La menteuse

Dominique Arly · Chapitre 7 sur 20

Pages du PDF

La menteuse

Chapitre V

 

 

Joëlle Herbert était petite pour son âge, mais gracieuse et bien proportionnée. Elle avait un joli visage de biche effarouchée.

— Mon père m’a dit que vous vouliez me parler.

Elle attendait Jean-Pierre Martin, à l’entrée de la cour de la caserne. Il faisait un beau soleil et elle avait sans doute projeté d’aller se promener avec des camarades.

— C’est à quel sujet ?

— Il s’agit de Jacqueline Verneil.

— Je m’en doutais.

Elle était grave ; elle mordait un peu sa lèvre inférieure et elle tirait sur le chaste décolleté de sa petite robe.

— Vous voulez que je vous dise ce que je pense d’elle ?

Ils étaient allés s’asseoir l’un près de l’autre sur un banc dans la grande allée du jardin potager que se partageaient les gendarmes.

— Quand je suis entrée dans la section commerciale, elle était en seconde année. Nous n’avions pas de cours communs ; nous ne nous trouvions ensemble qu’en éducation physique et pour les leçons de chant choral. Mais enfin nous nous connaissions et je me suis souvent promenée dans la cour dans de petits groupes avec elle.

— Ce n’était pas une amie intime ?

Joëlle secouait la tête.

— Non…

Elle regardait à ses pieds, le gravier de l’allée et elle ajoutait plus bas :

— Je n’ai pas voulu.

Elle paraissait avoir des difficultés à poursuivre.

— Jacqueline vous avait fait des avances ?

— Oui.

Elle baissait encore la voix.

— C’était une fille très liante avec les nouvelles qui lui plaisaient. On m’avait même dit qu’elle poussait assez loin son amitié. Ce… Ce n’était pas mon genre. J’avais fait semblant de ne pas comprendre.

— Elle avait un certain tempérament.

— Oui. Avec un goût de l’intrigue, des complications sentimentales. Et un plaisir évident à susciter de ces jalousies de filles qui sont parfois si violentes. Son amie Lucienne lui faisait souvent des scènes qui nous gênaient. Jacqueline lui mentait avec un aplomb extraordinaire. Elle arrivait à lui faire croire ce qu’elle voulait, même lorsqu’elle était surprise, disons, presque en flagrant délit. Pauvre Lucienne ! Si elle avait su. Cela, c’était pendant que je me trouvais en première année.

— Et les garçons ?

— À l’époque, elle ne s’en occupait guère. Elle disposait d’un assortiment de filles. Elle s’isolait avec l’une ou avec l’autre. Le jeudi et le dimanche, Lucienne la reprenait, quand elle n’inventait pas une histoire pour lui fausser compagnie. Elle se ménageait des alibis. Elle nous enrôlait malgré nous et nous obligeait à mentir. « Ma petite Lucienne, Joëlle m’a vue ; j’étais avec ma mère, je te jure. N’est-ce pas, Joëlle ? Je t’ai dit bonjour en passant devant la gendarmerie. » Il était difficile de lui résister, parce qu’elle pouvait se montrer très méchante. Elle aurait inventé n’importe quoi pour se venger.

— Foncièrement menteuse.

— Une menteuse née. Et une parfaite comédienne. Elle donnait la plus grande apparence de sincérité. J’en arrivais même quelquefois à me demander si je ne me trompais pas, si ce n’était pas elle qui avait raison. Et puis, par recoupements, j’apprenais qu’elle m’avait roulée. Le plus fort, c’est qu’elle agissait de même avec les professeurs et qu’ils la croyaient. C’était une médiocre élève, souvent paresseuse, mais douée d’une habileté prodigieuse pour copier les devoirs des voisines ou se faire communiquer des renseignements, pendant une composition. Et ses notes de conduite ont toujours été satisfaisantes. Pas vue, pas prise. Une championne !

Joëlle s’interrompait.

— N’allez pas croire que je suis une mauvaise langue. Mon père m’a fait promettre d’être avec vous absolument sincère. Dans l’intérêt de Jacqueline.

— C’est exactement ce que j’attendais de vous. Cette fille a sans doute été entraînée dans une pénible mésaventure. Il est indispensable que nous connaissions son caractère, ses habitudes, ses fréquentations.

