La jument verte

Marcel Aymé · Chapitre 16 sur 17

Pages du PDF

La jument verte

Chapitre XVI

 

Au sortir de la messe, les Dur (ou les Berthier ou les Corenpot) allaient voir les Dur qui étaient morts, pour se concilier leur bienveillance et pour se mettre en appétit. En s’éloignant, ils remontaient leurs épaules dans leurs effets du dimanche, contents de vivre et pressés de manger pour combler le mauvais creux que la peur leur avait mis au ventre. Et ils étaient un peu en colère contre les Dur qui étaient morts. Puisqu’ils étaient morts, ils n’avaient pas besoin de s’appeler Dur (ou Berthier ou Corenpot). Quand on leur rendait visite, on ne s’y reconnaissait plus. Dur par en dessus, Dur par en dessous, c’était la même famille, et des fois, on n’était pas tellement sûr d’être en dessus. Alors, ce n’était pas agréable ; on se sentait engagé plus avant que par les sermons du curé. Le curé faisait peur aussi, il annonçait les vaches maigres et la triste fortune pour les mauvais sujets, ceux qui s’en

 

421

donnaient trop fort de tâter leurs femmes, ou qui oubliaient leurs devoirs envers le prochain et envers l’Église. Mais quand il parlait de la mort, ses sermons n’effrayaient pas ; il n’en avait qu’aux âmes, et ça, on voulait bien. Dans un sens, c’était plutôt agréable. À l’entendre, on ne se voyait jamais au bout de la fin, on continuait d’aller.

Avec les Dur d’en dessous, ce n’était plus ça. Ils étaient quatre ou cinq alignés par tous les temps, hiver ou été, et il s’en trouvait toujours un pour dire : « Je n’ai personne à ma droite » ou « Je n’ai personne à ma gauche » ; ou encore il y en avait un tout seul au milieu du cimetière, ou dans un coin, et qui ronchonnait : « Je suis tout seul. Je suis tout seul... » Alors, les Dur d’en dessus n’étaient pas contents, surtout les vieux. Ils n’osaient rien dire ni penser de travers pour ne pas les irriter davantage. Ils murmuraient en hochant la tête, l’air doux, pas trop pressé quand même.

« C’est chacun son tour, bien sûr. On prendra sa place quand il faudra, en famille. Il ne faut pas

 

422

croire non plus qu’on ait toujours le bon temps, nous autres... »

Mais, dès qu’ils prenaient de la distance, ils commençaient à taper du menton sur leurs cols, en se disant qu’ils n’avaient point de hâte à s’en aller coucher près des autres, qu’ils se sentaient vifs et en bonne envie d’être vifs. Ils se promettaient de s’accrocher à toutes griffes sur la plaine, les pourris en penseraient ce qu’ils voudraient, et d’abord de bien manger, jusqu’à plein la bedondaine, et boire aussi. Tant qu’on trinque aux Dur d’en dessous, c’est qu’on est Dur du bon côté. Gardons-nous en bel appétit, et oremus pour les absents.

Ce matin d’après la messe, l’Adélaïde se tenait auprès des tombes des Haudouin, et ensemble, autour, ses quatre enfants, sa belle-sœur vétérinaire, et les trois enfants de sa belle-sœur. Dans le cimetière, les Dur, les Berthier, les Corenpot, les Messelon, les Rousselier, et tous les chrétiens de la paroisse venaient réciter leurs compliments aux parents d’en dessous. Penchés sur leurs tombes, ils ôtaient un brin d’herbe, un

 

423

pied de chicorée, avec les doigts ratissaient la terre, comme pour apaiser les défunts, leur passer la main dans les cheveux. C’étaient de petites attentions qui ne coûtaient rien et qui donnaient patience aux morts. Mais, ce dimanche-là, on n’en pouvait pas venir à bout. Les morts n’avaient jamais été aussi grincheux. D’abord, on avait cru que c’était à cause de la chaleur, on leur avait dit que c’était un moment à passer, qu’il allait pleuvoir bientôt. Eux du dessous, ils avaient ronchonné un peu plus fort, et puis, de s’exciter, ils avaient fini par mener le grand vacarme, engueulant les vifs, se bourriaudant de mort à mort, jurant par le Malu et par la Croix, impatients, dangereux, mauvais comme des bêtes à la fosse. L’homme à la Léonie Bardon, enterré du printemps, criait qu’il en avait assez d’être à côté de son frère Maxime, il voulait que la Léonie vînt se mettre entre eux deux, et il essayait de lui envoyer la fièvre. Il y avait un vieux qui réclamait ses bœufs :

« Qu’ils me soufflent le chaud dans mes mains, rien qu’un coup...

