La jument verte
Chapitre V
Le vétérinaire s’assit à son bureau-secrétaire, prit une feuille de papier à en-tête et, les yeux levés vers la jument verte, médita sa lettre un moment. Il voulait qu’elle fût à la fois ferme, affectueuse, discrète et séduisante. L’effort de la réflexion lui fit rosir les pommettes, son front se plissa et il tira les pointes de sa moustache maigre. Enfin, il se fit confiance et écrivit tout d’une plume :
« Mon cher Honoré.
« Le cheval noir a été pris de coliques au commencement de la semaine, et il ne faut pas songer à l’atteler au landau avant quelque temps. D’autre part, l’alezan n’est à sa place que dans les brancards d’un cabriolet ; c’est une bête encore jeune et orgueilleuse, qui ne mesure pas son effort. Attelé au landau, il tirerait du même pas
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qui lui est habituel et risquerait de se fatiguer. Dimanche matin, nous prendrons donc le train jusqu’à Valbuisson, et Mainehal, qui me doit de l’argent, nous conduira jusqu’à Claquebue, où il viendra nous chercher le soir pour le train de six heures et demie.
« Les enfants seront bien heureux de passer la journée avec leurs cousins et ma femme de se retrouver avec Adélaïde. C’est toujours une joie d’être réunis en famille ; notre cher papa disait souvent qu’entre frères et sœurs, une bonne entente vaut un placement sur l’État. À ce propos, je me rappelle que, samedi dernier, nous nous sommes quittés sur des paroles un peu vives. J’ai longuement examiné cette douloureuse histoire que tu aurais dû me confier plus tôt, et j’ai là-dessus quelques idées qu’il ne m’est pas possible de livrer aux hasards d’une lettre. Nous en reparlerons donc dimanche à loisir et à tête reposée. Mais il n’y a pas d’inconvénient à te mettre en garde dès aujourd’hui contre un mouvement de vivacité qui, à bien réfléchir, ne se justifie qu’à vue de nez. Car tu ne me refuseras pas qu’il y a dans toute cette affaire deux choses
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bien distinctes : C’est, d’une part, le devoir de donner à Claquebue un maire qui soit selon les nécessités du moment ; et, d’autre part, ta juste rancune contre Z... (tu sais bien qui). Cette rancune-là est aussi la mienne ; tu n’ignores pas, en effet, combien je suis sensible à tout ce qui regarde la famille, et que, pour l’honneur de notre nom, je suis prêt à n’importe quel sacrifice. Mais, au-dessus de la famille, je dirai même au-dessus de mes convictions politiques, je n’hésite pas à placer la patrie. Je ne fais d’ailleurs que suivre l’exemple et l’enseignement de notre cher papa qui n’a pas reculé, dans l’intérêt du pays et malgré sa vieille affection pour l’Empire, à rallier ses administrés dans le sein de la nouvelle République. Le souvenir de cette haute leçon de patriotisme ne peut venir à une heure plus opportune que celle que nous vivons à présent : ce n’est pas au moment où la France, privée depuis trop longtemps de la vigilance du général Boulanger au ministère de la guerre, se voit de nouveau en butte aux provocations sournoises des Alboches, qu’il convient de se laisser aller à un sentiment de rancune personnelle. Avant deux
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ans, peut-être l’année prochaine, nous aurons la guerre, des gens bien placés pour le savoir me l’ont dit en confidence. C’est pourquoi il est nécessaire que le pays s’unisse en face du péril, dans les limites où l’union avec les réactionnaires demeure convenable, bien entendu. Une pareille entente, qui n’est possible pour l’instant qu’autour du nom de Boulanger, est naturellement d’une réalisation délicate. À Claquebue, par exemple, on a bientôt fait le compte des hommes dont la situation et la personne puissent donner confiance aux deux partis. Chez les républicains, je ne vois guère que toi et Maxime Trousquet. Mais tu ne veux pas de la mairie, et cela vaut mieux d’ailleurs, car tu risquerais tout de même, à te réclamer trop haut d’un général dont l’avenir est encore incertain, de compromettre le nom des Haudouin dans l’arrondissement. Quant à Maxime, je le crois capable d’être habile et dévoué, mais, en toute honnêteté, le fait qu’il ne sache lire ni écrire mérite qu’on y fasse attention.
« Restent les cléricaux, tu les connais, la plupart ont montré trop d’intransigeance pour
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trouver crédit auprès des républicains. Je n’en vois qu’un pour faire la liaison. On l’a vu, aux dernières séances du Conseil, s’efforcer résolument de réconcilier les deux partis dans les débats sur les affouages. Cet homme-là, il faut en convenir, c’est précisément Z... (tu sais bien qui). À mon avis, c’est agir en patriote et loyal républicain que de lui préparer le chemin de la mairie.
« Aussi bien, sans vouloir diminuer les conséquences fâcheuses de son imprudence, je crois qu’il y aurait à dire sur un sentiment de rancune où nous nous obstinons, peut-être, sans beaucoup de sang-froid. Que notre homme ait sa part de responsabilité dans le péril que tu as couru, (un peu par le fait de ton imprudence) j’en tombe d’accord, quoique le bénéfice de la surprise lui demeure acquis. Mais, après tout, c’est affaire entre toi et lui qui ne me regarde pas ; tout au plus me permettrai-je d’en appeler à ta générosité pour conclure sur ce premier point de fait. Il resterait à examiner le douloureux accident survenu à notre mère et qui fut la conséquence apparente de l’indiscrétion de Z...