— Ses fréquentations ? L’année suivante, elles ont considérablement changé. Elle s’est mise à s’intéresser aux garçons. Pendant les vacances, elle avait dû avoir quelques aventures. Elle ne délaissait pas complètement les filles, et surtout Lucienne. Mais, quand elle pérorait devant les plus jeunes, elle faisait toutes sortes d’allusions à sa nouvelle activité amoureuse.

— Elle donnait des noms ?

— Jamais. C’était « il ». Mais il y en avait plusieurs. Alors elle disait « l’autre » ou « un autre ».

— Elle laissait entendre qu’elle était leur maîtresse ?

— Pas toujours. Elle n’en était pas au même point avec chacun d’eux. Combien y en avait-il ? Deux, trois. Davantage. Elle donnait des détails qui paraissaient si réels que cela en devenait peu supportable et nous étions plusieurs à cesser de l’écouter, bien que les filles raffolent de ce genre de confidences. Nous nous disions alors, pour masquer notre trouble, qu’elle nous bluffait. Elle exprimait d’ailleurs des projets incohérents.

— Lesquels ?

— Eh bien ! parfois elle nous confiait qu’elle serait plus tard une femme entretenue, qu’elle aurait un amant riche qui pourrait satisfaire à tous ses caprices et sans presque rien lui demander en échange. Vous vous rendez compte !

— Mais, cet homme existait-il ?

— Oui et non. C’était à son sujet qu’elle se montrait la plus mystérieuse. Tour à tour elle en parlait au futur ou au présent. Elle allait même jusqu’à déclarer qu’elle en aurait plusieurs au cours de sa vie et qu’elle les ruinerait les uns après les autres. Des romans d’autrefois, n’est-ce pas.

« Il lui arrivait aussi de prétendre qu’elle pourrait se faire épouser par un homme riche, beaucoup plus âgé qu’elle. Puis elle prendrait des amants jeunes.

— Les fantaisies d’une imagination malsaine.

— Peut-être. Mais elle affirmait parfois qu’elle ferait un très riche mariage avec un garçon d’une vingtaine d’années.

— Un garçon du pays ?

— Elle ne le disait pas. Nous nous montrions incrédules, à dessein, et elle se fâchait sans donner de précisions, sinon qu’elle saurait obliger la famille de ce garçon à accepter le mariage. Nous en plaisantions entre nous : nous appelions ce jeune inconnu son Prince Charmant.

— Disait-elle qu’il allait un jour l’enlever ?

— Oui, mais là elle se mettait à délirer. Ils se rendraient en Écosse, dans ce village où un forgeron peut célébrer le mariage de très jeunes couples en fugue.

Joëlle s’arrêtait et elle hochait la tête.

— Depuis ce matin, je me suis demandé plusieurs fois si Jacqueline n’était pas partie pour l’Écosse. Mais on n’a remarqué à Sauzier aucune disparition d’un garçon de bonne famille et je pense que les brigades voisines n’ont rien signalé de ce genre.

— Pas pour le moment.

— Elle rêvait. Elle nous snobait.

— Elle avait au moins des intentions de fugue.

Joëlle avait souri, d’un sourire indulgent.

— Mais toutes les filles en ont, monsieur Martin.

— Comme vous y allez !

— Toutes les adolescentes, quand elles bavardent entre elles, se déclarent prêtes à se laisser enlever par un garçon beau, jeune et fortuné. Et puis ça ne va pas plus loin, parce que le garçon ne se présente jamais.

— Et s’il s’était présenté ?

— Le Prince Charmant de Jacqueline ?

— Oui.

— Alors, on le saura. Puisqu’il sera parti avec elle. Les parents du garçon vont agir.

— C’est juste. Il est dommage qu’elle n’ait jamais donné de nom.

— Peut-être a-t-elle été plus précise avec Lucienne.

— J’interrogerai cette Lucienne.

— Vous ne lui direz pas que je vous ai renseigné.

— Promis.

Puis Joëlle s’était touché le front. Un détail lui revenait.

— Un nom ? Mais si, Jacqueline nous a donné un nom, un jour. C’était sa meilleure ! Elle a voulu nous faire croire qu’elle avait eu une aventure avec Jimmy Williams.

— Le chanteur ?

— Oui. L’idole…

Joëlle avait eu un éclat de rire un peu méchant.

— Là, elle avait poussé sérieusement. Parce qu’elle avait exhibé une photo de Jimmy qui portait une ahurissante dédicace : « À ma Jacqueline chérie, en souvenir de notre heure de bonheur ». Elle avait failli se brouiller avec tout le monde. Seules les idiotes croyaient que c’était vrai. Non, mais est-ce que vous vous rendez compte ?

