La menteuse

Dominique Arly · Chapitre 8 sur 20

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La menteuse

Chapitre VI

 

Gilbert reniflait, la tête basse.

— Mais ta mère a-t-elle vu cette lettre ?

— Non, m’sieur.

— Quand l’as-tu trouvée ?

— Hier, m’sieur. Hier au soir, à sept heures et demie.

— C’est bien elle qui a signé ?

— Oui, m’sieur. C’est sa signature. C’est l’encre de son stylo, j’en suis sûr.

Le gendarme s’était emporté. Il s’était écrié, sévère :

— Et tu n’as rien dit ?

Le gosse baissait davantage la tête.

— Non, m’sieur.

— Tu as caché cette lettre. Pourquoi ?

— Je croyais que c’était une blague.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu croyais que ta sœur voulait vous faire une plaisanterie, à ta mère et à toi ?

Gilbert levait un coude, comme dans la crainte d’une gifle.

— Elle m’avait fait le coup une fois. Il y a un an. Elle m’avait laissé une lettre, rien que pour moi. Elle me disait qu’elle allait rejoindre à Paris un illustre chanteur et qu’elle deviendrait une idole et qu’il fallait que je prévienne notre mère avec des ménagements. Avec des ménagements, qu’elle disait. Alors j’ai perdu la tête et foncé à la gare. L’employé qui donnait les billets, c’était le père d’un copain. Il n’avait pas vu Jacqueline. J’avais couru comme un fou dans tout le patelin sans la retrouver. Et quand je suis rentré, elle était à la maison. Elle a pris le fou rire. Elle en pleurait. Elle s’est fichée de moi. J’étais drôlement furax, je vous le jure.

Jean-Pierre Martin réfléchissait. Le gosse avait cru alors à une blague. Sa sœur le lui avait laissé entendre, alors qu’elle venait de renoncer à son projet et qu’elle devait se trouver à la limite de la crise de nerfs. Un fou rire qui allait jusqu’aux larmes. Elle avait préféré qu’il croie à une mauvaise plaisanterie.

— Elle se moquait souvent de moi. Elle me racontait souvent des trucs qui ne tenaient pas debout.

Et cependant, il ne l’avouait pas, mais il adorait sa sœur. Malgré ses cachotteries. Malgré ses mensonges. Malgré, peut-être ce qu’il entendait dire d’elle par de grands garçons ou par des filles de son école.

— C’était plus fort qu’elle. Fallait toujours qu’elle fasse des salades.

Gilbert se frottait un œil du poing, et il grimaçait.

— Alors, hier, quand j’ai trouvé sa lettre…

— Où l’as-tu trouvée ?

— Sur le buffet de la cuisine.

— Et qu’en as-tu fait ?

— Je l’ai cachée dans ma chambre. Je pensais que Jacqueline allait rentrer avant huit heures. Quand ma mère est arrivée, elle m’a envoyé chez Lucienne, en croyant que ma sœur y était. J’ai fait le tour de ses autres amies. Quand je suis revenu, il y avait un tas de bonnes femmes à la maison. Je n’ai rien osé dire. Et j’étais encore persuadé que Jacqueline ne tarderait guère à rentrer. Mais ma mère est allée à la gendarmerie. Alors, j’ai eu la frousse.

Il reniflait doucement.

— Je n’ai pas pu dormir. Et puis, ce matin, tout ce branle-bas. J’ai combiné de vous raconter que je venais de mettre la main sur la lettre, dans ma chambre, qu’elle avait glissée derrière des livres, sur ma table. Vous m’auriez cru, hein ! Puis j’ai serré les dents et je suis venu vous dire la vérité, à vous. Au brigadier, je n’aurais pas osé.

Certes, on aurait cru le gosse. Personne n’avait fouillé sa chambre.

Il reprenait, hésitant :

— Pour que je ne me fasse pas trop attraper, faudrait qu’on ne parle pas de la cuisine. De toute façon, ce qui est fait est fait.

Il avait raison. On avait cherché pour rien. Tant pis. Même si l’on se vengeait sur le gosse, on ne reviendrait pas en arrière.

— J’arrangerai ça.

— Vrai ! Vous voulez bien. Oh ! merci.

Le visage de Gilbert s’éclairait.

— Mais à une condition. Tu me diras tout ce que tu sais pour que je puisse savoir avec qui ta sœur est partie.

— Oh ! si je le savais, m’sieur !

— Tu ne soupçonnes personne ?

Il murmurait :

— C’est peut-être le type de la vieille Citron.

— Quel type ?

— Je ne l’ai jamais bien vu. C’était nuit, et ce n’est pas éclairé sous les tilleuls. Quand nous étions tous couchés, ma sœur se relevait. Je m’en suis aperçu un soir où j’étais redescendu sans bruit à la cuisine pour boire un verre d’eau. J’ai entendu un glissement dans le couloir. C’était Jacqueline, en peignoir. Elle était sortie de la maison, en laissant la porte grande ouverte. Elle n’était pas allée loin : jusqu’à la bagnole. Quelqu’un avait ouvert doucement la portière. Elle s’était engouffrée à l’intérieur.

« Moi, j’étais remonté dans ma chambre, et j’avais guetté à travers les volets. Elle n’était sortie qu’une demi-heure plus tard, avec un homme assez mince, un jeune homme. Je ne distinguais pas son visage. Ils s’étaient embrassés, puis Jacqueline était rentrée.

