La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 13 sur 17

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La jument verte

Chapitre XIII

 

La mère, voyant qu’il était six heures et demie, alla réveiller Gustave et Clotilde. Tout en les faisant sauter à bas de leurs lits, elle leur reprochait leur paresse : comme s’ils ne pouvaient pas se lever tout seuls. Elle qui avait déjà tant d’ouvrage, il lui fallait encore s’occuper de ces gamins-là. Pendant qu’elle disait, Gustave affectait de siffler avec insolence, et c’était une attitude convenue.

« M’man, il siffle, disait Clotilde.

– Attends seulement que je l’attrape, tu vas voir si je vais te le calotter. »

C’était le seul moment de la journée où l’Adélaïde prît le temps de jouer avec ses enfants. Elle courait après Gustave, lui barrait la porte en donnant la main à Clotilde. Quand il était pris, on faisait semblant de le fesser ou de lui tirer les oreilles. Dans le temps, la mère les emmenait à la

 

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cuisine en les portant tous les deux, un sur chaque bras. À présent, elle disait qu’elle ne pouvait plus. Parce qu’ils avaient grandi, elle ne pouvait plus. Elle n’aurait pas demandé mieux que de les porter. Même, elle se plaignait de les trouver si grands (c’est qu’ils étaient grands pour leur âge). Elle voyait qu’avec ceux-là, c’était comme avec les autres. Elles les avait portés tant qu’elle avait pu, et puis ils étaient devenus trop lourds. Mais comme ils étaient les derniers, qu’elle n’en aurait peut-être plus maintenant, à son âge, elle en portait encore un, celui qui avait les yeux tristes, ou chacun à son tour. Et, des fois, elle les portait tous les deux.

« Vous allez déjeuner, et vous vous en irez garder les vaches. Maintenant qu’Alexis travaille avec son père, c’est vous qui menez les bêtes tous les jours, ma foi. On vous les donne parce que vous êtes raisonnables. Si vous étiez des mauvais sujets comme il y en a, on ne vous les donnerait pas. »

Après qu’ils eurent déjeuné, l’Adélaïde détacha les vaches et surveilla le départ du

 

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troupeau. Le chien courait d’une vache à l’autre, maintenant l’ordre et la direction, et sa présence rassurait un peu la mère. Elle n’était jamais tranquille de les savoir, si petits, sur les prés et près de la rivière.

« Ne causez pas au Tintin Maloret. S’il vous dit quelque chose, restez près de Prosper Messelon.

– Oui, m’man. »

Ils étaient loin, elle cria encore à Gustave :

« Et pense que tu es le plus grand ! »

Elle rentra dans sa cuisine et décida qu’elle allait mettre à profit un moment de tranquillité pour nettoyer la salle à manger. Elle se mit au travail avec rancune en songeant que, le lendemain, Marguerite Maloret se rencontrerait là avec le député Valtier. Après avoir frotté les meubles, elle ôta le globe de la pendule et fit reluire le bronze doré avec un chiffon. Comme elle se penchait sur les pieds de l’Agriculture et de l’Industrie, elle vit sur le socle de marbre des traces de poussière qu’elle effaça aussitôt. Il était

 

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surprenant que la poussière se fût introduite sous le globe de verre ; sans doute, après l’avoir soulevé, n’avait-on pas pris garde à le remettre dans sa rainure. Par précaution, l’Adélaïde poussa le chiffon entre la pendule et son support. En le retirant, elle amena la lettre du vétérinaire. Sa première pensée fut qu’il s’agissait d’un billet doux dissimulé par Juliette, ou même par Alexis. Elle en eut un frémissement de joyeuse curiosité et lut à mi-voix : « Mon cher Honoré. – Le cheval noir a été pris de coliques au commencement de la semaine... »

Elle lisait difficilement, n’ayant guère l’habitude d’un tel exercice, et le sens des phrases ne lui apparaissait que lentement. Il lui fallut plus de vingt minutes pour arriver à la signature. Elle ne ressentit pas cette allégresse qu’aurait dû lui procurer un revirement aussi heureux de la situation entre les Haudouin et les Maloret.

« Après tout, Honoré a raison, soupira-t-elle, cette affaire-là le regarde. Moi, je ne veux rien savoir. »

Elle glissa la lettre sous la pendule, donna

 

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encore un coup de chiffon à l’Agriculture et à l’Industrie, puis replaça le globe de verre en prenant soin de faire entrer la section dans la rainure.

