La jument verte
Chapitre XI
Les souliers étaient presque pareils, en gros cuir, les tiges gondolées, les semelles ferrées jusqu’aux talons. Mais les pieds du facteur étaient plus longs et plus larges que ceux du fantassin. Déodat en fit l’observation à Ernest avec un peu d’orgueil.
« Vois-tu, petit, je croirais que j’ai le pied plus fort que toi. »
Ils s’arrêtèrent au milieu de la route, et, loyalement, pied droit contre droit, mesurèrent leurs chaussures.
« Je vois au moins trois pointures de différence », affirma le facteur.
Ils reprirent le pas cadencé en direction de Claquebue. Le fantassin était un peu humilié à cause des pieds. Il dit avec un détachement perfide :
293
« Ça doit être pour ça que vous marchez comme un gendarme à pied. »
Déodat se méprit sur le sens de la comparaison ; d’abord il se sentit flatté :
« On ne me l’avait jamais dit... Un gendarme à pied, il fait du chemin aussi.
– Question d’aller, il va, bien sûr. Mais c’est sa façon de marcher qui n’est guère plaisante. »
Ernest parla d’autre chose, sûr d’avoir jeté le trouble dans l’âme du facteur. Déodat l’écoutait à peine, les yeux fixés sur ses pieds et sur les pieds du fantassin.
« Et à ton idée, comment est-ce qu’il marche, le gendarme à pied ?
– Il jette son pied en claquant la route. C’est bien connu. Au lieu que moi... tenez, regardez-moi marcher... »
Ernest prit quelques pas d’avance, et par-dessus son épaule :
« Je tombe sur la pointe et le talon pose après, et puis je me pousse de la pointe pour aller en avant. Le gendarme, lui, c’est toute la semelle qui
294
porte à la fois. Il faut comprendre. Au régiment, on en voit de toutes sortes. Moi j’ai vu des auxiliaires qui avaient les pieds plats...
– Mais bon Dieu, quoi, je n’ai pas les pieds plats !
– Ne s’agit pas. C’est seulement pour vous dire qu’il y a pied et pied. »
Ils marchèrent en silence. Déodat remâchait un doute. Peut-être qu’il ne savait pas marcher, tout de même. Un moment, il regretta de n’avoir pas été au service. Les gradés en savent long sur les pieds (ils en voient tellement), ils se seraient occupés des siens. Le fantassin regardait devant lui, au bout de la route, les plus hauts arbres de Claquebue et la pointe du clocher apparaître au-dessus de la Montée-Rouge.
Mais le facteur le poussait du coude :
« Je me suis laissé dire qu’au régiment, il y en a plus d’un qui blesse des pieds ?
– C’est la vérité qu’il y en a plus d’un.
– Eh bien, moi, je n’ai jamais blessé. Je sue ce qu’il faut, mais pas plus, et pour dire que j’ai le
295
mal des pieds, non de vrai, mon garçon. Voilà. »
En arrivant aux premières maisons, ils rencontrèrent Honoré venu au-devant de son fils. Haudouin était ému. Il embrassa son garçon, le regarda un moment dans les yeux, et recula pour mieux l’admirer. Le facteur fit observer :
« Il arrive en permission. »
Les trois hommes se remirent en marche. Honoré n’allait pas au pas, et les deux autres en étaient presque gênés. Après un temps de silence, Ernest dit à son père :
« La femme du général Meuble est morte hier matin. Nous, on l’a su hier soir. Elle avait cinquante-trois ans.
– Ce n’est pas vieux, dit Honoré.
– Ce n’est pas vieux, dit Déodat. Allons, je vous laisse aller... moi, j’ai des lettres pour plus d’une maison. »
Seul avec son père, Ernest demanda des nouvelles de la famille. Honoré les lui donnait brièvement, avec une espèce d’impatience qui étonna le garçon. À une croisée de chemin, ils
296
disputèrent de la direction à prendre. Ernest prétendait faire un crochet pour passer chez les Vinard.
« Ta Germaine n’est pas chez elle, dit Honoré. Tous les Vinard sont à la moisson.
– Moi, je sais bien qu’elle est chez elle, je lui ai écrit que j’arrivais.