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Tu comprendras pourquoi je dis “apparente”, si tu veux bien considérer la situation dans laquelle se trouvait notre mère au moment de cette pénible épreuve.
« Quand le sergent bavarois, avec sa troupe, déboucha au tournant de la route, et que lui apparut cette maison isolée, presque déserte, où une femme seule se penchait à la fenêtre, n’est-il pas raisonnable de penser que sa triste résolution était à peu près arrêtée ? Tu me le disais toi-même l’autre jour, ces Bavarois sont des brutes qui n’entretiennent leur fureur guerrière que par le meurtre, le pillage et surtout le viol. Il me suffira de te rappeler, entre autres exemples, celui de Louise Bœuf qui eut à subir l’assaut de onze de ces goujats. Il paraît donc certain que la présence d’un franc-tireur dans la maison devenait un prétexte commode pour le sergent ; un prétexte qui le dispensait de recourir à la force et lui permettait de traiter de personne à personne, sans l’assistance de ses douze ou quinze soudards. Sans ce prétexte-là, je songe, avec épouvante, à ce qu’aurait pu être l’humiliation de notre chère mère. Le marché
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demeure révoltant, bien sûr, mais enfin elle n’a cédé qu’à un seul, à un sergent, à un gradé. Peut-être cet homme-là était-il même un officier ? Et puis, notre mère n’était plus jeune et, à la cinquantaine passée, il est des affronts qu’une femme ne ressent plus aussi vivement que dans le milieu de son âge.
« Mais les arguments se présentent à mon esprit avec tant de vigueur que je m’y suis laissé aller contre ma première intention qui était de réserver ce sujet délicat pour notre prochaine rencontre. J’hésite maintenant à t’envoyer cette lettre où j’ai jeté quelques conclusions un peu hâtives peut-être à ton sentiment, mais qu’un plus ample débat confirmera dans leur bien-fondé, j’en suis sûr. Mon cher Honoré, Hélène et les enfants se joignent à moi pour t’envoyer, ainsi qu’à ta famille, nos sentiments d’affection. Surtout ne parle qu’avec la plus grande réserve de tout ce que je t’ai dit à propos du général Boulanger. Il vaut mieux ne pas s’engager trop tôt sur une voie qui n’est pas encore bien dégagée : Valtier lui-même paraît hésitant. Ne manque pas, si tu m’écris, de me donner des
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nouvelles de ce pauvre Messelon.
« Bien à toi.
« Ton frère,
FERDINAND. »
Le vétérinaire ne relut sa lettre qu’une fois. Charmé par le bonheur de ses transitions, la fermeté insinuante de ses arguments, il la mit sous enveloppe sans plus hésiter, prit son chapeau melon et gagna la porte. Dans la rue, il se récitait encore des passages, se félicitait d’une virgule bien placée. Des personnes purent observer qu’il avait un visage presque souriant, et le bruit courut pendant deux jours qu’il avait fait un héritage. Après avoir mis la lettre à la boîte, le vétérinaire sentit pourtant une onde de frayeur et de regret courir sous sa jaquette, en songeant au redoutable secret qu’il venait de confier à la poste. Il se ressaisit aussitôt et s’accusa de pusillanimité.
La lettre fut oblitérée dans l’après-midi, passa la nuit au bureau de Saint-Margelon, et le lendemain matin prit le train pour Valbuisson où
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elle fut à huit heures et demie, et à la poste sur les neuf heures. La receveuse l’oblitéra, la mit dans un paquet de lettres, et le facteur de Claquebue en prit possession.
Ce matin-là, Déodat avait quinze lettres et trois imprimés. Il quitta Valbuisson un peu avant dix heures pour franchir les neuf kilomètres qui le séparaient de Claquebue. Ses lettres étaient bien rangées dans le sac de cuir qu’il portait en bandoulière, et lui, il marchait d’un bon pas, mais sans se presser, juste comme il fallait. Il pensait à ses lettres, se récitait les noms des destinataires dans l’ordre où il les toucherait, et sans jamais se tromper, preuve qu’il savait son métier.
Au bas de la Montée-Rouge, Déodat se fit observer : « Quand j’aurai monté la côte, ce sera encore ça de fait. » Et il rit, parce que c’était la vérité : quand il aurait monté la côte, ce serait encore ça de fait. Il marchait posément, comme un homme posé, un homme doux ; enfin, un homme raisonnable qui connaît son affaire, un bon facteur. Il avait chaud du grand soleil qu’il faisait, mais c’est aussi que son uniforme était en
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bonne étoffe. Ce n’est pas lui qui allait s’en plaindre. Encore plutôt.
Déodat montait la côte en songeant qu’il était facteur. C’est une bonne place. S’il ne l’avait pas méritée, il ne l’aurait pas eue. Pour faire un bon facteur (il y a facteur et facteur, c’est comme dans tout), il faut savoir des choses dans sa tête ; et d’abord savoir marcher. Tout le monde ne sait pas, qui croit pourtant. Une supposition : un qui s’en irait à Valbuisson comme un dératé chercher le courrier pour Claquebue, qu’est-ce qui arriverait ? En s’en revenant, il tirerait la jambe et quand même il finirait sa tournée, de quoi est-ce qu’il aurait l’air dans le pays ? Pour être facteur, il y a tout de même la chose d’être plaisant avec le destinataire, et le monde qui a mal au pied ne peut pas être gracieux. Et un qui s’en irait à Valbuisson sur des guibolles de laine ? Mais non, on ne peut pas tout supposer. Ce qu’il faut, c’est marcher posément, comme un homme posé, en regardant où on marche, pour ne pas mettre le pied dans une bouse de vache. On n’en finirait bien pas de s’acheter des souliers, si on ne faisait pas attention.
