La menteuse
Chapitre VIII
C’était le crépuscule quand il avait garé sa voiture devant le dancing. Il y avait moins de monde dans la salle et on en était aux danses lentes, presque immobiles, joue à joue.
Seules les appliques murales étaient éclairées ; le centre de la piste demeurait dans une pénombre propice.
Et sous une des appliques, seule, accoudée à une petite table, Jean-Pierre Martin venait d’apercevoir Lucienne Dupré.
Il s’était avancé, lentement. Puis il s’était assis, sans un mot, à côté de l’amie de Jacqueline.
Elle avait tourné la tête vers lui ; elle avait sursauté en le reconnaissant.
— Vous ! Qu’est-ce que vous voulez ?
Elle pâlissait ; elle reculait sa chaise ; elle faisait mine de se lever. Il posait fermement une main sur l’épaule de la jeune fille.
— Ne partez pas. Nous allons avoir une petite conversation. Entre amis.
— Je n’ai rien à vous dire.
— Croyez-vous ? Dites-moi au moins pourquoi vous m’avez menti.
Elle était secouée d’un frisson.
— Vous êtes donc aussi menteuses l’une que l’autre, Jacqueline et vous.
— Je ne vous permets pas…
Son indignation sonnait faux.
— Vous alliez seule au cinéma, depuis quelques mois.
— C’est mon affaire.
— Vous avez tenté de tromper la police. Savez-vous que cela peut vous coûter cher ?
Elle prenait peur, très vite.
— C’était elle qui voulait que je dise qu’elle m’accompagnait. Elle voulait que j’aille la chercher chez elle, pour que sa mère ne sache rien. Ce sont des choses qui arrivent. Ce sont des services que l’on se rend.
— De mauvais services.
— Je n’étais pas chargée de surveiller Jacqueline.
— Avec qui passait-elle la soirée du samedi ?
— Je ne le sais pas.
Elle ne lui avait pas laissé le temps de terminer sa question.
— Je la quittais dans la rue et j’entrais au cinéma. Je vous dis la vérité.
— Peut-être, mais elle ne pouvait pas ne pas vous avoir confié avec qui elle sortait.
— C’était son secret.
Le gendarme désignait les deux verres vides posés sur la petite table.
— Avec qui vous trouvez-vous ici ?
— Avec une amie. Elle danse. Nous allons nous en aller.
Elle essayait encore de se dérober à la main qui la retenait.
— Jacqueline venait retrouver Jacky à Robinson ?
Lucienne lui jetait un regard traqué.
— Non ! Jacky ne nous a emmenées qu’une fois, il y a longtemps, et nous ne sommes restées qu’une demi-heure.
— Le lendemain, il l’emmenait à l’hôtel.
— Comment le savez-vous ?
— Avec qui se cachait-elle, dans la vieille Citroën, sous les tilleuls ?
La jeune fille baissait la tête. Puis elle répondait à mi-voix :
— Avec moi.
— Avec vous ?
— Oui. Et après ?
Elle se décidait à faire front, mais ses lèvres tremblaient.
— Vous êtes un peu cynique ! remarquait le gendarme.
— Nous n’avions pas le droit de nous retrouver ?
— C’est selon. Ce n’est pas une question de droit.
— Nous ne causions de préjudice à personne.
— Sans doute. Mais Jacqueline avait aussi des rendez-vous avec un jeune homme, dans cette voiture.
Lucienne avait rougi.
— Vous ne revêtiez tout de même pas des vêtements masculins.
— Je ne vous dirai plus rien.
— À votre aise. Nous vous interrogerons à la brigade, en présence de vos parents.
— Vous ne ferez pas ça !
— Oh ! mais si.
Les yeux de la jeune fille s’étaient embués de larmes.
— Je répéterai tous vos propos. Nous vous confronterons avec le gérant du cinéma et l’ouvreuse. Et avec le nommé Jacques Jallet. Nous irons interroger vos employeurs à votre sujet. Il s’agit d’un détournement de mineure, ne l’oubliez pas, et si vous gardez le silence, vous êtes complice. Vous risquez un séjour dans un établissement d’éducation surveillée.
Elle étouffait un gémissement de frayeur.
— Oh ! balbutiait-elle, maintenant ils sont loin, je peux parler.
« Le jeune homme, c’était Raymond Redon.
— Le fils de l’épicier en gros ?
— Oui.
— Vous les aviez vus ensemble.
— Non. Mais Jacqueline m’avait raconté. C’est le plus riche héritier du pays. Ils se cachaient, car les parents de Raymond n’auraient jamais voulu que leur fils épouse une petite employée.
— Il avait posé la question à son père ?
— Non. Il le craint bien trop. Jacqueline me confiait qu’ils s’enfuiraient et qu’ils iraient se marier à l’étranger.
— Qu’ils s’enfuiraient comment ?
— Avec la Mercedes de M. Redon. Raymond devait décider son père à la lui prêter pour le week-end, en prétendant qu’un ami l’invitait chez lui. Il se procurerait de l’argent. Personne ne saurait rien jusqu’au lundi. C’est-à-dire jusqu’à demain.
— Alors, pourquoi Jacqueline a-t-elle laissé une lettre ?
— Une lettre ?
Lucienne paraissait stupéfaite.
— Mais oui, insistait Martin, une lettre où elle annonce qu’elle part avec celui qu’elle aime et qu’ils reviendront unis par le mariage. Une lettre que l’on aurait dû trouver une demi-heure après sa disparition et l’on aurait pu alors arrêter les fugitifs à une frontière.
