La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 6 sur 17

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La jument verte

Chapitre VI

 

Sur le chemin de la gare, le vétérinaire et sa femme encadraient leur fille Lucienne vêtue d’une robe blanche qu’elle avait brodée elle-même pendant l’hiver en s’inspirant des conseils des demoiselles Hermeline. Les deux garçons, assez satisfaits de leurs uniformes de collégiens, précédaient leurs parents et portaient les paquets. La perspective d’une journée à Claquebue pendant laquelle ils échapperaient, dans une certaine mesure, à la discipline paternelle, les inclinait aux confidences.

« Toi, tu t’en fous, disait Antoine, tu auras le prix d’excellence, on va te laisser tranquille pendant les vacances. Mais moi...

– On ne sait pas, tu auras peut-être un prix ou deux.

– Non, le pion de la petite étude a vu mes notes. J’aurai juste un accessit en gymnastique, il

 

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me l’a dit. Tu penses si le vétérinaire va rogner, je l’entends déjà : les sacrifices que je m’impose pour te préparer un avenir dont la famille n’ait pas à rougir. Vieux con. »

Frédéric ne pouvait pas s’empêcher d’avoir le prix d’excellence et il lui arrivait de le regretter, car son frère avait à en pâtir par l’effet d’une comparaison qui ne lui était pas avantageuse. Ce matin-là, son regret allait presque au remords, mais l’irrévérence d’Antoine à l’égard de leur père le froissa si profondément qu’il ravala ses paroles de compassion. Antoine n’insista pas et parla d’autre chose.

« Tu l’as vue, la petite Jasmin, tout à l’heure ? On l’a croisée au coin de la rue de l’Ogre. Jolie, elle est jolie, hein ? »

Frédéric lui en voulait encore. Il hocha la tête. Non, il ne trouvait pas que la petite Jasmin fût si jolie.

« Elle a un grand nez pointu, des cheveux raides mal peignés... Et puis non, qu’est-ce que tu veux, c’est trop gosse.

 

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– Quand même, murmura Antoine avec ferveur.

– Mais oui, trop gosse. Elle n’a pas de nichons, ta Jasmin. Alors. Les nichons, c’est ce qui fait la femme, mon cher. »

Ils marchaient à cinquante mètres en avant de leurs parents. Le vétérinaire ne pouvait entendre et, cependant, il allongea le cou d’un air inquiet, son nez bougea, pointe en l’air. Frédéric était assez fier d’avoir donné sur la femme une opinion curieuse et avec une liberté d’expression qui sentait à la fois la bohème étudiante et la bonne compagnie. Le front plissé, Antoine méditait avec honnêteté. Il déclara :

« Naturellement, je ne dis pas de mal des nichons, mais quand on ne fait rien avec les filles, à quoi ça sert ? Ce qui compte, c’est la figure, c’est les yeux surtout. Oh ! oui, tu sais, les yeux. Jasmin, c’est les yeux.

– Toi, tu as treize ans, répondit doucement Frédéric.

– Parce que tu en as quinze, tu voudrais me

 

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faire croire... Qu’est-ce que tu veux dire ? Allons, dis-le.

– Rien, rien, dit Frédéric avec une nonchalance distraite, n’en parlons plus. »

Et comme il sentait venir la colère d’Antoine, il attendit les parents.

Le vétérinaire, qui avait une idée de derrière la tête, s’enquêtait des progrès de Lucienne au piano.