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Déodat est arrivé au-dessus de la Montée-Rouge. Il dit tout haut : « Voilà Claquebue. » Chacun ses habitudes. Lui, en arrivant au-dessus de la Montée-Rouge, il dit : « Voilà Claquebue. » Et ça ne manque jamais, c’est Claquebue, la première maison à droite, la deuxième maison à gauche. Il descend dans le pays en songeant qu’il est facteur. C’est une bonne place, un bon métier. On peut dire tout ce qu’on voudra sur le métier de facteur – et au fond, il n’y a rien à dire – mais c’est un bon métier. L’uniforme, il faut en avoir soin, bien entendu, mais pour celui qui en a soin, il fait propre. Quand on rencontre un facteur, on voit tout de suite qu’il est facteur.
La première maison ouvre ses persiennes et dit à Déodat :
« Tu fais ta tournée ?
– Mais oui, répond Déodat, je fais ma tournée. »
La deuxième maison ne dit rien. C’est parce qu’il n’y a personne. À la troisième, Déodat porte la main à son sac, et appelle en entrant dans la cour :
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« Veuve Dominé ! »
La veuve Dominé doit être dans le jardin. Il pourrait poser la lettre sur la fenêtre avec une pierre dessus. Mais il attend. La vieille a entendu, elle traîne ses sabots au coin de la maison.
« Le bonjour, Déodat, tu as le chaud pour faire ta tournée !
– Le bonjour vous va, Justine. Il fait chaud de jardiner aussi. »
Passé les politesses, il tend la lettre et dit avec sa voix de service : « Veuve Dominé. »
L’œil méfiant, la vieille regarde la lettre sans la prendre, et tape sur les poches de son tablier pour y chercher ses lunettes. Mais une paire de lunettes ne sert à rien quand on ne sait pas lire.
« Ça vient de mon Angèle. Tu vas me dire ce qu’elle m’écrit. »
Déodat lui fait la lecture, sans se rengorger. Il pense simplement que l’instruction est une chose bien utile. Quand il a fini, la vieille s’approche tout près de lui et demande :
« Alors, qu’est-ce qu’elle me dit ? »
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La veuve Dominé n’a rien compris à la lettre de sa fille. Quand on lit de l’écriture, ce n’est pas comme quand on parle. Déodat lui explique que l’Angèle se porte bien, qu’on lui offre une place où elle aurait quatre-vingt-dix francs par an et ses sabots.
« Pour finir, elle vous dit : ‶Chère mère, je pense que votre santé est meilleure et que vous continuez de même.″ Vous comprenez, c’est pour vous dire une gentillesse, elle vous dit de vous soigner. »
La veuve Dominé hoche la tête. Elle n’aurait pas cru.
Déodat vient de marcher encore un kilomètre pour distribuer trois lettres. À Claquebue, on n’entretient pas grande correspondance, et lui, il aimerait avoir un courrier nombreux qui rétablît une juste proportion entre l’effort et le travail accomplis. Il aimerait avoir une lettre pour chaque maison. Mais puisqu’il n’en a pas, tant pis. Après tout, il donne ce qu’il a. Il ne peut pas en fabriquer. Déodat marche au milieu de la route, posément, comme un homme juste qui sait
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où il va. S’il arrive une voiture, il prendra sa droite. S’il arrive une voiture ou un troupeau, ou une procession. Dans le métier de facteur, il faut s’attendre à tout. Il marche entre une haie vive et un bouquet d’acacia. C’est joli, la rosée dans la haie, les grands acacias. Mais lui n’en sait rien, il n’a pas besoin d’y penser. Il s’en va tranquillement. Sur ses épaules, il porte sa grosse tête ronde qui lui est bien utile pour son métier. À vrai dire, il ne pourrait pas s’en passer, justement parce qu’il est facteur. Et puis, s’il n’avait pas sa tête, qu’est-ce qu’il ferait de son képi ?
Avant d’arriver au tournant de la route, Déodat prend sa droite parce qu’il entend du bruit. On ne sait pas encore ce que ça peut être. « J’ai le temps de pisser un coup », pense-t-il. Quand on vient de faire neuf kilomètres à pied, ce n’est pas de l’imprévu, c’est pourquoi il prend son temps. Il y a des gens qui pissent à l’aveuglette, sans bien regarder ce qu’ils font. Un vrai facteur ne peut pas : comme on fait toutes choses, on fait son métier. Quand il a fini, Déodat fléchit légèrement les genoux pour se donner du jeu dans le dedans de son pantalon, et puis
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reprend son chemin. Le bruit augmente, et, passé le tournant, il comprend tout : ce sont les gamins qui se chamaillent en revenant de l’école. Déodat les reconnaît tous, car c’est justement son métier de connaître le monde de Claquebue. Il y a là les deux derniers à Haudouin, Gustave et Clotilde, avec les trois Messelon, le Tintin Maloret, Narcisse Rugnon, Aline Dur et d’autres. Ils sont une douzaine qui tiennent toute la largeur de la route, et ça s’engueule comme si c’était déjà raisonnable.
