La menteuse

Dominique Arly · Chapitre 16 sur 20

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La menteuse

Chapitre XIV

 

 

— Vous allez me laisser cette lettre, disait Jean-Pierre Martin. Mais venez avec moi au bureau. Je veux la comparer à celle que Jacqueline vous avait laissée et qui se trouve dans le dossier. Il me semble…

Mme Verneil suivait le jeune gendarme.

— Il me semble que les deux lettres ont été dactylographiées avec la même machine à écrire…

Le dossier était posé sur la table de travail d’Herbert. Martin le compulsait. Il en extrayait une feuille. Il lisait à haute voix :

— Je pars avec celui que j’aime…

Il approchait les deux lettres l’une de l’autre.

« J’ai été enlevée… »

Et il se contenait mal.

— Vous trouvez que ça va ensemble, s’écriait-il ? Elle vous écrit d’abord qu’elle part volontairement. Et ensuite, il s’agit d’un enlèvement. C’est incohérent.

Mme Verneil se troublait.

— C’est vrai, bredouillait-elle. Je l’ai pensé comme vous. Je ne sais pas quoi vous dire. Peut-être a-t-on obligé Jacqueline à écrire la première lettre.

— C’est quand même une histoire farfelue, insistait le gendarme. Parce que, regardez, il n’y a pas à s’y tromper, c’est la même machine qui a servi. Voyez les barres du « t » minuscule, le jambage inférieur du « M » majuscule. C’est aussi le même ruban violet, presque usé, qui a encré les lettres.

— Oui, on dirait.

— Donc, il semble bien que les deux feuilles aient été dactylographiées à Sauzier. À moins que le ou les ravisseurs de votre fille n’aient emporté avec eux à Nice leur vieille machine à écrire.

— Ce n’est pas impossible.

La mère de Jacqueline se raccrochait à cet espoir. Jean-Pierre Martin avait arrêté là ses commentaires. Il était inutile de la plonger de nouveau dans la plus mortelle angoisse. Il ne fallait pas lui faire remarquer combien il était étrange qu’un vêtement appartenant à sa fille ait été trouvé dans les vêtements du fou, alors que la disparue paraissait être séquestrée à des centaines de kilomètres de là.

— Je vais faire alerter la police de Nice.

— Elle dit qu’il ne faut pas la rechercher.

— Soyez tranquille. L’enquête sera discrète…

On ne saurait même pas par quel bout la prendre à Nice. L’enveloppe ne portait qu’un cachet en partie effacé, et l’adresse de Mme Verneil, à la machine. On allait embarquer quelques proxénètes et les cuisiner ; on allait interroger des filles et des indicateurs. Nice, c’était le chemin du Moyen-Orient et de ses harems. Jacqueline avait peut-être déjà traversé la mer.

Mais comment donc avait-elle pu envoyer cette lettre ? Écrite sur un ton aussi rassurant. Si elle était aux mains de marchands de chair humaine, comment supposer qu’ils lui auraient permis de rassurer sa mère ?

Il avait raccompagné la pauvre femme jusque dans la rue. Il lui avait recommandé de ne parler à personne de la seconde lettre. Il était revenu dans le bureau et il avait pris place devant l’émetteur.

— Delta III appelle Delta I…

 

***

Et puis, après avoir expédié son message, il s’était encore mis à considérer l’enveloppe et il s’était aperçu qu’elle avait été pliée. Pliée en deux, comme si elle avait été glissée dans une autre enveloppe. Et il s’était avisé que la lettre elle-même avait été pliée en huit. Comme si la lettre avait été mise sous double enveloppe pour être envoyée de Sauzier à Nice, d’où quelqu’un allait la faire parvenir à Sauzier, afin de brouiller la piste.

Jacqueline elle-même aurait pu avoir cette idée. Elle projetait de se rendre en Italie, en compagnie de Raymond, puis en Suisse, en Allemagne, pour aboutir en Écosse. Si une lettre arrivait de Nice, on chercherait les fugitifs dans le Midi.

Mais alors, pourquoi avoir laissé la première lettre ?

L’une, en somme, contredisait l’autre.

