La menteuse
Chapitre III
Ils étaient entrés dans une cuisine pauvrement équipée, mais très propre. Une bonne femme, assise sous la suspension, s’était levée, intimidée, bredouillant quelque chose. Un jeune garçon qui dormait, appuyé à la table, avait à peine bougé.
— Il n’a pas voulu aller se coucher. Il disait que Jacqueline allait revenir.
La tête du gosse roulait de droite à gauche. Il geignait. Sa mère s’était approchée. Elle le prenait dans ses bras, elle l’embrassait.
— Mon petit Gil, il faut aller au lit.
Il se débattait, encore endormi.
— Et Jacqueline ?
— Elle reviendra demain.
— Tu vois bien que c’était une blague.
Il se redressait, il frottait ses cheveux ébouriffés, il clignait des yeux.
— Je te le disais.
Puis il s’apercevait de la présence du gendarme et, soupçonneux, il dévisageait sa mère.
— Tu dis ça ! Tu n’en sais rien ?
— Va te coucher.
— Mais oui, appuyait Jean-Pierre Martin. Et nous aurons demain, tous les deux, une petite conversation, tu veux bien ?
— Si je savais où elle est, je vous le dirais, jetait le gosse.
Il obéissait, cependant, et, engourdi, il se dirigeait vers la porte du fond.
— Ma pauvre Rosine, disait Mme Verneil, je vous ai fait veiller.
L’autre se récriait. C’était de bon cœur, pour rendre service.
— Mais vous pouvez, vous aussi, aller vous reposer, maintenant.
Elle finissait par accepter. Elle sortait à son tour. Mme Verneil poussait un long soupir.
— J’espérais quand même, murmurait-elle. J’espérais qu’elle serait rentrée.
Elle s’essuyait les yeux.
— Je vais chercher une photo d’elle. Elle s’en est fait faire au printemps.
Elle fouillait dans un tiroir.
— Il doit y en avoir une ici.
Elle tendait une photo, de format carte postale. Le gendarme retrouvait, comme il s’y attendait, la jeune fille du carrefour, en une pose appliquée et néanmoins gracieuse, la tête inclinée, le sourire malicieux, presque effronté.
— Ma pauvre petite fille.
Il rangeait le portrait dans son calepin revêtu de matière plastique noire. Il coupait court à l’attendrissement de la mère.
— Vous avez de l’argent quelque part ?
Elle demeurait interdite.
— Oui.
— Vérifiez que rien ne vous manque.
— Vous ne croyez tout de même pas !
Elle se vexait presque. Il insistait :
— C’est une formalité.
— L’argent est dans ma chambre.
— Allez-y.
Elle ne répondait plus. Elle se rendait dans le couloir. Il l’entendait monter un escalier. Un instant plus tard, elle le redescendait.
— Rien ne manque, disait-elle en entrant, sur un ton neutre.
— Bon. Puis-je voir sa chambre ?
— Venez par ici.
La chambre de la jeune fille était au rez-de-chaussée, au bout du couloir, à gauche. Une autre porte semblait donner sur l’extérieur, sans doute sur un jardin.
Il la montrait.
— Où va-t-on, par-là ?
— Dans le potager.
— Vous l’avez visité ?
— Non.
— Votre fille aurait pu avoir un malaise, alors qu’elle ramassait des légumes.
— Mon Dieu !
Fébrile, Mme Verneil tournait la poignée de la porte.
— J’ai ma lampe électrique, faisait le gendarme.
Ils parcouraient tous deux les allées où craquaient les feuilles tombées de ce début d’automne. Le jardin était clos de murs qui servaient d’appuis à des poiriers nains. Ils en avaient vite eu fait le tour.
— C’est vrai qu’elle aurait pu prendre mal par-là. Mais elle serait restée sans soins. Cela aurait pu être grave.
— Elle était sujette à des malaises ?
— Non. Sa santé est excellente.
Ils étaient revenus dans le couloir.