La dispute est venue d’un oiseau qui s’est envolé dans la haie. Personne n’a eu le temps de le voir, pas plus Tintin Maloret que les autres, mais il a affirmé que l’oiseau était une alouette, et il l’a dit d’un air qui n’a pas plu. Jude, l’aîné de Messelon, a répondu tranquillement :
« Vois-tu, moi j’aurais dans l’idée que c’est une écrevisse. »
Bien entendu, c’était une manière de parler toute pleine d’ironie ; l’on n’a jamais vu d’écrevisse prendre sa volée. Le Tintin était déjà irrité :
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« Et qu’est-ce que c’est, si ce n’est pas une alouette ? »
Gustave Haudouin a déclaré que l’oiseau était une mésange, et les trois Messelon se sont rangés à son avis. Tintin Maloret s’est mis à rire, son opinion était qu’il fallait avoir du pissat de cheval dans les yeux pour avoir vu une mésange. Jude n’a pas voulu laisser Maloret sur cet avantage, il lui a dit sans éclat :
« C’est bien des idées de clérical d’aller prendre une mésange pour une alouette. »
L’affaire changeait de face aussitôt. Narcisse Rugnon, Aline Dur, Tintin Maloret, Léon Bœuf et Nestor Rousselier faisaient bloc contre la mésange. Les trois Messelon et les deux Haudouin maintenaient.
Lorsque Déodat se trouve en présence des adversaires, tout le monde a oublié l’oiseau qui fut le départ de la querelle. On en est à se traiter de cafard, de saloperie volante, de con bénit, de fils de vache, de bâtard, de fumier de lapin et de républicain de mes fesses. L’arrivée du facteur pourrait apaiser les passions, mais Jude Messelon
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le prend à témoin :
« Vous ne voyez pas ces cochons-là qui nous engueulent parce qu’on vote pour la République ! »
Déodat est d’abord perplexe. Il ne s’est jamais échauffé pour la politique, il n’y comprend rien. Pourtant, il essaie d’établir une équation simple. Puisqu’il est facteur du gouvernement, il est facteur de la République, et il est républicain.
« Il faut être pour la République, dit-il. Les républicains... »
Mais Tintin Maloret lui coupe la parole. Il dit que des républicains, leur truie vient d’en faire quatorze la semaine dernière, et, en se tapant sur les parties honteuses, il propose au facteur une paire de lunettes de sa façon. De confusion et de juste colère, Déodat demeure bouche bée. Cependant, les injures recommencent de voler. Par une inspiration soudaine, Nestor Rousselier se met à chanter, et tous ceux de l’alouette reprennent avec lui sur un air imité de celui des lampions :
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« Républicains. – Gueule sans pain. – Trempe ton cul dans du purin. – Pour (e) r’laver ta peau de putain. – Peau de putain... »
Alors Déodat oublie tout d’un coup qu’il est facteur, une ivresse guerrière lui monte au cerveau, ses yeux de porcelaine tendre jettent des éclairs funestes. Il a oublié. Tout d’un coup, il a oublié la route qu’on va posément, comme un homme posé, comme un vrai facteur de Dieu et du Gouvernement. Son sac de facteur qui pend sur sa hanche n’est plus qu’un sac d’écolier où il a rangé son arithmétique, son histoire sainte, et son livre de lectures. Maintenant, la rosée des haies vives, l’odeur des acacias lui soûlent les yeux et les narines. Quand il voit Clotilde Haudouin se pendre aux nattes d’Aline Dur, et le Tintin qui crache à la figure des Messelon, il oublie son âge. Il oublie tout, d’un coup. S’il portait la main à sa grande moustache grise, la mémoire lui reviendrait. Mais Déodat entend claquer des claques ; une chanson de bataille éclate chez les républicains ; il se jette dans la mêlée qu’il domine de haut, il soutient le chant d’une voix ample, et il gueule plus fort que les
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autres gamins, tout en calottant le Maloret :
« Les cléricaux la trogne – Trente-six pieds de charogne. – La merde aux boyaux – pour faire crever les cléricaux... »
Calotte par-devant, botté par-derrière, Maloret retraite avec ses compagnons. Le chant de la réaction s’est éteint, et celui de l’autre clique achève d’épouvanter les dernières mésanges attardées dans la haie... « Trente-six pieds de charogne... » Déodat, essoufflé, redresse sa taille de géant au milieu de ses camarades d’école. Il a un grand rire, doux et vainqueur, qui fait bouger les pointes de la grande moustache grise. Jude rit avec lui :
« Ah ! nom de Dieu, Déodat, pour un facteur, êtes un sacré facteur... »
Mais Déodat s’en revient de guerre, tout d’un coup, comme il était parti. Son sac d’écolier s’est ouvert dans la bataille, des lettres sont tombées dans la poussière de la route. Ah ! facteur Déodat, mon cœur de vrai, on écoute les chansons, et on oublie qu’on est facteur.
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« Il m’en manque une ! »
Il recompte ses lettres, il tâte ses poches, regarde dans son képi.
« Elle a peut-être sauté dans la haie, suggère Jude Messelon. »
Les gamins explorent la haie, battent les fossés. À cent mètres de là, les autres se sont reformés et recommencent à chanter : « Trempe ton cul dans du purin... » Mais Déodat n’entend plus. Il pense à sa lettre qui lui est plus chère que les autres, maintenant qu’elle est perdue. C’était sa meilleure lettre. Il pense au chemin qu’il aurait fait (posément, comme un homme posé, comme un facteur qui sait qu’il est facteur) pour la remettre à Honoré Haudouin. Honoré lui aurait dit : « Alors, Déodat, tu en es de finir ta tournée. » Et lui, il aurait répondu : « Mais oui, je finis ma tournée. » Et ils auraient causé d’une chose et d’une autre... Jude Messelon, qui marche à quatre pattes dans le fossé, se redresse, inspiré :
« La lettre, c’est Tintin Maloret qui l’a prise. Je me rappelle qu’il s’est baissé et qu’il a mis quelque chose dans sa poche au moment que je
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lui foutais un coup de sabot derrière la tête. »
Clotilde Haudouin affirme l’avoir vu, elle aussi.
