La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 12 sur 17

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La jument verte

Chapitre XII

 

Le vétérinaire arrêta son landau devant la famille d’Honoré et informa d’une voix attristée :

« Philibert Messelon est mort. Nous venons de l’apprendre en passant. »

Honoré ne dit pas un mot, mais dans son indignation que le vieux eût avancé sa mort d’une semaine, il sauta sur le siège à côté de Ferdinand, prit les guides, le fouet, fit un virage sur deux roues, et cogna du manche sur le cheval noir. Juliette, qui était montée sur le marchepied pour saluer sa tante Hélène, fut emportée au galop sans pouvoir descendre, ni s’asseoir dans la voiture.

« Vieux salaud ! rageait Honoré, je voudrais bien savoir ce qui l’a pris.

– Mais parce qu’il était malade, tout simplement...

– On va voir, on va voir. »

 

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Un mugissement de douleur sortait par toutes les ouvertures de la maison de Philibert. Les douze Messelon et les voisines de bonne volonté criaient que le meilleur homme de Claquebue était mort, le meilleur époux, le meilleur père, le meilleur voisin, le plus habile à mener la charrue, les semailles, les moissons, le bétail et la commune. Lorsque la veuve de Philibert eut distribué des mouchoirs à ses fils, à ses brus, à ses petits-enfants, la douleur de la famille fit un vacarme de pistons et de cors de chasse. Dans la cour, le tumulte était d’autre sorte ; accourus au bruit de la mort de Philibert, les plus enragés d’entre les cléricaux de Claquebue s’y entretenaient des destinées de la commune. Les Maloret, les Dur, les Rossigneux, les Bonbol, les Rousselier, après un regard et un coup d’eau bénite sur le cadavre, s’exaltaient en parlant du conseil municipal, de la mairie, du général Boulanger, et des bouleversements heureux qui allaient survenir. Zèphe lançait la nouvelle que la barbe du saint Joseph en pierre, dressé devant l’église, avait poussé de cinq centimètres dans la nuit, et il y voyait le signe que la mairie allait

 

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passer au parti de l’ordre et de la décence.

En arrivant chez les Messelon, Honoré entendit la rumeur infâme des calotins. Sans perdre la tête il arrêta la voiture au ras de la fenêtre, sauta du siège dans la cuisine, courut au placard prendre l’entonnoir qui servait à couler le boudin et, l’embouchant comme il eût fait un porte-voix, hurla par deux fois :

« Nom de Dieu de nom de Dieu de bordel de merde ! »

Surpris, les cléricaux crurent entendre la grande voix de la République et se mirent à craindre. Zèphe Maloret fut le premier à se ressaisir. Décidé à la lutte, il monta sur le fumier, mais Haudouin prit l’avantage en criant le premier :

« Vive la France !

– Vive l’Alsace-Lorraine ! » riposta Maloret.

Et Haudouin se mordit les lèvres de n’y avoir pas pensé.

« Vive l’Armée !

– Vive l’Armée !

 

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– C’est moi qui l’ai dit le premier !

– Non, c’est moi ! »

Alors, Haudouin tendit bien habilement un piège à son adversaire.

« Vive la Patrie ! dit-il.

– Vive la Patrie ! répéta Maloret.

– Vive le Drapeau !

– Vive le Drapeau !

– À bas l’Allemagne !

– À bas l’Allemagne !

– À bas l’Angleterre !

– À bas l’Angleterre !

– À bas la calotte !

– À bas la calotte ! » répéta Zèphe Maloret emporté par son élan.

Un rire à cent cinquante voix ébranla toute la maison, et une tuile tomba du toit sur la tête de la famille Dur qui se mit à saigner du nez. Dans son cornet à boudin, Honoré riait comme plusieurs personnes, lorsqu’un long cri d’angoisse et de

 

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terreur partit de la chambre mortuaire :

« Philibert a bougé ! Il a cligné de l’œil ! »

Haudouin laissa tomber son entonnoir au milieu de la cuisine et courut dans la chambre en exultant.

« Je me doutais du coup ! J’aurais parié qu’il n’était pas mort ! J’en étais sûr ! »

Mais tout aussitôt, il perdit l’avantage qu’il venait de prendre sur Zèphe. Un mort qui ressuscite déçoit toujours un peu son monde. Non seulement les cléricaux, mais les Messelon eux-mêmes se refusaient à admettre que le vieux fût en vie, et pour des raisons de famille qui étaient presque toutes excellentes.

