La jument verte
Chapitre VII
Les dimanches où la famille du vétérinaire venait à Claquebue, celle d’Honoré était sur les dents depuis quatre heures du matin. Après avoir, comme d’habitude, ôté le fumier de l’écurie, étendu les litières, donné à manger aux vaches, aux cochons, aux poules, aux lapins et puis aux gens, il fallait encore éplucher des haricots et des salades pour douze personnes, se laver les pieds, mettre des chemises propres, laver, repasser, raccommoder, échauder, balayer, tout en criant qu’on ne serait jamais prêt.
À huit heures et demie, Alexis grimpait dans le noyer pour surveiller l’apparition de la voiture au-dessus de la Montée-Rouge. Il criait (et quelquefois il donnait une fausse alerte, pour faire le farceur, quitte à prendre un coup de sabot dans les fesses quand il serait descendu de son noyer) :
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« Voilà la voiture de l’oncle qui arrive au-dessus de la Montée-Rouge ! »
Alors, il y avait un horrible tumulte dans la cuisine. Honoré jurait après sa femme, parce qu’il ne trouvait pas son bouton de col (qu’est-ce qu’on avait bien pu en foutre, de son bouton de col). L’Adélaïde courait autour de la cuisine un fer à repasser dans la main droite, une aiguille dans la main gauche, repassant et recousant tout ce qu’elle rencontrait, au galop sans s’arrêter, et criant plus fort que son homme encore, que personne ne faisait rien pour l’aider, qu’elle avait le mal de tout, mais que le jour où elle serait morte à la peine, on s’en apercevrait peut-être.
« Tôt ! que je me remarie, bon Dieu !
– Point qui voudrait, bien sûr !
– Avec une femme qui n’égare pas les boutons de col.
– Je t’ai dit dans le tiroir ! Il faudrait donc que je sois partout... »
Noiraud se mettait dans les jambes de tout le monde, il bouchait toutes les portes à la fois, on
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ne finissait pas de lui donner des coups de pied. Juliette appelait Gustave et Clotilde. Ils n’arrivaient pas. On les découvrait au creux d’un fossé, maculés, terreux, ou en train de creuser un tunnel dans le fumier. Heureusement, on ne les habillait jamais en dimanche qu’au dernier moment ; ils auraient salopé leurs habits propres aussi bien. Juliette les débarbouillait encore un coup, les peignait, les habillait. Honoré ajustait son bouton de col (qui était bel et bien dans le tiroir), l’Adélaïde passait sa robe noire tout en recousant deux ou trois boutons sur la peau de ses galopins, et quand la voiture tournait pour entrer dans la cour, tout le monde sortait de la maison, souriant et s’écriant : « Les voilà ! » Le vétérinaire (habituellement, il conduisait sa voiture) arrêtait son cheval et répondait de sa petite voix d’empêché : « Oui, nous voilà », et, le premier, sautait à bas de son siège pour aider sa femme à descendre.
« Oui, nous voilà, confirmait-il.
– Allons, disait Honoré, je vois que vous voilà. »
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Alors commençaient les effusions ; les baisers claquaient sur les joues des cousins, se multipliaient par les joues des tantes et des oncles, s’additionnaient, et faisaient quarante-huit.
« Ces mignons !
– Vous avez eu le grand chaud ?
– Je ne l’avais pas embrassé.
– Tu ne m’as pas embrassé.
– Tu as embrassé ton oncle ?
– Noiraud ! mon beau chien !
– Comme ils grandissent !
– On a perdu cinq minutes au passage à niveau.
– Allez coucher, charogne ! C’est qu’il vous dévorerait bien les habits.
– Il y a tellement de voitures sur les routes à présent.
– Il va vous salir avec ses mains sales.
– Laissez donc...
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– Un cheval est si vite emballé.
– Douze ans, vous verrez qu’il dépassera Antoine. »
On jubilait dix minutes pleines, on allongeait un coup de pied à Noiraud, une claque à Gustave, et Alexis dételait le cheval avec des précautions respectueuses pour le harnais de luxe qui faisait tant d’honneur à la famille. Les belles-sœurs entraient dans la maison, et le vétérinaire, parce qu’il était vétérinaire, disait à Honoré :
« Maintenant, allons voir les bêtes. »
Et c’était seulement en arrivant dans l’écurie que les deux frères sentaient renaître le sentiment de méfiance hostile qu’ils avaient oublié dans la chaleur des premières effusions. Ferdinand palpait les bêtes d’un air sérieux.
« Voilà une vache qui mange trop de sec.
– Ça se peut, en tout cas, elle donne ses douze litres. »
Honoré se tenait très loin derrière les vaches, et faisait sentir au vétérinaire qu’il se désintéressait de ses avis. Ferdinand poursuivait
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néanmoins son examen, calculant que cette consultation gratuite, mais qui valait cent sous tout de même (au fond à bien regarder) payait presque à elle seule le repas que sa famille allait prendre chez son frère, si bien que le pâté et le saucisson apportés de Saint-Margelon étaient un supplément gracieux.