« Tu n’as pas pu le voir, fait observer Jude, tu étais encore à plat ventre du coup que l’Aline t’avait donné dans les jambes.
– Je l’ai vu. »
Clotilde a froncé les sourcils, et comme Jude la convainc de mensonge, son visage pâlit, la colère lui pince le nez ; elle prononce d’une voix froide :
« À bas les républicains ! »
Déodat s’est élancé à la poursuite de Tintin. Lui, le bon facteur, il court. Pour une chanson qui lui a surpris l’oreille, pour un bouquet d’acacia, qu’il a reniflé dans son nez, le voilà qui court sur la route, qui court sur ses jambes du Gouvernement. Au lieu de s’en aller d’un bon pas de facteur, ni trop vite, ni pas assez.
« Tintin ! attends-moi, mon petit ! »
La bande à Tintin s’est égaillée dans les sentiers, Déodat entend des rires déjà lointains et
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des bribes de chanson : « Trempe ton cul dans du purin... » Essoufflé, il s’appuie au tronc d’un cerisier, sans réfléchir que l’écorce frisée risque d’abîmer son uniforme. Il lui manque une lettre et son cœur s’ennuie.
« Déodat, qu’est-ce qui vous arrive ? »
Juliette Haudouin s’appuie d’une main au cerisier et sourit au facteur.
« Tu deviens toujours plus belle, Juliette. J’ai perdu une lettre pour ton père et on me dit que le Tintin Maloret l’aurait prise.
– Vous n’avez qu’à la réclamer à son père. »
Déodat y a songé, mais comment expliquer à Zèphe Maloret qu’il vient de se battre avec des gamins ? Il se confie à Juliette. Elle rit sans ironie, elle trouve tout simple qu’on se laisse aller à des chansons.
« Écoutez, vous direz à Zèphe que vous avez séparé des gamins qui se battaient. Il croira. »
Déodat poursuit sa route d’un vrai pas de facteur, et la malice des filles brille dans ses yeux de porcelaine. Juliette le regarde s’éloigner, puis
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elle traverse un pré et tombe dans le sentier resserré entre deux haies où l’attend Noël Maloret. C’est un garçon trapu, très brun, à la moustache déjà faite.
« Je me demandais si tu viendrais, dit-il.
– Tu peux m’attendre un quart d’heure, qu’il me semble. »
Ils se dévisagent, mais Juliette a un regard tranquille et hardi, qui gêne celui de Noël. Ils n’ont rien à se dire, c’est pourquoi ils ne disent rien. Pourtant, chaque minute qui passe est une déception pour Juliette.
« Il fait chaud, dit enfin Noël.
– C’est la saison.
– Voilà l’heure d’aller à la soupe. Je te verrai ce soir comme d’habitude ?
– Si tu veux. »
Ils se séparent, et Juliette songe une fois de plus que Noël est bien bête.
Tout d’abord, Déodat se flatte d’avoir de la chance : Zèphe se tient sur le pas de sa porte et
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Tintin est auprès de lui.
« Figure-toi, dit le facteur, que j’ai rencontré tout à l’heure des gamins qui se battaient. »
Zèphe tourne son visage grave du côté de son garçon :
« Et je parie que ce garnement-là était le plus enragé ?
– Oui, justement, acquiesce Déodat qui oublie d’être malin. Et pendant que je me battais avec eux, il m’a pris une lettre tombée de mon sac.
– C’est vrai ? » interroge le père.
Tintin se défend bien. Lui, avoir pris une lettre ? Il avait bien le cœur à ramasser des lettres quand on lui cabossait la tête et les fesses de tous les côtés. Au reste, plutôt que de supporter l’injure d’un pareil soupçon, il préfère qu’on le fouille sur-le-champ.
Zèphe lève sur Déodat le regard de ses beaux yeux francs.
« S’il a pris ta lettre, il doit l’avoir encore sur lui : il ne m’a pas quitté depuis qu’il est de retour. Veux-tu qu’on le fouille ? »
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Tintin est fouillé de la tête aux pieds, on lui fait ôter sa culotte, on secoue sa chemise, on lui tâte le derrière, on explore ses livres.
« Eh bien, non, constate le père. Tu vois, il n’y a rien. »
Le facteur est obligé d’en convenir.
« Qu’est-ce qu’il va dire, Honoré ? C’était peut-être une lettre pressée. »
Une petite flamme s’allume dans les grands yeux honnêtes de Maloret. Il y a au moins une demi-douzaine d’hommes à Claquebue qui portent le prénom d’Honoré. Zèphe paraît curieux de savoir auquel était destinée la lettre.
« Ce n’est pas de ta faute, dit-il, tu n’auras qu’à expliquer à Haudouin ce qui est arrivé.
– Il faut bien que j’aille lui dire », soupire le facteur.
Déodat s’en va trouver Honoré, il ne pense même plus qu’il lui reste des lettres à distribuer sur son chemin. Sa vie est brisée pendant cinq cents mètres.