— La dédicace ? Comment l’expliquez-vous ?

— C’était sûrement Jacqueline qui l’avait écrite. La photo, elle pouvait se la procurer facilement.

— Mais où prétendait-elle avoir rencontré le chanteur ?

— C’était l’an dernier, cela. Pendant les vacances de Pâques, elle s’était rendue au mariage d’une cousine, dans le Jura. En revenant, elle prétendait s’être arrêtée à Lyon où Jimmy donnait un récital. Elle serait allée l’applaudir puis elle se serait présentée dans sa loge. Il l’aurait invitée à boire un whisky, et ainsi de suite… Comme c’était vraisemblable.

— Ce n’est pas absolument impossible.

— Vous croyez ?

Elle s’ébahissait.

— Jimmy, voyons !

— Un chanteur de variétés n’est pas un petit saint. Si une fille s’offre à lui…

— Ah ! ça alors, s’exclamait Joëlle. Mais c’est que Jacqueline nous en a fait tout un plat. Elle allait devenir chanteuse ; il avait promis de lui faire passer une audition dans sa maison de disques. Et elle ferait même du ciné !

Mais elle haussait les épaules.

— Suis-je bête. Quelque temps plus tard, elle avait passé à autre chose. C’était du flan. Qu’en pensez-vous ?

— Si nous retrouvons la photo, nous ferons quand même interroger Jimmy Williams.

— Vous me raconterez…

Joëlle avait les yeux brillants.

 

***

Dans le bureau de la gendarmerie, Foulques parlait au micro.

— Bien reçu, disait-il. C’est terminé ?

— Terminé, nasillait le haut-parleur.

Le grésillement s’interrompait. Seul un ronflement subsistait.

— Du nouveau, demandait Jean-Pierre Martin ?

— Non. Le fou n’a pas été retrouvé. Ils auraient dû lui mettre une clochette au cou.

Il tournait le bouton d’arrêt du récepteur.

— La section signale qu’il y a eu, hier, un vol de voiture à Barnieu. Ils se demandent si ça serait le fou qui l’aurait barbotée. Si l’on voit passer un type en pyjama au volant d’une 403, c’est lui.

 

***

— Mlle Lucienne Dupré ?

— C’est ici.

Sur le seuil de la maisonnette, la femme s’essuyait les mains à sa blouse. À une fenêtre, un rideau s’était soulevé pour retomber très vite.

— Ah ! reprenait-elle. C’est pour Jacqueline. Ma fille ne sait rien. Elle ne l’a pas vue depuis plusieurs jours.

— Je pourrais parler à votre fille ?

— Oui, bien sûr. Entrez donc.

Elle l’introduisait dans une salle à manger sombre qui ne devait jamais être utilisée. À côté, on entendait des bruits de vaisselle que l’on range.

Mme Dupré revenait, poussant devant elle une longue jeune fille brune à la poitrine plate, dont les lèvres pulpeuses dessinaient une moue. Elle saluait le gendarme d’une voix inintelligible.

— Puis-je rester seul avec elle, quelques minutes ?

La mère acceptait, sans enthousiasme. Elle se retirait ; elle fermait la porte, un peu trop fort.

— Vous êtes la meilleure amie de Jacqueline Verneil.

— Oh ! la meilleure…

Lucienne détournait son regard.

— Disons la plus intime. C’est ce que prétendent vos anciennes compagnes de collège.

Elle s’était imperceptiblement troublée ; pour répondre, elle prenait un ton boudeur :

— Si vous voulez.

Jean-Pierre Martin demeurait très aimable.

— Savez-vous où elle est ?

— Pas la moindre idée.

— Elle ne vous avait fait aucune confidence, ces derniers jours ?

— Je ne l’ai pas aperçue depuis dimanche dernier. Elle ne m’avait pas fait de confidences.

— Vous alliez ensemble au cinéma tous les samedis soir ?

— Oui.

— À la sortie du cinéma, quelqu’un vous emmenait en auto ?

— Non.

— Personne ne vous accompagnait ?

— Personne.

— Il serait préférable que vous me disiez la vérité.

— Pourquoi vous mentirais-je ?

— Peut-être parce que Jacqueline vous l’a demandé avant son départ.

Elle sursautait ; elle avait rougi.

— Je n’étais pas chargée de surveiller Jacqueline.