« Il est mort, affirmait l’aîné des Messelon, mon mouchoir est trempé.

– Il est mort, oui ! criaient les autres Messelon et tous les cléricaux.

– Bien sûr qu’il est mort, ajoutait Maloret en descendant de son fumier. D’abord, il a la majorité contre lui.

– Il a cligné un œil, que je vous dis ! On l’a vu

 

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cligner un œil ! rugissait Haudouin.

– On n’est pas là pour chercher la petite bête, ripostait l’aîné des Messelon. Il est mort et puis c’est tout.

– Parfaitement qu’il est mort ! »

Honoré ne pouvait plus se faire entendre et regrettait d’avoir lâché son entonnoir. Juliette et son cousin Antoine étaient descendus de voiture pour crier avec lui, mais c’étaient des voix de mineurs, presque sans portée. Heureusement, Alexis et son frère le fantassin, et ensemble les meilleurs républicains de Claquebue, alertés par le cornet à boudin, venaient rétablir l’équilibre. Rassuré de ce côté-là, Honoré parvint à se frayer un passage jusqu’au chevet de Philibert ; mais le vétérinaire y fut en même temps que lui et, après avoir tâté le cadavre, déclara :

« Il est froid, il est raide, il est mort. Voyez plutôt : je lui fais des chatouilles dans le nez avec mon cure-dent et il ne sourit même pas. »

Les Messelon furent secoués par une tempête de joie qui rebondit dans la cuisine et dans la

 

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cour. Honoré, profitant de cette effervescence, fit signe aux Berthier, aux Corenpot, et à d’autres républicains éprouvés, qui se pressèrent autour de lui. Alors, il se pencha sur le mort, lui prit la main et lui dit à l’oreille :

« Vous m’avez joué un tour, Philibert, mais n’en parlons plus. Au lieu de vingt-cinq sous par jour, ce sera trente-cinq sous. »

Le mort ne bougea pas.

« Quarante-cinq sous », dit Haudouin.

Il crut sentir une pression de la main de Philibert, mais si légère qu’il en douta.

« Cinquante-cinq sous... »

Il ne sentit rien et dit avec colère :

« Pour la dernière fois, Philibert, je vous offre trois francs cinq sous. Il n’y a personne du pays qui gagne autant. »

Alors, les républicains de confiance observèrent un sourire sur les lèvres d’Honoré, cependant qu’il chuchotait encore, mais sans impatience.

 

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Dans la cour, Zèphe Maloret tenait toute la commune en haleine avec la barbe de saint Joseph qui avait, premier miracle, poussé de cinq centimètres dans la nuit.

« Elle mesurait quinze hier soir, et, ce matin, elle mesurait vingt. Tout le monde peut y aller voir. Je passais tout à l’heure avec ma chienne qui portait d’au moins six semaines, même que j’en étais bien ennuyé, à cause qu’elle s’était fait couvrir par un corniaud. En voyant la barbe qui avait poussé, j’ai eu l’idée d’y frotter ma chienne à l’endroit que vous savez, et c’est ce qui me l’a dégonflée d’un seul coup. »

Les cléricaux acclamaient saint Joseph, et en même temps Maloret qu’ils promettaient à la mairie. Il y avait même des républicains qui commençaient de faire leur examen de conscience politique, et Honoré, comme si le courage lui eût manqué, se contentait de faire observer, d’une voix sans éclat, que saint Joseph était le patron des cocus. Passant auprès de Juliette, il lui fit signe de le rejoindre dans le jardin, et là, lui dit :

 

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« Pendant que j’amuserai le vétérinaire, saute sur le siège du landau et va-t’en rejoindre Guste Berthier sur la route. Il sait la suite.

– Mais la tante Hélène est restée dans la voiture avec Lucienne.

– Tant pis, emmène-les. Tu les feras descendre au cimetière et tu resteras avec elles en attendant Berthier. »

Juliette, pour ne pas quitter le jardin en compagnie de son père, fit quelques pas dans une allée. Passant devant une planche de haricots, elle entendit un rire étouffé et vit son cousin Frédéric, assis sur un tas d’herbes sèches, qui tenait Marguerite Maloret par le cou.