Ce dimanche matin, rien n’alla comme les autres dimanches. Alexis, du haut de son noyer, avait bien aperçu la voiture, mais si différente du landau de son oncle, qu’il n’y avait même pas prêté attention. L’arrivée de Mainehal surprit tout le monde. Honoré sortit avec un pantalon rapiécé et débraillé par-devant. Les gamins étaient en tous les jours, leur mère portait un jupon de flanelle à rayures roses. Le vétérinaire en fut mécontent, il trouvait que, devant les étrangers, ce laisser-aller faisait mauvais effet ; il était même gêné à cause de sa femme et de Lucienne, à plusieurs reprises il fit signe à Honoré que le vent soufflait dans sa braguette. Honoré ne comprenait pas, tout à son étonnement :
« Je ne m’attendais guère à vous voir arriver
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dans la voiture à Mainehal. Est-ce que ton cheval noir serait malade ? »
Alors, le vétérinaire se sentit devenir livide. Coupant court aux embrassades, il murmura d’une voix brisée :
« Allons voir les bêtes. »
Et comme Honoré échangeait quelques mots avec Mainehal, il lui donna du coude et supplia :
« Les bêtes... »
Quand ils furent dans l’écurie, Ferdinand leva sur son frère un regard craintif.
« Tu n’as donc pas reçu ma lettre ?
– Mais non, et tu vas bien rire. Déodat l’a égarée, figure-toi que la lettre est tombée de son sac pendant qu’il se battait avec les gamins qui sortaient de l’école. Il est venu me dire ça, le pauvre Déodat, et il n’en menait pas large... Mais qu’est-ce que tu as ? »
Ferdinand s’était assis sur le trépied qui servait de siège pour traire les vaches.
« Mon Dieu, ma lettre ! Il a perdu ma lettre... »
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Il cacha sa tête dans ses mains et fit entendre une plainte désespérée. Honoré fut saisi d’anxiété, il lui souvenait que les soupçons du facteur s’étaient portés d’abord sur Tintin Maloret. Mais le désespoir de Ferdinand l’avait ému, il releva son frère et lui posa la main sur l’épaule.
« Sois raisonnable, mon petit, tu ne vas pas perdre la tête pour une lettre. Voyons, mon petit. »
Le vétérinaire se laissait aller contre son aîné. Il se sentait faible, et une tendresse lui montait dans le nez chaque fois que son frère l’appelait « mon petit ». Honoré s’attendrissait, lui aussi : peut-être Ferdinand n’était-il pas foncièrement mauvais ; si on ne l’avait pas dévoyé au collège de Saint-Margelon, il aurait pu faire un bon Haudouin de campagne.
« Voyons, ce n’est pas le moment de se laisser aller. Si tu as fait une bêtise, ce n’est pas moi qui t’en ferai des reproches. Et puis, ce n’est pas une bêtise, c’est une malchance. Personne ne pouvait prévoir ce qui est arrivé. Qu’est-ce que tu
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m’écrivais ?
– Je t’écrivais... non, vois-tu, je n’ose même pas te le dire. Tu vas encore t’emporter.
– Penses-tu ! Je comprends trop bien ton ennui. Raconte-moi l’affaire et tranquillement on y réfléchira ensemble.
– Je t’écrivais à propos de politique, mais ce n’est rien... Je te parlais aussi de notre mère...
– Tu ne disais tout de même pas...
– Si, justement. Je reprenais l’affaire à son point de départ, quand le Bavarois arrivait... enfin, je disais tout...
Honoré brandit les poings au-dessus de la tête de Ferdinand. Il disait n’avoir jamais vu d’animal aussi stupide que ce bougre d’âne bâté de vétérinaire de merde. Voilà à quoi ça lui servait sa sacrée instruction, à informer tout le pays de la plaine que sa mère s’était fait trousser par un Prussien. S’il avait autant de mal que lui à tenir une plume, il n’aurait pas eu l’idée d’écrire une lettre qui allait empoisonner leur existence et celle de leurs enfants. Honoré traita son frère
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d’abruti, de fouille-au-train, de bénit en faux col, de chieur d’encre, d’encorné, et tout en invectivant, il arpentait l’écurie au regard étonné des vaches qui tordaient leurs cols plastiques pour suivre ses allées et venues. Ferdinand lui emboîtait le pas, essayant d’accrocher une discussion raisonnable, mais les injures se suivaient si pressées qu’il n’en trouvait pas le moyen. Le mot d’encorné l’humilia plus que les autres, il voulut se rebiffer. Honoré abaissa sur lui un regard dangereux.
