y en avait que pour lui, et son frère Ferdinand avait l’air d’un parent éloigné qu’on invite quand on est treize à table. D’habitude, il n’en était pas ainsi ; les propos du vétérinaire avaient toute l’importance et Honoré lui-même était impressionné quand il l’entendait dire : « Je suis déiste, comme Victor Hugo », ou bien : « Je respecte toutes les convictions, et j’entends qu’on respecte les miennes. » Alors, le repas familial avait une belle tenue ; les femmes, qui ne s’intéressent pas à la métaphysique, pouvaient surveiller leurs enfants et procéder à ces échanges de recettes de cuisine ou de lessive, qui font les bonnes maisons. Ainsi, chacun trouvait son compte dans ces agapes sérieuses, et les enfants eux-mêmes, sans s’en douter, recevaient des enseignements profitables dont ils remercieraient plus tard leur oncle Ferdinand, quand ils auraient augmenté en sagesse.

Dès la soupe au bœuf, Honoré introduisait dans cette honnête réunion de famille une joie

 

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débraillée et agressive. On aurait dit qu’il était heureux de la funeste aventure de la lettre volée, qui mettait en péril l’honneur du nom des Haudouin. L’ardeur à la lutte qui s’engageait contre Zèphe faisait triompher une sorte de vertu mâle dans son rire et dans son regard. Piaffant et empanaché, il décochait des traits ironiques au vétérinaire, se montrait galant avec sa belle-sœur, jouait avec les enfants, donnait de la voix, riait et redonnait, avec des airs sabreurs de proclamer un gouvernement provisoire de vin et de racaille. L’oncle Ferdinand se sentait mal à l’aise, à la fois timide et impatient. Dans un autre temps, il n’eût pas supporté la morgue tapageuse de son frère, qu’il lui fallait maintenant accepter à cause de la lettre. Ce n’était plus le moment d’enfiler des maximes ou des oracles sur la politique. Il rongeait son frein, empressé et prudent, n’osant même pas sévir contre son fils Antoine qui affectait de rire bruyamment aux plaisanteries que l’oncle Honoré faisait sur son père (mais ce compte-là n’en serait pas moins réglé, tout n’était pas dit sur les traités de Westphalie). L’oncle Ferdinand songeait que les parents sont parfois

 

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bien coupables ; en effet, l’exemple d’Honoré n’était pas perdu pour les enfants qui se conduisaient comme de véritables voyous, parlant la bouche pleine, interrompant les grandes personnes, et pire. Frédéric, placé à côté de sa cousine Juliette, avait toujours la main gauche sous la table au lieu de la poser à côté de son assiette, comme quand on est bien élevé. Les autres ne se tenaient pas mieux, et Lucienne elle-même, qui était d’habitude une petite fille si raisonnable, avait commis en moins d’une demi-heure assez de péchés pour mettre à jour son cahier d’examens de conscience. À la première observation qu’il avait faite, Ferdinand s’était vu rabrouer par son frère :

– Laisse-les donc s’amuser ces gamins, moi, j’aime que ça remue et que ça fasse du potin. Si tu veux que je te dise, les tiens m’ont l’air trop sérieux, ils ne gueulent pas assez fort, et j’aurais presque peur de les voir prendre plus tard ces airs de sacristain qui ne conviennent qu’à leur père.

Les enfants avaient ri aux éclats et Antoine jusqu’à s’étrangler. C’était la désobéissance

 

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autorisée, l’anarchie, et il n’était pas difficile de prévoir que les choses tourneraient mal. En effet, il faillit arriver le pire. Gustave, qui s’était déjà signalé à l’indignation de sa mère en glissant une aile de poulet dans la poche de son pantalon du dimanche, essaya de faire avaler au chien une rasade de vin rouge dont il renversa un demi-verre sur la robe blanche de sa cousine Lucienne. Gustave fut giflé, et les femmes poussèrent tous les cris qu’il fallait, mais le vétérinaire était si courroucé qu’il ne se tint pas de le faire voir.

« Du moment qu’il se sent encouragé par son père, il ne s’en tiendra pas là.