« Il est gentil, ton petit cousin, dit la fille à Zèphe, il a la peau douce. »

L’œil en feu et les joues écarlates, Juliette considérait ce couple rieur et narquois. Elle ne répondit pas à Marguerite, mais happant Frédéric par le bras, elle le fit se lever, lui donna deux soufflets et le poussa devant elle. Frédéric se débattit, voulut lui échapper. Elle le ceintura et

 

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lui mordit, en s’y attardant un peu, la nuque qu’il avait tendre.

« Je suis bien libre, protestait le cousin. D’abord, elle est mieux que toi.

– Une roulure, sifflait Juliette. Elle me paiera ça.

– Elle a plus de nichons que toi.

– Est-ce que tu veux encore une paire de claques, dis ?

– Et puis, elle ne demandait pas mieux...

– Allons, file. »

Ils arrivaient dans la cour, toute bourdonnante des mérites de saint Joseph. Juliette fit monter son cousin dans le landau et, prenant elle-même la place du cocher, poussa l’attelage sur la route.

« Je vous conduis au cimetière, dit-elle à la tante Hélène, j’ai pensé que vous aviez envie de prier sur nos tombes. »

Elle arrêta le cheval auprès de Guste Berthier qui prit les rênes en main, et ils s’entretinrent à voix basse jusqu’au cimetière où les Haudouin

 

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descendirent.

« Je vais jusqu’à la mairie, dit Guste Berthier, je vous prendrai en repassant. »

Pendant que la tante Hélène priait sur les tombes de ses beaux-parents et que les cousins mesuraient la barbe de saint Joseph, Juliette passait en revue les Maloret défunts qui avaient trois tombes alignées au bord de l’allée, à quelques pas des Haudouin.

« Vieux cochon, dit Juliette au grand-père Maloret, vous voilà en enfer, hein ? C’est bien fait. Vous savez ce que ça coûte de mener la honte avec ses filles, maintenant. Vous regrettez, mais il est trop tard. »

Le vieux en était tout confus, avec ses six pieds de terre sur le ventre. Juliette passa à l’autre tombe, celle de la Tine Maloret, une sœur du grand-père.

« Êtes bien pareille que la fille à Zèphe, mais bougez pas. Elle finira comme vous. En enfer, oui, et c’est vous qui lui aurez montré le chemin.

– On en a dit bien plus long qu’il n’y en avait,

 

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soupira la Tine. Tu sais comme le monde cause...

– Alors, ce n’est pas vrai que vous avez fait la vie avec votre père, et après, avec un huissier ? Allons, tout de même ! »

Il restait un garçon de Zèphe qui avait décédé dans sa cinquième année. On ne pouvait pas lui reprocher grand-chose à ce gamin. Il avait une toute petite tombe, sans autre garniture qu’une croix et un cœur en émail blanc, portant l’inscription : Il est au ciel. Juliette murmura simplement :

« Au ciel ? je voudrais voir ça. »

Puis elle pria Dieu de vouloir bien maintenir tous les défunts de la famille Maloret au plus chaud de l’enfer. Quant aux vivants, elle s’en arrangerait.

La tante Hélène remontait en voiture lorsque le curé de Claquebue sortit du presbytère pour se rendre chez Messelon. Elle lui offrit de prendre place dans le landau, et le curé, qui craignait d’être en retard pour sa messe, accepta son invitation.

 

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« J’ai posé un paquet sous la banquette, dit Berthier, je vous demanderai d’y faire attention. »

C’était un paquet volumineux, soigneusement emballé. On n’y avait épargné ni les journaux ni la ficelle.

« Je le prends sur mes genoux, dit le curé, soyez tranquille. »

Chemin faisant, il s’informait auprès de Mme Haudouin de la santé du vétérinaire et des études des enfants. Lucienne l’informa qu’elle venait d’être première en examen de conscience, mais il l’en félicita sans chaleur. Il réprouvait à part lui le zèle de M lle Bertrande, n’aimant pas qu’elle appliquât aux choses de l’âme les méthodes de la botanique. Comme la voiture approchait de chez Philibert, les voyageurs entendirent une grande clameur.

« Saint Joseph et Boulanger ! » criaient les cléricaux.

Le curé commençait d’être inquiet. Son arrivée apaisa le tapage, et la famille Dur l’instruisit aussitôt des grands miracles de saint

 

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Joseph. Le curé parut peu enthousiaste. Il n’était pas révolutionnaire pour un sou et avait horreur des miracles. Pourtant, il ne voulut pas infliger, en présence des républicains, un démenti formel à la famille Dur.