– Tu lui écris souvent ? demanda le père en regardant son fils d’un air inquiet.
– Je lui écris.
– Elle te répond ?
– Oui. »
Honoré rongeait son frein. Ce gamin-là qui écrivait, avec ses épaulettes.
« Quand tu causes à une fille pour le sérieux, j’ai quand même le droit de dire un mot, oui ?
– Je voulais justement vous en parler.
– C’est bon. Mais tu la verras plus tard, ta Germaine. Viens d’abord dire bonjour à ta mère. C’est le moindre du convenable. »
Ernest ne pouvait plus se dérober. Il suivit son
297
père de mauvaise grâce.
« Je vous ai écrit que je m’étais démis l’épaule ?
– Oui, dit Haudouin gêné de n’en avoir pas parlé d’abord, et comment ça va ?
– Maintenant ce n’est plus rien, mais j’ai souffert un peu dans les premiers jours. »
Il raconta l’accident par le détail. L’adjudant, responsable de la chute, avait obtenu à Ernest ce congé de cinq jours.
« Le caporal infirmier m’a dit que le major ne voulait pas. Un cultivateur, qu’il disait, ils sont tous pareils, ces cochons-là. Quand on les envoie chez eux, ils s’esquintent à travailler dans les champs pour vous revenir un peu plus malades.
– D’un côté, il avait raison. Mais sois tranquille, tu n’es pas venu ici pour travailler.
– Vous pensez bien que je ne vais pas vous regarder mener la moisson maintenant que je ne me sens plus de rien.
– Pas de ça, dit Haudouin avec bonne humeur. J’entends que tu profites de tes cinq jours. À ton
298
âge, on aime de s’amuser et ce n’est pas moi qui t’empêcherai. »
Haudouin parla des séductions de l’uniforme et vanta la fraîcheur des sous-bois. Son fils lui dit posément :
« Ce n’est pas de travailler qui me gênera d’aller dire le bonjour à Germaine. Elle a sa besogne aussi, vous comprenez. »
Humilié par cette résistance, Haudouin dit avec colère :
« La fille à Zèphe est arrivée pour trois semaines ; une belle grande putain comme ça de chaque côté ! et qui se plaint dans les yeux de n’avoir pas ce qui lui faut ! Mais pourquoi qu’ils t’ont donné des épaulettes, je me demande... »
Ernest était troublé. Il regardait les prés de la rivière, les bois serrés autour des grands étangs de métal et la plaine d’entre les bois et la rivière, vert et jaune, où les arbres se gonflaient comme des seins. Il ne les avait jamais vus ainsi, même depuis Épinal. Honoré s’arrêta et geignit dans le soleil :
299
« On voudrait avoir vingt ans... oui, qu’on voudrait ! pour se rattraper rien qu’une fois... Moi, je te montre la fille des Maloret pour que tu la voies, pour que tu n’ailles pas passer à côté sans voir qu’elle est belle. Si ça ne te fait pas chaud sur la peau, alors tes vingt ans ne te servent à rien ! »
Le soldat regardait son père avec étonnement. Lorsqu’il lui arrivait de songer aux amours de son père, Ernest évoquait une habitude de ménage, simplement respectable, située une fois pour toutes dans un coin de la maison. Et tout d’un coup, il voyait son père tout plein d’un rêve amoureux qu’il promenait sur les chemins, qu’il déployait hors de la maison, et avec tant de jeunesse que le visage de la plaine en était comme changé.
« Elle doit être belle quand même, soupira le garçon. Avant de s’en aller à Paris, déjà...
– Mais non, tu n’as rien vu. Ce n’est pas comparable, maintenant. »
Honoré donna le bras à son fils, lui détailla les charmes de Marguerite avec emportement.
300
« Et puis, qu’est-ce que je dirai de plus ? pour nous, tu sais bien que toutes les femmes de Maloret sont belles. »
Honoré parut oublier Marguerite, il s’entretint avec son fils de la famille, des récoltes, de la vie de garnison. Ils parlaient maintenant sans contrainte, sans arrière-pensée.