 

424

– Tu ne vas pas remettre tous les dimanches de prendre ta place !

– C’est lui qui m’a volé quarante sous en 77.

– En 77...

– Mes bœufs !

– Ça te gênerait bien de venir plus tôt ?

– Des morts frais qu’il nous faut.

– Voleur !

– On était trois filles vers les bois.

– Six pieds comme nous autres.

– Saleté !

– C’est Alfred qui m’a tuée.

– La sacrée garce.

– À coups de sarclerot.

– Mettez-moi ailleurs.

– Tu te laissais pourtant trousser ?

– J’en veux un de chaque côté.

– Comme il faisait bon d’avoir mal.

– On était trois filles vers les bois.

 

425

– Menteur.

– Mes bœufs.

– On avait si chaud d’avoir mal.

– Une femme qui n’avait pas un sou.

– Tu m’avais pris ma serpe.

– La bourrique.

– Viens prendre ta place.

– Le Guste Berthier, d’abord.

– Non, Philibert Messelon.

– Qu’elle était chaude, la glace, sur l’étang du Chat-Bleu.

– On était trois filles.

– Non, la semaine qui est.

– Menteur.

– Tu me cachais tout.

– Ni du chaud, ni du froid.

– Je m’en allais avec mes garçons.

– Assassin.

– C’est bien toi qui voulais te marier.

 

426

– Avec mes garçons, sur le soir.

– Et le bon Dieu, qu’est-ce qu’il fout ? on n’en entend jamais parler.

– Le bon Dieu, il est au ciel.

– Sur la terre aussi, un petit peu.

– Mais là en dessous, y a plus de bon Dieu.

– On était trois filles.

– Trois garces.

– Il ne rendait jamais le compte de la monnaie.

– Assassin.

– Assassin.

– Ils ne veulent plus mourir.

– On était trois filles vers les bois.

– Voilà huit ans que je l’attends.

– Je faisais bouillir ma lessive.

– Tu étais toujours après lui.

– J’avais le doux de me brûler.

– Et la glace dans l’étang du Chat-Bleu.

– Crapule.

 

427

– Il me bourrait sur le talus.

– À soixante-quinze ans, tout de même.

– On était trois filles.

– Trois garces... »

La Marie Dur avait couru chercher le curé dans la sacristie. En haussant les épaules, il s’était rendu au cimetière et, comme il fallait s’y attendre, n’avait rien entendu. Il ne s’intéressait qu’à la voix des vivants et aux âmes des morts. La clameur des pauvres corps qui pourrissaient le laissait indifférent, il s’entêtait à ne pas l’entendre. Et tandis qu’il pressait les fidèles de s’éloigner, les morts continuaient leur vacarme, sans se gêner de la présence du curé.

Le vieux Jules Haudouin était des plus enragés, mais non pas contre les vivants. Il s’acharnait sur le vieux Maloret, sur la Tine Maloret, et sur le gamin de quatre ans, qui reposaient à trois tombes de distance, et dont le voisinage l’avait toujours indisposé. L’Adélaïde l’écoutait avec déférence, approuvant de temps à autre d’un coup de menton ou d’un gloussement

 

428

sec. Droite et maigre dans sa robe noire, la tête prise dans son bonnet à brides, elle regardait les trois tombes des Maloret, pinçant la bouche et fronçant les narines, comme si elle eût soupçonné les trois défunts, non seulement de puer vers son nez, mais encore de le faire exprès.

