La menteuse
Chapitre IV
— Que voulez-vous dire ? faisait le chef de brigade, très surpris.
— J’ai relevé des détails curieux. Par exemple, la valise appartenant à la jeune fille est normalement déposée au-dessus d’une armoire.
— Elle n’était plus à sa place ?
— Si. Mais je l’ai trouvée trop propre. Sans aucune trace de poussière. Alors qu’elle n’avait pas servi depuis des mois et qu’aucun grand nettoyage n’avait été entrepris récemment dans cette pièce.
— C’est étrange, en effet.
— J’ai aussi remarqué qu’à l’intérieur de l’armoire, du linge et des vêtements étaient préparés, et rassemblés en ordre sur un rayon. Exactement comme pour remplir rapidement une valise de la taille de celle que j’ai examinée. Il y avait même une brosse à dents neuve dans un étui et un tube de dentifrice intact.
— Que disait Mme Verneil de cela ?
— Je ne lui en ai pas fait part. J’espère, demain, réunir d’autres renseignements qui me permettront d’orienter cette enquête. Il y a d’ailleurs d’autres détails insolites. Le fait d’abord que cette jeune fille, dans une famille modeste, disons pauvre, ait pu, en moins d’un an, économiser une somme de huit cents francs, alors qu’elle donne deux cent cinquante francs par mois à sa mère et qu’elle en gagne quatre cent vingt. Et que sa garde-robe me paraît composée de vêtements neufs et de qualité excellente pour la plupart.
— Hum ! avait fait Herbert, vous vous laissez peut-être entraîner par votre imagination. Et d’abord êtes-vous compétent en fait de toilettes féminines ?
Le chef souriait. On plaisantait volontiers à la brigade, le seul célibataire, en l’accusant tour à tour, avec un illogisme parfait, d’être un coureur de jupons, ou un pauvre nigaud qui a peur des femmes.
— Justement, chef, j’ai l’intention, demain, de retourner chez Mme Verneil et j’emmènerai avec moi une personne qui pourra se livrer à une expertise.
— Au sujet de la valeur des vêtements ?
— Oui. Et aussi de la lingerie qui me paraît véritablement luxueuse. Et enfin, des produits de beauté.
— Décidément, rien ne vous échappe.
— Des produits trop chers pour une sténodactylo débutante. Ils portent des noms qui m’ont semblé être ceux de grands parfumeurs ou de grands couturiers.
— Donc quelqu’un aurait donné de l’argent à Jacqueline.
— C’est fort possible.
— Et elle aurait pu suivre, sans protester, un homme aussi généreux.
— Évidemment.
Herbert hochait la tête.
— Vous avez fait du bon travail, comme d’habitude.
Il insinuait, négligemment :
— La personne…, l’experte en dessous troublants et parfums ensorceleurs, n’appartient sans doute pas à la police ?
Impassible, Martin répondait :
— Je ne l’entendrai qu’à titre consultatif. Je ne pourrai même pas l’amener à la brigade. C’est une très vieille dame, affligée de rhumatismes.
— Je comprends, murmurait Herbert.
Puis, reprenant un ton plus sérieux.
— Ce qu’il faudra déterminer, mon petit vieux, c’est pourquoi la môme se préparait à partir avec des bagages, et pourquoi elle n’a rien emporté. À première vue, on pourrait en conclure qu’elle a dû se presser.
— Oui. Elle a été obligée de partir plus tôt que prévu et elle ne pouvait pas prendre avec elle sa valise qui aurait éveillé l’attention des voisins, en particulier de la vieille fille d’en face.
Le gendarme tendait une photo qu’il venait d’extraire de son calepin.
— Elle est assez jolie pour qu’on la cueille comme une fleur.
— D’accord, appréciait le chef. C’est une belle fille. Mais, pour l’emmener ainsi, impromptu, il faut que le séducteur ait eu l’intention de lui acheter en route tout ce qui lui manquait. Il faut donc un type qui ait de l’argent.
— C’est ce que j’ai pensé. Gardez cette photo pour l’avis de recherche, chef. J’en ai un autre exemplaire dont je me servirai demain.
