La menteuse
Chapitre Premier
« Le désir de l’extraordinaire est souvent le grand mal des âmes ordinaires. »
Maurice MAETERLINCK.
CHAPITRE PREMIER
Le gendarme Jean-Pierre Martin achevait son repas solitaire quand, en bas, la sonnerie avait retenti.
Il était planton, ce soir-là, et il avait quitté le bureau à vingt et une heures, après une dernière radio avec la section. Un avis de recherche sans importance pour la brigade de Sauzier : un aliéné venait de s’évader de l’hôpital psychiatrique de Barnieu, à une cinquantaine de kilomètres de là. La section lançait un message de routine :
— Delta I appelle Delta III.
— Delta III écoute.
— Prenez note…
Il avait pris note. Le signalement du fou. Un pauvre diable qui n’irait pas loin. Le gendarme avait écrit sous la dictée.
« Nom : Cappelet Pierre. Âge : quarante et un ans. Taille : un mètre soixante-douze. Corpulence moyenne. Cheveux bruns, courts. Yeux marron. Visage rond. Signes particuliers : néant. Il est né à Tassin-la-Demi-Lune. Lieu de résidence avant son internement : Vénissieux. Situation de famille : veuf, sans enfant. Il n’est vêtu que d’un pyjama à rayures. »
Jean-Pierre Martin souriait avec quelque pitié. L’évadé serait immédiatement repéré.
— Bien reçu ?
— Bien reçu.
— C’est tout pour ce soir.
Foulques était entré alors dans le bureau.
— Rien de neuf ?
— Non. Un dingue a fait le mur à Barnieu.
— Encore ?
Ils avaient tous deux haussé les épaules.
— Je vais casser la graine, avait dit Foulques. Et puis au pieu. Tu as encore du boulot ?
— Non, avait répondu Martin. J’ai fini le plan de l’accident de ce matin. J’ai été obligé de le recommencer, parce qu’il n’avait pas l’air de coller avec les photos.
— C’est toi qui es de garde ?
— Oui.
— Le chef est rentré ?
— Il y a une demi-heure.
— Et la bagnole ?
— En service de nuit. R.A.S.
Foulques l’avait quitté. Sa femme et ses gosses devaient l’attendre pour manger la soupe. Il venait de taper une belote avec le boucher, le droguiste et le percepteur. Son haleine sentait un peu l’apéritif.
Jean-Pierre Martin était sorti après lui du bureau. Il s’était assuré que le loquet était mis à la porte d’entrée ; puis il était monté chez lui, dans son deux-pièces de célibataire, le seul petit appartement de la caserne. Les trois autres gendarmes et le chef de brigade étaient mariés et pères de famille.
Il avait mis en marche son transistor et il avait mangé, en lisant le journal, des restes de la veille. Il prenait ses repas de midi au restaurant du Commerce ; et, un soir sur deux, il cuisinait vaguement.
Il n’allait pas se mettre au lit avant minuit. On pouvait venir à la gendarmerie et il devait être en tenue et répondre aussitôt. La veille, c’était un commis voyageur en panne d’essence qui s’était présenté très tard. Aucun pompiste n’avait voulu se lever. Foulques lui avait vendu dix litres d’essence pris dans la réserve de la voiture radio de la brigade. La semaine précédente, c’était un conducteur de poids lourd qui s’était trouvé engagé par erreur dans un chemin de terre où il s’était enlisé. Il avait fallu réveiller un paysan possesseur d’un gros tracteur. Et Martin avait dû, une nuit récente, aller calmer un ivrogne qui voulait tout casser chez lui.
Donc, il venait de repousser son assiette et d’avaler sa dernière gorgée de vin, quand, en bas, le timbre de la porte d’entrée crépita et couvrit la voix d’Adamo aux prises avec un père soupçonneux.
Le jeune gendarme arrêta le transistor et endossa en hâte sa vareuse. Il saisit son képi posé sur une étagère, à côté d’une rangée de livres. Il boucla son ceinturon en descendant l’escalier.