« Encorné, que je te dis, et toute la famille, encornée ! par la faute d’un enragé du porte-plume qui n’a pas su garder pour lui ce que je lui avais dit. Quoi ? Non, je ne t’écouterai pas. Qu’est-ce que tu voulais que j’en foute de tes pages d’écriture ? Tu n’espérais pas m’en tournebouler, non ? Maintenant, ta lettre, elle est chez Maloret, chez le Zèphe. C’est son gamin qui l’a prise, comme le Zèphe l’aurait prise : ils ont dans la peau de voler et de dénoncer. Le vieux, le dernier crevé des Maloret, était déjà pareil, et pareil aussi le père du vieux. Cours après ta lettre, cours ! »
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Honoré, tout vibrant de colère, alla s’appuyer contre la mangeoire entre deux mufles de vaches, et l’apaisement lui vint dans la méditation. Il n’était guère possible de douter que Zèphe fût en possession de la lettre, ni qu’il chercherait à s’en servir. Mais Honoré, après réflexion et tout mis au pire, se disait avec beaucoup de bon sens que Maloret n’allait pas lui faire un enfant dans le dos. Sans doute, on saurait dans tout Claquebue que la mère des Haudouin avait couché avec un Bavarois, et si honorables que fussent les circonstances, on ne retiendrait que le fait. Honoré dut convenir que l’opinion publique lui importait beaucoup en cette affaire ; mais, après tout, il s’agissait d’une morte, et pour lui il y avait bien de la différence entre un mort et un vivant. Ce que l’on dit tout haut d’un mort n’a même pas l’importance de ce que l’on pense tout bas d’un vivant, ni la moitié, ni le quart. Honoré se disait aussi qu’il ne vivait pas sur la réputation des morts – c’était bon pour le vétérinaire – et qu’il se proposait seulement de la servir. D’autre part, il envisageait une contrepartie bienfaisante à l’humiliation de voir la lettre courir Claquebue :
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son désir d’une vengeance contre Zèphe, si longtemps différée qu’il avait fini par y renoncer, trouvait là un prétexte nouveau. Le sentiment de malaise et d’aversion qu’il éprouvait pour Maloret devenait plus ferme. Sa haine était désormais en sûreté et il se sentait léger comme un bon citoyen qui apprend que la guerre est enfin déclarée.
Ferdinand, respectueux de la méditation de son frère, essayait d’en surprendre le cours sur son visage. Honoré se garda bien de lui faire part de son optimisme. Du premier coup, il avait jugé l’avantage que la situation lui donnait sur le vétérinaire, avantage honnête, dû à la confiance qu’il lui inspirait.
– Alors ? demanda Honoré.
– Moi, je ne sais pas, répondit Ferdinand avec une voix misérable qui tomba sur ses bottines du dimanche.
– Ce coup-là, tu dois être content ? Toi qui voulais voir le Zèphe maire de Claquebue. Il n’a plus besoin de toi pour me faire marcher, il me tient mieux avec ta lettre qu’avec tes boniments.
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Ah ! ce n’est pas moi qui l’empêcherai maintenant, trop content s’il veut bien fermer sa gueule. Mais quand il sera maire, il te réclamera de l’argent, vingt, trente, cinquante mille, et plus. De ce côté-là, moi, je suis tranquille, je n’en ai pas. Après l’argent, il voudra ta maison, après ta maison... »
L’énoncé de ces catastrophes épouvanta Ferdinand qui s’affaissa de nouveau sur le trépied et se mit à gémir.
« Il ne faut pas s’emballer non plus, dit Honoré. Tintin n’a peut-être pas donné la lettre à son père, mais j’en serais bien surpris.
– Pourquoi l’aurait-il gardée ?
– Bien sûr, il ne l’a prise que pour la donner à Zèphe. Quoique, avec les gamins, on ne sait jamais. Ils ont des idées. Un jour, j’ai surpris Alexis à jeter une pièce de cinq sous à la rivière et je n’ai pas pu savoir pourquoi. »
Le vétérinaire haussa les épaules : c’était idiot de jeter l’argent à l’eau.
« J’espère que tu l’as corrigé.
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– Non, les cinq sous étaient à lui, c’était son affaire.
– Tu as eu tort. Ce garçon méritait d’être puni. Tu l’as laissé faire, et, plus tard, tu t’étonneras qu’il jette l’argent par les fenêtres. On est toujours trop bon avec eux... »
Le vétérinaire ajouta que si jamais Antoine s’avisait d’un pareil geste, il saurait bien lui apprendre la valeur de l’argent ; et dans un accès de rage qui le soulageait de son angoisse, il se mit à invectiver contre Antoine comme si son fils eût entrepris de lui dilapider son bien.
« Un fainéant ! qui ne sait même pas l’histoire de France ! Je le collais tout à l’heure si j’avais voulu le pousser sur les traités de Westphalie ! un paresseux, un vicieux ! Et je m’échinerais au travail pour que cet animal-là dépense mon argent à tort et à travers ? Privé de sorties, privé de dessert pendant trois mois, il apprendrait ce que coûte l’argent...
– Ah ! bon Dieu, tu en gagnes assez pour qu’il le jette par les fenêtres, quand il en aura l’âge.
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– Bien sûr, tu seras tout prêt à le soutenir, toi qui n’as jamais su garder un sou, ragea Ferdinand.
– J’ai fait ce qui me plaisait et un peu plus. Si ça ne te va pas, c’est le même compte.