La fille de Zèphe, robe bleue et tablier à fleurs, sortit du bois une heure avant midi, et Honoré, qui travaillait sur la plaine avec sa fille et son garçon, devint attentif. D’un pas dansant, elle traversa le Champ-Brûlé en diagonale et, sautant le fossé, toucha la route en face de la maison des Haudouin. Honoré dit à Juliette :

« Elle va chez nous, qu’il me semble.

– À cause de son rendez-vous avec le député, je suppose.

– Rentre donc à la maison. J’ai peur que ta mère ne la reçoive de travers. Quand on a accepté de recevoir les gens, il faut être convenable avec eux. Tâche d’être aimable...

– C’est mon intérêt, dit Juliette, s’il faut que je devienne sa belle-sœur un jour...

– Va toujours. On en causera une autre fois. »

Les craintes d’Honoré n’étaient pas vaines.

 

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Lorsque l’Adélaïde, occupée au jardin, vit venir la fille de Zèphe, elle se promit un plaisir cruel. Sans se presser, elle acheva de remplir sa corbeille de haricots et gagna la cour, Marguerite vint à sa rencontre et la salua avec modestie :

« Je suis venue vous donner le bonjour, Adélaïde. Je vois que vous allez toujours bien. »

L’Adélaïde s’arrêta, feignant une admiration exagérée, tandis qu’elle regardait la robe et le tablier à fleurs.

« Tu es bien belle, ma petite. Je vois que tu as su choisir un bon métier, à Paris. »

Marguerite sourit, sans aucune gêne apparente, tourna sur elle-même pour se faire mieux voir, et reprit :

« Je suis venue pour l’affaire que vous savez. »

L’Adélaïde était au courant, mais elle voulut jouir de la confusion de Marguerite :

« Pour l’affaire ? Tiens donc, quelle affaire ? Raconte-moi voir ça...

– Je dois rencontrer M. Valtier chez vous

 

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demain après-midi... Mais je n’aurais peut-être pas dû vous le dire puisque Honoré vous l’avait caché...

– Ah ! c’est pour le député ? Oui, ça me revient maintenant : on a tant de soucis que ces bêtises-là nous sortent facilement de l’idée. Tu n’auras qu’à venir attendre ton député dans la salle à manger, et si l’envie le prend de s’amuser un coup, le gamin vous mettra une botte de paille à l’écurie. On ne veut pas t’empêcher de gagner ta vie, tu le penses bien. »

La fille de Zèphe rougit, fit un effort pour se contenir, puis la colère l’emporta :

« C’est trop gentil de votre part, Adélaïde, mais je ne vous demande pas de nous prêter votre lit ! »

Aussitôt, l’entretien s’anima. Lorsque Juliette survint, sa mère prédisait à Marguerite qu’elle n’aurait pas toujours le derrière en joie, car la pourriture ne tarderait guère de s’y mettre. D’autre part, la fille de Zèphe feignait de croire que son derrière fût plus propre que la bouche de l’Adélaïde. Juliette se mit entre les deux femmes,

 

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embrassa Marguerite et dit paisiblement :

« Il est temps que j’arrive. Vous alliez vous disputer.

– C’est un peu de ma faute, convint Marguerite qui s’était déjà ressaisie. Je me suis peut-être mal expliquée. »

L’Adélaïde puisa, dans un certain regard de sa fille, la force d’une volonté diplomatique.

« Ce n’est pas un endroit pour causer non plus, avec le soleil qu’il fait...

– C’est vrai, dit Juliette, entre donc un moment, Marguerite.

– Je vous laisse toutes les deux, dit la mère en s’éloignant. Vous entrerez dans la salle à manger. Le feu va sous la lessive depuis le matin et il fait presque aussi chaud dans la cuisine que dans la cour. »

La fille de Zèphe examinait avec une curiosité déférente la salle à manger où les Maloret n’avaient jamais pénétré. Tout en expliquant à Juliette l’objet de sa visite, elle admirait le buffet, la table ronde, les chaises cannelées et la pendule

 

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dorée, sans songer à leur opposer les meubles d’acajou que Valtier lui avait achetés. Montrant les deux portraits accrochés au-dessus de la cheminée, elle demanda :

« C’est des grands hommes ?

