La menteuse

Dominique Arly · Chapitre 18 sur 20

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La menteuse

Chapitre XVI

 

Et Jean-Pierre Martin prononçait un mot, un seul.

— Redon !

Lise, interdite, questionnait :

— Pourquoi, Redon ?

— Elle travaillait chez lui. C’était elle qui m’avait révélé la présence de Raymond Redon dans la maison familiale. Et depuis que j’ai appris la mort tragique de cette femme, j’ai eu des soupçons. Je n’en faisais part à personne. On m’aurait accusé d’avoir une idée fixe et de tout ramener à la disparition de Jacqueline. Mais, la découverte de cet argent peut permettre une supposition. Cette somme, relativement importante pour une femme de ménage, se présente en liasses épinglées. Il ne peut s’agir d’économies. Le lieu où nous l’avons trouvée nous montre qu’elle la cachait, comme si elle craignait une fouille de son logement.

— Vous avez raison.

— Et souvenez-vous des propos qu’elle nous a tenus au restaurant. Elle allait moins travailler. Le dimanche, elle voulait manger au restaurant.

— Je croyais à une boutade.

— Non. On lui avait donné de l’argent. Pourquoi ? Sinon pour acheter son silence. Puis on a eu peur qu’elle soit quand même trop bavarde. Alors, on l’a tuée, et on a tenté de récupérer les billets. J’en suis donc à me demander si les Redon père et fils m’ont dit toute la vérité. Le fils a peut-être été sincère. Mais le père ?

— C’est donc lui qui aurait enlevé Jacqueline ?

— Pourquoi pas ? Et la mère Lamouille se serait doutée de quelque chose. Elle paraissait rusée et elle devait fourrer son nez partout.

— Et Alquin, disait la jeune fille. Était-elle employée aussi par Alquin ?

— Je le saurai. Je vais dresser la liste de tous ses employeurs, réguliers ou occasionnels. Je relèverai les numéros des billets. Je m’informerai auprès des banques et du bureau de poste.

Le gendarme se dirigeait vers sa voiture.

— Je vous pose en ville et je me rends d’abord à la brigade. C’est sans doute la P.J. qui va être chargée de l’affaire, maintenant, mais ça ne m’empêchera pas de poursuivre mes recherches.

 

***

Redon, maussade, protestait :

— Mes véhicules ? Le gendarme Foulques est déjà venu les examiner.

— Nous allons recommencer, déclarait tranquillement Herbert.

— Vous supposez que c’est un de mes chauffeurs qui a écrasé la vieille ?

— Nous nous livrons à des vérifications.

— Deux fois de suite ?

— Oui, répondait le chef de brigade. Et vous allez nous indiquer les heures de présence chez vous de Mme Lamouille, depuis une semaine.

— Pourquoi donc ?

— Je vous l’ai dit. Des vérifications.

Redon ne se contenait qu’à grand-peine.

— Je n’ai pas le temps de m’occuper chez moi des questions domestiques. Vous demanderez ça à ma femme.

— Volontiers. Martin, allez expertiser les carrosseries pendant que je vais interroger M me Redon.

 

***

Il fallut bien constater, le soir venu, que les dernières investigations se soldaient par un bilan entièrement négatif. Les propriétaires des quelques voitures accidentées de la région avaient tous des alibis inattaquables. Le parc automobile de Redon, comme celui d’Alquin, était en en excellent état. L’auto de Jacky également. Aucun des numéros de billets n’avait été relevé par un organisme payeur.

Le parquet était venu, puis les gens de la P.J. qui avaient pioché dans les rapports de la gendarmerie et qui s’étaient répandus à travers la ville jusqu’à la nuit. Ils reviendraient le lendemain. On se demandait pourquoi. Eux aussi.

Ceux qui avaient continué à passer la forêt au peigne fin affirmaient que ce n’était plus la peine de continuer.

Jean-Pierre Martin se sentait fatigué. Il avait bu quelques apéritifs avec les uns et les autres, sans plaisir, sans entrain. Ce soir-là, il avait l’alcool triste. Il s’était retrouvé seul, dans sa cuisine froide. Un instant, il avait eu l’intention d’aller dîner au restaurant où il aurait retrouvé Lise Morand. Mais il aurait été mortifié de lui avouer ses échecs. Ce serait assez tôt, le lendemain.