Herbert se frottait le menton, en admirant encore le portrait de Jacqueline. Puis il s’écriait :
— Mais quelqu’un va nous parler d’elle ! Ma propre fille. Joëlle a deux ans de moins qu’elle. Mais elles ont fréquenté le même collège pendant plusieurs années. Joëlle a beaucoup d’esprit d’observation. Mais…
Il posait une main sur le bras de Martin.
— … Mais vous l’interrogerez vous-même, et hors de ma présence. Avec vous, elle sera plus libre. Moi, je pense que je n’en tirerai pas grand-chose. Les histoires des autres filles, on ne les confie pas à son père. Pas plus que les siennes…
***
On avait peu dormi à la brigade, cette nuit-là ; il y avait toujours eu quelqu’un devant le récepteur. Pour rien. Aucun message n’était parvenu concernant l’avis de recherche de la jeune fille. Et au matin, à huit heures, tout le monde était en tenue quand la voiture radio de la section entra dans la cour de la caserne. Il en descendit l’adjudant Nollier, le gendarme maître-chien Baldet et, avec lui, Fido, le magnifique berger allemand dont les prouesses avaient été plus d’une fois relatées par la presse régionale.
Jean-Pierre Martin s’était déjà rendu chez M me Verneil. La pauvre femme n’avait pas trouvé le sommeil. Elle ne savait plus que se lamenter.
Il lui annonça que l’on avait fait appel à un chien policier.
— Nous allons lui donner à flairer du linge que votre fille a porté récemment. Vous savez où nous en trouverons ?
— Dans une corbeille, dans sa chambre.
— Ne le touchez pas vous-même.
Elle avait apporté la corbeille dans le couloir. Gilbert s’était amené, morose, les yeux battus. Il avait à peine salué le gendarme.
Mais l’arrivée du chien l’intéressa vivement, ainsi d’ailleurs que les gens de la rue, aussitôt en éveil, dès que l’auto de la gendarmerie s’était arrêtée sous les tilleuls. Foulques avait dû aussitôt prendre son air revêche pour prier les curieux de « circuler ». Quand il était en service, il ne connaissait plus personne.
Fido, sur l’ordre de son maître, avait fourré son museau dans la corbeille qui paraissait contenir des sous-vêtements, et il avait poussé des jappements courts et aigus, en remuant fébrilement la queue.
Baldet, penché au-dessus de l’animal, lui parlait à mi-voix, le tenant de près par sa laisse.
Le chien quittait maintenant la corbeille. Le nez au sol, il marchait à petits pas dans le couloir qu’il parcourut jusqu’au fond.
— C’est la chambre de la jeune fille, était intervenu Martin, en désignant la porte.
— Ouvrez.
Fido avait fureté dans la pièce. Il était sorti et avait gagné la cuisine, puis enfin il s’était dirigé vers l’extérieur.
Il y avait eu une rumeur, parmi les badauds tenus à distance.
— Ça y est ! Le voilà !
— Il a trouvé une piste.
— Il va sous les tilleuls.
Mais le chien s’était arrêté à la hauteur de la vieille 15 CV, dont il flairait la portière arrière droite. Baldet tentait de l’entraîner plus loin, et il résistait.
— Allons, Fido, cherche !
Et l’adjudant Nollier grognait :
— Qu’est-ce que c’est que cette bagnole ?
Herbert répondait :
— Une épave. Il y a plusieurs mois qu’elle est là.
— Je crois que ce sont des romanos qui l’ont abandonnée, ajoutait Foulques.
— Elle ne peut plus rouler.
— Sûrement pas. Soulevez donc le capot. Le moteur est à moitié démonté.
Le chien appuyait ses pattes contre la portière.
— Qu’est-ce qu’il flaire, ton clébard ? Les traces d’une chienne ?
— Ça m’étonnerait, s’exclamait Baldet.
— Il veut entrer dans la bagnole. Ouvre-lui.
Et Herbert interrogeait Mme Verneil.
— Votre fille venait donc s’asseoir dans cette auto ?
— Mais non. Jamais.
Fido s’était élancé par la portière ouverte. Il reniflait, la truffe à ras de la banquette avachie.
— Qu’est-ce qu’elle serait allée faire là-dedans ? reprenait Mme Verneil.
