La menteuse
Chapitre II
Martin venait de transmettre son message flash quand la porte du bureau s’était ouverte. Le chef de brigade Herbert était entré. Encore en tenue, mais sans képi ni ceinturon. Il saluait Mme Verneil.
— J’ai entendu sonner. Je suivais un truc à la télé. J’ai pensé que si vous aviez besoin de moi, vous viendriez m’appeler. Et comme j’allais me coucher, maintenant…
— Je me disposais à vous prévenir, chef. Une disparition. J’ai donné les renseignements à la section. L’essentiel de ce que j’ai appris, et au conditionnel.
— C’est ma fille qui…
— Vous êtes Mme Verneil.
— Oui, monsieur.
Elle s’était levée, intimidée.
— Si vous voulez voir, chef.
Le gendarme tendait le bloc-notes. Herbert s’était mis à lire.
— C’est très bien, faisait-il. C’est parfait.
Il s’était repris :
— Je veux dire que vous avez paré au plus urgent. L’affaire est évidemment ennuyeuse pour vous, madame. Mais, rassurez-vous, les disparitions de jeunes filles de l’âge de la vôtre ont rarement des conséquences graves. Dans l’immense majorité des cas, il s’agit de simples fugues.
— Je vous assure que ma fille…
Il avait, d’un geste, arrêté ses protestations.
— En dépit des circonstances et parfois malgré les témoignages, ce sont des fugues dont on peut établir par la suite qu’elles avaient des causes variées : la mésentente familiale, une intrigue amoureuse, plus rarement le goût de l’aventure. Mais les mineurs en fuite reviennent. Je peux vous donner des chiffres : on admet que soixante pour cent sont interpellés par les services de police ou réintègrent spontanément leur foyer dans les quarante-huit heures ; vingt-cinq pour cent, dans les quinze jours ; dix pour cent dans le mois. Et, dans le reliquat de cinq pour cent, on doit tenir compte des mineurs dont les retours n’ont pas été signalés à la police par les familles.
— Mais on a enlevé Jacqueline.
— Ce n’est pas prouvé. N’est-ce pas, Martin ? C’est du moins ce que vous avez noté. Il faisait jour, il y avait des passants. Si l’on avait entraîné de force votre fille dans une auto, elle aurait crié, elle se serait débattue.
— C’est ce que je ne comprends pas, soupirait la mère.
— Ce qui est regrettable, c’est que nous ne possédons aucun renseignement au sujet de l’automobile. En trois heures, elle a pu faire du chemin.
Herbert s’était assis devant l’émetteur radio.
— Vous n’êtes pas encore entré en contact avec la voiture de la brigade et avec les brigades limitrophes ?
— J’allais le faire.
— Je m’en charge. Vous, malgré l’heure tardive, vous pourriez peut-être essayer d’interroger cette Mlle Chevrier. Et s’il y a encore des voitures en stationnement sous les tilleuls, relevez leurs numéros. Demain, nous interrogerons leurs propriétaires.
« Peut-être l’un d’entre eux se trouvait-il à proximité, au moment présumé de l’enlèvement. Il faudra aussi joindre les deux personnes qui conversaient dans la rue. Demandez leurs noms à M lle Chevrier. Faites vite, nous vous attendons.
— Bien, chef.
Martin sortait en hâte.
— Quant à vous, madame, poursuivait le chef de brigade, vous allez m’indiquer quelles étaient les fréquentations de votre fille et nous allons dresser une liste des gens qu’elle connaissait bien et qui possèdent une automobile.
— Volontiers, répondait docilement Mme Verneil. Mais Jacqueline ne sortait presque jamais en auto.
***
Il y avait de la lumière dans l’arrière-boutique de la boucherie. Jean-Pierre Martin avait tambouriné à la devanture. Le boucher était venu.
— La gendarmerie ? s’était-il étonné.
Puis il avait ajouté :
— Ah ! C’est pour la gosse de la mère Verneil. Ma femme m’en a parlé. Une belle petite poulette, bien roulée.
Il avait eu un rire entendu.
— Une jolie fille, ce n’est jamais perdu pour tout le monde.