La chambre de Jacqueline était meublée d’un haut lit d’autrefois, d’une armoire campagnarde et d’une table de toilette à dessus de marbre blanc, surmontée d’un miroir mural. Jean-Pierre Martin ouvrait l’armoire qui, dans sa moitié, formait penderie.
— Regardez, demandait-il, s’il ne manque aucune robe, aucun manteau.
Tremblante, la femme obéissait. Les crochets des portemanteaux grinçaient sur leur tringle et les vêtements se balançaient. Elle devait les revoir sur le corps de sa fille.
— Tout est là, avait-elle dit.
— Et la lingerie ?
Elle tendait les mains vers les rayons, effleurait des nylons, des dentelles. Le rayon du milieu était le plus encombré mais en ordre, comme le reste, bien qu’il eût offert un aspect de plus grande diversité.
— Elle aime ces fanfreluches, soupirait-elle. Il me semble qu’il ne manque rien.
— Cette valise qui est au-dessus de l’armoire lui appartient ? C’est la seule ?
— Oui.
Le jeune gendarme levait le bras, saisissait la poignée de la valise. Il venait l’examiner et l’ouvrir sous la lampe.
— Elle fait souvent des voyages ?
— Non. Elle a acheté ça l’an dernier, pour se rendre au mariage d’une cousine, dans le Jura.
Il remettait la valise en place.
— Elle nettoie souvent sa chambre à fond ? disait-il encore.
— Pas très souvent. Il arrive que je donne moi-même un coup de balai.
Il faisait un pas vers la table de toilette, regardait les boîtes et flacons, les brosses et peignes.
— Il ne manque rien non plus, assurait M me Verneil. Il y en a autant que d’habitude. Elle adore ça, les produits de beauté, les parfums. Mais elle n’achète que du bon marché, au prisunic, bien sûr.
— Où met-elle son argent ?
— Dans le tiroir de l’armoire. Tenez, voyez vous-même.
Il prenait un portefeuille usagé. Il en tirait des billets, les comptait.
— Elle a des économies. Presque huit cents francs.
— Oui, c’est vrai. Je n’aurais pas cru. Eh bien ! vous voyez, elle n’a absolument rien emporté.
— Je vois, répondait le gendarme qui fouillait encore le tiroir d’un doigt distrait.
Il ramenait quelques lettres.
— Pardonnez-moi, faisait-il, je dois savoir avec qui elle entretenait de la correspondance.
— Vous faites comme vous voulez.
Son examen durait peu.
— Ce sont des camarades d’école, observait-il, et leurs lettres ne sont pas récentes.
Il les remettait en place.
— Votre fille tenait-elle un journal intime ? Se racontait-elle sa vie à elle-même, par écrit ?
— Je l’ignore.
— Vous ne l’avez jamais surprise à écrire sur un carnet ou un cahier ?
— Pas depuis qu’elle ne suit plus de cours. Mais je ne me trouve pas souvent à la maison.
Il refermait l’armoire.
— Il y a combien de temps que votre fille travaille à l’usine Alquin ?
— Depuis bientôt un an.
— Quel est son salaire mensuel ?
— Au début, elle ne gagnait pas beaucoup. Maintenant, elle a quatre cent vingt francs par mois. Et il lui arrive de faire des heures supplémentaires, le samedi après-midi, quand son patron part en réunion du consortium.
— Elle vous remet une partie de sa paye ?
— Oui. Deux cent cinquante francs par mois. Et elle achète souvent des vêtements pour son frère. Depuis qu’elle travaille, c’est plutôt elle qui l’habille.
— Indépendamment de ses économies, possédait-elle de l’argent à elle ?
— Mais non. Comment voulez-vous ?
— Quelles sont ses relations avec M. Alquin ?
— Mais, bonnes. Puisque c’est elle qu’il choisit quand il a besoin d’emmener une sténo.
— Elle ne vous a jamais confié qu’il lui faisait la cour ?
— Vous n’y pensez pas ! Un homme sérieux comme M. Alquin !