– Tu veux dire que je l’ai encouragé à jeter du vin sur la robe de la petite ?

– Je n’ai pas dit que tu l’encourageais, j’ai dit qu’il se sentait encouragé. Tu conviendras que si tu t’étais montré moins indulgent, l’accident ne serait pas arrivé ?

– Je ne conviens de rien du tout. Tu dis toi-même que c’est un accident.

– Un accident qu’il était facile de prévoir.

 

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– Tu l’avais prévu, toi ?

– J’avais prévu qu’il allait arriver quelque chose d’à peu près semblable.

– Oui ? Eh bien, c’est dommage que tu n’aies pas eu autant de flair l’autre jour, ta lettre ne serait pas aujourd’hui chez Maloret... »

Le rappel de sa maladresse devant toute la famille humilia le vétérinaire ; sa femme sentit que la dispute était à un mauvais tournant et crut pouvoir l’apaiser :

« Ce n’est presque rien, il suffira de savonner à l’endroit de la tache... »

Ferdinand, les joues encore chaudes de son humiliation, jeta sur son verre de vin un regard d’ironie et dit en ricanant :

« Oh ! non, il ne peut pas tacher ! »

Il regretta son ricanement presque aussitôt. Honoré, qui soupçonnait l’Adélaïde de mettre de l’eau dans le vin de ses invités, comprit tout de suite l’allusion. Il interrogea :

« C’est vrai, ce que dit Ferdinand, que tu mets de l’eau dans le vin ? »

 

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L’Adélaïde et Ferdinand se récrièrent en même temps.

« Voilà que j’ai mis de l’eau dans le vin !

– Je n’ai jamais dit une chose pareille ! protestait le vétérinaire avec sa voix taillée en pointe.

– Tu l’as dit ! tonna Honoré, et tu ne l’as pas dit franchement ! parce que tu ne sais rien dire franchement ! que tu seras toujours le même jésuite avec tes airs de mourir pour la République tous les matins ! C’est comme ton général Boulanger, qu’est-ce que c’est encore, celui-là ? Un Jean-Foutre d’enfroqué avec des chapelets plein ses bottes ! Nom de Dieu, de l’eau dans mon vin...

– Je t’assure, tu ne m’as pas compris, Honoré, je n’ai pas dit...

– C’est ça, par-dessus le marché, je suis un abruti. Je n’ai pas compris, et vous autres non plus, vous n’avez pas compris ? »

Honoré n’interrogeait personne et n’attendait point de réponse. Il y eut un temps de silence, et

 

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Antoine déclara, d’une voix qui tremblait un peu, parce qu’il savait que ses paroles n’étaient pas de celles qu’il pût expier par un pensum de cinq cents lignes :

« Moi, j’ai cru comprendre, à ce que disait mon père, que vous aviez mis de l’eau dans le vin ! »

Le vétérinaire se congestionna de fureur, et l’oncle Honoré, mesurant le sacrifice de son neveu, les représailles auxquelles il l’exposait, se fit violence pour ne pas exploiter son avantage. La querelle aurait pu en rester là, si Ferdinand, jeté hors de sang-froid par le témoignage de son fils, qu’il regardait comme une trahison, n’avait laissé aller sa fureur.

« Voilà où tu en arrives, à dresser mon fils contre moi ! Ah ! tu n’as pas eu de peine à le travailler, il était fait pour s’entendre avec toi, comme avec son oncle Alphonse ! Dans la famille, les Alphonse se connaissent bien quand il s’agit de me jouer un mauvais tour ; des jaloux et des ingrats, dépensiers, coureurs de filles, fainéants...

 

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– Tu ferais mieux de te taire, dit Honoré qui se contenait encore.

– Me taire ! Je n’ai pas à me taire, moi ! Je ne dois rien à personne ! Pas un sou !

– C’est bien malheureux, parce qu’il y a de l’argent qui ne t’a pas coûté cher...

– Cent sous ! Je prends cent sous par consultation, je gagne ma vie avec mon travail !

– Excepté quand tu fais vendre les Puget en t’abouchant avec...