« Si tu passais les vacances à Claquebue, est-ce que tu serais capable de tenir l’harmonium à l’église ? »

Partagée entre le dégoût de passer deux mois dans une ferme et la tentation d’un rôle important, Lucienne hésitait à répondre. Depuis que la nièce du curé s’était mariée, les paroissiens n’entendaient plus la voix de l’harmonium qu’un dimanche sur cinq, quand la comtesse de Bombrion venait entendre la messe à Claquebue, et Lucienne songeait qu’il était tout de même avantageux de tenir la place d’une comtesse. Le vétérinaire expliquait à sa femme :

 

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« Ce serait un geste qui ne compromettrait personne ; une petite chose si tu veux, mais qui serait quand même un pas vers les cléricaux ; et pour les plus tièdes des républicains, c’est un signe que le vent tourne. Il n’en faut peut-être pas plus, si Honoré fait preuve d’un peu de bonne volonté ou seulement d’indifférence. Maloret ferait valoir la chose ; une atmosphère d’élection est faite bien souvent de ces riens qui rassurent les uns et qui sont pour les autres une indication. En tout cas, je te répète que ce n’est pas compromettant pour moi. La petite est en vacances là-bas. Comme il n’y a pas de piano, elle va s’entretenir la main sur l’harmonium de l’église. C’est tout naturel. »

Hélène l’écoutait avec ennui, elle n’arrivait pas à s’intéresser à ces combinaisons de petite politique, malgré son grand désir que Valtier servît la carrière de son fils Frédéric. Pourtant, elle avait accepté un rôle dans le complot minutieusement préparé par le vétérinaire. Comme Honoré lui avait toujours témoigné de l’amitié, elle devait profiter de ces dispositions affectueuses pour l’amener à composition. Où les

 

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arguments raisonnables de Ferdinand n’atteindraient pas, elle devait donner l’argument sentimental.

Au guichet, le vétérinaire demanda cinq billets de deuxième classe. Sa situation sociale lui interdisait les troisièmes, sa religion politique les premières. Il voyageait donc en seconde, mais avec le regret qu’il n’existât point d’autre classe qui rendît compte à la fois de ses avantages de fortune et de sa distinction personnelle ; par exemple un wagon à l’usage de l’élite aisée : deuxième classe (élites).

« C’est une journée qui revient tout de même à douze et treize francs, fit observer Ferdinand à sa femme. Si tu comptes le prix des billets, les choses que tu viens d’acheter pour Adélaïde, ce n’est pas une économie.

– On ne peut tout de même pas arriver les mains vides quand on vient déjeuner à cinq personnes, dit Hélène.

– Bien sûr. Ce que j’en dis n’est pas pour regretter le pâté ni le saucisson. C’est un simple calcul. »

 

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Dans son compartiment de deuxième classe, la famille Haudouin était seule. Il y avait peu de voyageurs sur cette ligne d’intérêt local ou électoral (souvenir toujours cuisant pour le vétérinaire qui n’avait pas réussi à faire passer la ligne par Claquebue, à cause d’un neveu de ministre, gros fermier de la région, et qui l’avait détournée au prix d’un crochet de quinze kilomètres). La compagnie finissait d’y user un matériel qui avait beaucoup souffert en 70, et qui roulait en se dandinant, en se tortillant, comme une bête boiteuse. Même en deuxième classe, on était cahoté, guimbardé, jeté à chaque instant l’un contre l’autre, et il fallait crier dans l’oreille de son voisin pour se faire entendre par-dessus le vacarme de ferraille et les gémissements des wagons éreintés.

Les époux et les deux garçons étaient assis aux quatre coins du compartiment. Lucienne, au milieu, posait sur le bord de la banquette et évitait d’appuyer son dos, dans la crainte de gâter sa robe blanche. Elle regardait ses bottines de toile blanche et se demandait, avec une anxiété délicate, ce que penseraient les demoiselles

 

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Hermeline, si elles la voyaient arriver au pensionnat avec ces bas de coton blanc à jours, qu’elle mettait aujourd’hui pour la première fois, hypothèse qui était presque du domaine de la réalité, car les bas du dimanche finissent le plus souvent par devenir des bas de tous les jours. Il y avait, dans le fait de porter des bas blancs à jour, un manque de modestie certain dont il lui faudrait bien s’accuser par écrit dans un prochain examen de conscience. D’autre part, en les mettant, elle n’avait fait qu’obéir à sa mère qui les lui avait achetés. Fallait-il éviter le péché de coquetterie au prix d’un péché de désobéissance ? Car il n’était pas bien sûr que sa mère eût consenti à ses raisons. Le dilemme finit pas apparaître à Lucienne sous un aspect pratique, car il lui revint en mémoire que son cahier d’examens de conscience n’était pas à jour. D’ici lundi soir, il lui faudrait donc découvrir quatre ou cinq péchés dont elle pût faite état dans son cahier, et c’était là un minimum, car qui donc peut prétendre, sans orgueil, à pécher moins de quatre fois la semaine ? La cadette des demoiselles Hermeline, Mlle Bertrande, qui était professeur d’examen de

