La menteuse
Chapitre XII
Lise Morand attendait avec impatience son voisin de table.
— Au rapport ! s’était-elle écriée, rieuse. Qui est-ce qui commence ? Vous ou moi ? Moi je sais déjà beaucoup de choses.
— Lesquelles ?
— Les petites amies de Jacqueline Verneil se sont souvenues que la disparue avait toujours rêvé d’un mariage romantique, avec enlèvement et fuite en Écosse. Elles savent toutes que, dans le village de Gretna-Green, de très jeunes fiancés peuvent se marier selon la loi écossaise et canonique, avec beaucoup moins de complications qu’en France.
« Moi, je sais en outre que ce n’est plus un forgeron qui officie, comme au siècle dernier, mais le juge de paix. Et les mariages ne sont plus secrets comme autrefois, une loi l’a interdit. Une autre loi exige un minimum préalable de trois semaines de résidence.
« Et j’ai appris que M. Bardier, notre excellent maire, avait pu rassurer la pauvre Mme Verneil.
— Trop tôt, avait coupé Jean-Pierre Martin.
— Comment cela ?
— Le garçon n’est pas parti. Pour se marier, en Écosse ou ailleurs, il faut être deux.
Lise ne riait plus quand le gendarme eut achevé son récit.
— Alors, observait-elle, vous êtes en plein brouillard.
— Et ce n’est pas forcément un brouillard anglais.
— Elle a pu partir avec un autre.
— C’est ce qu’il faudra établir.
— J’avais pourtant rempli ma mission, reprenait la jeune fille. Je suis allée dans tous les magasins de Sauzier où l’on vend des articles féminins. J’ai établi que Jacqueline ne pouvait avoir effectué aucun des achats de choses chères qu’elle possède dans la localité. Elle aurait dû, pour cela, se rendre dans une grande ville, et surtout à Paris. Or, selon mes renseignements, elle ne voyageait pas. Tandis que M. Redon et son fils effectuaient de temps à autre des déplacements vers la capitale.
— C’est une piste provisoirement abandonnée.
— Dommage. Il y aurait eu un happy end.
— Oui. Et je crains, maintenant, au contraire, que tout cela ne finisse assez mal.
— La jeune fille se serait engagée dans une mauvaise aventure.
— C’est de plus en plus possible. Et elle aurait été victime, au départ, de sa propre imagination.
— Puis quelqu’un aura profité d’elle.
Lise était désolée.
« Il y a tant de filles qui font des rêves dangereux, réfléchissait-elle. Je ne sais plus qui a dit que le désir de l’extraordinaire était le grand mal des âmes ordinaires. »
Ils avaient poursuivi leur repas en silence. Puis Jean-Pierre Martin s’était mis à dire :
— En admettant que Jacqueline soit partie avec un autre, il a fallu que ce soit vraiment impromptu. Car, selon Raymond Redon, elle devait emporter une valise. Tout était prêt dans l’armoire, et elle n’aurait pas laissé là son argent, même si le séducteur était fortuné.
— Avait-elle un séducteur de rechange, qui s’est manifesté à la dernière minute ?
— Ce serait une coïncidence peu admissible. Et à l’heure où elle a disparu, elle ignorait encore que Raymond lui ferait faux bond.
— Vous avez raison.
— Il faudrait tout reprendre à la base, concluait le gendarme.
***
La femme traversait la salle du restaurant, se dirigeant vers la cuisine. Petite, vêtue de noir, elle effaçait ses épaules et trottait sans bruit.
Elle avait ralenti, en passant devant la table de Jean-Pierre Martin, et elle inclinait la tête pour le saluer. Il avait répondu poliment. Et il la reconnaissait. C’était elle qui lui avait révélé la présence de Raymond Redon.
— Vous l’avez trouvé ? disait-elle en s’arrêtant.
— Oui, je vous remercie.
Elle faisait un sourire de complicité.
— On entendait crier d’en bas. Son père avait bien tort de se mettre en colère comme ça.
Elle ajoutait, à voix basse :
— Je n’ai pas dit que c’était moi qui vous avais indiqué le chemin. Il m’aurait flanquée à la porte.
Puis elle haussait les épaules.