« Saint Joseph peut beaucoup, dit-il, mais il a la réputation d’un saint très réservé. D’autre part, on n’est jamais assez prudent et, avant de rien affirmer à son sujet, je vous conseille d’attendre que sa barbe lui descende jusqu’à la ceinture... »

Les Messelon, qui s’étaient avancés à sa rencontre, soupiraient en se tamponnant les yeux :

« De toute façon, monsieur le curé, ce n’est pas lui qui nous rendra le défunt.

– Il faudrait un bien grand saint, mes enfants, un bien grand saint. »

Le curé descendit de voiture et entra dans la maison sans lâcher le paquet dont il avait la garde. Dans la chambre mortuaire, Berthier le lui prit des mains et, ôtant le papier qui l’enveloppait, fit apparaître le buste en plâtre de

 

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la République. Le curé ne put dissimuler un mouvement de dépit. S’étant approché du lit, Berthier inclina le buste en plâtre sur le visage du défunt pour un froid baiser. Un murmure d’étonnement et de réprobation courut parmi les spectateurs, mais Honoré, embouchant son bon cornet à boudin, qu’il avait retrouvé dans la cuisine, cria d’une voix éclatante :

« La République n’oublie jamais ses vieux amis ! Vous allez voir comment c’est qu’elle va nous refoutre le Philibert d’aplomb ! »

En effet, au troisième baiser de la République, le vieux battit des paupières et se dressa sur son oreiller. Un chant grave et magnifique jaillit de toutes les poitrines républicaines. C’était La Marseillaise. Des femmes éclataient en sanglots, et la famille Rousselier, qui avait compté jusqu’alors parmi les plus fermes soutiens de la réaction, reprenait au refrain.

Après les actions de grâces, Philibert fut pressé de questions.

« Comment ça fait quand on est mort ?

 

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– Qu’est-ce que tu te pensais d’être mort ? »

Le vieux en était un peu étourdi. Il attendit que le bruit eût diminué et répondit d’une voix fluette :

« Je me suis trouvé en paradis vers les huit heures du matin et rajeuni de cinquante ans, comme vous pensez. C’est un endroit plaisant où il y a de la fraîcheur et de la distraction. Le vin y est presque pour rien, comme aussi les autres choses de la gueule. Le bon Dieu s’est montré bien honnête, et pas fier comme il y en a qui voudraient le faire croire. « Puisque vous arrivez, Philibert, qu’il m’a dit, je m’en vais faire un tour de paradis avec vous. » Comme ça, vous savez, gentiment, pour me montrer ce qu’il fallait voir. C’est bon, nous voilà partis en causant tous les deux, moi pas plus gêné que si je causais à Dur, ou à Corenpot, tellement qu’il sait mettre les gens à leur aise. Pour dire juste, il n’y avait pas grand monde dans le paradis, et c’est peut-être ce qui m’a le plus surpris. De chez nous, je suis sûr qu’ils n’étaient pas plus d’une vingtaine. Il y avait des Berthier, des Haudouin, des Corenpot,

 

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des Coutant, et d’autres aussi, mais personne de ceux que je m’attendais à rencontrer. ‶C’est pourtant drôle, que je fais au bon Dieu, mais je ne vois pas le père Dur. – Il est en enfer, mon enfant. – Je ne vois pas la mère Rossigneux. – En enfer. – Ni les trois filles Bœuf. – En enfer...″ et ainsi de suite tant que je disais. C’est finalement que j’ai su le pourquoi de l’affaire, et qu’il n’entre au paradis que des personnes aux opinions avancées. Vous me direz que c’est dommage pour plus d’un, et j’en ai eu de la peine aussi, mais la chose se comprend bien : on ne peut tout de même pas espérer d’être récompensé au Ciel quand on a, pendant toute sa vie, manqué de respect à la République qui est notre mère à tous que nous sommes...

– Comédie ! Foutaise ! s’écria le curé. C’est une manœuvre ! »

Le curé prétendait contester le miracle. Mais Honoré donna du cornet à boudin. Dans une robuste clameur, la République militante acclama la République triomphante, et quatorze familles, désabusées, renièrent aussitôt leurs convictions

 

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réactionnaires.