Il s’était quand même décidé à allumer du feu. Il avait cherché du papier et constaté qu’il avait oublié de prendre un vieux journal dans le bureau de la brigade. Machinalement, il s’était fouillé.

L’enveloppe était au fond de la poche de sa vareuse, froissée. Il ne l’avait pas reconnue tout de suite. Une enveloppe blanche, de qualité courante, sans inscription extérieure, et ne contenant aucun papier.

L’enveloppe qui avait renfermé la première lettre de Jacqueline ! Mais déjà il avait commencé de la décoller pour la chiffonner.

Et c’est alors qu’il se mit à la considérer avec une extrême attention, le cœur battant, la mâchoire serrée. Ce qu’il venait de découvrir, il ne le révélerait à personne. Jusqu’à ce qu’il soit absolument certain qu’il ne se trompait pas.

 

***

Herbert l’avait mis « de repos » le lendemain matin, mais Jean-Pierre Martin s’était quand même levé tôt. Il avait fait sa toilette à l’eau froide. Vigoureusement. Il devait avoir l’esprit clair. Il voulait longuement réfléchir.

Une fois de plus, il fallait tout reprendre à la base. Il fallait repartir de la première déposition : celle de la vieille chouette de la maison d’en face, la postière en retraite qui surveillait Jacqueline, derrière ses carreaux.

Ce fut à huit heures que l’on gratta à la porte. Le gendarme alla ouvrir. C’était Gilbert Verneil.

— On m’a dit de monter. On vous entendait marcher.

— Viens donc, petit.

— Vous m’aviez dit qu’on se reverrait. C’est jeudi, aujourd’hui. J’ai pensé…

Le gosse avait mauvaise mine, des traits tirés, les lèvres tombantes.

— Tu as bien fait. Entre. Assieds-toi. Tu as quelque chose à me raconter ?

— Non. Mais je me suis dit qu’en parlant avec vous…

— En parlant de ta sœur.

— Bien sûr.

— Ce qu’il faudrait que je sache, c’est ce qui ne te paraissait pas normal dans son comportement.

— Ce n’est pas une fille comme les autres.

— Tu veux une cigarette ?

— Oui, disait le gosse surpris et souriant presque.

— Sers-toi. Le briquet est sur la table.

Gilbert allumait sa Gauloise avec aisance.

— Elle racontait tout le temps des blagues. Et on ne savait jamais ce qu’elle voulait. Elle faisait des tas de projets, tous différents les uns des autres, des projets qui se contredisaient, et qui, de toute façon, n’aboutissaient pas. Mais c’était bien difficile de savoir si elle était sincère.

— Quels projets, par exemple ?

— Eh bien ! si elle se marierait, oui ou non, et avec quel genre d’homme.

— Raconte.

Le gendarme n’apprenait rien de nouveau. Le gosse avait pourtant espionné la frangine, quand elle faisait des confidences à des amies.

— Par exemple, à Lucienne.

— Oui, surtout à Lucienne.

Il y avait du mépris dans la voix de Gilbert.

— Tu ne l’aimes pas, celle-là ?

— Non.

— Pourquoi ?

Il était gêné.

— Des tas de raisons. C’est une drôle de fille. Elle était à la fois collante et râleuse.

— Elle avait des petites scènes avec Jacqueline.

— Oui. Mais ma sœur se querellait un peu avec toutes ses amies.

Il tapotait sa cigarette au cendrier.

— Je crois qu’elle les bluffait toutes. Moi aussi, elle me bluffait. À propos de tout et de rien. Tenez, un jour…

Un jour, Gilbert était rentré à la maison à l’improviste. Jacqueline devait y être et il avait quelque chose à lui demander. Il l’avait cherchée en l’appelant, dans les pièces du rez-de-chaussée et à l’étage. Bien cherchée. Il croyait qu’elle faisait exprès de ne pas lui répondre, par jeu, pour jouer à cache-cache. Il ne l’avait pas trouvée. Ni dans la maison, ni à la cave, ni au grenier, ni dans le jardin. Finalement, il s’était dit qu’elle était partie en ville et il était allé l’attendre dans la rue. Puis il avait entendu du bruit à l’intérieur.

— Je suis rentré. Jacqueline sortait de sa chambre. J’ai été estomaqué. Je lui ai demandé où elle était cinq minutes plus tôt.

Elle avait répondu avec un culot monstre :

— Mais, j’étais ici. Je rangeais mon armoire.