Le soldat était heureux, il tenait la joie qu’il avait attendue de son arrivée à Claquebue. Honoré se laissait aller à la gaieté de son fils. Il riait un coup vers les bois, un coup vers la rivière, comme pour dire :
« C’est mon garçon. C’est l’aîné de mes garçons avec son uniforme. Je me le suis fait voilà vingt ans, et aujourd’hui il est fort comme un garçon de vingt ans. Fort, et adroit dans ses mains comme dans sa tête. Il vous mènerait un attelage à six rien qu’en sifflant sur le bout de sa langue. C’est pourtant moi qui lui ai tout appris, et à présent, il m’en remontrerait. Voilà les garçons. »
Lorsqu’ils rencontraient un homme du pays, le père racontait ce qui se passait à Épinal, dans la
301
caserne et dans la chambrée, comme s’il y était allé, lui qui n’y était jamais allé, comme si c’était lui qui en revenait ; et le soldat parlait du blé, du souci qu’on avait eu dans l’année avec le blé, à cause de l’hiver qui ne s’était pas fait. Ils se calottaient leur blé et leur caserne, avec l’air de jouer, de s’amuser à se les voler. Et en les quittant, l’homme – Berthier, ou Corenpot, ou Dur, ou Rousselier – tirait sur sa moustache en pensant :
« Voilà Haudouin qui rentre avec l’aîné de ses garçons. »
Eux s’en allaient de leur côté, contents d’être ensemble sur la plaine et sur le chemin de chez eux. On leur criait (ceux qui étaient loin, qu’on n’avait pas le temps d’attendre) :
« Ça fait que te voilà avec ton garçon ! »
Et Haudouin criait, n’importe qui pouvait l’entendre, il n’avait pas à s’en cacher (plus souvent) :
« Tu vois, c’est le garçon qui arrive d’Épinal ! »
302
Et en riant, il disait à Ernest :
« C’est Berthier (ou Corenpot, ou Dur, ou Rousselier). »
La fille de Zèphe Maloret passa dans un sentier, à cinquante mètres de la route. Vers les deux hommes, elle tourna la tête en laissant sa poitrine de profil.
« Tu te promènes ? dit Haudouin.
– Je rentre chez nous, dit Marguerite en souriant. Et vous, avec Ernest ?
– Il arrive d’Épinal en permission. Et je me pousse d’aller avant l’heure de midi, parce que sa mère l’attend, comme tu le penses.
– C’est tout de même vrai qu’elle est belle », dit Ernest après qu’ils l’eurent perdue de vue.
À la maison, le soldat ne répondit pas aux effusions familiales avec l’empressement qu’on attendait après une si longue absence. Dès après le repas, il se leva de table et prit son képi sur la tête de Gustave.
« Je serai de retour dans une heure, dit-il. Je vous retrouverai aux champs.
303
– Ne t’occupe donc pas de nous, protesta Honoré. Tu sais ce que je t’ai dit. »
Quand son fils fut sorti, il haussa les épaules :
« Il s’en va chez Germaine Vinard. Ça pressait, je te demande un peu...
– Ils se causaient déjà avant qu’il s’en aille au régiment, fit observer la mère.
– Il n’y a rien à dire sur elle, déclara Juliette d’une voix agressive.
– Qui est-ce qui te dit le contraire ? riposta Haudouin.
– Je pensais que, des fois, son grand-père aurait pu avoir une dispute avec le nôtre, il y a quarante ans, à propos d’une partie de quilles. Il n’en faut pas plus pour empêcher un mariage. »
Juliette eut un rire amer et Haudouin lui jeta un regard plein de reproches. Elle rit plus haut, alors il rougit, et penché sur la table, éclata :
« Mais bon Dieu, marie-toi donc avec ton Jean-Foutre ! moi, je te donne mon consentement. Tu l’as, c’est promis et parole donnée. Il n’y a plus à s’en dédire. Allons, marie-
304
toi ! marie-toi vite ! »
Juliette demeura interdite et eut un regard de détresse, mais Haudouin, encore plein de colère, la défiait :
« Marie-toi donc, tu es libre. Allez, marie-toi... »
Aussitôt il regretta son insistance. Juliette relevait le défi :
« Je vous remercie. Je me marierai le plus tôt possible, aussitôt qu’il sera prêt.