– Oui, dit Juliette. À droite, c’est Jules Grévy et à gauche, c’est Gambetta.

– Et la jument verte ?

– Elle était là entre les deux. Maintenant, elle est à Saint-Margelon, chez mon oncle Ferdinand. Si tu veux voir la photographie... »

Juliette prit dans le meuble un album cartonné qu’elle feuilleta sur la table. Aux premières pages, Marguerite avisa un franc-tireur coiffé d’un képi en galette, et crânement appuyé sur le canon de son fusil.

« C’est ton père ?

– Oui, dit Juliette.

– Il est bien, Honoré, fais voir encore... il n’a presque pas changé.

– Il y a pourtant plus de quinze ans, mais c’est

 

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vrai qu’il n’a presque pas changé. »

Marguerite regrettait de n’être pas venue une heure plus tôt, elle aurait voulu s’attarder à toutes les pages de l’album. Elle fit le tour de la pièce pour en saisir tous les aspects et dit en s’arrêtant devant la cheminée :

« Tu sais, la pendule est arrêtée... »

Juliette regarda le bronze doré et le cœur lui battit un peu en songeant que la lettre était là. Marguerite promenait ses doigts sur le globe, n’osant pas avouer son désir de remonter le mouvement.

« Alors, dit Juliette, M. Valtier sera là demain après-midi à une heure et demie ?

– Mais non, à trois heures, et sûrement pas plus tôt. Il doit partir de Saint-Margelon avec ton oncle après le déjeuner.

– À une heure et demie, affirma Juliette en rougissant. Mon oncle nous l’a écrit hier. Si tu veux, j’irai te chercher vers une heure. »

Marguerite sourit et prit Juliette par la taille.

« Ce sera la première fois que tu seras venue

 

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me chercher, hein ? Quand on allait en classe, je t’attendais sur la route au bout du chemin de chez nous et, quand tu étais passée, tu posais une pierre au pied du premier pommier. Mais tu ne m’attendais jamais, toi... »

Sa voix était douce, et Juliette se laissait aller contre le tablier à fleurs, regardant avec une tendre surprise les yeux rieurs de la fille de Zèphe.

« Des fois, on revenait de classe toutes seules, chuchota Marguerite, on passait par le sentier d’entre les haies, tu te rappelles... »

Sa joue effleura la joue de Juliette, elle arrondit les bras pour la prendre par le cou, d’un mouvement prompt. Juliette, les joues en feu, eut la tentation de s’abandonner mais elle repoussa Marguerite, et, ses bras bruns tendus, la maintint à distance.

« Il va être midi. Ne te mets pas en retard. »

Marguerite, battant des cils, essayait de pousser au bord de ses paupières des larmes qui venaient mal. Elle murmura :

 

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« Alors, tu viendras me chercher, c’est convenu... tu auras au moins l’occasion de voir Noël. Tu l’aimes, hein ? »

Juliette laissa retomber ses bras et fit mine de s’éloigner.

« Allons, tu peux bien me le dire, insista Marguerite. Tu l’aimes...

– Et Valtier, tu l’aimes ? »

La fille de Zèphe se mit à rire.

« Oh ! moi, ce n’est pas pareil. Tu sais ce que je suis et ta mère ne me l’a pas envoyé dire, tout à l’heure... »

Soulevant ses jupes, elle découvrit ses bas de fil et la fine dentelle de sa culotte, rit un peu plus haut et ajouta :

« Mais je ne m’en plains pas, tu peux me croire. »

Juliette et sa mère regardaient Marguerite disparaître au tournant de la route quand Honoré entra dans la cour. Alexis aidait Gustave et Clotilde à pousser les vaches dans l’écurie. L’air préoccupé, Juliette rendit compte à son père de la

 

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visite de Marguerite.

« Je n’ai jamais vu de fille aussi effrontée, commentait l’Adélaïde. Il fallait l’entendre comme elle me parlait, avec une manière de nous mener tous ! C’est qu’ils se croient tout permis, depuis que la lettre de Ferdinand leur est tombée entre les mains...

– Elle ne doit pas être au courant, dit Honoré. Je serais bien surpris que Zèphe lui ait tout dit, prudent comme il est.

– Il faut croire qu’elle le sait... tu n’as qu’à demander à Juliette comment elle me traitait.