— Vous pensez que…
Il s’était mis aussitôt sur la défensive.
— Non ! Je disais ça comme ça. Sa mère est une brave femme, et Jacqueline est aussi sérieuse que les autres filles de la rue. Mais les plus sages ne sont pas à l’abri des tentations, hein !
Il avait conduit le gendarme jusqu’au couloir de l’immeuble de Mlle Chevrier.
— Au premier, à gauche. Ah ! celle-là, c’est le radar du quartier. Si elle ne peut pas vous renseigner sur ce qui se passe en face de chez elle, ce sera la fin des haricots.
— Serait-elle couchée ?
— Je ne crois pas. Elle regarde la télé jusqu’à Télé-Nuit.
Le couloir dégageait une forte odeur de pipi de chat. Jean-Pierre Martin avait sonné plusieurs fois. Traînant ses pantoufles, une petite vieille était venue lui ouvrir.
— Je vous attendais, avait-elle déclaré immédiatement. Je savais bien que vous viendriez prendre ma déposition. Entrez donc.
Elle avait un visage très ridé, mais ses yeux pétillaient derrière ses lunettes.
Elle introduisait son visiteur dans une salle à manger où un téléviseur jetait des reflets blafards. Elle éclairait le lustre et un chat, couché sur la table, fermait très fort les yeux et émettait un miaulement de contrariété.
— Je sais, faisait-elle, que vous voudriez connaître le numéro minéralogique de l’automobile. Mais je ne peux pas vous satisfaire. Je regardais machinalement par la fenêtre, comprenez-vous. Je ne me doutais pas que cela aurait de l’importance. Mes jambes ne me portent plus. Je ne sors presque pas. Alors, quand il n’y a rien à la télévision, je donne un coup d’œil dans la rue.
Elle offrait une chaise ; elle reprenait place dans son fauteuil ; elle enclenchait la touche d’arrêt du téléviseur.
— J’ai tout dit à cette pauvre M me Verneil, une femme qui a eu du mérite à élever ses deux enfants. Je peux bien tout vous répéter. J’ai si peu l’occasion de parler. Quand je pense que j’ai été trente ans téléphoniste.
Elle frottait ses mains l’une contre l’autre.
— Jacqueline est sortie à dix-neuf heures. J’allais mettre en route la télé, mais je suis restée à la fenêtre.
— Pourquoi ?
Elle haussait les épaules.
— Parce que ça m’amuse de voir comment les hommes la regardent. Ce qu’ils sont drôles, quand, ne se sentant pas observés, ils découvrent une jolie fille ! Si elle vient vers eux, ils ralentissent la marche, ils éprouvent le besoin d’allumer une cigarette ; il leur faut plusieurs allumettes ou leur briquet s’éteint. Et, s’ils la suivent, ils pressent d’abord le pas pour arriver au plus vite à sa hauteur, tout en arrangeant leur cravate et en rentrant leur ventre.
— Elle était sensible aux hommages masculins ?
— Comme toutes les filles, s’exclamait la vieille demoiselle. Nous avons toutes été ainsi.
— Et, ce soir, des hommes se sont intéressés à elle ?
— Non. Il n’est passé qu’un ou deux gamins et un pensionnaire de l’hospice. Et puis deux dames qui avaient beaucoup de choses à se dire. Deux commères.
— Vous pouvez me donner leurs noms ?
— Bien sûr. Mme me Duval qui demeure place Ribaudot, et M Lesur, à côté du bureau de tabac central. Vous ne leur direz pas que c’est moi qui vous envoie. Cela m’étonnerait d’ailleurs qu’elles aient regardé autour d’elles, à partir de l’instant où elles se sont rencontrées. D’autant plus qu’elles se sont éloignées. Je ne les ai pas suivies du regard très longtemps.
— Mais, quand vous êtes revenue à Jacqueline…
— Elle n’était plus là. Ni sur le perron, ni derrière les autos, ni dans la rue. J’ai donc pensé qu’elle était rentrée chez elle.
Elle se frottait encore les mains.
— Mais comme son frère est arrivé, peu après, et qu’il a constaté qu’elle ne se trouvait pas dans leur maison, c’est qu’elle avait en somme disparu devant moi.