– Avec qui ? rageait l’Adélaïde. On me le dira peut-être avant le jour des noces ? »
Honoré fixait sa fille, espérant encore que le nom ne passerait pas, et que l’affaire n’aurait point d’autre suite. Juliette répondit en détachant les syllabes :
« Avec Noël Maloret. »
Alexis quitta la cuisine en jurant. L’Adélaïde, les bras cassés, regardait sa fille comme si elle eût douté encore de son bon sens. Elle ne fit point de reproche, mais elle ôta son tablier et dit en gagnant la porte :
305
« Je vais les trouver, moi, les Maloret. »
Haudouin n’avait pas bougé. Au bout d’une minute, il appela : « Délaïde ! » Elle avait déjà traversé la cour, il la vit par la fenêtre, qui s’éloignait d’un pas sec dans le soleil de midi. Il sortit à son tour et, derrière lui, Gustave et Noiraud. Juliette demeurait seule dans la cuisine avec Clotilde. Elle soupira, et Clotilde, levant la tête, lui dit à voix basse :
« Ils t’en veulent aussi, à toi ?
– Mais non, mouton, ils n’en veulent à personne... Ils sont ennuyés à cause de la lettre, et moi aussi, je suis ennuyée. S’il n’y avait pas eu cette affaire de lettre, les choses iraient toutes seules. »
Juliette sentit sur ses mains couler des larmes chaudes et vit les épaules de Clotilde secouées de sanglots. Elle l’interrogea doucement, la serra dans ses bras. L’enfant se laissa bercer un moment, sans répondre, puis elle se leva et tira sa sœur par la main. Juliette se laissa guider, comme s’il se fût agi d’un jeu. Clotilde la fit entrer dans la salle à manger, ferma la porte au verrou
306
derrière elles, et la conduisit devant la cheminée. Juliette commençait à être intriguée. L’enfant se dressa sur la pointe des pieds, souleva le globe de verre de la pendule et glissa ses doigts sous le socle qui supportait le sujet en bronze doré représentant l’Agriculture et l’Industrie en toilettes de bal.
« Je te la donne », dit-elle en tendant une lettre.
Avant même de reconnaître l’écriture de l’oncle Ferdinand, Juliette eut la certitude qu’il s’agissait de la lettre volée. L’enveloppe était ouverte, elle déplia la lettre et lut : « Mon cher Honoré. – Le cheval noir a été pris de coliques au commencement de la semaine... »
Juliette hésitait, la lettre pincée entre deux doigts. Elle rougit et dit tout bas à Clotilde :
« Remets-la sous la pendule et n’en parle à personne.
En quittant la salle à manger, Clotilde donna du coude à sa sœur :
« Alors, hein ? La grand-mère avec le
307
Prussien. »
Lorsque Juliette passa devant son père occupé d’atteler ses bœufs, il murmura en lui jetant un regard de colère et de tendresse : « Sale tête de bois. » Juliette s’arrêta.
« J’ai toujours votre consentement, dit-elle, mais j’ai réfléchi. Je ne veux pas avoir l’air de me marier pour racheter la lettre. On verra quand vous l’aurez reprise... »
À trois heures, Ernest rejoignit son père à la moisson. Il venait de quitter Germaine et il l’avait trouvée plus belle que Marguerite Maloret. C’était une fille trapue, courte sur pattes, mais qui avait du mou dans les rondeurs et qui sentait fort du caraco ; elle chaussait un bon 42, elle tiendrait debout par tous les vents et lui ferait de l’usage.
« Va-t’en d’ici ! cria Haudouin. Il n’y a point de place pour toi. Va me remettre ton uniforme.
– Point de place pour moi ? Mais regardez-moi ces gerbes, si c’est mou. Il vous faudra bien six voitures, du volume qu’elles font. Sans compter qu’elles se vident et qu’il reviendra la
308
moitié de la moisson sous le râteau. Ce n’est pas du travail pour Alexis. »
Ernest se mit à botteler et Alexis apportait les javelles sur les liens, tandis que le père, servi par l’Adélaïde et par Juliette, chargeait les gerbes sur la voiture. Le travail allait vite, et Haudouin ne se défendait pas d’admirer son garçon : un dur sur la besogne, son garçon ; il posait la garance et les épaulettes, et, en arrivant sur le champ, il s’y mettait plus fort que personne.