Zèphe Maloret a poussé son garçon dans
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l’écurie. Décrochant un fouet tressé à quatre, il lui cingle les mollets et dit avec cette petite voix mesurée, unie, qui fait trembler toute la maison :
« Tu vas me dire ce que tu as fait de la lettre à Haudouin, ou je t’assomme les côtes à coups de manche de fouet. »
LES PROPOS DE LA JUMENT
Honoré aimait encore sa femme à cause des enfants qu’elle lui donnait. Quand il la voyait enceinte, il s’émerveillait déjà que son plaisir fît autant de volume. Il regardait ses enfants comme des désirs anciens qu’il se réjouissait de retrouver si chauds, avec des yeux vifs et des peaux colorées. Ses deux filles et ses trois garçons faisaient partie d’une vaste famille, ils étaient les mieux venus, les plus forts, entre tous les désirs qu’il avait confiés à sa femme ; mais ils étaient si beaux, si indiscrets, qu’il ne pouvait presque plus penser qu’à ceux-là. Leurs paroles, leurs chansons, il croyait les dire et les chanter lui-
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même. Ainsi, ses jouissances d’amour étaient sans fin, elles renaissaient d’un sourire de ses filles, d’une dispute entre ses garçons, et leurs jeunes amours étaient encore les siennes. Souvent, quand il travaillait sur la plaine, il avait envie de rentrer à la maison, et le sang lui montait aux joues parce qu’il pensait à Gustave et à Clotilde, les deux plus petits, qui étaient venus les derniers pour lui parler d’amour. Probable qu’ils s’amusaient avec le chien, ou bien ils regardaient des bêtes courir sur la margelle du puits. Lui, le père, il riait d’y penser. Pendant qu’il y était, il pensait aux autres, à tous ses enfants à la fois, en remontant depuis Clotilde jusqu’à Ernest, ou en redescendant, ou par le milieu, comme ça se trouvait. Et il riait encore un coup à se dire qu’il avait fait là une sacrée récolte, sans peine, au contraire comme en riant et en s’amusant, simplement parce qu’il avait du bon grain dans son sac.
Lorsqu’il prenait Gustave et Clotilde sur ses genoux, ou qu’il s’amusait et disputait avec les aînés, il lui semblait modeler encore ses désirs d’autrefois, leur donner une forme plus belle. Les
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caresses, les mouvements tendres qu’il avait pour ses enfants, il se les rappelait à l’occasion auprès de sa femme, sans le savoir. Ainsi, ses enfants lui apprenaient un peu à faire l’amour, et à mesure qu’il croissait en âge, Honoré était plus riche d’amour, si bien que la maison en était toute pleine.
La forme de cet amour paternel, qui confondait le plaisir et ses œuvres, révoltait l’honnêteté du vétérinaire. Lorsqu’il était à Claquebue, il lui fallait à chaque instant rougir des turpitudes qu’il découvrait dans la famille de son frère. Les propos des enfants, le rire du père, leurs attitudes, témoignaient d’une liberté et d’une complaisance dans l’idée du péché qui avaient véritablement un goût de l’enfer. Toute la maisonnée, sauf peut-être Adélaïde, semblait s’amuser de frôler un abominable péril que le vétérinaire nommait avec précision. S’il avait osé parler librement à Honoré, il lui aurait dit que des enfants de bonne famille ne jouent pas à s’entre-regarder l’intérieur des cuisses, comme faisaient Gustave et Clotilde. Un jour, il les avait surpris, le derrière au vent, à comparer, à lorgner, à
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toucher. Cela répugne déjà d’un garçon et d’une fillette que n’unit aucun lien de parenté. Et quand ces gamins s’étaient vus découverts, pas plus gênés que si leur oncle était tombé au milieu d’une partie de billes, ils avaient tranquillement rabattu leurs chemises en lui donnant le bonjour. À quoi eût servi d’avertir leur père (sans compter que c’était gênant à dire), sinon à se faire moquer ou rabrouer ? Une fois, c’était un jour de semaine, le vétérinaire était allé trouver Honoré qui fanait avec sa fille dans les prés de la Flize. Juliette avait alors seize ans. L’oncle Ferdinand l’embrassa sur la joue, et dit d’un ton affable :
« Comme elle grandit, cette petite Juliette.
– C’est vrai, dit le père, la voilà une belle fille maintenant. »
Juliette, qui riait, se laissa aller contre son épaule ; lui, plus grand, l’embrassa sur les cheveux, et lui prit un sein dans la main (à travers l’étoffe, mais quand même).
« Regarde-moi donc comme elle est devenue belle, ma Juliette. »
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Ils riaient tous les deux en se regardant, le père et la fille. Alors, le vétérinaire ne put retenir son indignation devant ces cochonneries-là. Sa pudeur se tortilla dans son estomac. Il protesta :
« Non, tout de même, Honoré ! Tout de même ! »
D’abord, Honoré fixa son frère sans comprendre, puis, rougissant, il lâcha sa fille et fit un pas contre lui. Il était comme enragé, et il ragea entre ses dents :
« Salaud, tu seras toujours comme une mouche à merde à emmerder tout ce que tu vois. Va-t’en. »
Alors, une fois de plus, Ferdinand s’était garé en resserrant son petit derrière pointu sous sa jaquette, et il était écarlate de confusion. Ce qui l’irritait le plus, c’était justement de filer comme un coupable et de se sentir coupable alors qu’il venait de porter le fer sur une vilaine plaie. Il s’indignait comme doit s’indigner un homme juste, vertueux, qui sait ce qui est défendu, et Honoré, d’un mot, alors que sa main gardait encore l’empreinte du corps du délit, le faisait
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douter s’il n’avait pas dans la cervelle des inventions de l’enfer. Heureusement, il pouvait se référer au répertoire des convenances et, d’autre part, le fait était là : un père qui embrasse sa fille en lui coiffant la poitrine avec sa main, ce n’est pas permis, c’est cochon. Contant la chose à sa femme :
« Avec ses airs francs et sa manière de tout dire, voilà pourtant où il en arrive. Il se croit le droit de faire le pire parce qu’il le fait devant tout le monde. »
Hélène lui dit avec modération qu’il voyait peut-être le mal où il n’était pas. Rien ne pouvait irriter davantage le vétérinaire.
