La jument verte
Chapitre XVII
Les Maloret rentraient des vêpres, ils étaient trois dans la cuisine. Tintin était resté en route à regarder le jeu de quilles. Les coudes sur la table et le menton dans ses mains, Zèphe tournait le dos à la porte et regardait vaguement vers le fond de la cuisine où l’Anaïs, entre l’armoire et le lit, retirait sa jupe noire bordée d’un galon vert, son corsage bleu, et le jupon brodé que sa fille lui avait donné. Noël considérait avec autant d’inquiétude que de mépris l’attitude accablée de son père. Lentement, il haussa les épaules et, cherchant sur une chaise le pantalon de toile qu’il y avait jeté avant les vêpres, commença de se dévêtir. L’Anaïs pliait sur le lit son jupon de fine toile.
« Tu devrais te déshabiller », dit-elle à Zèphe.
Zèphe demeura muet, immobile. Elle ouvrit l’une des portes de la grande armoire pour ranger
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ses vêtements et insista :
« Tu devrais te déshabiller maintenant, tant qu’à faire. »
Zèphe leva la tête et, contre toutes ses habitudes, répondit grossièrement. Noël, qui ôtait son pantalon de vêpres, en fut irrité et lui dit :
« Ce n’est tout de même pas de notre faute, si l’Adélaïde vous a mouché ce matin, et si le curé vous a engueulé.
– Toi, tu vas me foutre la paix.
– Quand on fait les saletés que vous faites, on ne va pas le chanter aux quatre coins pour qu’on vienne vous le resservir après. »
Zèphe eut un mouvement de tête excédé et ne répondit pas.
« Et d’abord, on commence par se tenir proprement, ajouta Noël, étonné lui-même de s’entendre parler à son père avec autant de liberté.
– Quand tu auras des filles, on verra bien ce que tu feras.
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– C’est bon pour vous. »
Le père eut un rire poussif et, sans lever la tête, parla d’une voix morne.
« Bien obligé. On disait déjà de mon grand-père et du père de mon grand-père qu’ils couchaient avec leurs filles. On n’a jamais arrêté de le dire ni pour mon père ni pour moi. C’était convenu dans le pays, entendu une fois pour toutes. Alors, qu’est-ce que j’aurais gagné de me gêner ? »
L’Anaïs feignait de ne rien entendre et se penchait dans l’armoire.
« Et puis quoi, poursuivait le père, c’est une idée qui était dans la maison. Pour s’en défaire, il aurait fallu... je ne sais pas... réussir ailleurs. »
Il se tut et retomba dans son hébétude. Noël posa son pantalon du dimanche sur le dossier d’une chaise, près de la fenêtre. Il y eut un grand silence triste. Une ombre passa devant la fenêtre, la chienne aboya dans la cour, et Haudouin entra. Il ferma la porte derrière lui et regarda les Maloret. Zèphe tourna la tête et demeura les
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coudes sur la table, sans paraître étonné. L’Anaïs, effarée d’être surprise en culotte et en corset, se dissimulait derrière la porte de l’armoire et cherchait un tablier à nouer sur son ventre.
« Tu es bien comme ça », Anaïs, lui dit Haudouin d’une voix qui tremblait un peu.
En pans de chemise et son pantalon des jours à la main, Noël hésitait. Honoré, adossé à la porte, mesurait tout l’avantage qu’il avait sur cet homme presque nu, et il s’étonnait que le seul fait d’avoir un pantalon et d’être chaussé l’assurât d’une telle supériorité. La nudité de Noël lui sembla pitoyablement vulnérable ; il trouvait l’aventure presque facile.
« Voilà que vous entrez sans frapper ? » dit Noël et il fit un pas en avant.