– On n’a pas le droit de faire ce qui nous plaît, quand on n’est pas seul. Tu encourageras Antoine à la dépense, et tu ne t’occuperas pas si, plus tard, il lui faudra vivre aux crochets de son frère. »
Les paroles de Ferdinand étaient presque une allusion qui ne pouvait échapper à Honoré.
« S’il fallait compter sur ses frères...
– Je crois que tu n’as pas à te plaindre », laissa échapper Ferdinand.
C’était la réponse qu’Honoré cherchait et redoutait en même temps.
« Ah ! tu veux me rappeler que je suis dans ta maison ! C’est bon, je foutrai le camp la semaine prochaine ! Tu en feras ce que tu voudras, de ta maison ! J’en ai assez de m’entendre envoyer au nez que je suis chez mon frère ! »
Il allait à pleine voix, et le vétérinaire essayait
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de faire entendre son filet de voix aigre.
« Plutôt coucher dehors que de rester une semaine de plus dans ta baraque ! Je m’en irai mercredi, et pour m’en aller de Claquebue. Tu viendras t’installer dans tes murs si tu veux, et tu régleras tes comptes tout seul avec le Zèphe. Moi, je ne suis plus d’ici. »
Aux dernières paroles qu’il dit, Honoré vit son frère désemparé. Il ajouta en ricanant :
« Ta lettre, je ne l’achèterais pas dix sous à Maloret. »
Le vétérinaire était imbécile d’effroi. Il se mit à marcher dans l’écurie comme un pantin, soulevant la queue d’une vache par réminiscence professionnelle, et regardant son frère avec des yeux sans expression. Honoré, encore bouillant de fureur, faillit quitter l’écurie pour informer de son départ toute la maison, ce qui l’eût obligé d’exécuter sa menace. La détresse où il vit le vétérinaire arrêta son élan. Haussant les épaules, il fit un pas vers lui. Ferdinand s’arrêta, une queue de vache dans la main, et sourit d’un air hébété. Honoré en eut un serrement de cœur et un
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remords.
« Ferdinand... »
Ferdinand ne bougea pas, il murmura quelques mots sans suite. Honoré entendit : « la lettre »...
« Ferdinand... à quoi bon s’engueuler encore. Lâche-moi cette queue de vache et causons tranquillement. Ta lettre, elle est chez Maloret, on va s’occuper de la reprendre. Tiens, assieds-toi là, je n’aime pas te voir comme ça, tu as l’air d’un fou. D’abord, je voudrais savoir par le détail ce que tu m’écrivais. Là, réfléchis bien. »
Ferdinand se rappelait presque par cœur toutes les lettres et les discours qu’il avait faits dans l’année. Dans son désarroi, il hésita d’abord un peu, puis, s’échauffant à la récitation, il arrondit ses phrases avec des inflexions de voix et des mouvements de tête : « Mon cher Honoré, le cheval noir a été pris de coliques au commencement de la semaine...
– Nous voilà propres, dit Honoré lorsque son frère eut achevé. Ah ! tu peux dire que tu n’avais rien oublié.
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– Ce que je t’écrivais là était tout de même très juste... »
Honoré ne répondit même pas. Il s’assit sur le trépied et essaya d’imaginer le plaisir de Zèphe Maloret lisant et relisant la lettre. Il l’imaginait très vif et c’était pour lui la pire humiliation ; celle de penser que la lettre serait connue de tout le village n’était rien auprès. Zèphe tenait maintenant la certitude que les paroles autrefois échangées avec le Bavarois avaient eu un résultat, celui qu’il avait sans doute calculé dans le moment. Plus Honoré considérait l’affaire, moins il attachait d’importance à reprendre la lettre. Il lui importait d’abord de tirer une vengeance telle que Maloret ne songeât plus à l’aventure du Bavarois qu’avec amertume.
Le vétérinaire retenait son souffle et attendait les oracles. Comme son frère clignait les yeux et crachait sur le nez de son sabot, il jugea sa méditation féconde, et dans la crainte que sa présence ne fût importune, il s’éloigna sur la pointe de ses bottines pour procéder à l’examen dominical du bétail.
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« Laisse donc mes vaches tranquilles, lui dit Honoré sans lever la tête. Quand tu les auras palpées, personne n’en sera plus avancé. »
Habituellement, Honoré ne se gênait pas de rabrouer son frère, pourtant il n’avait jamais osé condamner, sur ce ton catégorique, l’usage presque vénérable de la consultation. Ferdinand sentit qu’il y avait tout d’un coup quelque chose de changé dans l’ordre de leurs relations. Celui qu’il considérait, malgré lui, comme son fermier, devenait le chef de famille, le maître des Haudouin, auquel il était heureux d’obéir dans les circonstances actuelles.
« Puisque ça ne coûte rien, objecta timidement le vétérinaire.
– Laisse mes vaches tranquilles, je te dis. »
Le vétérinaire se résigna donc à abandonner son examen.
« Tu sais, dit-il presque malgré lui, je te préviens que la Fidèle est chaude.