 

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conscience dans la classe de première année, ne tolérait pas qu’on lui donnât pour des péchés véritables des niaiseries qui ne prêtent même pas à un commentaire. Les élèves, tout en se cantonnant dans le véniel, devaient accuser dans leurs cahiers des péchés assez lourds pour qu’on pût les tourner à leur confusion, c’est-à-dire à l’édification de toute la classe. Pressée par la nécessité, Lucienne songea qu’à propos des bas, elle allait faire coup double. Premier péché, elle s’accuserait d’avoir porté des bas blancs à jours ; deuxième péché, d’avoir eu la velléité de désobéir à sa mère qui les lui imposait. Bénéfice inestimable ; en effet, il n’était pas douteux qu’après avoir médité sur ce pieux conflit Mlle Bertrande accordât la note 9 sur 10, si rarement atteinte en « vertu chrétienne efficace ». Restaient à trouver trois autres péchés qu’il fallait consommer dans les deux jours, et Lucienne, sans oser toutefois les préméditer, se demandait quelles tentations le hasard pourrait susciter dans le courant de la journée pour lui aider à mettre son cahier à jour. Tout à coup, la voix aiguë du vétérinaire perça dans le tintamarre de la ferraille.

 

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« Lucienne, tu ne m’as pas répondu si tu étais capable de tenir l’harmonium ? »

Distrait en rêverie par le vacarme du train et la molle houle des blés de la plaine qui lui emplissaient le regard, Ferdinand venait de mûrir une vision presque poétique. D’abord, il avait évoqué Lucienne tenant l’harmonium dans l’église où il avait fait sa première communion, et ce rapprochement l’avait attendri. Les paroissiens de Claquebue, dans une rumeur discrète, reconnaissaient la fille de Ferdinand Haudouin, un de chez eux qui avait su se faire une belle position ; un bon républicain aussi, mais qui savait être juste ; vrai républicain, vrai patriote, on le trouvait toujours prêt quand il s’agissait de l’honneur du pays. Il écoutait, couvrant la rumeur des fidèles, le souffle de la musique liturgique qui allait d’une cadence plus fière. Il l’entendait quoiqu’il ne fût pas à la messe, car ce n’était pas son affaire d’aller à la messe ; il était trop bon vétérinaire pour ça. Trop bon républicain et trop bon patriote, et pourtant il envoyait sa fille à la messe, il l’envoyait à l’harmonium : parce que l’heure était grave. L’harmonium menait une

 

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mélopée ardente, le curé chantait la messe de la patrie. Le vétérinaire sentit son cœur se gonfler. Des troupes se massaient dans l’encadrement de la portière ; elles étaient d’une tenue magnifique ; il n’avait rien à craindre de ce côté-là. Le vent des drapeaux caressa son front écarlate. Enfourchant la jument verte qui mordillait le cheval noir du général, il galopa devant le front des troupes. Dans l’église, les fidèles s’étaient dressés à leurs bancs et, entraînés par Lucienne, poussaient à la voûte un long cri d’amour pour le général Boulanger et pour la patrie ; Maloret emportait la mairie d’un élan superbe, et Frédéric, décoré, illustre, la poitrine barrée d’une triple chaîne d’or, voyageait en première sur tous les réseaux de France avec un permis de l’État.