Ainsi que le prescrivait le règlement, il jeta un coup d’œil au judas. Sous la lumière de la lampe extérieure, il vit une femme aux cheveux gris et aux vêtements sombres, immobile devant la porte. Elle paraissait émue : sa bouche était entrouverte et ses lèvres tremblaient. Une femme âgée d’une cinquantaine d’années. Il se souvint de l’avoir rencontrée dans les rues de Sauzier : une ouvrière d’usine, sans doute. Il ne connaissait pas son nom.
Il lui avait ouvert.
— Bonsoir, madame. Que vous arrive-t-il ?
Elle s’était mise à bredouiller :
— Oh ! Monsieur, je ne sais plus que faire. Ma fille a disparu.
— Une petite fille ?
— Non. Une jeune fille.
— Depuis quand ? Depuis combien de temps ?
— Ça fait…, voyons…, ça fait dans les trois heures.
— Trois heures ! Si elle est partie en auto, elle est à deux cents kilomètres. Croyez-vous qu’elle soit partie en auto ?
— Je n’en sais rien.
— Alors, nous n’en sommes pas à dix minutes près. Venez, madame, vous allez me renseigner le plus complètement possible.
Il l’avait fait entrer dans le vestibule. Il avait refermé, puis il l’avait introduite dans le bureau qui sentait la pipe refroidie. Il avait constaté qu’à la pendulette murale il était bientôt vingt-deux heures.
— Quel âge a-t-elle, votre fille ?
— Un peu plus de dix-sept ans. Et même bientôt dix-huit.
— Il y avait eu une dispute entre vous ? Vous aviez été contrainte de la corriger ?
— Absolument pas.
— Elle avait un déplacement en projet ?
— Mais non.
— Elle a laissé une lettre pour expliquer son départ ?
— Aucune.
La femme se tordait les mains ; ses yeux étaient rouges.
— Asseyez-vous.
Il lui désignait une chaise, en face d’une table à laquelle il s’installait, attirant du papier et un stylo-bille.
— Vous êtes madame ?…
Elle comprenait qu’elle devait donner son identité.
— Léonie Verneil, cinquante-deux ans. J’habite rue des Tilleuls ; je travaille à l’usine d’impression sur étoffe. Je me demande ce qui a pu arriver à Jacqueline…
— Jacqueline, c’est son prénom ?
Il écrivait avec application.
— Votre mari ?
— Je suis veuve depuis six ans. J’ai un autre enfant, un garçon, de treize ans : Gilbert.
— Depuis quand votre fille a-t-elle disparu ?
— Je ne sais pas. La voisine l’a vue pour la dernière fois vers sept heures, ce soir. Moi, je l’ai quittée après le déjeuner que nous avions pris ensemble, tous les trois. Je suis retournée à l’usine et Gilbert en classe. Jacqueline ne travaillait pas l’après-midi. Nous sommes samedi.
— Où travaille-t-elle ?
— Elle est sténodactylo à l’usine Alquin. Elle était restée à la maison. Elle n’avait pas dit qu’elle sortirait.
— Elle n’avait pas dit non plus qu’elle ne s’absenterait pas ?
— Non. Son frère l’a revue vers cinq heures. Il n’est entré que pour poser son cartable et prendre son goûter. Il a rejoint des camarades. On ne peut pas le tenir à la maison.
— Elle ne lui a pas fait part de son intention de sortir ?
— Non. Il est revenu à dix-neuf heures trente. Elle n’était plus là. Je suis arrivée un peu après vingt heures. J’ai été très étonnée. D’habitude, nous soupons aussitôt, parce que Jacqueline va au cinéma avec une amie. J’ai envoyé Gilbert chez cette amie. Moi-même j’y suis allée, un instant plus tard, chez des gens que nous connaissons bien, dans notre rue. Gilbert ne l’a pas trouvée. Moi non plus. Nous avons encore attendu. Puis je me suis rendue à l’usine Alquin. Il n’y avait que le concierge. Aucune nouvelle de ma fille. J’ai encore parcouru les rues ; Sauzier, ce n’est pas très grand, n’est-ce pas, et Gilbert courait de son côté. Lui, il disait qu’elle nous faisait une blague. Ils sont tout le temps en train de se chipoter.