– Ce n’est pas vrai ! Tu mens ! »

Honoré s’était levé, sa belle-sœur lui prit le bras et tenta de l’apaiser. Il ne l’entendit pas.

« Tu oses me dire ? Maître voleur, maître menteur... »

Le vétérinaire s’était levé à son tour. Séparés par la table, ils se regardaient avec une férocité qui épouvantait toute la famille.

« Je n’ai rien à me reprocher, dit Ferdinand d’une voix étranglée.

– Moi, dit Honoré, personne n’a rien à me

 

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reprocher.

– Personne ? ricana le vétérinaire, pas même Adélaïde quand tu t’en allais, les jours de foire, finir l’après-midi où tu sais ? »

L’Adélaïde voulut protester qu’elle ne s’en souciait pas. Honoré lui imposa silence.

« Ne t’occupe pas. Je vais le foutre à la porte par le col. »

Il lui fallait faire le tour de la table pour joindre son frère. Comme il faisait le premier pas, le facteur entra dans la cour, tranquillement, la tête sur les épaules, et la main sur son sac de cuir. Ils le virent qui touchait la margelle de pierre polie en passant près du puits. Les deux frères reprirent leurs places en pensant qu’ils l’avaient échappé belle.

« Entre donc, dit Honoré. J’étais en train de me dire : On n’a pas encore vu le facteur. Viens t’asseoir par ici.

– Alors, vous voilà en famille, tous que vous êtes ?

– Comme tu vois, répondit le vétérinaire avec

 

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la voix d’un homme heureux.

– Alors, c’est comme je dis souvent : les Haudouin, ils ont la fête chez eux tous les dimanche.

– Forcément, dit Honoré. On est toujours contents de se trouver réunis. »

Honoré parlait ainsi de la meilleure foi du monde. Il disait la vérité, celle qui était vraie pour un bon homme, pour un bon facteur.

« Quand on s’entend bien, ajouta Ferdinand, c’est le meilleur plaisir de la vie et ça rappelle le temps que le père était encore du monde.

– Un bien bon homme que c’était, ton père. Je me rappelle qu’un jour à Valbuisson, mais je te parle d’il y a vingt ans, quand le chemin de fer n’était pas, et que moi, je ne pensais pas d’être facteur un jour. Oui, je me rappelle : qu’est-ce que je pouvais avoir, dans les trente à trente-deux ans ? Je me rappelle qu’à la dernière maison du pays – pas celle des Rouquet puisqu’elle a été construite depuis – d’abord les Rouquet ne sont venus à Valbuisson qu’en 75 : l’année qu’il a

 

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brûlé chez mon beau-père. Non, la dernière maison, c’était aux Viard. Je ne sais pas si tu te rappelles. Les Viard. Il y avait deux garçons, mais si... le plus vieux a fait sa position dans la gendarmerie. Ce n’est pas un mauvais métier pour celui qui a de la tête, mais c’est comme de nous autres facteurs, il faut avoir l’œil à son affaire... »

Le facteur s’interrompit, embarrassé par le souvenir de la lettre perdue. Honoré devina sa gêne et l’invita à poursuivre :

« Comme ça, tu avais rencontré mon père ?

– Je l’avais rencontré, oui. Je me rappelle que c’était la foire, oh ! une petite foire – à Valbuisson ça n’a jamais donné bien fort. Il devait être sur les onze heures, et ton père rentrait déjà. Tu sais comme il était, lui. Une fois qu’il avait fait ses affaires, ce n’était pas l’homme à traîner dans les cafés, et pourtant qui savait prendre son monde, et qui avait le coup d’œil pour les bêtes, vendeur ou acheteur. Mais si je vous disais que, moi, je l’ai vu acheter une génisse. Je dis une génisse. Pas vilaine bête, bien

 

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sûr, coquette si vous voulez, mais enfin qui n’avait tiré l’œil de personne, et lui, la payer tiens et tiens, comme moi j’achèterais deux sous à fumer, et la revendre un quart d’heure plus tard avec trente-deux francs de bénéfice à pas quinze mètres d’où il l’avait prise. Moi, j’ai vu ça. »

