La menteuse
Chapitre VII
Dans la grande salle au plafond bas, de bois verni, les guitares électriques faisaient vibrer les haut-parleurs ; des filles et des garçons se trémoussaient avec application. Le disque n’était pas neuf et le craquement d’un coup d’aiguille se produisait à un rythme régulier. À Robinson, il n’y avait des musiciens le dimanche qu’en juillet et en août. Le reste de l’année, les amateurs de danse se contentaient de l’électrophone.
Jean-Pierre Martin avait revêtu un costume civil qui lui allait bien et qui le rajeunissait. Ainsi, il avait la même allure que beaucoup de clients du dancing. À vrai dire, l’établissement était plutôt un restaurant-guinguette et sa grande salle servait souvent pour les « noces et banquets ». Mais le dimanche après-midi et le dimanche soir, À Robinson était le rendez-vous de la jeunesse de Sauzier et de Thévezol, à mi-chemin entre les deux cités, mais sur le territoire de Thévezol, près du village de Lovel.
Il était entré dans la première salle qui servait de bar, et s’était accoudé au zinc.
La serveuse, petite et ronde, casquée de cheveux bruns avec des guiches, lui faisait un sourire de bienvenue.
— Qu’est-ce que ça sera ?
— Un demi pression.
Elle le trouvait à son goût ; elle lui faisait des yeux doux. Elle avait saisi un verre, tourné un robinet et, avec une petite latte de bois, elle écartait la mousse.
— Il y a du monde, disait-il.
— Vous trouvez ? Ce n’est pas la bourre. Ce sera ce soir.
— Je ne vois pas, Jacky ?
— Vous êtes de ses copains ? Ah ! celui-là. Non, il n’est pas venu. Peut-être ce soir. Dimanche dernier déjà, on ne l’a pas vu.
Elle gloussait :
— Est-ce que vous êtes comme lui ?
Il prenait un air faussement modeste et lançait à la fille un regard équivoque.
— Moi, je serais plutôt un tendre.
— Oh ! Lui aussi. Jusqu’à un certain point. C’est vrai, ce qu’on dit ? Qu’il va se marier ?
Il faisait une moue dubitative.
— Aussi, je me disais : celle qui lui mettra la corde au cou n’est pas encore née. Quel dragueur, hein !
— Il se défend.
— Je ne vous ai jamais vu avec lui.
— Je ne travaillais pas dans la région. Et justement, ça m’ennuie de ne pas le trouver. Il m’aurait donné un renseignement.
— Si je peux…
— Quand il trouve une fille gentille, où l’emmène-t-il ?
— Eh bien ! vous, alors ! On peut dire que vous avez des intentions.
— Il m’avait dit : ne t’en fais pas, je connais un estanco.
— Oh ! ce n’est pas un mystère. Il va à Lovel, à l’hôtel Veuillet où il connaît une bonne. Une blonde qui s’appelle Olga. Moi, il a voulu m’embarquer plus d’une fois, à la fermeture. Mais je n’ai pas la vocation pour faire partie d’un harem.
Elle ajoutait, doucereuse :
— Un gars sérieux, je ne dis pas…
***
Il avait arrêté sa voiture devant l’hôtel Veuillet, lequel comportait une salle de café. C’était une blonde qui venait le servir.
— Mademoiselle Olga ?
Elle écarquillait les yeux, rieuse.
— Je ne vous connais pas.
— C’est Jacky qui m’a parlé de vous. Il est là ?
— Non. Il se fait rare. Il paraît qu’il a l’intention de se ranger. Tout arrive.
— Oui. Justement. Je voulais lui rendre un service. Il y a une fille qui voudrait lui créer des difficultés.
— Une ancienne ? Il y en a !
— Je ne sais pas si vous la connaissez. Regardez !
Il sortait la photo de Jacqueline.
Olga s’exclamait :
— Mais oui. Il l’a amenée deux fois ici, cette mignonne.
— Il prenait une chambre ?
— Bien sûr. La dernière fois, ça remonte à deux mois. Il m’avait même dit son prénom. Attendez que je me rappelle… Jacqueline.
— C’est bien cela. Vous lui faisiez remplir une fiche ?
Olga s’inquiétait tout à coup.
— Pourquoi me demandez-vous ça ?
Jean-Pierre Martin sortait sa carte d’officier de police.
La fille sursautait.
— Ah ! bien, alors !
Mais elle ne songeait pas à se rétracter.