Zèphe Maloret, l’Anaïs et leurs deux garçons baissaient la tête, affectant de se recueillir en toute tranquillité de cœur. C’était à croire qu’ils n’entendaient pas la voix du vieil Haudouin d’en dessous, et l’Adélaïde le pensa ainsi ; c’est pourquoi elle se prit à répéter bien haut les propos de son beau-père. Le vieux disait et l’Adélaïde disait après lui :

« Qu’est-ce que c’était que la Tine Maloret ? Une fille que les hommes se repassaient, une fille qu’on bourrait au fossé pour trente sous, voilà toute la Tine. Et les garçons qu’elle a eus courent encore après leur père, et pas si vite qu’il les emmerde, non, bien sûr ! Voilà pourtant les denrées qu’on vous met au cimetière, à présent, et à côté du monde honnête, encore... »

Les Maloret ne protestaient pas, et Zèphe,

 

429

méditant une retraite, faisait signe à l’Anaïs et à ses deux garçons. Mais les Dur, les Berthier, les Corenpot, les Messelon, les Rousselier, les Rugeart, les Coutant, les Dominé, les Bœuf, les Trousquet, les Pignon, les Caroche, les Bonbol, les Clergeron, les Dubuclar accouraient prêter l’oreille aux propos de Jules Haudouin. Ils formaient autour de Zèphe et de l’Adélaïde un cercle à trois rangs de profondeur, dont il fallait bien tenir compte.

« Je ne veux pas répondre, disait Zèphe.

– Bien empêché que tu serais, ripostait Jules d’en dessous.

– Bien empêché que tu serais, reprenait sa bru, parce que je n’ai pas inventé d’un poil, et que la Tine était tout ce qu’on sait et tout ce que j’ai dit, et que je pourrais en remettre jusqu’à demain minuit si ce n’était pas le respect de la propreté qui m’étouffe d’aller. Et c’est comme pour le père Maloret, qu’est-ce que je ne dirais bien pas, non plus ?

– On ne veut pas répondre, disaient Zèphe et Noël.

 

430

– Allons-nous-en », disait l’Anaïs.

Mais les Dur, les Coutant, les Bonbol, les Clergeron soufflaient à Zèphe :

« Pourquoi donc que tu ne lui répondrais pas ? Réponds-lui, je te dis. »

Zèphe louchait vers la tombe de son père, mais le vieux Maloret n’avait point de voix et la Tine n’était guère à son aise. Il n’y en avait que pour Jules Haudouin.

« Et ce que je dis de la Tine et du père Maloret, je le dirais aussi bien du restant.

– Et ce que je dis de la Tine et du père Maloret, je le dirais aussi bien du restant, reprenait sa bru. La Tine a son portrait tout fait, et vous savez bien qui, aussi comment on gagne l’argent des tabliers à fleurs et des affiquets en dentelle qu’on promène par les chemins. Les parents n’ont pas honte non plus d’acheter des tarares avec cet argent-là. Pourtant oui. »

Les Messelon, les Corenpot, les Berthier s’entrepoussaient du coude en riant déjà plus loin que leurs moustaches. Zèphe avait chaud sur la

 

431

figure.

« C’est bon, je ne dirai rien sur là-dessus, mais j’aurais cependant beau jeu d’aller. Je sais des choses que bien du monde ne sait pas... »

Juliette, qui se tenait aux côtés de sa mère, eut peur des menaces de Zèphe, et dit tout bas :

« M’man, ne le poussez pas. Pensez qu’ils tiennent la lettre tout de bon. »

L’Adélaïde entendait assez bien ses raisons, mais elle n’était plus maîtresse de se taire, poussée par la voix et par la colère du vieux Jules Haudouin.

« Il n’y a point de lettre qui m’empêche de dire tout haut ce qu’on sait bien dans le pays, comment les choses se passaient déjà entre la Tine et son père, et les sales façons qui sont dans la famille. La Marguerite a eu son compte aussi... »

L’Anaïs fondit en larmes et le Zèphe protesta d’une voix blanche :

« Pas vrai. C’est des inventions. C’est des mensonges qu’on a faits contre nous. »

 

432

Il s’était effondré et se cramponnait à ses garçons. Zèphe savait parfaitement que les coupables habitudes de sa famille étaient connues de tout le village, mais comme on en parlait tout bas, et jamais devant lui, il n’en éprouvait aucune gêne. Une histoire qui court sous le manteau n’est qu’une légende et les opinions qu’on fait sont du vent. Les gens qui écoutaient l’Adélaïde découvraient avec horreur le péché des Maloret dans une lumière d’infamie. Mais nombre d’entre eux se sentaient mal à l’aise et blâmaient secrètement son indiscrétion. Où allait-on, s’il n’était plus possible de pécher sans en être accusé publiquement ? Le curé, occupé en conversation dans un coin du cimetière, s’était approché du tournoi pour recueillir les dernières passes. Lui non plus n’aimait pas qu’on forçât la vérité avec trop de zèle ; il y avait des questions d’opportunité où Dieu lui-même, dans son intérêt, n’avait pas à voir, et les Maloret étaient ainsi faits qu’ils pouvaient, presque sans fauter, rendre à leurs filles ce qui revenait à leurs femmes. Le curé entra dans le cercle et intervint avec sa vigueur accoutumée :

 

433

« Un pareil tapage dans le champ des morts ! Au sortir d’entendre la messe ! C’est une honte ! Comment, Adélaïde Haudouin, au milieu de vos enfants...