Tandis qu’une affluence nombreuse présentait au vieux ses compliments de résurrection, le vétérinaire, éperdu, les jambes molles et la gorge sèche, souffrait une horrible angoisse. Aux cris de « Vive la République ! », il approuvait d’un mouvement de tête, tout en implorant du regard le pardon de Zèphe Maloret. Il crut pouvoir introduire dans le tumulte le nom du général Boulanger, mais la langue lui fourcha et il ne put que chevroter :

« Vive saint Joseph !... »

Ce que voyant et entendant, Honoré l’emporta sous son bras et le déposa dans son landau. Mais Ferdinand n’avait pas fini de gravir son calvaire. Dans la voiture, pleine à craquer, qui ramenait les deux familles Haudouin à la maison, Juliette querellait son frère Ernest, lui faisant honte de ce qu’il n’eût pas achevé la déroute des Maloret par le succès d’une galante entreprise :

« Tu repars ce soir, et tu n’auras rien fait pour leur reprendre la lettre ! Une lettre que Marguerite cachait sûrement dans son corsage !

 

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– Voyons, Juliette, protesta l’oncle Ferdinand, comment peux-tu tenir un pareil langage en présence des enfants ?...

– Les enfants ? ricana Juliette, mais demandez donc à Frédéric où je l’ai trouvé tout à l’heure ? Dans le jardin des Messelon, je l’ai trouvé, et couché par terre, et les bras autour du cou de la fille aux Maloret ! »

En hâte, le vétérinaire dégrafa son faux col et murmura faiblement :

« Toutes les Bucoliques à copier... entièrement... et privé de tout... »

Puis la douleur et l’indignation lui rendirent de la voix. Il s’écria :

« Petit malheureux ! la maîtresse de tu sais bien qui ! Il a embrassé la maîtresse de tu sais bien qui. Il l’a prise par le cou ! Et moi qui me donne tant de mal, moi qui fais tant de sacrifices, moi qui me saigne aux quatre veines ! moi... »

Honoré, qui conduisait la voiture, arrêta le cheval pour prendre la défense de Frédéric.

« C’est du bruit pour presque rien. S’il n’a fait

 

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que l’embrasser...

– Mais comment le savoir, s’il n’a fait que l’embrasser ? Frédéric, tu vas me donner ta parole d’honneur que... enfin, ta parole d’honneur. »

Frédéric donna sa parole, jura sur les têtes de ses frère et sœur, et sur la médaille de première communion qui pendait au cou de Lucienne. Le vétérinaire fut un peu rassuré.

« Tu comprends, dit-il à Honoré, combien cette affaire peut être ennuyeuse. Justement, M. Valtier doit venir à Claquebue jeudi. À ce propos, j’ai quelque chose à te demander. Valtier m’écrit qu’il voudrait voir sa protégée.

– Ça ne me gêne pas.

– Bien sûr, mais il ne peut la voir chez ses parents ; les gens s’étonneraient peut-être, et d’autre part, il n’aurait pas la liberté de lui parler comme il l’entend. C’est pourquoi il me demande de la rencontrer chez toi.

– Non, répondit Honoré, ma maison n’est pas...

 

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– La chose ne surprendra personne. Je l’amènerai dans mon cabriolet, jeudi à trois heures, et Juliette ira chercher Marguerite chez elle, comme elle irait chercher une amie.

– Je ne demande pas mieux, dit Juliette avec douceur, il faut bien se rendre service. »

Par signes, elle pressait son père d’accepter, mais Honoré se débattait encore.

« Ils n’ont qu’à aller dans les bois faire leurs saletés.

– Mais s’il pleut ? objectait le vétérinaire.

– Ils prendront des parapluies, c’est leur affaire... Ah ! tu fais un joli métier, maintenant.

– Honoré, tu me crucifies... Tu sais bien que Valtier peut être utile aux enfants, à Frédéric surtout... »

Honoré, pour son plaisir, se fit prier longtemps et, sur les instances de sa fille, accepta d’abriter les amours du député.

Juliette considérait avec une joie ironique son joli cousin qui mâchait sa rancune contre l’heureux Valtier. Elle dit à l’oncle Ferdinand :

 

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« Vous ne punirez pas ce pauvre petit Frédéric. Il a déjà assez de chagrin...

– Il me copiera les Bucoliques, déclara le vétérinaire. J’exige que l’on ait de la conduite, et c’est un point sur lequel je serai toujours intraitable. »

 

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