– Bien sûr, qu’elle sait, approuva Juliette. La preuve en est que tout à l’heure elle m’a demandé ce que je pensais faire à propos de Noël, et avec des airs de me commander... Enfin, il n’y a rien à dire. Ils ont la lettre, ils s’en servent. »

Haudouin mordait furieusement sa moustache en grommelant de sourdes menaces. Clotilde et ses deux frères s’étaient approchés et suivaient passionnément la conversation.

« Ils profitent de ce qu’Ernest n’est plus là, dit

 

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perfidement Alexis, et qu’il n’y a plus personne pour leur répondre. »

Son père abaissa sur lui un regard dangereux qui le fit reculer, mais Clotilde informait avec aisance :

« Papa, tout à l’heure, le Tintin Maloret a essayé de me toucher sous la robe.

L’Adélaïde poussa un cri d’effroi. On fit cercle autour de la petite qui répéta :

« Il a essayé de me toucher.

– C’est vrai, Gustave ? rugit le père. Mais cause donc !

– Je ne sais pas, moi, balbutia Gustave qui paraissait ennuyé. Je n’ai pas bien vu. Ça se peut, mais je n’ai pas bien vu... »

Il sentit que sa réponse causait une déception et se hâta d’ajouter :

« Je n’en serais guère étonné tout de même. Le Tintin est comme ça... Il n’en est pas à se gêner de se déculotter devant les filles, et alors ça, je peux dire que je l’ai vu. »

 

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Cette dernière accusation valait pour tous les galopins de la prairie, et aussi bien pour Gustave, mais elle fut accueillie par un murmure d’horreur. L’Adélaïde prit la fillette dans ses bras et lui promit qu’elle ne retournerait pas aux prés. Clotilde, qui n’avait pas prévu cette éventualité, voulut revenir sur sa déclaration, mais la mère l’emporta dans la cuisine en couvrant le bruit de sa voix.

Haudouin demeurait immobile, pétrissant ses mains dures, et promenait sur la plaine brûlée par le soleil un regard de fauve. Juliette s’approcha et lui dit à mi-voix :

« J’ai dit à Marguerite que j’irais la chercher demain à une heure pour qu’elle soit là à une heure et demie. »

 

LES PROPOS DE LA JUMENT

 

À Claquebue, les familles étaient quatre-vingt-quinze. Il y avait les Dur, les Corenpot, les Rousselier, les Haudouin, les Maloret, les

 

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Messelon... Mais je suis bien obligée d’en passer. La haine ou l’amitié, d’une famille à l’autre, se donnaient divers prétextes : d’intérêts, d’opinions politiques, religieuses. En réalité, ces sentiments reflétaient surtout certaines dispositions sensuelles. Le curé de Claquebue le savait bien. Dans sa politique des âmes, il se souciait beaucoup de l’humeur amoureuse des familles, lesquelles il rangeait en trois catégories et comme je dis : les unes qui avaient une manière pas catholique de songer ou de se livrer aux plaisirs de l’amour ; ces familles-là étaient perdues pour l’Église, et leurs meilleurs individus, même s’ils étaient d’une grande piété, représentaient encore un danger pour la religion. Les autres, à l’opposé, s’adonnaient aux joies mauvaises de la chair avec la modestie qu’inspire la crainte de Dieu ; c’étaient des familles tourmentées qu’il maintenait à peu d’efforts dans le vrai chemin ; leurs individus, portés par le bon courant, pouvaient se laisser aller presque sans péril aux plus noirs péchés : ces fautes-là n’étaient jamais que des écarts. Enfin, entre ces deux pôles, et à des degrés divers, les familles hésitantes, tirées à

 

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hue et à dia, qui s’abandonnaient, se reprenaient, retombaient ; elles étaient le plus grand nombre et avaient besoin de toute sa sollicitude.

Le curé était seul à apercevoir que les familles de Claquebue avaient leurs physionomies sexuelles particulières, qu’il groupait en trois catégories pour la commodité de sa tâche. Les familles n’en avaient qu’une connaissance instinctive, de même que les individus. Pourtant, quand Honoré Haudouin disait des Maloret qu’ils étaient tous des cochons, il ne les qualifiait pas au hasard, il dénonçait, sans le savoir précisément, une disposition sensuelle qui n’était pas celle de sa famille et qui le choquait.