— Ouais ! faisait Herbert, songeur.
Puis, à voix basse, il confiait à Jean-Pierre Martin :
— Ces tacots à l’abandon, la nuit, ça fait de bons petits refuges pour amoureux. Quand le clebs sera sorti, regardez donc si vous trouvez quelque chose sur le siège.
Le chien avait enfin consenti à descendre de la vieille auto, mais il ne parcourait que quelques mètres avant de tomber à nouveau en arrêt, au pied d’un tilleul.
Cette fois, il y avait des rires étouffés parmi les curieux et le maître-chien leur jetait un mauvais regard.
— La jeune fille, déclarait-il avec de la nervosité dans la voix, a dû séjourner dans la voiture et s’arrêter à côté de cet arbre.
Fido était reparti. Il revenait vers la maison de Mme Verneil.
— Allons ! Cherche ! Pas par-là !
Jean-Pierre Martin rejoignait son chef de brigade.
— J’ai trouvé deux épingles à cheveux sur le siège, murmurait-il. Elles me paraissent être d’un modèle ordinaire.
— Vous essayerez de vous rendre compte si la jeune fille a les mêmes dans sa chambre.
Et c’était à cet instant que le maire de Sauzier rejoignait le groupe des gendarmes. Il venait de stopper sa D.S. le long du trottoir, à leur hauteur. C’était Foulques qui lui ouvrait la portière.
— Bonjour, messieurs. Où en êtes-vous ?
Herbert présentait l’arrivant à l’adjudant Nollier. Robert Bardier, malgré l’heure matinale, était rasé de frais ; il portait un costume sombre, avec chemise blanche et cravate. Le chef de brigade s’en étonnait en lui-même, puis se souvenait que l’on était un dimanche.
— Où nous en sommes, monsieur le maire ? Ça n’a pas l’air de démarrer vite. Le chien ne prend pas le pied.
Fido, en effet, tournait en rond, la queue presque immobile.
— Une belle bête !
Le chien levait le nez, au passage, vers le maire qui lui flattait le crâne.
— Nous aurions pensé qu’il se rendrait à un emplacement du parking. Il ne s’est intéressé qu’à la vieille Citroën.
— Mais une autre auto pouvait stationner auprès d’elle, hier, disait Jean-Pierre Martin. Et la jeune fille a pu s’appuyer à la 15 CV., avant de prendre place dans l’autre véhicule.
— C’est ce qui a pu se passer, avait conclu le gendarme Baldet.
Et, soudain, le chien tirait à nouveau sur sa laisse.
— Où va-t-il ?
— Cette fois, il a un air décidé.
Il s’était mis à trotter et son maître laissait se dérouler la laisse.
Le chien remonta ainsi la rue des Tilleuls, suivi des gendarmes et du maire, et, à distance prudente, d’un groupe de curieux dans lequel prirent place Mme Verneil et de bonnes dames qui étaient venues l’entourer.
Il parvint au champ de foire, qu’il traversa en diagonale. Le champ de foire était un vaste terrain, entouré de platanes, jalonné de poteaux de fer entre lesquels on tendait des cordes les jours où les éleveurs du pays venaient exposer leur bétail et le long des travées l’herbe était plus rase qu’ailleurs. Un chemin de terre faisait le tour du champ. Derrière les platanes s’élevaient des haies touffues, auxquelles succédaient des bouquets d’arbres, grimpant vers la colline boisée.
— Cela devient intéressant, disait Herbert.
Et le maire, près de lui, soufflait :
— C’est la direction de la forêt. Il faudra que l’on organise une battue.
Mais le chien s’était arrêté auprès d’un buisson, à proximité du chemin. En vain, son maître lui faisait encore flairer de la lingerie qu’il venait de sortir de la poche de sa vareuse. Fido n’allait pas plus loin. Il fut entraîné, de force, aux alentours immédiats. Invariablement, il revint à la même place.