« Regarde-moi bien, disait Ernest à Alexis. Pour faire une belle gerbe, ce n’est pas d’être fort qui compte. Mais quand tu l’as tassée comme il faut, c’est de ne pas lui laisser de jeu au moment de serrer. Si tu hésites, si tu tires sur le lien au lieu de le tordre tout de suite, la paille se regonfle dans la place que tu lui laisses, et tu n’as rien fait. Un coup de genou sec, et tu tournes. »
Comme les deux garçons se trouvaient à la hauteur de l’attelage, la fille de Zèphe passa dans un chemin qui menait aux bois du Raicart. Vêtue de mousseline rose, elle faisait danser sur son épaule une ombrelle de la couleur de sa robe.
309
L’Adélaïde, laissant tomber sa fourche, ragea entre ses dents :
« Traînée... une ombrelle maintenant... »
Cambré sur sa moisson, Haudouin regardait avec plaisir cette glissade de fanfreluche, vers l’ombre du bois. Il se tourna vers son garçon pour voir ce qu’il en pensait. Mais Ernest n’avait même pas levé les yeux. Courbé sur ses gerbes, il bottelait sans arrêt. Haudouin haussa les épaules, plein de rancune. Dur sur la besogne, son garçon, oui ; il se mettait au travail comme à la valse. Mais quand une fille en rose traversait le soleil à son nez, il ne la voyait pas. Dans le fond, il était bien comme son oncle Ferdinand...
« Peut-être qu’elle a la lettre dans son corsage », plaisanta Juliette.
Ernest fit la sourde oreille et se pencha sur une autre gerbe.
« Vas-tu me la regarder, tout de même, éclata Haudouin. Tu n’en vois pas des pareilles à Épinal, si malin que tu te donnes l’air ! »
Ernest regarda la fille déjà tout près du bois, et
310
dit en hochant la tête :
« Ce n’est pas mal tourné, bien sûr. Mais à quoi que ça peut servir ? à montrer ses cuisses dans des beuglants de garnison...
– Écoutez-le... il demande à quoi ça peut servir ! Je vous dis que c’est le vétérinaire tout ficelé !
– Puisqu’il est en bois, dit l’Adélaïde, laisse-le tranquille. »
LES PROPOS DE LA JUMENT
Le vétérinaire redoutait pour ses enfants la compagnie de leurs cousins de Claquebue et même de leur oncle Honoré. Ce grand déploiement d’amour et d’obscénité parmi les gamins du village, et dont il n’avait recueilli autrefois qu’un butin maigre et honteux, le remplissait d’appréhension. Les dimanches où il transportait sa famille chez son frère, il aurait voulu boucher les oreilles de tout son monde, mettre un bœuf sur la langue d’Honoré. Il
311
imaginait Alexis coulant dans l’oreille de son cousin Antoine des suggestions ignobles, sa nièce Juliette dépouillant Frédéric de sa virginité (avec ce mouvement balancé qu’elle avait de la croupe quand elle portait un seau d’eau ; il se représentait la chose et séchait d’une colère rentrée contre Juliette, contre son fils, et contre Honoré : est-ce que les parents devraient tolérer des croupes pareilles à leur fille ?), ou encore les deux plus petits donnant à Lucienne le guignol de leurs sales exhibitions. Les périls qui menaçaient des enfants bien élevés étaient innombrables sur cette plaine tendre comme une femme en attente ; et au bord de la plaine, dans ces grands bois qui bordaient tout un côté de l’horizon : denses et sans fond, recelant des ténèbres humides, il y tiédissait des rêves lascifs dont la brise apportait le murmure sur les champs. Quelle saloperie ! Voilà où il conduisait ses enfants le dimanche, des enfants honnêtes, surveillés, et dont les envies mauvaises s’anémiaient toute la semaine dans le silence morne des cabinets. Il leur ouvrait ce champ d’horizon. Il les mettait tout un jour dans cette grande joie impudique, parmi ces gens
312