Les membres d’une même famille – et par famille, il faut entendre maison – pouvaient n’avoir pas les mêmes goûts en amour, le père préférer les blondes ou les grasses, les fils les brunes et les maigres ; chaque maison, comme si elle eût été une seule chair, ressentait certaines attirances ou certaines aversions, en face d’une autre maison. À cet égard, le cas des Haudouin et des Maloret n’avait donc rien d’exceptionnel. Il

 

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n’en manquait pas d’autres pour attester, avec moins d’éclat il est vrai, la perspicacité du curé de Claquebue. Dans le milieu du village, la maison des Dur était voisine de celle des Berthier. Les Dur (des enragés de la soutane, les Dur) avaient un garçon et deux filles. Le fils Dur avait défloré une fille de Berthier et en gardait un souvenir voluptueux. L’aînée des deux filles manifestait une aversion sincère pour les Berthier mâles, et la cadette, âgée de quatorze ans, accordait des rendez-vous au vieux Berthier, septuagénaire tordu par les rhumatismes, qui n’entreprenait rien de profond. D’apparence, les membres de la famille Dur étaient prévenus assez différemment à l’égard des Berthier. N’empêche. Quand le père Dur, fulminant contre les Berthier, maudissait cette racaille révolutionnaire, il était assuré d’être entendu par tous ses enfants ; aucun d’eux ne se méprenait sur le sens de cette apostrophe qui réveillait une méfiance, une rancune de famille. Tous ils se sentaient menacés dans un patrimoine sexuel, une communauté de petites cochonneries, une manière bien à eux de s’entretenir tout bas avec leurs désirs, de les filer

 

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dans l’ombre comme la pudeur voulait. Ils se sentaient menacés par une certaine façon cynique des Berthier, qui n’était pas seulement dans leurs propos ou dans leurs regards, mais dans leurs silences mêmes. Chez ces gens-là, les hommes avaient toujours l’air de porter leurs calibistris en bandoulière, comme des fusils de chasse, et l’on ne pouvait pas s’empêcher de penser que leurs femmes étaient nues sous les habits. Les Dur en étaient humiliés ; il leur semblait que la famille Berthier eût le soupçon de tout ce qu’ils se pardonnaient de médiocres saletés.

Racaille révolutionnaire, disait le père Dur. Mais il s’agissait bien de politique. Il s’agissait bien d’aller ou de ne pas aller à l’église. Les premiers Berthier qui avaient renâclé à la messe, de même que les premiers Messelon qui s’étaient proclamés républicains, avaient voulu manifester d’abord qu’ils se séparaient de certaines habitudes de faire l’amour ou de l’imaginer. Quand Berthier s’emportait contre les Dur et leurs allures de cafards, il avait toujours une injure de choix qui intéressait la région du siège, et l’intonation qu’il mettait dans le mot

 

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« réactionnaires » signifiait surtout son mépris pour des amours qu’il soupçonnait d’être ridicules. D’ailleurs, tous les républicains (je vous parle d’il y a quarante-cinq ans, quand les opinions politiques étaient encore, à Claquebue, une question d’épiderme), tous les républicains soupçonnaient leurs adversaires non pas d’être impuissants, puisqu’ils se reproduisaient, mais de fonctionner à un régime diminué, avare. De leur côté, les réactionnaires les considéraient comme des dévorants, des frénétiques de la bagatelle, des imprévoyants de l’au-delà, et ils éprouvaient un sentiment de jalousie, comparable à celui d’une femme honnête pour une fille qui prodigue son ventre.

Racaille révolutionnaire (le père Dur). Cafards de réactionnaires (Berthier). Mon œil. Mon œil de jument. Comme s’il était possible, entre deux familles, de se regarder, chien et chat pendant soixante ans de vie, sans autre raison allante que de politique ou de confessionnal. Des Berthier, des Dur, des Corenpot, des Rousselier, qui suent seize heures par jour sur la terre, qui n’attendent rien que de la peine de leur corps, n’ont pas le

 

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temps de regarder l’Éternel ou la politique étrangère avec une loupe. À Claquebue, les convictions sincères, religieuses ou politiques, naissaient dans le bas du ventre ; celles qui poussaient dans la cervelle n’étaient que des calculs, des ruses provisoires qui n’engageaient ni la haine, ni l’amitié ; on en changeait à l’occasion, comme le vieil Haudouin savait le faire. Les gens sautaient sur le radicalisme, sur le cléricalisme, le royalisme ou le général Boulanger, comme ils sautaient sur le prétexte d’une borne mitoyenne, pour affirmer que, dans leurs familles, on s’entendait à faire l’amour d’une certaine façon. Les Messelon se montraient enragés pour l’Alsace-Lorraine, la chasse aux tyrans et aux curés, parce que c’était pour eux une manière de faire l’amour ; pour le vieux Philibert, c’était même la seule, et il en usait jusqu’à la fin de souffle.