Et le sous-vêtement dans la poche du fou contredisait les deux lettres.

Comme si le fou avait été parachuté au milieu de l’enquête pour brouiller encore davantage les pistes !

Et le gendarme prenait le téléphone.

— Donnez-moi le docteur Desjardins.

La question méritait de lui être posée.

— Allô, docteur. Ici, la gendarmerie. Martin à l’appareil. Je voulais vous demander… La blessure à la tête de Cappelet que nous avons mise sur le compte d’une chute, aurait-elle pu être causée par un coup ?

— Un objet contondant aurait eu à peu près le même effet. Pourquoi pensez-vous qu’il a été assommé ? Il a repris connaissance ? Il a parlé ?

— Non. J’examinais diverses éventualités.

— L’hypothèse de la chute paraissait s’imposer, si l’on considère le lieu, la position du corps. Vous imaginez qu’il s’agissait d’une mise en scène ?

— Je n’imagine rien, docteur. Je cherche. Je vous remercie.

— Tout à votre disposition.

Une mise en scène ? On assomme le fou à la Combe Noire. On le transporte dans la forêt après avoir glissé dans sa poche un sous-vêtement de Jacqueline. Si le fou en réchappe, on ne se fiera pas à ses déclarations.

Mais qui aurait assommé Cappelet ? Le véritable ravisseur de Jacqueline ? Un ravisseur ou un compagnon de fugue ? Ou Jacqueline elle-même ?

Jean-Pierre Martin se secoua. Il déraisonnait. Jacqueline pouvait-elle avoir rencontré le fou, avant de s’enfuir ? Alors elle n’était partie que le dimanche, pas le samedi. Le dimanche, on savait à Sauzier qu’un fou s’était échappé et que les gendarmes le guettaient. Ils avaient sollicité des renseignements auprès des pompistes, des tenanciers de débits de boissons, des hôteliers.

Et si Jacqueline était partie seule ? Si quelqu’un l’avait décidée à s’éloigner ? En lui donnant tout l’argent qu’il fallait.

Mais qui ? Le père Redon ? Cela ne lui ressemblait pas. Trop près de ses sous. Alors Alquin ? Quel intérêt aurait-il eu à éloigner la jeune fille ? Quant à Jacky, comment se serait-il procuré l’argent nécessaire ?

Herbert avait, à son retour, trouvé son collaborateur plongé dans ces réflexions.

Le chef de brigade était harassé.

— Tant de kilomètres pour rien.

Jean-Pierre Martin lui avait tendu la lettre.

Ils avaient eu tous deux une longue conversation et le gendarme avait fait part à son chef de toutes les hypothèses qui s’étaient présentées à lui.

— Je vais encore interroger Lucienne Dupré, avait-il conclu.

— Attendez que nous ayons reçu la visite du capitaine. Il doit me rejoindre. Vous lui ferez part de vos réflexions.

 

***

Le capitaine Ravenel, un homme jeune malgré ses tempes argentées, s’intéressa aussitôt aux deux lettres de Jacqueline Verneil.

— Il est certain, déclara-t-il, que les deux textes ont été tapés avec la même machine. Le fait qu’elle soit manifestement usagée permet de s’en rendre compte facilement.

Comme Jean-Pierre Martin, il avait relevé les points de ressemblance entre les caractères : les « M », les « t ».

— Par contre, reprenait-il, il est très difficile d’identifier une machine ancienne. Or il serait utile d’en connaître la marque. S’il s’agissait d’un des modèles en vente en France actuellement, nous aurions recours aux fiches établies par la Sûreté nationale qui concernent une cinquantaine de fabrications ou de marques différentes. C’est un excellent système d’identification, qui a d’ailleurs été adopté par Interpol. Il est prévu d’étendre la documentation aux machines dont la vente a cessé. Ce travail n’a pas encore été fait. Nous enverrons cependant des photocopies des lettres au Service Central Photographique et d’identité, qui assure ce genre d’expertise. Quant à vous, vous allez vous livrer à une visite systématique de toutes les personnes de la ville susceptibles de posséder une machine à écrire.