qui vivaient avec leurs bêtes dans une atmosphère de rut, de cuissage et de chiennerie. Ferdinand n’inventait rien. Il avait vu avec ses yeux, et mieux qu’avec ses yeux (après tout, il n’était pas en bois. Il le regrettait, mais il n’était pas en bois), il avait vu toute la famille de son frère, les plus petits en avant, rangés autour d’Étendard, le taureau, occupé à saillir une vache dans la cour de la maison. Lui, il était arrivé sans être attendu, mais personne n’avait seulement détourné les yeux vers lui. Étendard sautait sur la vache, lui raclant les flancs entre ses sabots antérieurs, piaffant de l’arrière et poussant de la culotte, le collier rentré dans ses formidables épaules, les yeux jaillis et le mufle bavant. La famille regardait en silence, émue par cette chaleur de bêtes, suspendue à cette imminence, et quand Honoré avait saisi la flèche du taureau – non pas du geste auxiliaire qu’aurait eu le vétérinaire, mais avec une gravité d’officiant, une sollicitude amie – et qu’il l’avait guidée vers la vulve chaude, un murmure d’admiration était venu de toutes les lèvres. Ferdinand avait souvent assisté ailleurs à de tels spectacles, mais en homme du
313
métier, attentif au seul côté professionnel. Cette fois, la surprise, l’émotion contagieuse des assistants lui avaient donné un choc, une sorte d’enthousiasme. Honteux d’une faiblesse aussi répugnante, il en accusait l’ambiance de Claquebue et le sans-gêne de la famille d’Honoré. Si Lucienne avait été là, songeait-il, c’était le même prix. Il en frémissait d’horreur. Quel souvenir pour une fille qui fréquentait les cours des demoiselles Hermeline (pauvres demoiselles, si distinguées, elles ne se doutaient guère qu’il pût exister de pareils attentats et que l’oncle de leur meilleure élève en examen de conscience y donnât la main avec autant de ferveur). Heureusement, Étendard ne s’employait pas le dimanche, il restait solidement attaché dans l’étable. Mais les enfants d’Honoré n’étaient pas attachés et Ferdinand se demandait avec angoisse ce qu’ils pouvaient bien inventer pour la perdition de leurs cousins.
La pudeur du vétérinaire s’alarmait mal à propos. Ses enfants ne pouvaient pas trouver d’enseignements funestes à Claquebue ; à peine risquaient-ils de prendre chez l’oncle Honoré
314
quelques habitudes de langage un peu hardies à la convenance de leur père. En effet, le dimanche était jour de trêve dans la maison d’Honoré comme sur toute la campagne, une grande syncope des habitudes de la vie quotidienne. La plaine des labours et des prés perdait pour un jour une certaine unité de vie que les hommes au travail, les appels aux bêtes, le murmure de l’effort, l’arroi des attelages lui prêtaient dans la semaine. Quand Honoré poussait la charrue dans son champ, il n’avait qu’à lever la tête pour voir, labourant, les autres hommes du village, qui multipliaient son image jusqu’au loin, et il éprouvait un sentiment de sécurité à être ainsi associé dans le grand effort de la terre. Le dimanche, la vie se disloquait ; les habitants regardaient la plaine de l’intérieur des maisons et n’y voyaient plus que leurs propriétés, leurs prés clos. Le jour du Seigneur était le jour du propriétaire, et ceux qui n’avaient rien n’en menaient pas large ; un jour de comptabilité où l’on était toujours un peu effrayé des dépenses qu’on avait faites ; jour d’avarice et de retraite où l’on n’avait envie de donner ni à l’amour ni à
315
l’amitié. Il y avait aussi les habits du dimanche qui ne mettaient pas à l’aise pour faire l’amour ou pour en parler. Chacun mourait un peu du lourd désespoir dominical qui menaçait la campagne vide.