– Si le cœur t’en dit... »
Le vétérinaire détestait les plaisanteries
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obscènes qui lui proposaient des images trop précises dont il demeurait obsédé quelquefois pendant plusieurs jours. Il rougit, jeta un regard sur la Fidèle, ne pouvant s’empêcher d’évaluer à l’œil certaines possibilités et se révolta contre la liberté de son frère.
« Je ne comprends pas qu’un homme de ton âge se plaise encore à de pareilles saletés, non, je ne comprends pas... »
Honoré avait déjà oublié les paroles coupables qui blessaient la pudeur de son frère.
« Quelles saletés ? dit-il.
– Les saletés comme celle que tu viens de dire.
– Je t’ai dit une saleté ?...
– Si le cœur t’en dit...
– Quoi, si le cœur t’en dit ?
– Oui, tu m’as dit : si le cœur m’en dit...
– Je n’y suis pas.
– Ou plutôt : si le cœur t’en dit ! »
Ferdinand s’impatientait, Honoré le regarda d’un air inquiet, pensant que l’émotion lui avait
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troublé l’esprit.
« Tu devrais aller manger un peu, lui dit-il. En attendant midi, l’Adélaïde te ferait du café au lait. »
Le vétérinaire ne répondit pas. Il était ulcéré. Ce n’était pas assez qu’il eût été atteint dans son honnêteté, il passait encore pour un idiot. Une fois de plus, il le constatait, c’était le bénéfice ordinaire de l’innocence et de la modestie.
Quand les deux frères sortirent de l’écurie, chacun put observer que le vétérinaire était jaune comme un chandelier et serrait son derrière dans sa jaquette d’un mouvement craintif. Au contraire, Honoré paraissait de belle humeur, il avait l’œil vif et remplissait tous ses habits. On l’entendait qui disait à Ferdinand :
« Surtout, ne t’occupe de rien, tu as déjà fait trop de bêtises. Je te défends de mettre les pieds chez lui. »
LES PROPOS DE LA JUMENT
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Il se pratiquait à Claquebue quatorze manières de faire l’amour, que le curé n’approuvait pas toutes. La description n’en importe pas ici, et je craindrais d’ailleurs de m’y échauffer. Ces usages ne constituaient pas un fonds communal, il n’y avait à peu près personne dans le village qui en connût seulement le quart. C’étaient des recettes de ménage, des biens meubles qui se transportaient d’une famille à l’autre par le mariage, les souvenirs d’enfance et, plus rarement, par des confidences d’amis. Il semble à première vue que dans un village de quelques centaines d’âmes ces échanges auraient dû rapidement mettre toutes les familles en situation de parcourir le cycle des quatorze voluptés. Il n’en était rien, car le jeu des préférences, les pudeurs d’une épouse, ou l’autorité du mâle, faisaient prévaloir telles manières – une ou deux – et rejeter dans l’oubli des acquisitions récentes, parfois même des traditions sur lesquelles une famille vivait depuis cent ans. Entre jeunes mariés, les traditions s’ajoutaient rarement, l’homme imposait presque toujours les siennes. Il y avait des familles plus curieuses, qui
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se laissaient prendre au charme de la nouveauté et de la diversité. Chez les Berthier, par exemple, les hommes caressaient leurs épouses de quatre et cinq manières différentes. C’étaient là des exceptions, et il n’y avait point de famille honnête et laborieuse qui allât jusqu’à trois. Les Haudouin de Claquebue s’en tinrent presque toujours à l’héritage du vieil Haudouin, et Alexis, le plus hardi des fils d’Honoré, n’y ajouta que des finesses de détail. Pourtant, Alexis avait témoigné dans son enfance d’une curiosité ardente pour les mystères amoureux. Il avait médité sur toutes les possibilités que lui offraient ses connaissances de l’anatomie humaine, et, dans ses tentatives avec les filles de son âge, il s’était montré inventif, dépourvu de pudeur. Vers sa dix-huitième année, il devait perdre tout d’un coup le fruit de ses expériences, comme se préparant à entrer dans un monde où les raffinements, les joliesses devenaient un bagage encombrant. Il en avait été ainsi pour ses frères, pour son père, et pour la majorité des hommes de Claquebue ; à l’âge de l’adolescence poussée, ils se séparaient de leurs habitudes d’amours ingénues, turbulentes,
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impudiques, et prenaient le chemin de choisir une femme et de se limiter en toutes façons. Ils choisissaient à regret, comme les malades au régime qui mangent leur œuf à la coque en rêvant aux tripes et aux boudins des bons jours de santé mais qui s’habituent tout de même parce que le principal, c’est de vivre pour gagner des sous. Quand il faut peiner et suer pour vivre d’un morceau de terre, il n’y a pas quatorze manières, ni douze, ni six ; il n’y en a qu’une et on n’y pense pas souvent. Les hommes de Claquebue n’oubliaient pas seulement le butin de leurs jeunes années, ils oubliaient aussi que les plaisirs amoureux tenaient une grande place dans les jeux de leurs enfants ; ou plutôt, ils feignaient de l’oublier.