« Alors, tu le défends ? Et cette sale gamine qui riait de se sentir tripotée, tu la défends ?
– Mais non, j’essaie de comprendre...
– C’est bien ce que je pensais, ricana Ferdinand avec amertume, il y a deux manières de comprendre. »
Et il songeait à sa honte toujours cuisante d’avoir été surpris, vingt-cinq ans auparavant, à
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regarder les cuisses de sa mère. Ainsi, il y avait des êtres qui pouvaient, pères de famille, se mettre la poitrine de leurs filles dans la main, ou, frères et sœurs, se proposer l’étude respective de leurs sexes ; ils n’y voyaient pas de mal, ils ne rougissaient pas d’être vus, ils ne péchaient pas. Et il y avait d’autres êtres qui souffraient la damnation sur la terre pour avoir trahi leur curiosité des cuisses de leur mère.
À plusieurs reprises, le vétérinaire eut ainsi l’occasion de se heurter à ce qu’il appelait l’inconscience de son frère. À la fin d’être rabroué, de voir ses élans vertueux se retourner contre lui, et sa pudeur se corrompre au grand jour, il soupçonna que ces péchés n’avaient d’autre réalité que dans son imagination. Il se crut possédé, ses désirs les plus légitimes lui donnaient des sueurs d’angoisse. Il aurait voulu pouvoir confesser toutes ces alarmes, les trier dans l’obscurité du confessionnal, mais sa ligne de conduite politique lui interdisait pratiquement tous les confessionnaux de l’arrondissement. Il était connu dans tous les villages de la région, où on l’avait vu aux côtés de Valtier dont il soutenait
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la candidature. Nulle part, il n’eût osé affronter le tête-à-tête avec l’un de ces prêtres sur lesquels il avait laissé courir, parfois provoqué, des rumeurs tendancieuses et de grosses calomnies. Lorsqu’il parcourait la campagne dans son cabriolet, ou qu’il passait sur la place cathédrale de Saint-Margelon, il regardait avec une sorte de concupiscence l’église dont la porte lui semblait s’ouvrir sur un abîme d’oubli voluptueux. Exaspéré, il chercha des prétextes de voyage, et partit plusieurs fois, pendant un jour ou deux, pour une ville éloignée. Comme ces notaires libertins qui prennent le train pour cacher leurs incartades dans de mauvais lieux étrangers, le vétérinaire roulait cent kilomètres pour entrer dans un confessionnal. Les voyages ne lui apportaient point d’apaisement, le prêtre écoutait d’une oreille distraite ce pécheur qui n’avait à se reprocher que de bonnes intentions. « Mon enfant, disait-il, vos péchés ne sont pas bien graves... Que votre foi ne se laisse pas entamer, vous serez toujours heureux dans l’Église... »
Le vétérinaire sortait de confesse plus abattu, plus misérable. Il ne trouvait pas de place dans
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l’Église, ses péchés ne figuraient pas au répertoire des péchés mortels ou véniels, ils n’étaient même pas d’intention. Sans épaisseur, sans réalité, ils n’étaient que des apparences modelées à la forme obscène de son imagination. Après la communion du matin, lorsqu’il errait dans la ville en attendant le train de retour, il se prenait à envier les noceurs qui sortaient des hôtels de passe, et tout un monde sordide qu’il imaginait avec souffrance, de tenanciers repus, de sorgueurs et de filles de sang. Ceux-là, croyait-il, avaient des péchés lourds qui auraient pesé dans les filets du prêtre. S’il avait pu faire état d’un seul de ces crimes, son inquiétude eût pris la forme d’un remords solide, comestible, et le contact était rétabli avec Dieu. Il en venait à se persuader que la délivrance était dans ces rues réservées où les filles et les maquerelles accrochaient les passants avec de pesantes promesses. Il s’y engageait sans désir, le gosier séché par la honte, et puis passait sans voir, d’un pas allongé que pressaient encore les appels des femmes. Comprenant qu’il avait trop d’honnêteté pour oser jamais, il finit par renoncer aux
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voyages. Il trouvait d’ailleurs que cela coûtait cher.