— Tout à fait d’accord, faisait le gendarme avec bonne humeur.

Il reprenait :

— Et le dimanche après-midi, où alliez-vous ?

— En promenade.

— Où ?

— Dans la campagne. À pied.

— Rien que vous deux ?

— Puisque je vous le dis.

Mme Dupré entrouvrait la porte. Sa fille venait d’élever la voix.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Votre fille ne sait rien, en effet.

Il saluait militairement.

— Mais elle va réfléchir. Je reviendrai.

Il s’éloignait sans se retourner.

 

***

Jean-Pierre Martin connaissait forcément l’ouvreuse et le gérant de la seule salle de cinéma de Sauzier, où il était en service deux fois par mois, avec un collègue, le dimanche soir, séance d’affluence. Il y avait moins de monde le samedi soir et presque personne le dimanche après-midi, quand il faisait beau. Ce qui était le cas, ce jour-là.

L’ouvreuse conversait avec le gérant quand il les avait abordés.

— Vous connaissez cette jeune fille ?

Il tendait la photo de Jacqueline.

— C’est celle qui a disparu ?

— Oui. Une habituée de votre salle. Elle vient tous les samedis soir.

— Ah ! non, disait l’ouvreuse. Pas depuis quelques mois. Avant, je ne dis pas. Il y a eu un temps où elle venait régulièrement, avec une grande brune.

— Une grande brune ? C’est bien cela, insistait le gérant. C’était elle qui venait louer leurs deux places. Mais, depuis au moins trois mois, elle ne loue plus que la sienne.

— Vous rappelez-vous si des garçons les accompagnaient ?

— Il est arrivé, disait l’ouvreuse, qu’au hasard des places, elles aient eu près d’elles des jeunes gens qui leur faisaient du plat. Moi, je vois tout, mais tant qu’il n’y a pas trop de chahut, je n’interviens pas. Mais, attendez…

Elle réfléchissait.

— Un soir, Jacky a eu l’air d’embarquer la blonde.

— Jacky ?

— C’est notre livreur en bonbons et chocolats glacés, précisait le gérant. Un employé d’une maison de Thévezol, qui travaille dans le secteur. Un jeune qui est chaud de la pince. Il lui arrive d’assister à une séance, quand il n’a pas encore vu le film, ce qui est assez rare.

— Ou s’il a repéré une fille, remarquait l’ouvreuse. Et celle-là lui avait tapé dans l’œil. Il s’était collé sur le strapontin pour être à côté d’elle. Je suis passée plusieurs fois pour installer des clients. Il s’occupait. À la sortie, quand ils sont passés près de moi, j’ai entendu qu’il offrait aux deux filles de les emmener à Robinson.

— La guinguette ?

— Oui. Nous terminons à vingt-trois heures et, là-bas, ça danse jusqu’à deux heures du matin.

— Il a de l’argent, ce garçon ?

— Lui ? Toujours fauché. Si je me souviens de cette soirée, c’est que précisément il m’avait emprunté cinquante francs. Il me les a rendus.

— Vous l’avez revu avec cette jeune fille ?

— Il s’amène tous les samedis, lui. Mais je n’ai pas l’impression qu’il se soit par la suite intéressé à cette blonde. Il est vrai qu’elle avait cessé de venir.

— Alors, il aurait pu lui donner rendez-vous ailleurs.

— Ma foi, oui.

— Mais, d’après vous, aurait-il été capable de l’enlever ?

— Certainement pas. C’est un cœur d’artichaut.

 

***

Le gosse avait l’air d’attendre. Il se tenait le dos au mur du hangar des pompes, près de la gendarmerie.

Quand Jean-Pierre Martin fut à sa hauteur, il fit un pas. C’était Gilbert Verneil. Plus maussade que jamais.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— J’voulais vous dire, m’sieur.

Il sortait une enveloppe de la poche de son blue-jean.

— J’ai trouvé une lettre. Une lettre de ma sœur.

— Où l’as-tu trouvée ?

— Dans la cuisine. Je vous expliquerai.

Le gendarme extrayait de l’enveloppe une feuille de papier machine. Il la dépliait et il lisait à mi-voix un court texte dactylographié à l’encre violette.

Ma chère maman,

Je pars avec celui que j’aime. Ne nous cherchez pas. Quand nous reviendrons, nous serons unis pour la vie. Pardonnez-moi. Je vous embrasse tous les deux.

Suivait une signature manuscrite : Jacqueline.

OceanofPDF.com