La menteuse
Chapitre XV
Et c’était encore un branle-bas matinal à la brigade. Le laitier venait de trouver le cadavre de la mère Sidonie, dans le chemin, à une centaine de mètres de chez elle.
— Elle a été écrasée par un chauffard. Elle est étalée au milieu d’une flaque de sang. J’ai fait marche arrière. Je ne voulais pas lui passer dessus. Et je savais qu’il ne fallait rien déplacer.
Le jour se levait à peine. Herbert et Martin s’étaient équipés en hâte, et avaient sauté sur les vélomoteurs. Joudy téléphonait au docteur Desjardins qui servait de médecin légiste.
Il y avait déjà des curieux, là-bas, alertés par le laitier, des paysans ou des ouvriers d’usine, et même quelques gosses.
— Allons, circulez ! criait Martin.
Et le chef de brigade bougonnait :
— Vous n’avez touché à rien ?
— Qu’est-ce qu’on aurait pu toucher ? observait le vieillard. Elle a l’air d’être en bouillie, la Sidonie.
— Si c’est pas malheureux, reprenait un autre ! Le salopard qui l’a écrabouillée a foutu le camp sans prévenir. Elle a peut-être agonisé une partie de la nuit.
— Allez-vous-en, insistait le gendarme. Si vous piétinez le sol, vous effacerez les traces de roues.
— C’est tout en cailloux.
C’était vrai. Aucune trace n’était observable. On ne remarquait que les éraflures faites à la haie. Le véhicule s’était carrément porté sur sa droite.
Herbert manœuvrait déjà l’appareil photographique de la brigade.
— Qu’est-ce que je mets comme ouverture ?
— Du six au vingt-cinquième, répondait Jean-Pierre Martin. Il n’y a pas beaucoup de lumière.
Les badauds s’étaient reculés à contrecœur. Ils barraient complètement la route, et le docteur qui arrivait avait dû klaxonner.
— Alors, disait-il, c’est la série ?
Il se penchait sur la pitoyable dépouille. Il écartait des vêtements noirs, gluants de sang caillé.
— Le thorax broyé, disait-il. Elle n’a pas souffert. Elle a été cueillie de face, et de plein fouet, par une bagnole qui devait foncer.
— Et qui n’a pas freiné, ajoutait Herbert. Même sur cette route, un bon coup de patin, ça aurait laissé des traces.
— Un type qui a eu une panne subite d’éclairage, observait le médecin. Car l’accident a eu lieu la nuit.
— Vous pouvez nous fixer l’heure ?
— J’essaierai.
Et il proposait :
— Vous la faites transporter chez elle. C’est la maison la plus proche.
Herbert se dirigeait vers les curieux.
— Quelqu’un a-t-il une petite charrette ?
***
En attendant l’arrivée de la brigade des recherches, les gendarmes de Sauzier n’étaient pas restés inactifs. Ils avaient pu déterminer que la malheureuse mère Lamouille avait quitté la demeure de son dernier employeur de la journée vers vingt et une heures. Elle lui avait annoncé qu’elle rentrait chez elle.
L’accident devait avoir eu lieu peu de temps après. Mais aucun témoignage n’avait pu être recueilli, concernant le véhicule automobile. Les plus proches voisins résidaient à quelques centaines de mètres. La route de ce secteur n’était jamais très fréquentée.
L’alerte avait donc été donnée dans toutes les brigades des environs. Ordre d’enquêter sans tarder sur l’état des autos, des camionnettes et des camions. Il fallait rechercher systématiquement un avant endommagé. Des barrages avaient été établis en quelques carrefours. Tous les garagistes avaient été prévenus.
Herbert avait laissé Jean-Pierre Martin avec le docteur Desjardins, qui s’était installé sous le hangar de la morte, pour effectuer sa macabre besogne.
En arrivant, ils avaient entendu les plaintes d’un chien qu’ils avaient trouvé enfermé dans le bûcher. C’était un très vieux chien de berger, qui tirait la patte et qui avait un trop long instant hurlé à la mort devant la dépouille de sa maîtresse. Puis gémissant, il s’était couché en rond dans un coin du hangar et le médecin l’avait laissé là.
— Un peu de vin dans l’estomac, annonçait-il tranquillement. Elle n’avait pas encore pris son repas du soir.
Puis il s’était informé :
— Est-ce qu’il y a de l’eau courante, dans la cuisine ? Tenez, voici un trousseau de clefs. J’ai les mains sales.
Il le tendait au bout de ses doigts ensanglantés.
Le jeune gendarme s’était approché de la porte de la vieille maison. Puis il avait poussé un cri :
— Dites donc, docteur, c’est ouvert. La porte a été défoncée. La serrure est arrachée. On a simplement ramené le battant.
Le médecin l’avait rejoint.
— C’est ma foi vrai. C’est stupide. La bonne femme n’avait pas quatre sous devant elle. Je la connaissais bien. Qui donc a pu avoir l’idée de venir la cambrioler ?
Et Jean-Pierre Martin répondait :
— C’est peut-être son assassin.
Ils étaient entrés dans une pièce sombre qui devait servir à la fois de cuisine et de chambre à coucher et qui pouvait être la seule pièce habitable du bâtiment. Et ils s’étaient aussitôt arrêtés, en lançant des exclamations.