– Mais, monsieur le Curé, causez donc aussi pour le Zèphe, et demandez-lui voir lequel a commencé...

– Moi ? mais je n’ai même pas voulu répondre, et ce n’est pas faute d’en savoir long.

– Des mensonges que tu sais ! et d’abord, quand on a une fille comme la tienne...

– Taisez-vous, protestait le curé d’une voix furieuse, la honte est d’abord pour vous.

– Oui, monsieur le Curé, la honte pour moi ! Et les compliments, et l’argent, et les tabliers à fleurs pour la rusée qui mène maintenant la vie du ventre à Paris, après déjà qu’elle a commencé chez elle de se faire bourriquer par son père ! Des robes donc, et des sous et des tabliers, et des tarares ! et allez donc ! Troussez la cotte et voilà de l’argent ! et en voilà encore ! On en sait le moyen, le père a fait bonne leçon... »

 

434

L’Adélaïde délirait, secouant Juliette et la tante Hélène pendues après elle. Le curé sentit qu’elle avait la force d’aller très loin ; il l’en admira un peu et commença de considérer les Maloret sévèrement. Il fit signe à Zèphe et à ses garçons de quitter la place. Tremblants de honte et de crainte, les Maloret n’avaient même pas de colère. Zèphe suivait le curé en geignant avec un filet de voix.

« Je peux pas croire... je peux pas croire que c’est arrivé...

– Vous n’êtes qu’un sot, répondait le curé d’une voix sèche que les spectateurs pouvaient entendre. Vos affaires ne m’intéressent pas du tout. »

Alexis se détacha du groupe des Haudouin et, joignant Tintin Maloret qui marchait en serre-file, lui donna un coup de pied. Tintin ne protesta pas ; il fit un petit saut qui le porta contre la soutane du curé, et essuya la poussière marquée en forme au fond de son pantalon du dimanche. L’incident apaisa un peu les transports de l’Adélaïde, qui espaça les sarcasmes, jusqu’à ce

 

435

que Zèphe et les siens eussent franchi l’entrée du cimetière.

 

Honoré et Ferdinand, à l’heure de la sortie de la messe, s’étaient avancés sur la route à la rencontre de leurs familles. Le vétérinaire se félicitait à chaque instant du départ de Marguerite Maloret.

« Ma situation était délicate, à cause de Valtier. Ces visites chez Zèphe étaient bien gênantes et, d’autre part, je ne pouvais guère m’en dispenser. Je peux dire que je suis bien content.

– Allons, tant mieux, répondait doucement Honoré, tant mieux.

– Tu dis tant mieux, mais tu as toujours l’air...

– Moi ? Je suis comme toi, bien content. Tant qu’elle était là, on ne s’y reconnaissait plus.

– Surtout que cette enfant-là était un peu, comment dire ? tête en l’air. Je suis sûr que le petit incident de jeudi dernier ne se serait pas produit, sans Marguerite. D’abord parce que

 

436

Juliette n’aurait pas eu l’occasion d’aller chez Maloret. Et puis Zèphe n’aurait jamais songé à taquiner cette pauvre Juliette, si la présence de sa fille ne l’y avait incité. Marguerite a dû plaisanter, un peu librement. Noël était la... enfin, tu sais comme sont les jeunes gens. C’est pourquoi il n’y a pas lieu de prendre cette affaire-là au sérieux, comme le fait Adélaïde. »

Honoré hochait la tête et souriait d’un air indulgent. Comme ils arrivaient au milieu du pays, ils aperçurent les Berthier dans un chemin de traverse.

« Vous avez manqué d’être dans une belle dispute ! leur cria Clovis Berthier. Mais l’Adélaïde était là pour vous deux, et les Maloret l’ont bien vu ! »

Le vétérinaire se tira sur le nez en regardant son frère.