Au temps que j’étais à Claquebue, j’ai connu Étendard, un taureau du vieil Haudouin (dont tous les taureaux de la famille devaient par la suite s’appeler Étendard), un taureau primé au concours. De la place d’honneur où j’étais

 

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accrochée entre Jules Grévy et Gambetta, je l’ai admiré bien souvent, et parfois dans le vif de ses fonctions. Tout ce qu’il voyait bouger, tout ce qui était d’une couleur un peu violente le rendait furieux, et il fallait alors le tenir serré pour l’empêcher de foncer. Étendard entrait dans sa huitième année quand le grand-père Haudouin se décida à l’engraisser pour la boucherie, et Ferdinand vint tout exprès de Saint-Margelon pour le castrer. Huit jours plus tard, je voyais passer l’animal devant les fenêtres de la salle à manger. Pauvre Étendard... il n’y avait plus qu’un bœuf de Mardi gras. Les gamins passaient sous son nez, le chien courait dans ses jambes, et on eût déployé devant lui toute une pièce d’étoffe rouge qu’il n’en aurait pas ruminé moins paisiblement. Étendard n’avait plus d’opinions politiques.

Je n’ai parlé des Dur, des Berthier et d’Étendard que pour me faire entendre plus commodément à propos des Haudouin et des Maloret. Avant 70, il n’y avait jamais eu entre eux un sujet de querelle. Ils ne s’étaient jamais disputé ni un champ ni une femme. À l’occasion,

 

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lorsqu’ils se rencontraient, ils n’échangeaient que des paroles courtoises, sinon amicales. La haine était surtout dans l’intérieur des maisons, où chacun se sentait plus près de ses habitudes d’amour, plus près de ses habitudes familiales. Il y avait des soirs, tous les Haudouin réunis dans la cuisine, où le nom des Maloret, incidemment prononcé, faisait naître la sensation d’un péril rôdeur venu de la maison ennemie ; la chair était comme en attente d’une étreinte sournoise, déplaisante, mais que l’on espérait un peu. Cette sensation, toujours brève et fuyante, faisait surgir des images inquiétantes et confuses. La famille Haudouin se représentait certaines attitudes, non pas de Zèphe, ou de Noël, ou de l’Anaïs, mais de la famille Maloret, et c’était une vision hors de toute réalité habituelle. Quand le vieil Haudouin disait des Maloret qu’ils étaient des drôles de corps, il n’aurait pu préciser les raisons de sa méfiance, mais ses paroles touchaient toute la maison.

Ce qui avait contribué à éloigner Honoré de la messe, et qui gênait sa femme et ses enfants, c’était la présence des Maloret à l’église. Ils s’en

 

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allaient à la Sainte Table comme des dévorants, toujours les premiers levés de leurs bancs, en bloc, en famille. Les premiers, ils arrivaient, toujours, pour avoir le dessus, et, en revenant à leurs places, ils avaient l’air d’avoir accaparé le bon Dieu, de le tenir coincé dans leurs estomacs, de le compromettre pour se ménager des indulgences d’alcôve. Cela paraissait très clair pour les Haudouin, et Honoré traduisait assez cette impression des siens, lorsqu’il racontait, en veine de plaisanterie, comment Zèphe Maloret avait défloré sa fille :

« Le jour que je te parle, il rentrait des vêpres avec sa Marguerite, et de l’avoir vue au banc des filles, avec ce commencement de corsage qu’elle avait de l’année passée ça lui avait donné des idées, au Zèphe. Arrivé chez lui, il dit à sa femme :

« “Anaïs, va-t’en donc porter un poulet à M. le curé, que ça lui fera plaisir, à cet homme. Moi, de ce temps-là, je vas montrer à la petite des affaires qui pourront lui servir plus tard, quand elle comprendra mieux.”