À la voix de leur père, les enfants avaient sursauté. Antoine, le cœur inondé de tendresse, contemplait les doux yeux de la petite Jasmin, si doux qu’ils faisaient fleurir un merveilleux jardin sur la moleskine des banquettes, si doux que la vie devenait simple et soyeuse à perte de vue. Par la portière il s’en allait avec Jasmin, avec les yeux de Jasmin, qu’il serrait sur son âme. Pour

 

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lui rendre son sourire, il sautait par la portière et flottait sur les prés. Quand il entendit son père pousser sa voix de vinaigre dans son Jasmin, Antoine lui jeta un regard d’indignation et, une fois de plus, constata que le vétérinaire avait un visage ignoble, chevalin, prognathe, buté, sournois, méchant, vicieux, cruel, stupide, content, rageur. « Heureusement, je ne lui ressemble pas ; je ne suis pas beau, mais je ne lui ressemble pas ; Jasmin m’a souri. » Frédéric, qui rêvait à des diplômes universitaires et à des chapeaux melon, tourna la tête vers son père qui répétait :

« Oui ou non, peux-tu tenir l’harmonium ?

– Je ne sais pas, je n’ai jamais essayé », répondit Lucienne avec une voix fluette que le vacarme du train mangea.

Mme Haudouin vint au secours de sa fille.

« Ce n’est pas du jour au lendemain qu’elle peut se mettre à l’harmonium. Il faut une certaine habitude. »

Ferdinand eut un geste d’impatience. Il tenait

 

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à l’harmonium.

« Elle prendra des leçons. Et quand elle ferait des fausses notes, personne ne s’en apercevra ! »

Hélène objecta que la petite s’ennuierait à Claquebue. Ferdinand répliqua qu’une enfant raisonnable ne s’ennuie pas dans les lieux où ses grands-parents ont leur sépulture.

« N’est-ce pas, Lucienne ?

– Oui, papa... Je fleurirai les tombes de nos chers disparus. »

Le vétérinaire eut la larme à l’œil. Hélène n’était opposée au projet de son mari que par sollicitude à l’égard de sa fille dont elle connaissait l’aversion pour la vie à Claquebue. Agacée de la voir si raisonnable, elle faillit l’abandonner aux chers disparus. Ce fut le contentement attendri du vétérinaire qui l’incita à disputer encore.

« Tu n’as pas réfléchi que, pendant les quelques semaines qu’elle passera là-bas, Lucienne sera livrée à elle-même. Personne ne la surveillera, elle n’aura que de mauvais exemples

 

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sous les yeux. Tu dis toi-même que la compagnie de ses cousins est détestable.

– C’est vrai, je n’y pensais plus. Il faudrait... Mon Dieu, quel casse-tête... Pourvu encore qu’Honoré me soutienne, qu’il ne soit pas contre nous. Ah ! si Messelon avait pu vivre un an de plus, ou seulement six mois ! Valtier avait le temps d’oublier sa gourgandine, et tout s’arrangeait. »

Ferdinand parut affaissé tout d’un coup, et sa femme en eut quelque plaisir. Elle se prêtait sans enthousiasme à la manœuvre qui devait pousser à la mairie le protégé de Valtier. Elle avait peu de sympathie pour le député et se résignait péniblement à l’idée que son fils Frédéric dût un jour s’attacher à lui pour faire une brillante carrière d’avocat-conseil, ou autre. Ce bonhomme spirituel, cynique, gros mangeur, lui semblait un mentor inquiétant pour un jeune garçon qui avait déjà trop de dispositions à écouter ses enseignements. D’ailleurs, son ambition secrète était que Frédéric fît un officier de cavalerie. Hélène s’était toujours senti du

 

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penchant pour les militaires. Au temps qu’elle fréquentait le pensionnat des demoiselles Hermeline, elle rêvait au moins une fois par semaine qu’elle était enlevée par un sous-lieutenant. Depuis son mariage, elle avait toujours été déçue par les relations du vétérinaire, choisies dans la bourgeoisie laborieuse de Saint-Margelon. Elle rêvait aux salons des dames d’officiers où les pianos étaient à queue et où les fauteuils n’avaient point de housses.