— Quoique des ménages, j’en ai trop. Et partout où je vais, vous comprenez, on ne me laisse que le mauvais boulot. À mon âge.
Elle restait près de la table, manifestement heureuse que le gendarme ait écouté son bavardage.
— J’en ai trop et je vais en laisser tomber. Ainsi, je viens prévenir le patron que, pour la plonge du dimanche, il ne faut plus qu’il compte sur moi. Le dimanche, j’irai au restaurant. Pourquoi pas, hein ?
— Mais oui, répondait distraitement Jean-Pierre Martin.
— Bon appétit.
Elle poursuivait sa marche et Lise Morand demandait :
— Qui est-ce ?
— Une pauvre vieille qui fait des ménages ou des nettoyages. C’est grâce à elle que j’ai pu interroger Raymond.
***
L’après-midi avait été consacré, au bureau de la brigade, à mettre au net des rapports, des dépositions. Herbert et Martin avaient dû s’interrompre une première fois pour recevoir Mme Verneil, larmoyante. Elle ne leur avait rien appris qui ait pu orienter l’enquête.
Puis le maire, très ennuyé était venu. Redon lui avait, bien entendu, rendu visite.
— Il en a gros sur la patate. Il voudrait surtout que personne ne sache rien. Un commerçant, n’est-ce pas, et un notable. Il est aux Prud’hommes, à la Chambre des métiers ; il a été grand électeur aux dernières élections générales. Je me mets à sa place. Et on jase dans tout le pays.
Il savait bien qu’à la gendarmerie on ferait preuve de la plus scrupuleuse discrétion. Mais ne fallait-il pas transmettre une consigne de silence aux correspondants locaux de la presse régionale ? Il verrait lui-même les deux correspondants, mais si le chef de brigade intervenait auprès d’eux, cela serait plus sûr.
Herbert avait promis qu’il ferait le nécessaire.
— Et à la section ?
— J’en parlerai au capitaine. Il sera d’accord.
— Ça devient pénible, cette histoire, faisait Bardier. Et à la préfecture, au service de recherches dans l’intérêt des familles, on n’a pas l’air de se presser. J’ai eu un chef de division au téléphone. Pour eux, c’est banal et ça rentre tout seul dans l’ordre.
***
Il n’était pas encore sept heures, le lendemain matin, quand la sonnerie de la gendarmerie se mit à crépiter. Joudy, dont l’appartement donnait sur la rue, s’était lancé à sa fenêtre. Il voyait, en bas, un bonhomme vêtu de velours râpé et coiffé d’un feutre aplati et délavé. Il l’avait hélé :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
L’autre avait levé la tête, et porté une main à sa tempe, comme pour un salut militaire.
— Buon giorno, signor zendarmé.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Moi venir qu’il a dit le docteur, perché il uomo caduto…
L’inconnu se perdait dans un laborieux charabia. Joudy avait crié :
— Je descends.
Il s’était hâté d’endosser sa vareuse, de boucler son ceinturon, en rabrouant sa femme et ses gosses. Jean-Pierre Martin l’avait rejoint alors qu’il dévalait l’escalier et Herbert poussait alors sa porte.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un ouvrier italien, qui viendrait de la part d’un docteur. Je n’ai pas compris pourquoi.
Le chef de brigade les suivait. Joudy était allé ouvrir et l’homme, très intimidé, tournait son chapeau sans forme et sans couleur, entre ses gros doigts noircis.
— Venez par ici.
Il obéissait, il marchait d’un pas lourd, en se dandinant.
— Racontez-nous ça. Qui êtes-vous ? Vous avez des papiers ?
Il faisait un signe affirmatif, se fouillait et tendait une carte d’identité d’étranger.
— Alberto Vanessi, lisait Joudy. Bûcheron. Vous êtes bûcheron ?
— Si, signor.
— Où ?
— Dans la forêt di Sauzier. Vincino à Thévezol.
Jean-Pierre Martin se décidait à l’interroger en italien.
— Che volete ?
Il faisait un large sourire.