Déodat, frappant du poing sur la table, rejeta son képi en arrière. Les Haudouin, le cœur pincé de fierté, s’attendrissaient à cette évocation. La plupart avaient de solides raisons de mépriser le souvenir de l’aïeul ou de le haïr, et ne s’en privaient pas à l’ordinaire, mais s’ils en parlaient en famille ou devant un étranger, le vieux leur apparaissait toujours sous les traits d’un personnage biblique et bonhomme. Antoine lui-même, bien qu’il se défendît contre ce genre d’émotion, était impressionné. Honoré pencha la tête et murmura :

« On peut dire que c’est un homme qui a mérité. »

Le facteur haussa une épaule, comme si l’éloge eût été par trop insuffisant.

« Je crois bien qu’il a mérité ! Il faut l’avoir

 

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connu comme je l’ai connu... Il rentrait donc de la foire, et moi j’allais là-bas, je ne sais seulement plus pour quoi faire... Attendez, je me rappelle ! non, je ne me rappelle pas. Enfin, j’allais à Valbuisson, pour vous dire. Et en arrivant vers chez les Viard, je vois venir Haudouin avec cet air qu’il avait de ne pas se presser en mettant quand même une lieue derrière lui à chaque demi-heure. Il ne m’avait seulement pas vu arriver. Lui, n’est-ce pas, il était toujours dans des idées. C’était l’homme qui pensait de la tête. ‶Vous vous en retournez, Jules″, que je lui fais. Alors lui il me dit : ‶Bonjour te va, Déodat, figure-toi que j’ai bien oublié mon parapluie.″ »

Le facteur eut un sourire d’affectueuse déférence, et conclut :

« Il avait oublié son parapluie. »

Honoré et Ferdinand se regardaient par-dessus la table, réconciliés, les yeux noyés de tendresse. Le parapluie était déployé sur la table. Ils le voyaient bien. Son parapluie vert, c’était. Un bon parapluie, il n’en avait jamais eu qu’un. C’était le parapluie dans la famille, le parapluie de la

 

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concorde. Rien qu’à penser le mot de parapluie, une salive de bonne volonté leur venait à la bouche. Ils auraient donné bien cher pour l’avoir encore, son parapluie (et si le vieux avait essayé de sortir de sa tombe, ils l’auraient peut-être fait rentrer à coups de soulier sur la tête). Ils étaient les deux frères, les deux garçons du parapluie. Honoré se reprochait d’avoir été un peu vif à l’égard de Ferdinand, et le vétérinaire songeait : « Il est comme il est, mon frère. Je l’aime comme il est. »

Les autres Haudouin sentaient l’apaisement que le parapluie mettait dans la salle à manger ; pourtant, ils étaient déçus par le récit du facteur, surtout les enfants, qui avaient espéré un dénouement plus corsé. Par exemple, songeait Gustave, un taureau furieux aurait pu sortir de l’écurie des Viard, le grand-père l’aurait saisi par la queue et, après l’avoir fait tourner au-dessus de sa tête à la manière d’une fronde, l’aurait envoyé jusque dans l’étang du Chat-Bleu. On se serait même contenté de moins que ça. Alexis ne se résigna pas au parapluie.

 

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« Et après, Déodat ? »

La question troubla le facteur. Interprétant la rêverie de ses hôtes, il craignit d’avoir été insuffisant.

« Question de savoir s’il avait oublié son parapluie chez lui ou à la foire, je ne pourrais pas vous dire...

– Il l’avait oublié à la maison, dit le vétérinaire. Sûrement. »

Déodat but un coup de vin et lui demanda ce qu’il pensait d’un poulet de trois mois qui ne consentait à manger qu’entre les pattes des cochons et qui affectait de boiter tous les soirs après quatre heures. Il avait un poulet qui était comme ça.