Il y avait à Saint-Margelon un régiment de hussards et un régiment d’infanterie qui eussent été heureux de s’exterminer à l’arme blanche. Les hussards méprisaient les fantassins d’aller à pied, et les fantassins affirmaient que les hussards n’étaient que des soldats de parade. La haine qui les opposait était donc un sentiment bien compréhensible. Le 17 de la rue des Oiseaux se voyait à chaque instant consigné à la troupe, à cause des bagarres qui éclataient entre soldats des deux régiments. Propos d’un hussard : « V’là les facteurs qui rentrent de faire leur tournée. » – D’un fantassin : « Ça dit mon lieutenant à un adjudant. » L’entente n’était pas meilleure entre

 

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les officiers de la garnison : les officiers de cavalerie s’appelaient de Burgard de Montesson, jouaient du piano à queue quand ce n’était pas de la harpe, faisaient des dettes, baisaient les filles des bourgeois, dînaient à cheval, allaient à la messe sur des échasses, étaient royalistes, et ignoraient leurs collègues fantassins. Cependant, les officiers d’infanterie jouaient au piquet ou à réciter les noms des généraux de la Révolution dont les pères avaient été bouchers, boulangers, teinturiers, palefreniers. Ils souffraient un peu d’être tenus à l’écart par les cavaliers et regrettaient qu’il n’y eût pas dans la ville un régiment de tringlots à qui faire sentir un mépris pareil, car un officier du train des équipages était un être presque aussi ridicule qu’un officier d’administration. Les bonnes gens de Saint-Margelon murmuraient toute l’année contre la hauteur des officiers de cavalerie, mais, le matin du 14 juillet, toute la ferveur allait aux hussards qui clôturaient la revue dans l’apothéose d’un galop de charge qui étreignait les cœurs. Le vétérinaire avait une préférence inavouée pour les hussards. Une fois, à la distribution des prix du

 

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collège, il s’était trouvé sur l’estrade en qualité de conseiller général, à côté du colonel de Prébord de la Chastelaine, et le hussard, en essuyant son monocle, lui avait dit : « Je trouve qu’il fait chaud. » Ferdinand s’était senti ému par tant de simplicité, et son affection pour les hussards datait de ce jour-là. À plusieurs reprises, il avait été appelé en consultation au quartier des hussards en l’absence du vétérinaire militaire. Il connut ainsi le lieutenant Galais et ils eurent une controverse sur la castration des poulains qui leur donna de l’estime l’un pour l’autre. Le lieutenant était un jeune homme sévère, cavalier par vocation, qui utilisait ses loisirs à composer un ouvrage sur le harnais de cavalerie en usage chez les Séquaniens au moment de la conquête des Gaules. Ferdinand fut séduit par tant de science et de sérieux et vanta le hussard en rentrant chez lui.

« Le meilleur cavalier du régiment... J’ai entendu dire qu’il n’avait pas de fortune du tout, et qu’au milieu de tous ces « de », il vivait un peu isolé. »

Le « pas de fortune du tout » alla au cœur de

 

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Mme Haudouin. Elle recommença le roman échafaudé cent fois chez les demoiselles Hermeline : adorée d’un jeune officier merveilleusement pauvre, elle faisait mourir ses parents qui n’étaient pas assez décoratifs, et mettait son héritage dans la corbeille des fiançailles. Le vétérinaire eut l’occasion d’échanger d’autres propos de cheval avec le lieutenant et, un jour, l’entraîna chez lui sous prétexte de lui faire voir des planches d’anatomie. Hélène surveillait la rue derrière une persienne. Quand elle vit arriver les deux hommes, elle se mit au piano et poussa un cri de surprise à l’entrée du lieutenant. Flatté de la voir rougir, il la trouva belle et pria qu’elle reprît la sonate interrompue. Le soir même, il se mettait à étudier le solfège pour savoir tourner les pages du cahier de Mme Haudouin. Il finit par venir régulièrement. Le vétérinaire se plaignait qu’Hélène ne fût pas assez empressée avec son hôte : en effet, elle lui parlait peu et, de son côté, le lieutenant n’avait point de goût pour le madrigal. Ils se regardaient avec gravité, en toute certitude de leur amour, et la présence même du vétérinaire ne les gênait pas