***
La battue fut quand même organisée, une heure plus tard, avec le concours des gendarmes de Thévezol, d’une dizaine de chasseurs et de tous les sapeurs-pompiers de Sauzier que l’on put réunir. La forêt s’étendait au nord sur plusieurs kilomètres et deux chemins d’exploitation la traversaient, que les voitures radio parcoururent au pas, en liaison avec les émetteurs-récepteurs des deux brigades. Le chien Fido ne fut qu’un figurant maussade. Les recherches ne donnèrent aucun résultat.
***
Jean-Pierre Martin traînait la jambe quand il entra au restaurant où il déjeunait.
Il était allé s’asseoir à la petite table de bois qui lui était réservée, près de celle d’une jeune personne blonde qui achevait ses hors-d’œuvre. Une habituée de l’établissement ; elle se nommait Lise Morand et elle travaillait depuis quelques mois au bureau de poste de Sauzier. Le hasard les avait placés l’un près de l’autre et ils conversaient amicalement pendant leur repas de midi. La jeune fille était fraîche et gaie, très spontanée, et elle paraissait intelligente.
Ses traits réguliers ne manquaient pas de charme ; elle était bien faite et plutôt potelée. Le jeune gendarme ne lui avait pas encore vraiment fait la cour. Elle ne semblait pas être de ces filles qui cherchent une aventure ni de celles qui songent à capturer aussitôt un homme pour se faire épouser.
— Alors, cette disparue ?
La question lui avait déjà été posée par le propriétaire du restaurant et par la serveuse. Il haussait encore les épaules, et répondait :
— Pas retrouvée…
Mais il ajoutait à mi-voix :
— Je vais tout vous raconter.
— Quelle chance ! s’exclamait-elle, en maîtrisant son enthousiasme.
Puis, malicieuse, elle observait :
— Et le secret professionnel ?
— Aucune importance. Vous allez être dans le coup.
— Comment donc ?
— Vous allez m’aider dans mon enquête.
Elle s’était montrée immédiatement très excitée.
— C’est du tonnerre ! J’ai toujours rêvé de ça. Allons, racontez, et dites-moi ce que je peux faire.
Elle avait écouté avec plus de calme le récit du gendarme, qui parlait d’autre chose quand la petite bonne les servait. Elle avait accepté de se rendre, en compagnie de Jean-Pierre Martin, chez Mme Verneil, afin d’examiner les produits de beauté et les vêtements de Jacqueline.
Il lui avait montré les deux épingles à cheveux, trouvées dans la vieille 15 CV.
— Sans intérêt, avait-elle déclaré. J’ai les mêmes. Joignant le geste à la parole, elle avait extrait de sa chevelure un identique fil d’acier coudé.
— Je les achète chez ma coiffeuse. Mlle Verneil devait être aussi une de ses clientes.
Avec un petit rire, elle avait encore déclaré :
— N’allez pas croire que j’ai des rendez-vous dans ce tacot.
— Sait-on jamais, avait-il rétorqué.
***
Deux voisines tenaient compagnie à Mme Verneil, quand ils se présentèrent. Il voulait encore visiter la chambre de la disparue. Des détails apparaîtraient peut-être à la jeune fille qui l’accompagnait.
Mme Verneil avait accepté bien volontiers.
— Je vous laisse aller. Vous connaissez le chemin. Je ne vais pas avec vous. Cela me fait trop de peine.
Lise Morand n’avait pas hésité, dès que l’armoire avait été ouverte.
— C’est effarant, avait-elle affirmé immédiatement ! Il y a là-dedans un mélange d’articles de bazar et de pièces de qualité qui ont coûté très cher. Aussi bien en ce qui concerne les sous-vêtements que les ensembles, les vestes, les jupes, les robes. C’est une garde-robe trop importante et en trop bon état pour une fille de cet âge et de ce niveau social.
Elle avait marqué la même stupéfaction devant les produits de beauté et les parfums.
— Christian Dior ! Chanel ! Je crois rêver. Quelqu’un lui donnait de l’argent. Ou quelqu’un lui offrait tout cela. Comment sa mère pouvait-elle l’ignorer ?
Jean-Pierre Martin avait alors appelé Mme Verneil dont l’incompréhension fut d’abord totale. Mais non, ce n’était pas cher, sa fille lui avait cité des prix.
Quand elle dut se rendre à l’évidence, elle ne sut donner aucune explication et se borna à sangloter.
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