Les fidèles circulaient entre les tombes, parlaient des morts qui ne l’étaient jamais tout à fait et, l’heure de la messe venue, s’en allaient à l’enterrement de leurs péchés. Le curé de Claquebue montait en chaire, et dénonçait l’inconstance perverse de la mode, le danger qu’il y avait pour ses ouailles à taquiner le démon là où il se dissimulait : la curiosité et le plaisir nuisaient au travail, à la richesse. Il citait des exemples dans le pays, donnait les noms. Les époux Journier s’étaient flattés, à leur repas de noces, qu’ils abuseraient luxurieusement de la permission de Dieu, et ils étaient devenus si pauvres qu’ils n’osaient même plus paraître à la messe. Ça devait arriver. Dieu n’a pas révélé le nombre raisonnable des étreintes conjugales, mais c’est justement là où il attend sa créature. Tout ce qu’on prend en supplément se paie cher sur la terre comme au Ciel, et surtout sur la terre.
316
Le mieux qu’on ait à faire, le plus commode, en calculant bien, est encore de s’abstenir tant qu’on peut. Des journées bien pleines de travail, disait le curé, et par-dessus, une bonne prière pour faire ronfler, voilà le moyen d’augmenter son bien, et du même coup, ses chances de paradis. En l’écoutant, les fidèles pensaient à leurs propriétés, les imaginaient écornées, rongées par la luxure, et établissaient des correspondances redoutables entre les soirs de plaisir, la chance des labours et la colère divine. La crainte, le remords donnaient à leur piété un goût d’amère mélancolie. Pendant toute la journée du dimanche, Dieu se retirait des prés et des champs pour s’installer dans le troupeau des fidèles. Au sortir de l’église, parmi les hommes qui s’égrenaient le long des chemins, plus d’un sentait, sous ses tristes habits du dimanche, la fatigue des jours de travail peser dans ses membres ; et cette grande absence sur la plaine lui serrer le cœur et la chair.
Dans la famille d’Honoré, tout le monde éprouvait ce dépaysement du dimanche, et Honoré lui-même, qui n’allait à la messe que deux fois l’an, à Noël et à la Toussaint. Il se
317
flattait de ne croire à Dieu ni diable, accusait le curé de Claquebue d’être un méchant homme, mais se sentait comptable envers lui de ses moments de plaisir et souffrait en secret de ne pas assister aux offices. Il lui semblait qu’en son absence, le curé l’engageât avec le Ciel et, dans une certaine mesure, disposât de son sexe. Le dimanche matin, seul à la maison, il lui arrivait parfois de tailler dans un fruit, ou dans une pomme de terre, des figures priapiques ; inconsciemment, il les façonnait à la réalité menacée, et sans s’avouer qu’il se livrait ainsi à ces pratiques de sorcellerie d’un usage aussi courant à la ville qu’à la campagne. Son impression d’un péril était d’ailleurs bien loin d’avoir cette précision grossière qui vient trop facilement à ma plume ; elle demeurait assez confuse pour ne pas laisser prise à une tentative d’examen raisonnable. Honoré croyait l’avoir exprimée en disant qu’il s’ennuyait. Mais il se risquait bien rarement à disposer contre cette menace occulte du dimanche, et, d’ailleurs, l’atmosphère de la maison n’y invitait pas.
Les jours simples, Adélaïde avait peu de
318
religion ; elle ne souffrait pas d’entendre Honoré faire des plaisanteries sur les curés et leurs vœux de chasteté. Mais le dimanche, elle était envahie par la crainte de toutes les calamités qui peuvent fondre sur une famille. D’assister à la messe, augmentée de ses cinq enfants, elle était toute la journée pénétrée de son importance devant Dieu, de sa vulnérabilité, et renonçait à Satan jusqu’au lendemain.
Pour Alexis, Gustave et Clotilde, le dimanche ne présentait qu’un intérêt négatif, celui de ne pas aller à l’école. Autrement, c’était un jour de vide et de perfection, une mauvaise copie des autres jours, triste comme les premiers jours de la Bible quand on n’était pas encore abrité du bon Dieu qui vous observait du coin d’un nuage, ou en posant son œil dans un triangle. Ils s’amusaient quand même, mais il leur semblait être en récréation sous la surveillance d’un maître à qui rien n’eût échappé. Il n’était donc pas question de se livrer à des jeux défendus.