— Elle vous avait fait de mauvaises plaisanteries de ce genre ?
— Non, jamais.
— Il lui était arrivé de rentrer tard, sans vous prévenir ?
— Jamais.
— Avait-elle des ennuis ? Paraissait-elle soucieuse ?
— Mais non. À midi, elle était comme d’habitude.
— Vous faisait-elle ses confidences ?
— Oh ! Elle raconte toujours beaucoup de choses. Elle n’a pas de secrets. Elle mène une vie bien ordinaire, vous savez.
— Sa vie sentimentale ?
— C’est encore une enfant. Elle a peut-être de petits flirts, avec des jeunes gens de son âge. Rien de sérieux. Elle ne sort qu’avec des amies, le samedi soir pour le cinéma, et le dimanche après-midi.
— A-t-elle eu des querelles ? Est-elle en mauvais termes avec quelqu’un ?
— Certainement pas.
Du revers de la main, elle s’essuyait les yeux.
— Des amis ont cherché avec nous. Mais le temps passait. Ils m’ont conseillé de prévenir la gendarmerie.
— Vous avez bien fait.
— Oh ! monsieur, qu’est-ce que vous croyez ?
— Je ne crois rien, madame. Tout va peut-être s’expliquer très simplement. Ne vous affolez pas. Et donnez-moi le signalement de votre fille. Elle est grande ?
— Comme moi.
Le gendarme avait noté : un mètre soixante.
— Corpulence ?
— Elle pèse cinquante-cinq kilos. Elle ne mange pas de pain, pour ne pas grossir.
— Cheveux ?
— Blonds. Ce n’est pas sa teinte naturelle. Assez courts.
— Visage ?
— Ovale. Des yeux bleus. Un petit nez. Une petite bouche.
— Signes particuliers ?
— Elle a un grain de beauté. Mais c’est sur la hanche droite.
— Comment était-elle vêtue ?
— Elle porte une veste de couleur marron, en imitation daim, un polo crème, une jupe grise en tergal. Elle a des souliers aiguille, marron.
— Elle a emporté d’autres vêtements ?
— Non. Je ne crois pas.
— Vous n’avez pas vérifié ?
— Non.
Jean-Pierre Martin s’était soudain arrêté de poser des questions. Cette jeune fille, n’était-ce pas celle qui lui souriait si gentiment quand elle passait au carrefour où il réglait la circulation ?
À midi, et à dix-huit heures, elle arrivait de la rue Centrale et elle s’arrêtait au bord du trottoir d’en face, devant le passage protégé, même s’il n’y avait pas de voiture en vue. Elle attendait qu’il lui fasse signe et, par jeu, quand il n’y avait personne, il attendait, lui aussi, quelques secondes. Alors, elle inclinait la tête, pour le remercier et ils échangeaient un sourire. Celui de la jeune fille durait le temps de la traversée. Un sourire de complicité, dont il se demandait parfois s’il ne devenait pas, au fil de leurs rencontres, un peu équivoque. Comme si elle avait attendu qu’il lui adressât la parole. Et il en avait envie. Mais il n’était nommé à Sauzier que depuis six mois, et ce manège ne durait que depuis un mois environ. Le jeune gendarme hésitait encore à se montrer galant avec les personnes du sexe opposé qui paraissaient lui marquer de l’intérêt. Quand il connaîtrait mieux le pays…
Il lui arrivait de penser à cette fille-là et d’imaginer certaines possibilités. Il pensait aussi à d’autres. Il avait vingt-cinq ans ; on le disait beau garçon.