— Alors, ces autos ?
— Eh bien ! ces autos du parking, je n’y fais plus attention depuis longtemps. Sauf si l’une d’elles est d’un modèle peu commun et encore. Ce qui n’était pas le cas ce soir.
— Elles étaient nombreuses ?
— Il me semble que presque toutes les places étaient occupées, mais je ne peux pas vous l’affirmer.
— Et après la visite que vous a rendue Mme Verneil ?
— C’était une heure plus tard. Le parc était à moitié vide.
— Quelqu’un venait-il parfois en auto, pour emmener cette jeune fille, ou pour la ramener ?
— Oui. Son directeur, M. Alquin, de temps à autre. Et, tenez, c’était chaque fois un samedi, mais au début de l’après-midi. Il devait avoir besoin de ses services de sténo. Il l’emmenait, mais elle revenait à pied.
Elle baissait la voix.
— Il est arrivé aussi, toujours le samedi, vers vingt-trois heures trente, qu’une auto ait ramené Jacqueline. Une auto qui s’arrêtait beaucoup plus haut dans la rue, et la petite revenait chez elle sans faire de bruit, en longeant les façades.
Elle avait un léger rire.
— Je dis toujours « la petite ». Je l’ai connue au berceau. Je sais bien qu’elle a grandi et qu’elle a l’âge d’avoir un amoureux. Il la ramenait sans doute du cinéma, qui ne se trouve qu’à cinq cents mètres.
— Vous savez de qui il s’agissait ?
— Comment voulez-vous que je sache ? Je vous ai dit que l’auto s’arrêtait plus haut, près de la caisse d’épargne.
— Une auto de quelle marque ?
— Assez grosse. À cette distance, c’était tout ce que je pouvais voir. Elle ne passait pas devant chez moi pour repartir.
Elle riait encore.
— Pour moi, elle ne va pas tarder à revenir. Peut-être est-elle chez elle, pendant que nous parlons. Je ne suis pas loin de croire qu’elle se rendait compte que j’avais l’œil sur elle et qu’elle a attendu l’instant où je tournerais la tête pour vite se glisser dans la voiture d’un garçon qui avait envie de l’embrasser. Puis ils auront été retardés quelque part. J’ai essayé de faire comprendre cela à M me Verneil, mais elle prétend que c’est impossible. Jacqueline devait lui faire croire ce qu’elle voulait. Je n’ai pas osé trop insister.
Jean-Pierre Martin hochait la tête.
— Selon vous, cette jeune fille n’était pas très sérieuse.
La vieille se récriait :
— Je n’ai pas dit cela. Je vous répète qu’elle n’était sûrement ni meilleure ni pire que les autres. Mais sa mère la considérait comme une oie blanche. Pauvre M me Verneil. Elle est si occupée : l’usine, la cuisine, le ménage. Quand sa fille suivait les cours commerciaux, elle ne lui laissait rien faire à la maison, pour qu’elle ait le temps d’étudier. Et Jacqueline a eu son C.A.P. l’an dernier. Mais l’habitude est prise : c’est la mère qui fait tout. C’est d’ailleurs ainsi dans bien des familles. Que voulez-vous qu’on y fasse !
Elle avait peut-être raison. À dix-neuf heures, Jacqueline disposait d’une heure avant le retour de sa mère. En une heure, on peut se rendre en auto jusqu’à un coin tranquille, y passer une demi-heure, et revenir.
Pourtant, la fille n’était pas revenue. De toute façon, il avait dû se passer quelque chose. Et pourquoi pas un accident, tout bêtement ? Le garçon avait pu faire de la vitesse, pour épater sa passagère. Un virage mal pris en un lieu désert. La bagnole qui va dans le décor, qui bascule en bas d’un talus. Alors, l’action de la gendarmerie se justifiait quand même.
Il fallait « les » retrouver au plus tôt.
***
Le chef de brigade conversait avec les gendarmes de la voiture radio, quand Martin était revenu au bureau. Mme Verneil demeurait prostrée sur sa chaise.
— Tiens, voilà Martin, dit-il. Il a peut-être du nouveau.