Dans leur jeune âge, les garçons communiaient dans une curiosité presque sans frein de tout ce qui pouvait satisfaire leurs instincts sexuels. Ils formaient un troupeau lascif et sans mystère, pareils à de jeunes dieux rustiques dont les ébats ne sont pas bridés par le souci de subsister durement. C’était une association de plaisir où chacun apportait sa part
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de butin ; une idée ingénieuse, une expression obscène, une observation recueillie dans sa famille. Au sortir de l’école, ils s’assemblaient pour uriner, mesuraient leurs sexes avec un brin d’herbe, ou, surprenant une fille entre deux haies, l’obligeaient à se découvrir. Cela prêtait à des commentaires qui jaillissaient en termes orduriers. Les filles ne se mêlaient pas à ces controverses, et, à moins d’en être les victimes, assistaient toujours d’assez loin aux manifestations qui en étaient l’objet. Un sentiment plus précoce de leurs devoirs religieux balançait leurs curiosités. Le curé exerçait sur elles le prestige que les femmes reconnaissent d’habitude au prêtre et au médecin. Il connaissait son pouvoir sur l’élément féminin de Claquebue, et à ce propos disait que, s’il n’y avait point de femmes au village, il arriverait peut-être à faire des saints, mais point de bons catholiques.
Les manifestations érotiques des garçons n’étaient pas seulement verbales ou mimées. Le champ de leur curiosité était à peu près sans limite, ils s’intéressaient aussi bien au sodomisme et autres dépravations qu’à la simple tradition
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familiale, et s’ils en avaient la plupart du temps des idées imparfaites qui leur dérobaient plus ou moins les réalités, cela n’empêchait pas qu’il y eût de nombreux exemples d’accouplements de toutes sortes, qui n’étaient pas seulement des mimiques. Et je ne parle pas des plaisirs solitaires qui sont de tous les âges, et aussi bien de la ville que de la campagne.
Pendant la saison d’été que les enfants étaient tenus loin de l’école pour garder les troupeaux, ils ne manquaient pas de mettre à profit leurs loisirs et leur liberté. Les fillettes se laissaient prendre assez souvent à la verte éloquence de ces jeunes bergers, et cédaient sans choisir, plutôt par indolence ou pour tuer le temps que par désir véritable. Il était peu habituel que ces étreintes s’accomplissent dans le recueillement, elles étaient presque toujours un spectacle pour un ou deux gamins qui attendaient leur tour de la complaisance de la victime. Le garde champêtre, gardien de la propriété et des bonnes mœurs, surgissait parfois au milieu de ces fêtes pastorales, mais il ne pouvait songer à verbaliser ; il n’y a de mauvaises mœurs que celles qui
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attentent à la propriété ou la déprécient, et ces ébats enfantins n’importaient, en bien ou en mal, ni à l’ordre ni à la propriété des citoyens de Claquebue ; c’étaient des expériences en champ clos, le champ clos de l’enfance, et pour ainsi dire théoriques. Le garde se contentait d’admonester les coupables, et dénonçait aux parents ceux-là seuls qui étaient coutumiers de laisser aller leurs vaches en maraude. Cette apparente injustice récompensait les bons bergers, les avertissant ainsi qu’en un monde harmonieux, tout tourne en bien pour les gens respectueux du bien d’autrui. Les parents informés par le garde ne paraissaient pas trop effrayés des mauvais instincts de leur enfant. En général, le coupable tremblait cinq minutes dans sa peau en entendant son père jurer qu’il avait honte d’un enfant aussi mal élevé, tandis que sa mère méditait de l’envoyer à confesse dans le courant de la semaine. Le lendemain, toute la famille était frappée d’amnésie, et l’on renvoyait le berger aux prés, sans souci des tentations qui l’y guettaient.
Les mêmes qui s’exaltaient à ces jeux
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impudiques pouvaient garder secret un amour timide, léger et pur comme une bulle soufflée du paradis. Ils ne pensaient même pas que le plaisir de la chair pût venir en conclusion de ces joies délicates. Plus tard, parvenus à l’âge d’homme, ayant appris la commodité de tout confondre, ils riaient grossièrement de cette grâce perdue. Les meilleurs s’en souvenaient parfois avec tendresse.