— Vous n’allez pas me faire des misères. Jacky, c’est un copain et sa pépée devait être majeure.
— Ne craignez rien, disait-il. Mais tâchez de retrouver les dates.
— Ben, bredouillait-elle, la première fois, c’était un dimanche après-midi, et on avait le banquet de la fanfare. C’était donc le 10 juillet. Il y a un peu plus de trois mois. Et puis le dimanche suivant, donc le 17.
— Jacky vous avait-il fait des confidences au sujet de sa compagne ?
— Non.
— Il avait l’air d’y tenir ?
— Autant qu’aux autres. Il tient toujours beaucoup à la fille qu’il a en main.
***
— Oui, je suis M. Jallet. Non, Jacky n’est pas là.
— En voyage ?
— Pas très loin.
Le père de Jacky tendait le bras.
— Au bistrot d’à côté. C’est l’heure de l’apéritif.
Ainsi, le jeune homme se trouvait à Thévezol. Encore un coup pour rien. Jacqueline n’était donc pas partie avec celui-là.
À la porte du café, Jean-Pierre Martin avait hésité. Allait-il poursuivre cette phase de l’enquête ? Et puis, un soupçon était né en lui. Quand une fille a pris un amant, il arrive que deux ou trois mois plus tard elle soit à même de constater en elle certain changement physiologique.
Alors, que se passe-t-il ? La faiseuse d’ange. Ou le risque d’être fille-mère. Ou le mariage.
Mais, si le garçon ne veut pas se marier et que la fille insiste, que peut-il faire ?
Martin avait poussé la porte. Des jeunes gens bruyants au comptoir et près d’un billard électrique. Des beloteurs dans le fond. Où était Jacky ?
Il s’informait à mi-voix auprès du patron.
— M. Jacques Jallet ?
Et le patron criait :
— Jacky !
Un jeune homme, qui s’arc-boutait au billard, se retournait :
— Voilà !
— On te demande.
Il s’approchait, souriant, décontracté. S’il avait quelque chose à se reprocher, c’était un drôle de fortiche.
— Je pourrais vous parler ?
— Volontiers.
Il avait un visage sympathique, un peu mièvre. Martin l’entraînait à une table à l’écart. Les autres, au comptoir, continuaient leurs éclats de voix.
— Vous la reconnaissez ?
Jacky se penchait sur la photo, ouvrait la bouche et demeurait sans voix.
— Hôtel Veuillet, l’après-midi du 10 et du 17 juillet, poursuivait le gendarme.
Puis il exhibait sa carte d’O.P.
— Où est-elle ?
— Jacqueline ? bégayait le jeune homme.
— Évidemment. Répondez-moi. Où est-elle ?
— Mais, je n’en sais rien. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Vous savez bien qu’elle a disparu.
Il avait blêmi.
— Je vous jure que je l’ignore. Il y a longtemps que je ne l’ai pas revue.
— Pourquoi ? Elle était un tout petit peu enceinte ?
Il s’effarait :
— Vous êtes fou ! Je sais ce que je fais.
— Ah ! oui ? Vous saviez qu’elle avait dix-sept ans ?
— Vingt et un ! Elle m’a dit qu’elle en avait vingt et un. Sinon, je ne l’aurais pas emmenée à l’hôtel.
Il s’efforçait de ne pas parler plus haut, afin de ne pas attirer l’attention des autres.
— Vous savez ce que ça peut vous coûter ?
Jacky s’effondrait.
— Elle m’avait menti. Je fais toujours gaffe à ça, je vous le jure. C’est une nénette qui n’arrêtait pas de bluffer d’ailleurs, et c’est un peu pour ça que j’ai laissé tomber. Qu’est-ce qu’elle a fait ? Qu’est-ce qu’elle est devenue ?
— C’est à vous de me le dire.
— Mais, puisque…
Martin l’interrompait :
— Où étiez-vous, samedi soir, à partir de dix-neuf heures ?
Et Jacky stoppait net ses protestations.
— Allons, répondez !
Il bégayait :
— Samedi soir, est-ce que je sais ?
— Il faudra savoir. Ou alors, je vous embarque.
— Je me promenais. Seul.
— À pied.
— Oui. J’avais mal à la tête.
— Dites-moi plutôt la vérité.
Il passait une main sur son front moite.
— Je ne peux pas.
— Le juge d’instruction vous fera avouer.
— Non ! non !