Pourtant, le curé de Claquebue reniflait chez le vétérinaire comme une odeur de sainteté. Il avait deviné les transes de Ferdinand, l’écume de ses scrupules fétides, son horreur en face du mystère sexuel et il pensait qu’un homme tel que celui-là édifie une paroisse par sa seule présence. Pour lui, il eût souhaité de l’avoir à Claquebue, même radical, même anticlérical. Parfois le curé se laissait aller à rêver (et l’eau lui en venait à la bouche) que Ferdinand Haudouin, paroissien de Claquebue, venait s’accuser en confession ; il n’aurait pas répondu, lui, comme ces prêtres citadins, qui ne sont pas de véritables praticiens des âmes, par des paroles indulgentes et distraites. Il s’entendait déjà dire au malheureux : « Mais c’est épouvantable... » d’une voix chuintée qui faisait accourir dans le confessionnal les plus noires ténèbres de l’église. Et il voyait le pécheur, accablé, resserré par la triste peur, traversant Claquebue et semant parmi les villageois la sainte méfiance de la chair qui est la première marche du paradis. Sur des âmes
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comme celles du vétérinaire, l’on était sûr de travailler avec un bénéfice apostolique, et pour ainsi dire sans effort. C’était autre chose que ces créatures infirmes qui venaient dire une fois par semaine avant l’heure de la soupe : « Mon père, j’ai trompé mon homme avec le Léon Corenpot », et qui s’en allaient tranquillement après avoir pris une commande d’ave, de pater et de confiteor. Le bon catholique qu’il était, Ferdinand...
Le vétérinaire ignorait l’admiration qu’il inspirait au curé de Claquebue. De plus en plus, il se sentait abandonné à tous les démons. Pour acheter sa perversité toute platonique, il s’efforçait à la chasteté. D’ailleurs, lorsqu’il accomplissait ses devoirs d’époux, la peur le coupait, ou bien son plaisir lui laissait un remords si lourd qu’il ne pouvait trouver le sommeil. Soupçonneux, redoutant tout ce qui pouvait servir de prétexte à ses imaginations obscènes, il lui vint une manie de persécuter et d’espionner sa propre famille. Les garçons étaient soumis à une surveillance étroite, particulièrement Antoine que ses habitudes de paresse faisaient soupçonner
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d’être vicieux. « L’oisiveté est mère de tous les vices », disait le vétérinaire, en pensant à ce qu’il disait. Frédéric, élève laborieux, jouissait d’une confiance relative. Il y eut pourtant une grande scène tragique lorsque son père découvrit parmi ses livres d’écolier un traité d’éducation sexuelle. Ce traité, couvert en papier bleu, ne se distinguait en rien des autres livres de Frédéric, mais le vétérinaire avait un flair merveilleux pour découvrir le scandale. Ouvrant au hasard, il était tombé sur une coupe de testicule grossi quatorze fois. Tremblant de colère, il fit irruption dans la salle à manger où la famille se trouvait réunie pour le repas du soir, et brandit le testicule sous le nez du coupable.
« À genoux ! canaille ! mauvais fils ! qui n’a même pas le respect de tes parents... »
À sa femme, qui interrogeait avec effroi, il cria :
« Il sait tout ! Je ne peux pas en dire plus... Ah ! le misérable ! demande-moi pardon à genoux ! Tu seras privé de dessert jusqu’à ta majorité... »
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Pendant un long temps après le drame, le père ne pouvait pas rencontrer le regard de son fils Frédéric sans rougir jusqu’aux cheveux. Sa méfiance n’épargnait pas non plus sa fille et, sur un geste douteux qu’il avait cru comprendre, Lucienne fut condamnée à dormir les mains liées derrière le dos pendant six mois.
Son activité professionnelle ne souffrait pas de ces inquiétudes de maniaque, et au contraire. Enfiévré de travail, il était sans cesse par les routes à courir de vache vêlante en cochon charbonneux ; il voulait que ses fils eussent les meilleures notes de leurs classes, que Lucienne devînt le modèle des jeunes filles accomplies. Puisque l’Église n’avait point d’exorcismes, point de balances où peser ses fantômes de péché, et qu’il était comme rejeté de sa communion, ou ignoré, ou réformé, le vétérinaire voulait que toute la famille, par son labeur et sa bonne conduite, portât témoignage de l’honorabilité de son chef. Il poussait sa maison vers le ciel comme une tour de Babel.
« Antoine, enlève-moi les mains de tes poches,
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et récite-moi tes deux pages de grammaire... Tu sautes des règles (et il rougissait, car sauter, dans un certain langage, a un sens équivoque, surtout si on le rapproche du mot règles). À quoi penses-tu ? Dis-moi à quels mots tu penses ! Qu’est-ce que j’ai dit qui puisse te faire prendre cet air-là ? Goujat, tu devrais avoir honte... »
En hiver, la famille Ferdinand faisait rarement le voyage de Claquebue et passait les dimanches à la maison. J’ai assisté à ces mornes réunions de dimanche après-midi. Hélène et sa fille faisaient des travaux d’aiguille, Antoine et Frédéric apprenaient leurs leçons ou faisaient le semblant, tous le cœur serré par cette angoisse communiste qui pèse sur les salles d’étude, car le vétérinaire était là ; il mettait ses livres de comptes et sa correspondance à jour, et, de temps à autre, il levait sur eux un regard de crainte et de menace ; il s’assurait sans doute qu’Hélène et ses enfants ne profitaient pas qu’il fût absorbé dans un labeur honnête pour se toucher à l’endroit honteux ou se passer des cartes postales obscènes ; puis il courbait la tête, gêné par une analogie que le trou de la serrure ou les bougies du piano venaient de
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lui proposer. Des cinq, il était probablement le plus malheureux, mais aucune souffrance n’égalait la mienne lorsque son regard se levait sur moi. Je sentais mourir cette vie tumultueuse et immobile que le pinceau de Murdoire avait fait éclore sous ma robe verte. Aujourd’hui, quarante ans passés, la plume m’en va d’y penser.
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