 

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« L’Anaïs dehors, mon Zèphe pousse la Margot vers le fond de la cuisine, et le voilà à se déculotter, et la mignonne à sangloter.

« “Papa, n’avez peut-être pas pensé que j’étais des enfants de Marie ?”

« Le Zèphe n’était déjà plus bien fier, et il se grattait la tête en retenant sa culotte d’une main. Tu sais comme il est du côté de la religion, c’est l’homme qui ne badine jamais ; et c’était délicat, ce coup que sa fille était des enfants de Marie.

« “Je prends tout sur moi, qu’il dit en lui mettant le cul nu. Fais ta prière et prie pour moi.”

« La petite avait récité déjà tout un chapelet de prières, et lui commençait de s’impatienter.

« “As-tu fini, tout de même ?

« Encore un petit ave, mon papa...”

« Un ave se passe, qu’elle traînait du plus qu’elle pouvait en reniflant ses larmes.

« “Viendras-tu, ce coup-là ?

« Encore un petit pater, mon papa.

« C’est bon, que dit Zèphe en l’empoignant :

 

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Au nom du père...” »

Les détails étaient inventés, mais correspondaient parfaitement à l’idée qu’on se faisait dans la famille Haudouin de cette hardiesse tortueuse des Maloret qui lui semblaient ne se livrer jamais aux plus regrettables dépravations qu’avec le consentement de Dieu. Le vétérinaire lui-même, qui ne faisait pas partie de la maison, et bien qu’il n’écoutât pas sans rougir, ni protester, une histoire aussi scabreuse, y trouvait quelque chose de satisfaisant.

Jusqu’en 70, les deux familles n’avaient donc que des avertissements obscurs, intermittents, sur la qualité particulière de la haine qui les séparait. Le premier, Zèphe en eut la révélation précise lorsqu’il rencontra la patrouille allemande. Ce détachement aux angles nets, qui venait sur lui au pas cadencé des demi-bottes, l’impressionna par sa puissance masculine. Songeant aux rumeurs de pillage et de viol qui couraient dans le pays, il se représenta la maison des Haudouin où deux francs-tireurs venaient de s’introduire

 

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furtivement ; elle lui apparut faible, vulnérable comme une femme tourmentée par un mensonge honnête, et il y vit une occasion pour un mâle. L’envie lui vint, soudaine et violente, de jeter ces hommes sur la maison, de leur remettre son désir d’humilier les Haudouin en plein ventre. Zèphe ne voulait pas la mort d’Honoré, et s’il avait eu le temps d’y réfléchir, il ne l’eût pas dénoncé. Mais quand le chef du détachement l’interrogea, la réponse lui vint sans qu’il pût la retenir. Honoré fut vivement affligé du malheur où sa mère avait été réduite, et plus encore d’en avoir été le témoin. Toutefois, le fait en lui-même ne prenait pas à ses yeux les proportions d’une catastrophe, et il était bien loin de penser que sa mère fût déshonorée, compte tenu du plaisir qu’elle avait pris avec le Bavarois. Il aurait même simplement relégué le souvenir de cette affaire, en la rangeant parmi les hasards de la guerre, si la dénonciation de Zèphe n’en avait été l’origine. Car Honoré ne s’y trompait pas. Si absurde que cela pût paraître à la réflexion, il sentait que la trahison avait été liée à une intention de violence sexuelle, et qu’elle n’avait même pas eu d’autre fin. Sans

 

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pouvoir s’en expliquer, il était persuadé que la famille Maloret s’était donné le plaisir de forcer sa mère par délégation.

Mme Haudouin, la victime, avait été seule à se confesser. Zèphe n’avait pas jugé à propos de s’accuser, songeant qu’en toute cette affaire, il s’était borné à dire la vérité au Bavarois, ce qui était à son avantage, car il n’y a point de pieux mensonge, même par omission. Le curé de Claquebue, suffisamment informé par la mère d’Honoré, n’ignorait pas la haine qui couvait entre les deux familles et qui menaçait de se résoudre par un conflit et peut-être par un scandale. Après mûre réflexion, il n’avait trouvé aucun prétexte d’intervenir ou de prévenir, et il en était bien fâché. Il se bornait à faire des vœux pour le triomphe de la famille Maloret, qui appartenait à la catégorie de tout repos, et il appelait sur elle la bénédiction du bon Dieu.

 

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