Le gendarme toussait, embarrassé. Il n’était pas nécessaire d’expliquer à cette pauvre femme que l’aspect sérieux de certains personnages ne constituait pas toujours une garantie de moralité. Il se renseignerait. Ses collègues de la brigade résidaient depuis plusieurs années à Sauzier ; Foulques comptait dix ans de présence. Si le nommé Alquin avait l’habitude de séduire ses secrétaires, ça devait quand même se savoir.
***
— Delta VI appelle Delta III.
— Delta III écoute.
— On a mis un barrage sur la nationale. Ça ne donne rien. Pas une seule jeune fille dans les bagnoles contrôlées, jusqu’à présent. Par contre, on a piqué un type qui transportait une bonbonne de gnole en fraude.
Un rire caverneux faisait vibrer le haut-parleur.
— Qu’est-ce que vous allez vous mettre, ironisait Herbert.
— On te gardera ta part.
— S’il en reste.
Le rire reprenait. C’était celui du chef de la brigade de Thévezol.
— Le type a imaginé qu’il avait été vendu. On le lui a laissé croire. S’il avait su que c’était à cause d’une petite pépée qui venait de lever la patte.
Il ajoutait :
— Alors, à minuit, on lève le barrage, sauf s’il y a contrordre.
— D’accord.
Les brigades limitrophes avaient été alertées en vain. Aucune d’elles ne signalait une voiture suspecte ou un accident.
La sonnerie de l’entrée avait encore retenti.
Herbert se hâtait d’aller ouvrir et il accueillait respectueusement le maire de Sauzier, M. Robert Bardier, scieur de sa profession et exploitant forestier, un robuste gaillard en bleu de travail, poudré de poussière de bois.
— Alors, chef, pas encore retrouvée, cette gosse ?
— Pas encore, monsieur le maire. Mais, quand sa mère est venue nous prévenir, la fille avait disparu depuis trois heures.
— Comment avez-vous dit qu’elle se nomme ?
— Jacqueline Verneil. Dix-huit ans.
— Une petite brune ?
— Non. Une blonde, de taille moyenne.
— Ah ! oui, je vois.
Ils étaient entrés dans le bureau où le haut-parleur, en écoute permanente, ronflait doucement.
Le maire s’asseyait, repoussait un peu en arrière sa casquette, puis l’ôtait machinalement et fourrageait de ses gros doigts dans ses cheveux grisonnants, taillés en courte brosse. Il posait familièrement sa casquette sur le bureau des gendarmes, en déplaçant quelques papiers.
— Vous aviez déjà un avis de recherche, disait-il, en jetant un coup d’œil sur une feuille manuscrite.
— C’est un pensionnaire de Barnieu qui a choisi la liberté.
— Encore !
Il soupirait en lisant :
— Ils ne les surveillent vraiment pas assez.
— Celui-là est en pyjama. Il sera vite cueilli. Simple message de routine.
Bardier repoussait le papier.
— Oui, faisait-il, c’est moins préoccupant que notre affaire.
Sa bonne figure rougeaude se plissait en une grimace soucieuse.
— Qu’est-ce qu’on peut faire, chef ?
— Dans l’immédiat, pas grand-chose. Nous manquons vraiment de renseignements. J’ai envoyé le gendarme Martin chez M me Verneil. Martin est adroit et actif. Peut-être recueillera-t-il quelques indices.
— Mais votre impression ?
— C’est peut-être une fugue amoureuse. Il s’agit d’une jolie fille.
— Elle ne se serait pas laissée bêtement embarquer par un proxénète ? Un beau garçon, hâbleur et généreux, qui lui aurait promis une carrière au cinéma.
— Si un individu de ce genre avait dragué dans le pays, nous l’aurions repéré. Il y a cinq ou six ans, souvenez-vous, monsieur le maire, nous avions dans une villa en location du hameau de Mauduit, un bonhomme peu recommandable qui faisait du baratin aux bergères, en leur promettant des places mirifiques en ville. Eh bien ! nous avons eu vite fait de le décourager. Deux ou trois P.-V. pour sa bagnole, des contrôles d’identité partout où on le trouvait. Il s’était barré.