« Ce sont des poulets vicieux, dit le vétérinaire, il faut y prendre garde à cause des jeunes. J’ai connu un poulet... »

La conversation s’anima tout d’un coup. On plaça plusieurs histoires de poulets vicieux. Frédéric en profita pour porter la main aux cuisses de sa cousine. Juliette le regardait avec

 

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des yeux brillants et doux, une tendresse chaude lui soulevait la poitrine, et Frédéric rougissait d’aise. Le bruit des voix, des carafes, des fourchettes, et des gosiers qui poussaient le bœuf vers les estomacs, cette rumeur de cordialité qui monte d’une table où les bonnes entrées n’empêchent pas les conversations, leur tapait un peu dans la tête. Ils se mirent à rire et Frédéric murmura :

« Tout à l’heure, aussitôt qu’on aura mangé le canard, j’irai dans la grange. »

Elle fit signe qu’elle l’y rejoindrait. Le vétérinaire ne se doutait de rien, il était presque heureux, car sa femme et sa belle-sœur se communiquaient des recettes de cuisine :

« Vous graissez bien le fond de la casserole, vous mettez à feux doux, et, toutes les demi-heures, vous arrosez avec le jus.

– Moi, je pique de l’ail dedans.

– Non, justement, ne piquez pas... »

L’Adélaïde s’interrompait pour parler de poulet :

 

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« Il avait le bec qui se refermait en ciseaux, il ne pouvait pas piquer les graines... Au lieu de piquer de l’ail, vous faites un hachis. »

Dans le tapage, Clotilde demeurait silencieuse, le visage dur et préoccupé. Voyant les conversations bien accrochées, Gustave profita de l’inattention des parents pour prendre la bouteille de vin et remplir son verre à ras de bord. Après l’avoir vidé d’un trait, il l’emplissait pour la deuxième fois, lorsque Lucienne informa le vétérinaire.

« Papa, il vient de boire un grand verre de vin.

– Pas vrai ! cria Gustave, menteuse ! sale vache ! ce n’est pas vrai ! »

Et il partit d’un grand rire, à cause du vin qui lui bouillait déjà dans la tête. Son hilarité attira l’attention, il avait les lèvres barbouillées, et tenait encore la bouteille à deux mains.

« C’est stupide, dit le vétérinaire, il y a de quoi le rendre très malade, cet enfant. »

Honoré regarda son garçon et s’inquiéta de lui voir les joues congestionnées.

 

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« Il faudrait peut-être le faire dégueuler », dit-il.

Le mot causa une impression très pénible à Hélène. Antoine, qui observait sa mère, fut gêné et en voulut à son oncle Honoré. Pourtant l’oncle n’avait pas cru être grossier, on l’eût peiné en le lui laissant entendre.

« Ça ne peut jamais faire de mal, commentait Déodat, et il n’y a rien qui vous nettoie un estomac aussi bien. »

Honoré emporta son garçon dans la cour pour lui mettre un doigt dans la gorge. Le bruit des hoquets, puis de la coulée de délivrance, arriva jusque sur la table.

« Ça y est », dit Déodat.

Il était content que la chose se fût bien passée. Ce n’est pas toujours commode, faisait-il observer, il y a du monde qui s’efforce et qui ne peut pas. Hélène avait pâli, et Frédéric, renonçant au canard, faisait signe à Juliette qu’il s’en allait dans la grange. Elle le rejoignit, ferma la porte derrière elle, sans hâte, et lui posa la main sur

 

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l’épaule. Elle était plus grande que Frédéric, il dut lever la tête pour lui baiser la bouche. Elle demeurait immobile, comme indifférente à la ferveur du jeune garçon, et il en avait de la timidité ; sa main hésita autour d’un sein, puis il en sentit la pointe sur sa paume et l’étreignit. Juliette ne parut même pas s’en apercevoir. Frédéric voulut l’entraîner vers le fond de la grange, mais, sentant qu’elle lui résistait, il n’osa pas affirmer son intention. Sournoisement, il gagnait du terrain, avançait d’un pas. Il avait gagné quelques mètres, lorsque Juliette, l’enveloppant dans ses bras, le pressa sur son ventre, sur son corsage, sur sa joue. Entre ses jambes, elle serra l’un de ses genoux et, collant sa bouche à son oreille, lui dit tout bas :

« Frédéric, je voudrais que tu sois Noël Maloret. Je voudrais que tu sois Noël. »

Humilié, Frédéric voulut se dégager et rejeta la tête en arrière. Elle le pressa plus fort, et d’un mouvement brutal ramena la tête qui s’éloignait de sa bouche.