Les enfants d’Honoré Haudouin se livraient sans nulle retenue aux jeux obscènes de leur âge. Le père n’y voyait pas d’inconvénient, il se félicitait de leur voir si grande faim d’amour et les enviait un peu de se sentir si à l’aise là où il s’était laissé imposer par des usages de famille. « Ça ne durera pas toujours, songeait-il avec mélancolie ; eux aussi se gêneront d’être heureux quand il leur faudra travailler avec souci. »
Dans sa treizième année, Alexis ne refusait aucun des plaisirs que lui proposait son imagination hardie. Ses compagnons admiraient sa facilité de parole, son audace, et son ingéniosité. Il faisait presque tout ce qu’il disait, et il disait ce qu’il faisait avec une abondance de
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détails, un souci d’exactitude, et un vocabulaire imagé, qui faisaient rechercher sa conversation. À l’école, il avait plus souvent les mains sous la table qu’à son porte-plume, non par habitude invétérée, mais pour introduire un peu d’humanité dans les leçons du maître sur la règle de trois ou les mérites revêches de Colbert. Il avait le regard agile, la main prompte à saisir les belles occasions. Avec les filles, il se montrait adroit, persuasif, il avait une manière rieuse de leur prendre la main, et de la guider où il voulait. Les petites étaient troublées et il y en avait qui l’écoutaient volontiers jusqu’au bout. Il lui arrivait plus souvent qu’à aucun autre d’être surpris par le garde alors qu’il avait son pantalon à côté de lui. « Infernal que tu seras toujours, disait le garde, c’est la troisième fois cet été, et ça finira que je le dirai à Honoré. » Mais c’étaient des menaces en l’air, Alexis avait des initiatives si surprenantes que le garde attendait parfois, dissimulé au coin d’un buisson, que le délit fût consommé pour signaler sa présence. Alexis ne croyait jamais qu’une fille lui eût cédé tout à fait, et il s’appliquait à découvrir ce qu’elle pouvait
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encore lui abandonner de mystère, sur pile ou sur face. Malgré tout, ses bonnes fortunes étaient rares, le fait qu’une fillette se fût soumise une fois ne signifiait pas qu’elle y revînt aux jours d’après ; les grandes personnes s’accommodent de cette logique d’engrenage, mais les enfants ont plus de fierté et, en outre, ils pensent que c’est déjà bien assez d’appartenir à ses parents. Par nécessité, ou plutôt opportunité, Alexis avait observé que la raie des fesses se présente pareille chez les filles et chez les garçons. Le jour où le garde le surprit à en administrer la preuve à un berger de son âge, il jugea que la mesure était dépassée de ce coup-là et courut avertir son père.
« Je suis honteux de te le dire, Honoré, mais ton garçon est pire qu’un verrat ! »
Honoré hochait la tête en écoutant le récit du garde. Il répondit :
« C’est embêtant. Ils pourraient bien s’amuser autrement, ces gamins-là. Enfin, ça n’a qu’un temps.
– Moi, j’étais venu te dire ça...
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– Tu as bien fait, reprit Honoré, tout le dérangement a été pour toi. Mais sois tranquille, je vas te le calotter comme il faut quand il sera de retour. »
Ce soir-là Alexis n’osa pas rentrer, et sa mère s’inquiétait de voir venir la nuit. Honoré savait que le garçon craignait la colère qui l’attendait, et lui aussi, il eut peur. « Avec les enfants, songeait-il, on ne sait jamais ; comme ils rient, ils pleurent et ils se font mal. » Honoré partit vers les pacages de la rivière. L’ombre du soir allongeait les prés, il avait de plus en plus peur. Il pensait à l’angoisse de son garçon qui était tout seul sur un coin de nuit, qui rôdait peut-être au bord de la rivière. Il ôta ses sabots pour courir plus vite. En arrivant sur les prés communaux, il ne vit rien d’abord. La nuit était presque faite et le brouillard débordait de la rivière sur la plaine. Le chien, triste et soupçonneux, sortit de la nuit et vint le flairer. Honoré n’osait pas appeler, craignant qu’on ne lui répondît pas. Enfin il aperçut les vaches qui s’étaient couchées dans l’herbe humide, alignées comme à l’étable. Alexis s’était couché contre l’une d’elles pour se chauffer, il
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regardait venir sur lui la forme du père, et il était à la fois soulagé et effrayé. Honoré prit son garçon dans ses bras, le serra contre sa poitrine qui battait encore de la course et aussi de la peur qu’il avait eue.
« Il ne faut pas avoir peur de moi », dit-il.
Comme son garçon se raidissait, parce qu’il avait honte encore, Honoré ajouta :
« Tu ne recommenceras pas, voilà tout. »
Ils rentrèrent en se tenant par la main, au pas des vaches un peu étonnées de ce qui leur arrivait dans la nuit, mais qui n’osaient rien dire parce que le patron était là. Ils ne se voyaient pas et le brouillard faisait les prés si doux qu’ils ne s’entendaient pas marcher. Ils étaient le père et le fils, la main dans la main, heureux d’avoir eu peur l’un par l’autre. Alexis sentait parfois la grande main chaude de son père, agitée d’une secousse, comme quand on repense à une grande peur.
« Je ne recommencerai pas, vous pouvez être sûr.
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– Je sais bien », dit le père.
Et il pensait qu’il venait de retrouver son garçon, que le reste n’était rien. Alexis, en effet, tint parole. Quand un berger l’invitait, il refusait avec une bruyante indignation et proposait d’autres divertissements d’une inspiration à peine moins tourmentée. Car il avait le diable au corps, un diable vif, rieur, curieux en diable, et qui n’avait pas peur de faire voir sa queue.