 

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d’être heureux. Un après-midi, le lieutenant Galais trouva Hélène seule à la maison. Elle joua du piano, il tourna les pages, et leurs aveux, s’ils furent plus tendres qu’à l’ordinaire, étaient encore des aveux muets. Pourtant, lorsque le hussard prit congé et qu’il sentit trembler la main d’Hélène dans la sienne, il murmura son prénom, puis s’échappa aussitôt en trébuchant dans son bancal. Par la suite, ces chastes amours restèrent un secret entre leurs deux regards.

Le train approchait de Valbuisson, escorté d’un hussard et des yeux de Jasmin. Mainehal, l’homme qui devait de l’argent à Ferdinand, attendait les voyageurs dans la cour de la petite gare, où sa voiture était attelée. C’était un gros homme poli, bien décidé à ne jamais payer.

« La moisson paraît belle, cette année, engagea Ferdinand.

– Il paraît, mais, chez moi, c’est tout en chardons.

– Ne dites pas ça, allons...

– C’est la vérité, monsieur Haudouin.

 

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– Vous exagérez, Mainehal, vous exagérez.

– Non, monsieur Haudouin, non. Pourquoi voulez-vous que j’exagère ? De toute façon, je ne voulais pas vous payer cette année. Même si la moisson avait donné, je ne pouvais pas. »

Le vétérinaire se trouvait démonté devant cette hardiesse tranquille. Rageur, il monta dans la voiture en songeant à des moyens de contrainte. Antoine manœuvrait pour n’être ni à côté, ni en face de son père. Il attendait que tout le monde fût casé sur les deux banquettes pour grimper à côté du cocher, en prétextant de l’exiguïté de la carriole, mais son père fit surgir d’entre ses jambes une sorte de strapontin où il l’obligea à prendre place. La voiture commença à rouler à travers Valbuisson et chacun retomba dans les rêveries du tacot : Jasmin, hussard, chapeau melon, péchés véniels.

Antoine avait la tête presque dans le gilet de son père, il se tordait le cou pour suivre les yeux de Jasmin qui accompagnaient la voiture.

« À quoi penses-tu ? demanda le vétérinaire qui n’aimait pas voir rêvasser des enfants

 

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raisonnables.

– À rien, répondit Antoine d’une voix sèche et sans tourner la tête.

– Puisque tu ne penses à rien, tu vas me dire en quelle année furent signés les traités de Westphalie. »

Antoine ne bougea pas et demeura muet, buté. Le père s’indigna d’une voix pointue qui fit se dresser les oreilles du cheval :

« Vous êtes témoins, il ne sait pas la date des traités de Westphalie ! Un cancre ! il nous fera honte à tous, il sera comme son oncle Alphonse ! Mais cet après-midi, au lieu de se promener avec ses cousins, il restera avec son père. Avec moi. »

Il se fit dans la voiture un silence consterné. À l’intention de son frère, Lucienne récita mentalement une prière que les demoiselles Hermeline recommandaient pour se rappeler les grandes dates de l’histoire. Frédéric, avec son doigt, dessinait des chiffres dans le vide, et Mme Haudouin cherchait le regard de son plus jeune fils pour lui offrir la consolation d’un

 

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tendre sourire. Mais Antoine, les yeux baissés sur ses bottines du dimanche, ne voulait rien voir. Le vétérinaire répéta :

« Avec moi. Toute la journée. »

Alors Antoine sentit sa poitrine se gonfler d’un sanglot de Jasmin. Il ravala sa salive et murmura d’une voix étranglée :

« 1648. »

 

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