« Qu’est-ce qui a bien pu se passer, hein ? Qu’est-ce qu’il y a eu ? dis...

– Comment veux-tu que je le sache, moi ? Je n’y étais pas. »

 

437

Ils croisèrent les Rousselier, les Rugeart, les Bœuf, les Trousquet qui jetaient en passant :

« Il y a eu beau tapage une minute passée.

– Vous arrivez trop tard de rien.

– Ils se sont causé du pays un bon coup.

– Pour dire tout juste, ça bardait grand sec.

– L’Adélaïde en avait comme un homme... »

Honoré faisait assez bonne figure, souriant, saluant quand il fallait, et obligeant son frère au pas de promeneur. À qui disait, il répondait : « On en cause », ou « Ça m’en a l’air ». Mais Ferdinand se montrait nerveux, il rougissait, harcelait son frère, tournait la tête à droite, la tournait à gauche, et puis la ramenait à droite sans repasser par en face ; si bien qu’il en avait la pomme d’Adam derrière le dos, le cou tordu et retordu au double tour, et qu’il fallut à Honoré y mettre la main plusieurs fois pour le replacer au fil. Passé les Rousselier, Ferdinand ne se sentit pas la force d’affronter le restant du défilé de la messe, et tourna bride vers la maison, torturé par mille suppositions dont il accablait son frère.

 

438

« Et si Zèphe a parlé du Prussien, et s’il avait la lettre sur lui, et si les femmes se sont battues, et si Valtier vient à l’apprendre... »

Quand ils furent à la maison, Honoré se mit au frais, tandis que le vétérinaire, demeuré au milieu de la cour, tendait le cou jusque sur la route pour guetter l’arrivée des femmes. Gustave et Clotilde arrivèrent les premiers avec cent mètres d’avance.

« On les a engueulés, cria Gustave, on leur a dit tous les noms !

– Et que le Zèphe avec la Marguerite comme vous savez », ajouta Clotilde.

Le vétérinaire maigrit d’une livre d’un seul coup.

« Et Alexis leur a flanqué son pied au cul, vous savez, papa !

– Non, dit Clotilde, le coup de pied, c’est moi qui l’ai donné !

– Pas vrai, c’est Alexis !

– Non, c’est moi, et la preuve.

 

439

– Quoi, la preuve ?

– Oui, la preuve. »

Pendant qu’ils se querellaient, le gros de la famille arriva.

« Alors ? râla Ferdinand.

– Entrez donc d’abord, proposa Honoré, vous avez eu le si grand chaud. »

Et quand ils furent dans la cuisine :

« Vous avez eu des mots avec le Zèphe, je me suis laissé dire ?

– On était devant les tombes, et les Maloret à côté, commença l’Adélaïde. Nous autres, on ne pensait à rien du tout, on était comme on doit. »

Le vétérinaire protestait déjà, elle interrogea les témoins d’un regard circulaire. Les quatre d’Honoré et leur cousin Antoine firent oui d’une seule voix. Frédéric fut seul à exprimer, par son attitude, un désaveu ironique, mais Juliette se mit devant lui.

« Tout d’un coup, reprit l’Adélaïde, le Zèphe s’est mis à causer sur mes beaux-parents. Juliette

 

440

pouvait l’entendre presque aussi bien que moi.

– Arrêtez ! cria le vétérinaire. Juliette va sortir pendant que sa mère nous dira les paroles de Zèphe. »

La précaution parut injurieuse, pourtant Juliette fit comme il voulait et, rentrée à la cuisine, répéta les propos de Zèphe. Il n’y manquait pas un mot.

« Tout de même », marqua Honoré.

L’Adélaïde poursuivit, interrompue à chaque instant par le vétérinaire qui disputait avec âpreté. Elle prétendait n’avoir porté l’accusation d’inceste qu’en réponse à une allusion si odieuse que le sang lui avait bouilli dans les veines.

« Zèphe est trop rusé pour perdre d’un coup le bénéfice de la lettre, arguait le vétérinaire. Je suis sûr que personne ne pouvait comprendre l’allusion. Tenez, je le demande à Antoine qui ne sait rien de la lettre.

– Je vous dis que tout le monde a compris que ma belle-mère...