Il avait crié. Les autres regardaient de leur côté.
— Dépêchez-vous.
— J’étais avec une jeune fille. Et il ne faut pas que ses parents le sachent. Sinon ils s’opposeront à notre mariage. J’ai la réputation d’être un peu cavaleur. C’est une fille de bonne famille et son père est très sévère.
— Vous pensez que je vais vous croire ?
— Mais c’est vrai. Samedi, ses parents étaient invités à un dîner et elle devait les accompagner. Elle a feint d’être malade et je l’ai rejointe chez elle.
— Son nom.
Il s’affolait davantage.
— Vous allez l’interroger ? Alors, tout est perdu.
— Si elle tient à vous, mettez-la au courant.
— Elle ferait jolie !
— Qu’est-ce qu’il a, Jacky ? demandait un des jeunes gens du comptoir.
— Rien. Une affaire.
Il soupirait :
— Oh ! la la ! Quelle panique !
Il allait souvent pousser cette exclamation : « quelle panique ». Il avait commencé à trembler. Il ne parvenait pas à extraire une cigarette de son étui.
— Alors, le nom de la fille. On va aller bavarder avec elle.
Il serrait les lèvres et son visage se crispait.
— Juste au moment où j’étais décidé à ne plus faire de bêtises.
— On dit ça.
Il capitulait :
— Marie-Antoinette Dubreuil.
— Allons-y. Rendons-lui visite.
— Mais, ses parents…
— Vous l’appellerez dans la rue. Je verrai ce que je ferai.
— Quelle panique ! murmurait Jacky en se levant.
***
Il avait pris place dans l’auto du gendarme.
— Tournez à gauche. Tout droit, maintenant, disait Jacky.
— Vous lui donniez de l’argent ?
— À Jacqueline ? Pour quoi faire ? Et puis, je suis toujours fauché.
— Vous n’auriez pas puisé dans la caisse de votre patron ?
— Absolument pas. Ça peut se vérifier.
— On vérifiera.
Le jeune homme gémissait. Il reprenait son exclamation, stupidement. Et il alternait avec des : « C’est pas vrai ! »
— C’est là. Pourvu que ce ne soit pas son père qui vienne ouvrir. Vous n’allez pas appeler ses parents, n’est-ce pas ?
Jean-Pierre Martin ne répondait rien.
C’est lui qui sonnait à la porte d’une imposante maison bourgeoise.
— Quelle chance, c’est elle, murmurait Jacky.
La jeune fille, surprise, les dévisageait. Ses traits délicats se figeaient. Elle repoussait une mèche de ses cheveux châtains.
— Laissez-moi parler, intervenait le gendarme. Mademoiselle, venez vous asseoir un instant dans ma voiture.
— Mais, pourquoi ?
— Obéis, Marie-Antoinette, implorait le garçon. C’est très important.
Elle refermait avec précaution la porte derrière elle. Elle suivait les deux hommes.
— Venez près de moi. Il montera derrière.
— Allez-vous m’expliquer…
Les portières claquaient.
— Comment avez-vous employé votre samedi soir ?
— Mais, monsieur !
Martin allumait un instant le plafonnier pour montrer sa carte.
— La police ? Qu’as-tu fait, Jacky ?
— Ne répondez pas, monsieur Jallet. Mais vous, mademoiselle, dites-moi la vérité.
D’un bras décidé, il empêchait la jeune fille de se retourner.
— Eh bien ! déclarait-elle, il est venu chez moi.
— À quelle heure ?
— Un peu avant dix-neuf heures. Mes parents étaient partis à dix-huit heures. Et il ne m’a quittée qu’à vingt-deux heures.
— Vous pourriez en témoigner ?
La voix de Marie-Antoinette se brisait.
— Qu’a-t-il donc fait, monsieur ? Je ne mens pas. Vous devez comprendre combien cet aveu me coûte.
— Je comprends, mademoiselle. Si nous le pouvons, nous nous passerons de votre déposition.
Il se penchait, et ouvrait la portière. S’il le fallait, les collègues de Thévezol se chargeraient du reste. En attendant, la fille et le garçon allaient s’expliquer. Il arriverait à la convaincre ; il devait être très persuasif. Avait-il même prévu ce qui lui arrivait, et fait la leçon à Marie-Antoinette ? On saurait si les parents s’étaient réellement absentés.
Il les laissait au bord du trottoir, l’un près de l’autre, silencieux.
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