« Noël, tu serais Noël, hein ? »

 

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Il se débattait encore, par orgueil, mais l’étreinte de Juliette le grisait, et quand il sentit sa bouche sur la sienne, il s’abandonna.

« Je suis Noël, dit-il d’une voix rageuse, mais impatiente.

– Noël ? » répéta Juliette.

D’un effort brusque, elle lui ploya la taille en arrière, et, penchée sur le visage du garçon, le regarda avec des yeux un peu égarés. Puis elle sourit et l’éloigna doucement :

« Je suis bête, mon petit Frédéric. Va, laisse-moi, allons-nous-en. »

Frédéric, les bras ballants, voulut dire quelque chose de cruel et éclata en sanglots. Juliette chercha le mouchoir qu’il avait dans la poche de sa culotte, et lui en tamponna les yeux.

« Mon petit, ne pleure plus. Je ne voulais pas te faire de peine, je l’ai dit sans le faire exprès, tu sais. Je ne t’en parlerai plus... »

Il sanglotait plus fort. Juliette le prit par le cou, l’emmena au fond de la grange et, s’asseyant auprès de lui sur les gerbes de blé, le berça et lui

 

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caressa les joues. Elle lui parlait tout bas :

« Ne pleure pas, mon petit Frédé. Je t’aime aussi, tu sais bien. Tu pourras toujours m’embrasser, et me toucher comme tu voudras... mais ne pleure plus, il va falloir rentrer, l’oncle Ferdinand nous chercherait. Cet après-midi, tu m’embrasseras encore, hein ? »

Frédéric essaya de sourire et comme Juliette se levait, il l’arrêta :

« C’est vrai que tu l’aimes, ce Noël ?

– Je ne sais pas, j’ai dit ça sans y penser. Oh ! non, je n’y pensais pas, tu sais... Je ne sais pas ce qui m’a enragé la peau tout d’un coup. »

Quand Frédéric vint reprendre sa place auprès de Juliette, le vétérinaire oublia de contrôler à sa montre le temps de son absence. Penché sur la table, il tapait du menton en bégayant :

« Quoi... quoi... vous en êtes sûr ? »

Déodat, qui venait de lancer la nouvelle, se disposait à partir. Debout derrière sa chaise, il répondit placidement :

« Je vous le dis. L’Anaïs a ouvert la lettre

 

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devant moi : la petite arrive demain.

– Il n’y a rien d’étonnant, dit Honoré d’une voix paresseuse, on ne l’avait pas revue depuis qu’elle s’était en allée à Paris.

– Zèphe me disait une fois qu’elle n’avait presque jamais de congé, surtout depuis qu’elle était demoiselle de magasin.

– Demoiselle de magasin ? ricana l’Adélaïde, elle doit servir ses clients les quatre fers en l’air, oui !

– Qu’est-ce que tu en sais ? protesta Honoré.

– Il n’y a pas besoin d’être renseignée autrement pour savoir que les filles de chez Maloret ont toujours été des peaux.

– Ce n’est pas une raison... »

Lorsque le facteur eut franchi la porte, Ferdinand se mit à gémir. Pourquoi Valtier ne l’avait-il pas prévenu ? Qu’est-ce qui se tramait contre lui ? N’était-il pas surprenant que cette fille arrivât trois jours après que Zèphe avait intercepté la lettre...

 

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Honoré haussait les épaules. L’affolement du vétérinaire l’agaçait. Quant à lui, l’arrivée de Marguerite Maloret le réjouissait au contraire, sans qu’il pût savoir pourquoi. Simplement, il lui semblait que la partie qu’il allait jouer contre Zèphe serait plus belle. Songeant aux occasions qu’il avait laissées passer autrefois de se venger, il lui semblait aussi qu’il eût épargné Maloret par économie, pour se ménager des combats plus chauds. Et il songeait avec plaisir à tous ses enfants, qui étaient quatre autour de la table, sans compter Ernest qui faisait son service à Épinal.

 

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