— Et actuellement, vous ne surveillez pas spécialement quelques personnages louches ?
— Quelques-uns. Mais sans envergure. Et dont les activités sont sans rapport avec l’affaire qui nous occupe. Nous n’avons pas non plus de déséquilibrés sexuels pour le moment. Le dernier, le grand Victor, est mort depuis deux ans, et il était d’ailleurs inoffensif. Un exhibitionniste, mais, d’après le toubib, rigoureusement impuissant. Quant à nos femmes de mœurs légères, aucune n’en fait profession et aucune ne peut servir de pourvoyeuse au milieu.
— Oui, faisait le maire, vous devez avoir raison. Tant mieux pour la gosse. Si elle est partie avec un gars de Sauzier, ça finira probablement par un mariage.
— Jamais trop tard pour bien faire, disait Herbert.
Il reprenait plus gravement :
— Nous n’excluons pas l’hypothèse d’un enlèvement par un maniaque, qui aurait été de passage et que les circonstances auraient favorisé. Ou l’éventualité d’une agression dans un coin désert de l’agglomération. J’ai envoyé le gendarme Foulques du côté du faubourg et il fouillera aussi les petites rues autour du marché couvert.
— Je pourrais mettre à votre disposition les agents communaux et le peloton de garde des sapeurs-pompiers.
— Nous manquons trop d’indications. Si nous découvrons une piste, je vous le ferai savoir aussitôt.
Et Herbert ajoutait :
— Je vous remercie de votre proposition, monsieur le maire.
— C’est bien naturel. La mère de cette gamine doit se faire un sang d’encre.
— Nous avons essayé de la rassurer.
— Les jeunes qui font des fugues laissent quelquefois des lettres pour tranquilliser un peu leurs parents.
— Mme Verneil n’a rien trouvé. Mais le gendarme Martin est chez elle en ce moment.
Bardier avait secoué la tête.
— Cette jeunesse d’aujourd’hui, ça ne peut pas attendre. Ça veut tout et tout de suite. Nous, quand nous étions jeunes… Moi, je travaillais dix heures par jour, à la scierie du père Bonnard. Pas le temps de courir les filles.
— Moi, murmurait Herbert, j’étais berger sur un plateau où il n’y avait une ferme que tous les cinq kilomètres. Je ne voyais jamais personne.
Il s’était alors levé.
— J’entends un pas. C’est Foulques ou Martin.
C’était Martin ; il saluait militairement Robert Bardier.
— Bonsoir, monsieur le maire.
— Bonsoir. Alors, vous savez où elle est ?
— Pas du tout.
— Et on sait pourquoi elle est partie ? Elle a laissé un mot ?
— Non. Elle n’a rien écrit.
— Sa mère n’a rien trouvé ?
— Rien. J’ai fouillé la maison, moi aussi.
Le maire avait encore grogné, désappointé. Puis il avait écouté, sans mot dire, le bref compte rendu du gendarme.
— Alors, qu’est-ce qu’on va faire ? avait-il ensuite demandé.
— La section nous enverra un chien policier demain matin, avait déclaré le chef de brigade. Dès que le maître du chien sera là avec l’animal, je vous avertirai, monsieur le maire.
Bardier empoignait sa casquette et se levait.
— Eh bien ! disait-il, je vais vous souhaiter une bonne nuit. Du moins à celui qui ne sera pas de garde.
— Je vous offre un verre, monsieur le maire.
— Non, merci. À demain. Je me lève à six heures. Je serai à votre disposition.
Herbert avait raccompagné Bardier. Quand il revint, Martin relisait ses notes.
— Dites donc, chef, fit-il, je ne sais pas encore comment ni pourquoi cette fille a disparu. Mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle avait fait des préparatifs de départ.
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