— Tu te fous de moi. Je t’ai cherchée partout.

— Oh ! je suis allée faire un tour au jardin.

— C’est faux. Tu n’y étais pas.

— Je suis montée au grenier.

— Tu mens.

Elle se montrait de plus en plus contrariée. Elle était soudain devenue furieuse.

— Tu m’agaces. Est-ce que tu veux une gifle ?

Et Jean-Pierre Martin se levait.

— Allons chez toi, disait-il au gosse.

— Chez moi ?

— Oui. Ta mère n’y est pas ?

— Non. Elle est à l’usine.

— Tu as la clef ?

— Oui. Qu’est-ce qu’on va faire chez moi ?

— Je veux visiter la maison. Et le jardin. Tu y vas souvent au jardin ?

— Jamais. C’est ma mère qui s’occupe des légumes et Jacqueline des fleurs. Moi, le travail de cultivateur… Je veux être mécanicien. Et puis, quand j’ai fini mes devoirs, je vais jouer au foot avec les copains.

 

***

Ils redescendaient maintenant l’escalier du grenier.

— Vous voyez ! Des bonnes cachettes, dans la maison, il n’y en a pas des tas. Et vous pensez si je les connais.

— Allons au jardin.

— Ben, il n’est pas grand ; il est clos de murs. Il n’y a aucun arbre touffu.

Gilbert disait vrai. D’un seul coup d’œil, on pouvait s’assurer que cette petite parcelle de terre était déserte.

Ils suivaient l’allée du pourtour ; ils parvenaient au fond.

— Qu’est-ce qu’il y a derrière ?

— Je n’en sais rien. Un pré avec des arbres.

— C’est toi qui escalades le mur ?

— Non.

— Regarde. On peut grimper là, en mettant les pieds dans ces trous.

— Qu’est-ce que Jacqueline serait allée faire dans le pré ?

Le gendarme était déjà au faîte du mur, et il sautait de l’autre côté. Le gosse l’avait suivi.

Que serait-elle allée faire dans le pré, un pré lui aussi bordé de murs ? Plus loin, là-bas, s’élevait un rideau d’arbustes et l’on devinait une construction basse, derrière. Un coin propice pour un rendez-vous. Jacqueline s’était-elle mise à l’abri de cette verdure, le samedi, peu après dix-neuf heures ?

Elle était d’abord sortie sur le pas de sa porte et Mlle Chevrier l’avait aperçue. Puis elle ne la voyait plus, ni devant chez elle, ni près des autos, ni dans la rue. N’était-ce pas tout bonnement parce que Jacqueline était rentrée chez elle, qu’elle avait traversé le couloir, puis le jardin, afin de franchir le mur ?

— Il appartient à qui, ce pré ?

— À un bonhomme de la campagne, je crois. J’ignore son nom.

Après le rideau d’arbres, le terrain se rétrécissait jusqu’à un long bâtiment qui le limitait au fond, d’un mur à l’autre, une sorte de grange, avec une partie construite en pierres, où s’ouvrait une fenêtre. Mais pas de porte. La porte devait être sur l’autre face.

— Comment sort-on du pré ?

— La barrière à claire-voie, là-bas.

Le gendarme s’approchait de la fenêtre, aux petits carreaux ternes. Il appuyait son front à l’un d’eux pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. C’était une pièce campagnarde, aux parois revêtues de bois, meublée d’une table, d’une chaise, avec un gros coffre dans un angle. Et il regardait à ses pieds ; il se penchait pour ramasser un papier froissé, à demi enfoui dans les herbes sèches.

Il le dépliait. Une feuille pour machine à écrire, sur laquelle on lisait : « AZERTY ». Et plus bas : « QSD ». Plus bas encore : « WXC ». Des caractères usés qui s’étaient imprimés à travers un ruban violet, en mauvais état. Des essais de frappe. Les six premières lettres de la seconde ligne du clavier. Les trois premières de la troisième et de la quatrième rangées.

— Gilbert, disait-il, tu vas filer à la brigade. Tu diras au chef que je l’attends ici.

Le gosse, étonné, ne bougeait pas.

— Dépêche-toi.

— Qu’est-ce que vous avez trouvé ? Faites voir.

Il lisait :

— Ça ne veut rien dire.

— Dépêche-toi, répétait le gendarme.

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