Tout était bouleversé, là-dedans. Le linge de l’armoire avait été jeté, pêle-mêle, sur le plancher, avec le contenu d’un placard : des ustensiles de cuisine, de la vaisselle. Le lit était dévasté et les deux matelas fendus sur toute leur longueur.
— Pas d’erreur, faisait le docteur, on voulait le magot. Un bandit mal renseigné.
— Les collègues de la brigade des recherches ne vont sans doute pas tarder, murmurait le gendarme. Il est inutile que je prévienne le chef.
Il allait sur le seuil.
— J’entends une auto. Les voilà.
— Non, disait le médecin. C’est la D.S. du maire.
Et Bardier, en effet, sortait de sa voiture, en bleus de travail, saupoudrés de sciure, le feutre de travers. Il les saluait et il s’écriait :
— Ce n’est pas vrai ! Ça continue ! Un pays si tranquille. Je sais bien que ce n’est qu’un accident, mais quand même.
— Il y a eu aussi un cambriolage, monsieur le maire, annonçait Jean-Pierre Martin.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Venez constater.
— Un cambriolage ici ? Chez la mère Sidonie. Encore une histoire de fous. Elle ne laissera même pas de quoi payer son enterrement. Heureusement que le bureau d’aide sociale a des fonds.
Tout en grognant, il pénétrait dans la maison. Et il avait juré vigoureusement.
— Vous êtes sûrs, tous deux, s’informait le gendarme, qu’elle ne possédait pas quelques économies ?
— Quelques centaines de francs, affirmait le maire. Elle entrait dans sa soixante-cinquième année. Elle allait toucher la retraite des vieux et elle comptait là-dessus pour vivre, car ses forces baissaient.
— Elle était encore solide, remarquait le docteur. Elle faisait des ménages, des nettoyages, du ravaudage aux quatre coins du pays, tous les jours et même le dimanche. Ma femme l’a employée à plusieurs reprises.
— Elle travaillait pour tout le monde, la pauvre, ajoutait le maire, mais elle n’avançait pas et on ne la payait pas très cher.
— Celui qui a forcé sa porte croyait certainement qu’elle gagnait beaucoup d’argent.
— C’est possible, mais alors, il se trompait.
Et le maire déclarait :
— C’est un rôdeur qui a fait le coup. Il a pu passer par-là hier au soir. Il a frappé. Il s’est enhardi.
— Peut-être avait-il d’abord découvert le cadavre.
— Vous parlez d’une histoire, s’exclamait Robert Bardier. C’est révoltant ! Il faut être une sacrée crapule.
Une nouvelle automobile venait de stopper devant la maison.
Des gendarmes en descendaient et l’adjudant Nollier s’avançait, souriant.
— Il va falloir qu’on s’installe à demeure à Sauzier, plaisantait-il.
***
Lise Morand mangeait à peine. Elle ne cessait de poser des questions.
— Cette Lucienne, observait-elle, c’est une curieuse fille. Le souffre-douleur de Jacqueline, si j’ai bien compris.
— Elle est suspecte à vos yeux ?
— Et aux vôtres ?
Jean-Pierre Martin haussait les épaules.
— Tous les familiers de Jacqueline sont suspects. Mais si le fou pouvait parler, tout s’expliquerait. L’adjudant Nollier nous a annoncé qu’il se trouvait toujours dans le coma. D’autre part, on enquête à Nice, à tout hasard.
— Mais une affaire chasse l’autre. Vous allez arrêter le chauffard avant de retrouver Jacqueline.
— Il y a aussi le cambrioleur. À moins qu’il ne s’agisse d’une seule et même personne. Je me demande ce que l’on cherchait chez cette pauvre vieille.
Et le gendarme se frappait le front.
— Le chien, s’écriait-il. Personne ne se sera occupé du chien. Il doit être affamé. On a déposé le corps de sa patronne à l’église, mais ce misérable chien est resté dans le hangar.
— Portons-lui à manger, proposait Lise. Je vais demander à la cuisine qu’on nous donne des restes.
Elle quittait sa table.
— Je n’ai plus faim. J’ajouterai ce qu’il y a dans mon plat.
***
Le chien n’était plus sous le hangar. Couché en rond devant la porte grossièrement réparée et où pendait le ruban des scellés, il avait ouvert des yeux larmoyants. Il reniflait, sans tendre le cou, l’aile de poulet que lui offrait la jeune fille.
— Il me fait de la peine. Voyez, il ne veut pas manger. Que va-t-il devenir ?
— Je veillerai à ce qu’on le recueille dans une ferme, dans un jour ou deux. En ce moment, il ne voudrait pas s’en aller.
— Où couche-t-il ?
— On l’a trouvé dans le bûcher.
— Mais il y a une niche, sous l’auvent. Ce soir, il fera froid. Une niche qui a l’air confortable. Il y a une couverture.
Lise s’était accroupie.
— Je vais lui préparer son lit. Je vais arranger la couverture.
Et elle appelait le jeune gendarme.
— Il y avait un petit paquet au fond. Venez voir. Qu’est-ce que c’est que cela ?
Elle criait sa surprise.
— Regardez ! Des billets de banque ! Des liasses de billets de banque de cent francs.
Ils comptèrent cinq liasses de dix billets. Cinq mille francs.
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