Mais cette Jacqueline, il ne l’aurait pas cru si jeune.
— Vous dites qu’elle a dix-sept ans ?
— Depuis huit mois.
Elle en paraissait plus de vingt. Était-ce la même ?
— N’a-t-elle pas un sac à main blanc, de forme…
Il cherchait le mot. La femme allait-elle comprendre ?
— De forme trapézoïdale ?
Elle s’exclamait aussitôt :
— Oui. C’est cela. Vous savez où est Jacqueline ?
— Non, madame. J’ai aperçu votre fille, ces jours derniers. On la croirait plus âgée.
— C’est exact. Vous m’avez donné une fausse joie.
— Ne vous émouvez pas. Quelle est la dernière personne qui l’a vue ? Une voisine, m’avez-vous dit ?
— Oui. Mlle Chevrier, une vieille fille, qui est retraitée des postes. Elle habite en face de chez nous, de l’autre côté de la rue, et elle est toujours à sa fenêtre. Un peu avant dix-neuf heures, Jacqueline est apparue sur le seuil de notre maison. La voisine regardait justement de ce côté. Elle a cru que ma fille allait faire quelques courses. Mais non, elle restait sur le perron, comme pour prendre l’air. Puis elle est descendue, elle a fait quelques pas, derrière les voitures qui stationnent sous les tilleuls.
— Il y a un parking dans votre rue, en effet.
— Elle est remontée sur le perron. Elle est redescendue. Et, pendant quelques minutes, Mlle Chevrier a observé deux dames qu’elle connaissait, qui se rencontraient au milieu de la rue. Quand elle a voulu s’occuper à nouveau de Jacqueline, le perron était désert. Elle a inspecté la rue, dans les deux sens. Pas de Jacqueline. Elle s’est dit qu’elle était rentrée à la maison.
— Une auto avait-elle quitté le parking ?
— Je le lui ai demandé. Elle ne sait pas. Elle ne prêtait que peu d’attention aux voitures. Elle suivait des yeux les deux dames, puis elle a cherché si Jacqueline marchait sur le trottoir. Un peu plus tard, elle a vu arriver Gilbert.
— Et votre fille n’était plus là. Elle a donc dû prendre place dans une auto qui s’est éloignée.
— Elle n’aurait pas fait cela.
— Alors, on l’a contrainte.
— Il y avait des passants. Que lui a-t-on fait, mon Dieu ?
— On l’aura appelée pour lui demander un renseignement. Elle se sera approchée sans méfiance. On aura pu déplier une carte à l’intérieur de l’auto, la prier d’indiquer un itinéraire. Sans doute, en ce cas, le ou les ravisseurs se seraient-ils montrés exceptionnellement audacieux.
Mme Verneil s’était mise à pleurer sans bruit.
— J’envisage le pire. Ne pleurez pas. Votre fille a pu suivre, de bon gré, une personne de sa connaissance qui ne l’emmenait sans doute que pour très peu de temps, et l’auto a pu tomber en panne.
— Oh ! Pourvu qu’il en soit ainsi.
Puis elle s’était, à nouveau, désespérée.
— Mais trois heures se sont écoulées.
— Nous allons agir. J’ai réuni les éléments d’un message flash que je vais adresser immédiatement à la section. Dans dix minutes, toutes les brigades de gendarmerie de la périphérie seront alertées. Le commandant jugera s’il doit étendre cette alerte sur le plan régional et même national. Au besoin, en deux heures, tous les postes-frontière seraient prévenus. Et je vais joindre moi-même notre propre voiture radio qui circule en ce moment sur les routes de la campagne. Si une voiture suspecte a été remarquée, nous ne tarderons pas à le savoir.
Il s’approcha de l’émetteur et le mit en service.
— Allô ! Delta III appelle Delta I.
Il y eut quelques crépitements dans le haut-parleur et une voix nasillarde s’éleva :
— Delta I écoute.
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