– Taisez-vous, je le demande à Antoine, ou à

 

441

Clotilde, ou à Lucienne. Ah ! je suis tranquille ! »

Antoine, pour ennuyer son père, feignait d’en savoir très long, et de n’oser rien dire. Clotilde vint à son secours et déclara avec le calme tragique de l’innocence :

« Moi, je tenais ma m’man par sa robe et j’ai entendu Zèphe lui dire : ‶Le Prussien et ta belle-mère...″ Mais c’est tout ce que je me rappelle. »

Honoré ne songea pas au chemin qu’avait pris la lettre pour venir sous la pendule. Le témoignage de Clotilde lui parut massif, il regarda le vétérinaire avec férocité, le soupçonnant d’avoir laissé échapper une partie de la vérité au cours de ses visites chez Zèphe.

« Je vois qu’il n’y a plus un jour à perdre pour leur reprendre la lettre », dit-il.

Maintenant, l’Adélaïde avait beau jeu d’en rajouter.

« Le curé était pour Maloret, vous pensez bien, et tous les culs bénits à l’affilée. Il fallait entendre les Dur, les Coutant, les Bonbol, quand le curé nous a envoyé au nez que toute la honte

 

442

était pour nous, rapport donc au Prussien. Tel que je le redis, il nous l’a dit, Juliette ? »

Le vétérinaire ne disputait plus, il papelardait à l’oreille d’Honoré :

« C’est une malchance... une petite dispute où tu n’étais pas engagé... tu n’y penseras plus demain matin. »

Mais Honoré ne montrait point de colère. Il se divertissait au récit de l’Adélaïde, et l’épisode du coup de pied lui fit plaisir.

Un peu avant le repas, le vétérinaire coinça Antoine dans le couloir et, plein de rancune contre ce fils qui l’avait desservi dans la discussion, l’interrogea à mi-voix :

« La date de la première réunion des États généraux ? »

Antoine baissa la tête. Il ne répondrait pas, et son père comptait sur son entêtement pour lui infliger un pensum.

« C’est une date qu’on n’a pas le droit d’oublier. Oui ou non, peux-tu me dire... »

Le visage obstiné d’Antoine s’éclaira

 

443

soudain :

« Oncle Honoré ! Oncle Honoré ! Mon père voudrait savoir la date de la première réunion des États généraux. »

L’oncle Honoré jugea très bien la situation. Il répondit avec gravité :

« Ça doit être en 83, l’année qu’il a crevé deux vaches chez Corenpot. »

Le vétérinaire tourna les talons et se mit à errer autour de la maison. Il fit le compte de ses griefs contre son frère, celui de ses intérêts à Claquebue. Tout était déjà en ordre dans sa tête, il n’avait qu’à récapituler et conclure. « J’en ai assez », murmura-t-il plusieurs fois. Le moment était venu de choisir entre son frère et Zèphe Maloret, et il se décidait pour Zèphe. Ses intérêts étaient de ce côté-là où il rejoignait Valtier. À la première querelle que lui ferait Honoré, il dirait les paroles définitives. Son frère quitterait la maison, et autant que possible le pays, avec une indemnité qui lui permettrait de s’installer ailleurs. Le plus tôt serait le mieux.

 

444

Pendant le repas, Ferdinand mûrit encore son projet et il lui vint une impatience de le réaliser ; il cherchait une querelle à Honoré qui lui opposait une inaltérable sérénité.

« Il nous faut un homme à la tête du gouvernement, disait le vétérinaire.

– Pourquoi pas ? répondait Honoré.

– Un homme à poigne qui fasse respecter la France, insistait Ferdinand.

– Tu ne bois pas...

– Je dis que ce sera le général Boulanger. On ne peut pas lui reprocher d’être clérical, il me semble. Et quand même il le serait ? Je dis quand même !

– Si c’est ses idées, à cet homme.

– Je dis ce que je pense, moi, je n’ai pas à cacher mes opinions.

– Tiens !

– Avec toi, il n’y a jamais moyen de savoir où tu en es, de tes convictions.