Honoré en fit un autre et posa son soulier ferré sur le pied nu, sans appuyer avec le poids de son corps, simplement pour que Noël prît conscience de son infériorité. Le garçon recula, craignant pour sa peau nue. Haudouin lui porta un coup de genou et frappa des deux poings, mais sans grande violence. Noël ne rendait pas les coups :
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accroupi, il essayait de tenir tout entier dans sa chemise comme si cette toile mince eût été une protection efficace ; un coup mieux dirigé le fit rouler par terre, étourdi. L’exécution avait été si rapide que l’Anaïs, dissimulée derrière un battant de l’armoire, n’en avait rien vu. Zèphe avait regardé la lutte avec lucidité, mais sans vouloir intervenir. À cet instant-là, il était libre de gagner la porte et d’appeler à l’aide, mais la menace éveillait en lui, au plus profond de la bête, un certain sentiment de chevalerie : il acceptait que l’affaire se déroulât dans un ordre convenu. D’ailleurs, une immense paresse le clouait sur sa chaise, et aussi la promesse d’un certain bien-être qu’il attendait de la défaite. Il se leva pourtant quand Haudouin se tourna vers lui, il effaça la tête, remonta les épaules dans l’attitude d’un lutteur en garde. Plus petit que son adversaire, il était râblé et agile, capable de se défendre avec avantage. Mais, sans volonté offensive, il faisait mine de se défendre, pour la forme. Haudouin le sentit si bien qu’il ne voulut pas le frapper. Son dessein était de l’enfermer dans l’armoire. Adroitement, il le ceintura par-derrière, lui
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maintenant les bras au corps. Alors seulement, Zèphe se débattit et réussit à dégager son bras droit, cependant qu’Honoré le portait vers le fond de la cuisine. L’Anaïs n’osait ni agir ni protester, et semblait surtout préoccupée qu’on ne la vît pas en culotte. Haudouin lui dit doucement :
« Ouvre-moi l’autre battant, Anaïs. »
Elle hésitait, dans l’attente que Zèphe le lui défendît, mais il se débattait sans parler.
« Allons, dit Honoré, ouvre vite. »
Elle passa derrière lui pour qu’il ne la vît pas, et après avoir ôté le crochet intérieur qui maintenait la porte, regagna son coin avec les mêmes précautions. Ouverte à deux battants, l’armoire était si large qu’on y eût presque logé un bœuf ; mais Zèphe, les pieds calés sur le rebord, résistait à la poussée d’Haudouin. Reculant brusquement, Honoré lui fit perdre son point d’appui et réussit à le jeter à plat ventre sur les balles de chiffons qui garnissaient le bas du meuble. Les portes fermées à clé, il retourna auprès de Noël qui commençait à revenir de son étourdissement. Haudouin savait ce qu’il fallait
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en faire ; il y pensait depuis le matin, et peut-être depuis plus de quinze ans. Il le souleva dans ses bras et dit à l’Anaïs :
« Ce n’est rien du tout, le voilà qui remue déjà. On va le mettre en dessous le lit. »
L’Anaïs gémissait d’une petite voix douce.
« Il va dormir, affirma Haudouin, ne t’inquiète pas. »
Il poussa Noël sous le lit aussi loin qu’il put et l’y barricada avec un banc et des oreillers. La besogne terminée, il s’assit sur le bout de la table et fit un sourire à l’Anaïs qui demeurait immobile dans le coin de l’armoire.
« Tu as de beaux bras », dit-il.
Elle leva les yeux sur lui et eut un sourire de reproche qui éclaira son lourd visage blond.
« Ce n’est tout de même guère bien, Honoré.
– J’ai toujours eu envie de te dire que tu étais belle, Anaïs. Mais tu sais ce que c’est, on n’ose pas. »
Elle voulut parler à son tour, mais elle se
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souvint que Zèphe et son garçon pouvaient l’entendre. Elle fit un sourire plus doux que le premier.
« Naïs, je me suis décidé pourtant, et c’est parce que j’en avais le cœur tout ennuyé. »
Elle répondit si bas qu’il comprit au mouvement des lèvres :
« Ah ! tu sais bien dire, toi... »
Haudouin évaluait avec tendresse les formes pleines et lourdes qui allaient combler ses bras d’homme ; la poitrine forte, bien ficelée dans le corset, le ventre qui bombait haut sous la culotte tendue aux hanches, et les jambes solides, massives, plein les bas de coton noir. Il aimait que l’Anaïs eût cette maturité abondante ; il la trouvait plus belle que ne lui avait paru Marguerite.