— Abbiamo visto stamatino…
Et le jeune gendarme traduisait au fur et à mesure :
— Ils ont trouvé un homme inanimé, ce matin, au pied d’un rocher, en pleine forêt, à proximité du lieu de leur coupe. Ils sont quatre bûcherons, qui travaillent pour le compte d’un marchand de bois de Thévezol, où ils se réfugient par gros temps et où ils font leur cuisine. Il leur arrive même d’y coucher. Mais hier au soir, ils sont descendus à Thévezol où leur patron les loge. Ils ne sont remontés dans la forêt qu’à l’aube et c’est sur le lieu de leur travail qu’ils ont fait cette découverte. Ils ont transporté le blessé, qui est atteint à la tête, dans leur cabane. Puis ils ont envoyé à Sauzier, avec la jeep, celui qui parle le mieux le français, pour demander un médecin. Le docteur Desjardins se prépare et il nous fait prévenir. Le chemin forestier est praticable en voiture, jusqu’à destination.
— Vous venez avec moi, Martin, décidait Herbert. Nous prenons la voiture radio. Joudy, vous vous mettrez en écoute permanente.
***
La cabane des bûcherons était édifiée dans une clairière où la jeep stoppait, suivie de l’auto du docteur Desjardins et de celle des gendarmes. Les trois bûcherons attendaient, immobiles, graves, leurs feutres à la main. Le soleil levant, par une petite fenêtre, éclairait l’intérieur des bat-flanc qui servaient de lits en cette agreste demeure. Une couverture brune le recouvrait jusqu’au menton. Le visage, cireux, était celui d’un homme d’une quarantaine d’années. Les cheveux semblaient poisseux.
Le médecin s’était agenouillé et il rabattait la couverture. Et les deux gendarmes avaient eu une exclamation. Car le gisant était vêtu d’un costume de travail en toile bleue. Mais la veste s’était déboutonnée, et, au-dessous, apparaissait un pyjama à rayures.
— Le fou !
— Que dites-vous, faisait le médecin ?
— C’est sans doute le fou, échappé avant-hier de l’hôpital psychiatrique de Barnieu. Il n’était alors vêtu que d’un pyjama. Mais il aurait volé une automobile, à l’intérieur de laquelle il a pu trouver ces bleus.
— E un pazzo, disait Alberto Vanessi à ses compagnons.
Et Herbert s’approchait d’eux.
— Voulez-vous nous montrer l’endroit exact où vous l’avez découvert ?
C’était près de là, à une centaine de mètres à peine, au bord d’une des pistes où l’on traînait les troncs abattus, et au pied d’une falaise, faite de rocs et d’éboulis.
On l’avait trouvé, étalé sur des cailloux, et certains portaient des traces brunâtres. Alberto Vanessi indiquait du geste que le malheureux avait dû tenter de descendre de là-haut et que le pied lui avait manqué.
— E caduto, certamente !
— Qu’est-ce qu’il dit, demandait Herbert ?
— Il dit que le fou est tombé du rocher. C’est possible. Il devait errer dans la forêt, peut-être pendant la nuit.
— Donc, tout va bien, faisait le chef de brigade. Martin, vous allez prendre les dépositions de ces braves gens. On aura vite fini. On va déjà prévenir la brigade qui alertera la section. Ceux de l’asile viendront récupérer leur pensionnaire, je suppose.
Ils étaient tous revenus à la porte de la cabane.
— Alors, docteur ?
— Alors, ce pauvre type est dans le coma. Il porte une large blessure au crâne, sur le degré de gravité de laquelle je ne peux me prononcer. Il est possible qu’elle soit mortelle. Et son corps est marqué de diverses ecchymoses.
— Il aurait fait une chute, d’une dizaine de mètres, sur des pierres.
— Cela correspondrait. Je viens de lui effectuer une piqûre. Il faudra une ambulance pour l’emmener.
— On va prévenir Barnieu.
Le médecin s’avançait vers les gendarmes. Il tenait quelque chose à la main, quelque chose de rose et de vaporeux, comme une pièce de lingerie, tordue et froissée.
— Regardez ce que j’ai trouvé dans sa poche.
C’était Jean-Pierre Martin qui prenait la poignée de nylon. Et, avec un frisson, il dépliait cela. Il dépliait une combinaison féminine, douce au toucher, délicatement parfumée, garnie de ruches et de fines dentelles. Semblable, toute semblable à l’une de celles que renfermait l’armoire de Jacqueline.
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