— Pas grand-chose. Aucun signalement d’une quelconque automobile suspecte. Mais il y a une éventualité à considérer : celle d’un accident.
— Nous y avons pensé.
— Oui, faisait la voix de Joudy dans le haut-parleur, on roule doucement, en quête de traces de freins. Jusqu’à présent, cela n’a rien donné. On va faire le tour du patelin, par des chemins de traverse. Si on rencontre une bagnole suspecte, on l’arrête.
— D’accord, approuvait Herbert. Dans un quart d’heure, je vous rappelle.
Il actionnait l’interrupteur. Il disait à Martin :
— À la section, ils ne sont pas contents. À les entendre, on se débrouille comme des bleus. Mais on ne peut pas leur décrire une auto que personne n’a vue.
Il ajoutait :
— J’ai téléphoné au maire. Demain matin, s’il le faut, nous ferons des recherches, avec l’aide des sapeurs-pompiers du centre de secours. Le maire va venir à la brigade. Je l’attendrai pendant que vous accompagnerez Mme Verneil à son domicile. Vous vous ferez remettre une photo de sa fille pour les fiches et les avis de recherche. Vous examinerez si elle a emporté quelque chose.
— Bien, chef.
Herbert se tournait vers Mme Verneil.
— Vous le voyez, madame ; nous faisons tout ce que nous pouvons. De votre côté, vous nous faciliterez la tâche en essayant de vous souvenir du moindre détail qui pourrait orienter notre enquête.
Elle remerciait, confuse, en ravalant ses larmes.
***
Les rues de Sauzier étaient mal éclairées ; tous les rideaux de fer des magasins et des cafés étaient baissés. Les pas claquaient et éveillaient des échos.
— Allait-elle vraiment au cinéma, le samedi soir ?
Mme Verneil ne comprenait pas.
— Sauf quand elle était malade.
— Elle vous disait qu’elle allait au cinéma, reprenait le gendarme avec patience. Mais était-ce vrai ?
— Bien sûr !
Elle paraissait stupéfaite, voire un peu scandalisée de cette question.
— En compagnie de Lucienne. Une amie de son âge, Lucienne Dupré, qui est vendeuse chez Lagarade.
— Vous-même, vous y alliez ?
— Je suis trop fatiguée, le soir. Il y a des années que je n’ai pas vu un film. Mais pourquoi Jacqueline m’aurait-elle menti ?
Elle ralentissait la marche et elle s’exclamait :
— Ah ! C’est la mère Chevrier qui vous a parlé de cette auto qui ramenait parfois Jacqueline, le samedi soir. Elle aura confondu. Une auto se sera arrêtée alors que ma fille passait. Et d’ailleurs Mlle Chevrier n’a pas une très bonne vue.
— Votre fils va au cinéma ?
— À la séance du jeudi après-midi.
Il faudrait interroger la jeune Lucienne.
— Et le dimanche ?
— Le dimanche après-midi, elle se promenait avec Lucienne. À la belle saison, elle allait à la piscine.
— Mais où allait-elle, ces derniers dimanches ?
Mme Verneil levait les bras.
— Je n’en sais rien. Pas très loin, en tout cas. Moi, je me repose et je m’occupe du linge. Elle rentrait toujours à l’heure du dîner. Les filles de cet âge, qui gagnent leur vie, on ne peut pas les accompagner partout, comme des gamines, n’est-ce pas ?
— C’est évident, concédait Jean-Pierre Martin.
— S’il y avait encore eu son père, je serais sortie, de temps en temps avec elle. Quand on est veuve, avec deux enfants à élever…
Elle se taisait, accablée.
Ils étaient parvenus dans la rue des Tilleuls. Elle s’arrêtait devant un espace délimité par des raies jaunes, sous les arbres. Il y avait là une vieille 15 CV Citroën, aux pneus dégonflés, sans doute une épave, et le gendarme se dit qu’il faudrait la faire enlever. Plus loin, une camionnette et une 403.
Mme Verneil désignait les intervalles entre les véhicules.
— C’est là que ma pauvre petite Jacqueline a été enlevée, faisait-elle avec un sanglot dans la voix.
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