Il lui parlait amoureusement et les silences de l’Anaïs étaient tendres. Pourtant, une gêne demeurait entre eux. Honoré ne ressentait pas autant de hâte qu’il avait espéré et commençait d’être inquiet, irrité contre lui-même. C’est qu’il
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n’était pas venu là pour s’amuser. Honoré fit un pas en avant. Il se sentait gauche et n’avait point d’assurance. Craintive, l’Anaïs se rencognait, se tassait dans l’angle de l’armoire, les bras collés au corps, les mains en flèche serrées entre ses cuisses. Alors il sourit et murmura :
« Attends, je m’en vais tirer les persiennes. »
Dans l’obscurité, l’Anaïs ne se dérobait plus et, comme il la pressait contre lui, elle laissa aller sa tête sur son épaule. Il la porta sur le haut lit de plume, heureux qu’elle fût aussi lourde dans ses bras. À leurs tendres plaintes répondaient des plaintes étouffées, d’une douceur enveloppante. Venues de l’armoire et de dessous le lit, elles semblaient sourdre de tous les coins de la cuisine, et chaque fois qu’Haudouin caressait l’Anaïs, la maison des Maloret gémissait tout entière.
Cependant, l’Adélaïde et ses enfants se pressaient devant les volets clos, attentifs à cette grande rumeur de plaisir dont ils se sentaient alanguis. Au coin du chemin des pommiers, le vétérinaire, indécis et tourmenté, n’osait s’approcher, redoutant l’annonce d’une
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catastrophe. Quand son frère sortit de la maison, il aperçut le doux visage de l’Anaïs, et en même temps la culotte à festons, les bas de coton noir serrés au-dessous du genou par les jarretières bleues. À cette vision, ses yeux saillirent, environ un pied et demi de leurs orbites, et y rentrèrent toutefois. Effrayé de cette aventure, il pâlissait d’une joue et, tout à la fois, rougissait de l’autre pour ce qu’il avait vu le diable si à son avantage dans une culotte à festons.
Honoré, silencieux et grave, s’avançait au milieu de sa famille, Juliette s’appuyait à son bras et, devant lui, marchaient à reculons, pour mieux l’admirer, Alexis, Gustave et Clotilde. L’Adélaïde le regardait à la dérobée, déjà irritée d’un silence qui semblait lourd de souvenirs. Comme il enflait sa poitrine d’un soupir, elle lui jeta d’une voix aigre :
« Tu étais bien pressé d’y aller, et tu avais l’air de t’y plaire aussi !
– Il fallait bien.
– Il fallait bien ! Je vous demande un peu ? Un homme qui a cinq enfants ! »
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Le vétérinaire trottait autour de la famille, cherchant une place où il se sentît plus à l’aise de questionner son frère.
« Voyons, tu n’as pas réfléchi... qu’est-ce qui va résulter de ce... enfin... de... et si Valtier vient à l’apprendre... mon Dieu ! »
Comme ils étaient au milieu du chemin des pommiers, Déodat passa sur la route. Pressé, le facteur leur cria sans s’arrêter :
« Il est mort ! »
La famille bourdonna de curiosité et d’inquiétude. Les femmes se signèrent.
« C’est Philibert Messelon qui vient de passer, expliqua Honoré. Un bon homme, ce pauvre Philibert, et bon républicain, et qui était de parole aussi. Quand il promettait une chose, on pouvait être tranquille.
– Alors, balbutia Ferdinand, pour la mairie... on pourrait voir...
– Pour la mairie, déclara Honoré, ce sera Berthier, ou Corenpot, ou Rousselier. Voilà. »
Ferdinand baissa la tête, ravalant pour toujours
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le nom de Zèphe Maloret. Ils arrivaient au bout du chemin des pommiers. Avant de s’engager sur la route, Honoré s’arrêta et l’on fit cercle autour de lui. Il tira la lettre un peu froissée d’être restée trois jours dans sa poche, la déploya sous les yeux du vétérinaire abruti de respect. Puis il lut à haute voix :
« Mon cher Honoré. – Le cheval noir a été pris de coliques au commencement de la semaine... »
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Marcel Aymé