Les enfants du vétérinaire, en arrivant à Claquebue, ressentaient vivement qu’ils
319
s’échappaient des latrines paternelles. Les grands espaces vides de la campagne ne leur donnaient pas l’impression que la vie y fût en suspens ; ils y voyaient une grande surface de liberté et en éprouvaient une ivresse légère qui choquait d’abord leurs cousins. Frédéric et Antoine, rien qu’à regarder les bois et la rivière, croyaient un peu aux nymphes et aux dryades. L’idée complaisante qu’il courait par les bois des divinités gourmandes de virginités de collégiens les reposait des mystères sordides du corset rose et, lorsqu’ils étaient chez leur oncle Honoré, ils ne songeaient pas sans dégoût à la femme de l’agent de police. Les deux frères ne devaient jamais découvrir de nymphes. Ils n’en avaient même jamais caressé l’espoir et pourtant, l’après-midi, en allant aux champignons dans la forêt, ou aux violettes, ou au muguet, ou aux fraises, ou aux mûres, ils partaient toujours dans cet état d’excitation du militaire qui sort de la caserne avec une permission de minuit. Alexis trouvait que c’était idiot et s’en amusait avec indulgence ; ce qui le gênait davantage, c’était la sollicitude indiscrète des deux frères à l’endroit des filles de
320
Claquebue. À la messe et à la sortie de la messe, ils n’en finissaient pas de les regarder. Alexis en était honteux, parce qu’il lui semblait parfaitement invraisemblable qu’une fille pût avoir du goût pour des garçons aussi ridicules, qui n’étaient pas habillés comme les gamins du pays, et qui répondaient en français quand on leur parlait en patois. Leurs propos mêmes n’avaient presque pas de sens et laissaient paraître combien ces collégiens étaient peu sensibles à la qualité d’atmosphère du dimanche. Alexis n’avait point d’hostilité, il ne les méprisait pas non plus d’être puceaux, mais ils avaient une façon de parler des filles, ou de lui demander de les présenter (présenter !), qui lui causait une vive souffrance. Alors, oubliant qu’il avait l’avant-veille troussé une fille dans les prés de la rivière, il prenait la mine vertueuse et offensée d’un sacristain égaré en mauvaise compagnie.
Lucienne goûtait à Claquebue une détente agréable. À la maison, ou chez les demoiselles Hermeline, l’exploration des mystères réservés était un braconnage difficile. Il fallait dissimuler sa curiosité aux parents, aux maîtresses, réunir
321
patiemment des observations, hésiter entre des hypothèses, revenir sur certaines idées, interpréter des conversations, et sans se rendre coupable de persévérance dans le péché. À Claquebue, au contraire, il lui semblait que le livre des mystères fût ouvert à chacun, elle en entendait bruire les feuillets au vent de la plaine et se sentait à chaque instant sur le point de faire une découverte. Elle ne découvrit jamais rien.
Le vétérinaire, qui passait la plus grande partie de ses dimanches dans la compagnie d’Honoré où il avait plus d’une raison d’être scandalisé, ne soupçonnait pas la réserve pudique de ses neveux en face de leurs cousins de la ville et, toujours porté aux pires suppositions, imaginait des saletés qui lui donnaient la fièvre. Il était entretenu dans cette méfiance par certains sourires de complicité qu’il surprenait entre Juliette et Frédéric. Les choses n’étaient d’ailleurs pas aussi graves qu’il le craignait : Frédéric, qui fut toujours d’une extrême prévoyance, avait en son âge tendre pris l’habitude de poser la main sur la poitrine de Juliette. La fillette était alors parfaitement plate et le geste n’alarmait personne. Quand Juliette eut
322
quatorze ans, Frédéric commença d’être récompensé de sa persévérance et, trois ou quatre ans plus tard, elle-même y prit plaisir. Son cousin avait un joli visage qu’elle aimait embrasser, mais elle n’accorda jamais rien d’important. Malgré quelques privautés, il y avait de l’un à l’autre autant de distance qu’entre leurs deux familles.
323