– C’est pourtant vrai, répondait Honoré. Il

 

445

faudra que je demande à Clotilde ce qu’elle pense du général Boulanger. Reprends donc de la fricassée... mais si ! deux cuillerées, avec un bon coup de vin pour la pousser dans le fin fond. Tripes sur tripes. Rien de pareil contre les aigreurs. »

Une joie discrète se répandait autour de la table. En même temps que le plat de fricassée, circulait un rire tranquille qui passait sous le nez du vétérinaire et qui contrariait son humeur belliqueuse. Quand le facteur entra dans la cour, Juliette et Honoré se portèrent à sa rencontre. L’un portait son sac de cuir et l’autre son képi. Honoré riait vers les siens, et leur disait à mi-voix :

« C’est lui. C’est le facteur. »

Déodat s’assit en face de trois verres de vin que l’Adélaïde avait remplis jusqu’à les faire déborder un peu, pour faire voir qu’elle n’y regardait pas, quand il fallait désaltérer les bons facteurs. Il tira son mouchoir et dit en s’épongeant le front :

« Il fait chaud.

 

446

– Il dit qu’il fait chaud, expliqua Honoré aux autres.

– Tu dois être fatigué, dit l’Adélaïde. Il fait si grand sec. »

Déodat se mit à rire, la tête renversée en arrière, et dit à l’Adélaïde :

« Il m’en est arrivé une belle tout à l’heure.

– Non ?

– Je revenais de Valbuisson, en marchant tranquillement, d’un bon pas, enfin comme on marche. Ernest me disait l’autre jour, votre Ernest à vous, il me disait que je marchais façon d’un gendarme à pied.

– Il aura voulu rire, protesta Honoré. Un gendarme à pied ?

– Tu penses aussi ? oui, il aura voulu rire. J’étais donc à m’en revenir, sans penser à rien, pas plus méfiant qu’en face d’un litre ; et voilà qu’arrivé, mais qu’est-ce que je vous dirai bien, deux cents mètres par ici de la croisade, il se met à me sembler que je marche drôlement. Une idée que j’avais dans ma tête, comme on en a des fois.

 

447

C’est bon, je vais encore un moment, pour dire que je vais plutôt que pour aller. Et puis tout de même, je me décide à regarder mon soulier de droite. Croiriez ? Tout le devant de la semelle déferré, il restait juste deux rangées de clous vers le milieu qui faisaient bascule quand je donnais sur le pied droit, et c’était la raison du fait. Mais le plus beau, je ne vous ai pas dit ! le plus beau, c’est qu’il ne manquait pas un clou à la semelle de gauche. Allez comprendre ! »

Honoré regardait le facteur et lui voyait bonne face, large et pleine, une face d’homme tranquille qui ne voit pas plus loin que son nez, mais qui voit son nez, et qui le voit bien ; une face de bon facteur qui arrive, à force de suivre son nez, à finir sa tournée sans se tromper une fois.

« Déodat, j’en suis de te dire merci, puisque je ne t’ai pas vu depuis.

– De quoi donc, Honoré ?

– Pour Juliette et pour moi aussi. Il faut un coup comme d’avant-hier pour savoir qu’on tient au pucelage de ses filles. Autrement, on n’en sait rien.

 

448

– Je passais, dit le facteur, alors je passais. »

Au départ de Déodat, succéda dans la salle à manger un silence attendri. Le vétérinaire, agacé, dit à Honoré :

« Il radote de plus en plus, ce malheureux, et, ce qui est plus grave, il égare les lettres. Il serait temps pour lui de prendre sa retraite.

– Tu lui as trouvé un remplaçant ?

– Il n’en manque pas qui feraient son service mieux que lui.

– Si tu es pressé de les recommander au député, je pourrais toujours en dire un mot chez Maloret. J’ai envie d’y passer bientôt. Le Zèphe a toujours une lettre à moi qu’il oublie de me rendre. »

Après le repas, Honoré flâna un moment, puis il travailla dans la remise à scier du bois pour rompre le charme léthargique du dimanche d’été. Il travaillait sans hâte ni fatigue, satisfait de sentir ses muscles reprendre leur aisance des jours simples. Le vétérinaire, offensé qu’il délaissât ses hôtes pour une besogne d’aussi peu

 

449

d’importance, s’en alla dans la forêt avec sa famille au complet ; il en profita pour faire part à sa femme de la révolution de famille qu’il méditait depuis l’avant-midi.

À quatre heures, Honoré but un verre de vin dans la cuisine, où sa femme et ses enfants se tenaient silencieux. Il leur sourit, jeta sa veste sur ses épaules et s’en alla sur la route vers le milieu de Claquebue.

 

450