— Nous avons commencé, répondait Herbert. Le gendarme Martin s’en est occupé sur le lieu de travail de la jeune fille. C’est lui qui s’est particulièrement chargé de l’enquête. Il va vous en entretenir.

 

***

Le gendarme avait été mieux reçu que la première fois chez les Dupré. C’était Lucienne qui était venue lui ouvrir et sa mère n’avait pas tenté d’assister à la conversation.

La jeune fille était triste ; elle avait pleuré.

— Alors, questionnait-elle, le fou l’a tuée ?

— Ce n’est pas certain.

— Mais, la combinaison ?

Et Jean-Pierre Martin, en lui-même, faisait un mauvais calembour. Une combinaison… C’est un mot qui a plusieurs sens.

Lucienne poursuivait :

— Elle ne craignait pas les inconnus. Au contraire. Elle trouvait très excitant qu’un type qu’elle n’avait jamais vu lui adresse la parole. Elle s’amusait. Je lui disais que ça pouvait lui jouer un sale tour. Combien de fois, quand un automobiliste demandait son chemin, l’ai-je tirée par le bras pour mettre fin au baratin.

— Jacqueline est peut-être vivante, coupait le jeune gendarme.

Il tendait la lettre.

— Ça vient de Nice. Lisez.

La feuille tremblait dans les doigts de Lucienne. Et elle chuchotait :

— Si c’était… si c’était vrai !

— Vous pensez que Jacqueline ment ?

— Oui.

Elle n’avait pas hésité.

— Elle est tout à fait capable d’inventer cette histoire pour orienter les recherches dans une mauvaise direction.

— Connaît-elle quelqu’un, à Nice, à qui elle ait fait parvenir cette lettre et qui l’ait expédiée ?

— Il me semble qu’elle projetait un jour d’aller en vacances sur la Côte d’Azur où elle aurait été invitée. Je crois même que nous avions eu une querelle. Je voulais savoir si c’était une fille ou un garçon qui la recevrait. Et elle avait dû, comme d’habitude, détourner la conversation. Elle avait une habileté incroyable pour créer des diversions. Un mensonge lui servait à masquer un mensonge.

Lucienne s’efforçait de parler avec détachement.

— Quand elle a cru qu’elle s’enfuirait avec Raymond, elle a posté cette lettre. Donc, samedi, et peut-être même la veille.

— Mais alors, pourquoi la première lettre ?

— Eh bien ! oui, pourquoi ? Je vous avais dit mon étonnement. Celle-là, c’est dans son genre. La première n’avait aucune raison d’être. C’était une imprudence. Certes, elle se plaisait dans les complications, mais elle savait ce qu’elle voulait.

Elle hochait la tête, convaincue.

— Elle vous a souvent fait souffrir.

— Oh ! souffrir… Si l’on veut. J’étais habituée. Je l’aimais telle qu’elle était. Je n’ai jamais été méchante avec elle, jamais.

Lucienne fermait ses paupières pour retenir ses larmes.

 

***

La nuit était tombée à Sauzier.

La vieille M me Lamouille remontait la rue des Tilleuls. Elle trottinait sur le trottoir, menue, voûtée, une chétive silhouette noire, dans l’ombre. Elle parvenait à la hauteur du champ de foire, et elle obliquait vers la droite. Elle s’engageait dans un chemin caillouteux non éclairé. Là-bas, au bout, seule au milieu d’un verger, s’élevait son humble maison. Elle longeait la haie épineuse, plus haute qu’elle.

Et elle entendait soudain un ronflement de moteur derrière elle. Elle se retournait machinalement.

« J’ai la berlue, marmonnait-elle. Il n’y a pas d’auto. Je ne vois pas de phares. »

Mais le grondement d’un moteur s’amplifiait. Et soudain une lumière aveuglante lui faisait fermer les yeux et pousser un cri.

Une auto fonçait sur elle. Elle tentait désespérément de s’écarter, de s’enfoncer dans la haie dont les épines griffaient ses mains noueuses, sa joue fripée.

Son hurlement se brisa, alors que le pare-choc broyait ses jambes, puis défonçait sa poitrine.

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