Le curé de Claquebue, à qui rien n’échappait, fermait les yeux tant qu’il pouvait sur la turbulence de ses jeunes paroissiens. En confession, il passait rapidement sur certains péchés. À sa question : « Tu t’es amusé avec une fille ? » ou « Tu t’es amusée avec un garçon ? » il se contentait d’un oui et ne voulait pas d’autre réponse. Ce n’était pas que le péché de luxure lui parût plus abominable chez des enfants que chez des hommes, au contraire. Il avait d’ailleurs une si grande expérience du mal qu’il ne se scandalisait guère. Mais il ne décidait rien à la légère, agissait constamment pour le mieux des intérêts de Dieu, de l’Église et de la paroisse,
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qu’il avait fini par confondre dans un même amour hargneux et, en somme, assez efficace. Il ne haïssait pas tant le péché que ses conséquences ; ayant observé que l’activité sexuelle des enfants était un jeu du corps qui ne se confondait ni avec l’amour, ni avec la foi, ni avec l’amitié ou la haine, il voulait voir là le signe de l’innocence. Les enfants jouent, pensait-il ; quand ils seront grands, ils ne joueront plus : ils mêleront les plaisirs de la chair à la peine de vivre et alors, seulement, on pourra utilement leur en faire un épouvantail. En outre, le curé pensait que le meilleur âge pour « jeter sa gourme » fût celui de l’enfance et non pas celui de l’adolescence où les mauvaises habitudes se fortifient par l’orgueil et dégénèrent en révolte ou en libertinage. Non seulement il feignait d’ignorer les ébats coupables des enfants, mais il s’appliquait, dans son enseignement religieux, à éviter toute allusion, même sous forme de défense, au péché de luxure, et purgeait soigneusement l’histoire sainte. Les enfants évoquaient toujours le mystère divin dans une atmosphère de féminité bleuâtre, insexuée, que le
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curé faisait surgir au catéchisme en parlant de la Vierge, de l’Enfant Jésus, des anges gardiens, et des saints les plus vénérables, à la barbe bien sûre. Ce n’était que plus tard, adolescents, quand l’amour devenait difficile, qu’ils avaient affaire à la colère de Dieu. En attendant, ils l’aimaient et cherchaient à lui faire plaisir, dans la mesure où ils n’en étaient pas gênés. Par exemple, les garçons d’entre dix et treize ans, pour être agréables à Dieu, tenaient les plus petits à l’écart des propos et des jeux licencieux ; c’était un peu aussi pour la satisfaction orgueilleuse de créer des catégories. Les plus petits en étaient humiliés et s’efforçaient entre eux aux propos obscènes, où ils réussissaient presque aussi bien que leurs aînés. La règle n’avait d’ailleurs rien d’absolu, les plus grands laissaient même paraître assez volontiers un peu de leur science pour en faire sentir l’avantage aux cadets, et si les circonstances imposaient dans leurs jeux la présence d’un bambin, ils n’allaient pas jusqu’à se gêner devant lui. Alexis, lui, ne tolérait pas qu’on introduisît Gustave et Clotilde dans des conversations scabreuses. Par piété, et aussi par
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un sentiment de ses responsabilités, il exerçait sur son frère et sa sœur une surveillance sévère qu’ils redoutaient plus que celle de leurs parents. Il leur posait des questions embarrassantes sur l’emploi de leur temps, interdisait certaines fréquentations, et bataillait avec Tintin Maloret qui cherchait toutes les occasions d’instruire les deux petits. Il se plaisait au rôle d’ange gardien, et quand ses deux protégés se plaignaient d’une affectation d’austérité que démentait sa conduite, il répondait : « Quand vous aurez dix ans on verra. »
Alexis craignait beaucoup, pour Gustave et Clotilde, la société des vieillards. Il se rappelait les dernières années de son grand-père Haudouin, et le cynisme abandonné de ses propos. Ces vieux, quand ils étaient à un ou deux ans de partir, qu’ils avaient fait toutes leurs affaires sur la terre, n’avaient plus rien à gagner en demeurant pudiques. Incapables de travailler, ils devenaient comme les enfants qui ne s’embarrassent pas de la nécessité de gagner des sous. « Bon Dieu, disaient les vieillards, on s’est assez privés d’être cochons, voilà que ça nous
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revient sur la langue. » Et comme ceux qui travaillaient n’avaient pas de goût à les écouter, ni de temps à perdre, ils causaient avec les enfants, et des fois, ils leur montraient ce qu’on devient à soixante-quinze ans. Le curé ne s’en effrayait pas pour les enfants, mais bien pour les vieux, qui risquaient d’être emportés par une rupture d’anévrisme ou de n’importe quoi, avec un noir péché sur la conscience. C’est pourquoi il faisait courir le bruit que la vieillesse était sage, respectable, et qu’on lui voyait de la lumière dans l’œil ; il espérait que les vieux tiendraient à honneur de soutenir cette réputation de sagesse, et en fait, ce fut avec assez de bonheur qu’il tabla sur leur vanité. La plupart se prenaient au sérieux, et, autre conséquence imprévue, l’on voyait couramment des pleins de vie de la quarantaine consulter les vieillards dans toutes les occasions qui nécessitaient du bon sens, du coup d’œil et de la vigueur.
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