— Elle n’a jamais envisagé de laisser une lettre. Tout au moins, elle ne m’en a rien confié, je vous l’assure.
— Elle aura voulu tranquilliser sa mère.
— Cela m’étonne. Elle n’avait pas de ces scrupules. Tout ce qui l’inquiétait, c’était que Raymond hésite au dernier moment. Elle avait peur aussi qu’il ne parvienne pas à prendre assez d’argent. Mais hier, il devait y avoir d’importantes rentrées à l’épicerie. C’est une maison de gros, n’est-ce pas.
— Il disposait de beaucoup d’argent de poche, Raymond ?
— Lui. Pensez-vous ! Avec un père si radin. Il était obligé sans doute de puiser en douce dans la caisse.
— C’est avec l’argent qu’il lui donnait que Jacqueline pouvait s’acheter ses dessous, certains vêtements, ses produits de beauté ?
— Vous avez remarqué tout cela.
Lucienne dévisageait Jean-Pierre Martin avec un étonnement admiratif, exempt d’ironie.
— En visitant sa chambre, précisait-il.
— Je l’entends bien.
— Vous lui demandiez d’où cela venait ?
— Oui. Elle éludait la question. Elle plaisantait.
— Elle laissait entendre qu’il s’agissait de cadeaux de Raymond ?
— Presque. Mais pas clairement. Je ne savais que penser. Un garçon comme lui n’aurait pas eu de ces attentions.
— Quel âge a-t-il ?
— Vingt ans. Et il ne les paraît pas. Mais Jacqueline l’a subjugué.
Il y avait une ombre de jalousie dans la voix de Lucienne.
— Je lui disais que c’était une bêtise, que les Redon seraient furieux et qu’ils ne pardonneraient jamais, qu’ils iraient jusqu’à déshériter leur fils. Elle ne voulait rien entendre. C’était la chance de sa vie, affirmait-elle.
— Le jeune homme connaissait-il bien Jacqueline ? Savait-il…
— Qu’il n’était pas le premier… Mais non, il ignorait tout. Jacqueline jouait à l’ingénue avec lui. Elle ne lui accordait que juste ce qu’il fallait pour le rendre fou.
— À quelle heure devaient-ils partir ?
— Elle ne me l’a pas dit. Dans la soirée de samedi, c’est tout ce que je sais. Ils devaient se rendre en Suisse, puis passer en Allemagne, en Hollande, et s’embarquer pour l’Écosse. Mais ce serait cet itinéraire ou un autre.
— Était-elle vraiment amoureuse de ce garçon ?
— Oh ! amoureuse ? s’interrogeait Lucienne.
Elle réfléchissait, la bouche amère.
— Tout dépend de ce que l’on appelle amour, observait-elle. Si c’est une recherche de sensations !
Elle n’achevait pas. Il se taisait, lui aussi. Il ne fallait plus la brusquer. Elle devait en ce moment se montrer sincère. Elle avait certainement désapprouvé Jacqueline, la tendre amie de son adolescence, dont elle connaissait si intimement tous les défauts et qu’elle regrettait quand même. Mais aujourd’hui, elle la jugeait avec lucidité.
— Je crois, reprenait-elle, qu’elle voulait surtout s’en sortir… Elle rêvait, depuis des années, d’un homme riche, qui la tire de la médiocrité. À l’école, elle prétendait que le but essentiel d’une sténodactylo, c’est de se faire entretenir ou de se faire épouser par son patron.
— Alors, avec M. Alquin ?
— Ça n’a pas dû rendre. Sinon, elle n’aurait pas vampé ce pauvre Raymond, qui n’a rien d’un jeune premier. Il est un peu plus petit qu’elle et ce n’est pas un athlète. Il n’a pas non plus beaucoup de conversation : Jacqueline racontait que c’était elle qui faisait les demandes et les réponses.
Lucienne parlait sans méchanceté, sur le ton de la constatation désabusée. Elle s’enflammait cependant un peu, en déclarant :
— Elle n’a pas eu de mal à en faire ce qu’elle voulait. Elle est si jolie, si bien faite et si passionnée quand elle sourit, n’est-ce pas ?
Jean-Pierre Martin se retenait d’approuver Lucienne. Il revoyait Jacqueline, quand elle se dirigeait vers lui, au carrefour. Il retrouvait le charme érotique qui se dégageait de la jeune fille, ce charme qu’elle irradiait par l’expression de sa bouche, par sa démarche, par l’éclat de ses yeux. Ce goût du péché qui s’exhalait autour d’elle et auquel il avait été sensible. Il devait bien se l’avouer. Car, au fond, pourquoi poursuivait-il cette enquête avec une telle obstination ? Ce besoin de savoir qui l’animait était-il uniquement le fait du zèle d’un policier ? Certes, il faisait son métier. Mais sans pouvoir se défendre d’un certain regret plutôt trouble, et d’une curiosité dont il avait presque honte.
Et puis Lucienne mettait fin à cet instant d’abandon.
— Ce qui est fait est fait, murmurait-elle.
Mais elle ajoutait :
— Il y a cette lettre qui ne colle pas. Pourquoi a-t-elle écrit cette lettre ?
— Elle l’a dactylographiée, observait Jean-Pierre Martin. Avec sa vieille machine.
Et Lucienne répondait :
— Mais Jacqueline ne possède aucune machine à écrire.
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