— Tu ne lui avais pas reproché sa conduite, le lendemain ?

— Non. Elle m’aurait envoyé sur les roses. Et puis, ça aurait fait la bagarre avec ma mère. Et Jacqueline est si cabocharde, que son mec, elle l’aurait vu ailleurs.

— Elle a recommencé ?

— Souvent. J’ai bien eu l’idée de sortir en douce, de m’embusquer derrière une voiture et de suivre le type quand il s’en irait. Mais comment serais-je rentré ensuite à la maison ? Jacqueline refermait la porte à clef. Si j’avais su que ça devait finir comme ça…

Il sortait un mouchoir et se mouchait avec une sorte de fureur.

— Quelle idiote !

— Il faudrait, disait le gendarme, que tu essaies de te souvenir de tout ce qui a pu te paraître insolite dans le comportement de ta sœur car, malgré cette lettre, sa disparition me paraît étrange. Alors, tu réfléchiras.

— J’veux bien, m’sieur.

— Et tu viendras me trouver. Maintenant, va avertir ta mère de ta découverte de cette lettre dans sa chambre.

— Elle est chez une amie. Je dirai que j’ai aussitôt couru à la gendarmerie.

Il allait s’éloigner.

— J’oubliais, disait Martin. Il t’arrive, n’est-ce pas, de fouiller dans les affaires de ta sœur ?

Le gosse prenait un air confus.

— Allons, réponds. Puisque tu as commencé à me dire la vérité.

— Oui, m’sieur.

— As-tu aperçu une certaine photo de Jimmy Williams ?

Il hochait la tête :

— Bien sûr. Mais c’est de l’histoire ancienne.

— Je ne dois rien négliger. Tu avais lu la dédicace ?

Gilbert regardait ailleurs.

— Ma sœur est folle.

— As-tu trouvé des lettres de ce chanteur ?

— Non. Jamais.

— Crois-tu qu’elle était encore en relation avec lui ?

— Certainement pas. Sinon, elle aurait continué à s’en vanter auprès de ses amies, et je l’aurais su par des filles plus jeunes qui se seraient encore moquées de moi. Mais Jacqueline ne laissait pas traîner des lettres ou des billets de garçons.

Il soupirait :

— Je peux m’en aller ?

— Oui. Je te reverrai.

Il s’éloignait d’un pas pressé.

Jean-Pierre Martin, la feuille dactylographiée à la main, entrait dans la cour de la gendarmerie. Il hélait Foulques.

— Viens donc lire ça.

Foulques, en bleus de travail, revenait du potager.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une lettre de Jacqueline.

Il s’essuyait les mains aux flancs de sa veste. Il lisait et partait d’un gros rire.

— Ça finit par un mariage ! Mais comment n’a-t-on pas trouvé ce billet plus tôt ? On a eu bonne mine avec notre clebs, la battue. Le chef va en faire une musique. Et le maire, donc !

***

Herbert avait poussé quelques vigoureux jurons, mais il s’était calmé assez vite. Il avait immédiatement téléphoné à la mairie où se tenait, en ce dimanche après-midi, l’assemblée générale de la société de secours mutuels dont M. Bardier, le maire, était président.

— Allô ! Monsieur le maire. Ici, le chef de brigade. Pardonnez-moi de vous déranger. Nous avons couru la forêt pour rien, ce matin.

— On a retrouvé la jeune fille ?

— Non. Mais elle avait laissé une lettre. C’est une fugue amoureuse.

— Ah ! bon.

Le soupir de soulagement de Robert Bardier faisait vibrer la plaque du microphone.

— J’aime mieux ça, disait-il.

— La jeune fille avait déposé sa lettre dans la chambre de son frère, afin sans doute que ce soit celui-ci qui prévienne sa mère. Et le papier aurait glissé derrière des livres. Il est évidemment dommage que nous n’en ayons pas eu connaissance avant d’alerter la section.

— Ne regrettons rien, chef. Nous avons agi pour le mieux. Je vais maintenant convoquer Mme Verneil à la mairie. Et j’entreprendrai les démarches à la préfecture, au service des recherches dans l’intérêt des familles. C’est tout ce qui reste à faire, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur le maire. De mon côté, j’entre en communication avec la section. Le capitaine ne sera pas content.

— Dites-lui de ma part que c’était un bon entraînement pour son chien.

Herbert avait eu un rire complaisant. Il se garderait bien de transmettre cette plaisanterie.

— Nous continuerons à enquêter, discrètement, pour tenter de savoir avec qui la jeune Jacqueline est partie.

— Ce n’est peut-être pas quelqu’un du pays.

Le maire plaisantait encore :

— Vous allez faire l’appel des absents… J’en vois qui ne sont pas là !

Il concluait, égrillard :

— C’est devant moi qu’elle finira, cette histoire. J’aurai mon écharpe autour du ventre. Mais ces coquins n’auront pas attendu que je leur donne l’autorisation de jouer aux jeunes mariés.

Le chef reposait le combiné. Il disait à Martin, en désignant l’émetteur radio.

— Allez-y, mon petit vieux. Il ne doit y avoir qu’un planton, là-bas. Il transmettra. On n’aura l’abattage que demain.

Le gendarme avait mis en marche l’appareil.

— Delta III appelle Delta I…

— Delta I écoute…

 

***

— Dites donc, chef, j’ai recueilli quelques renseignements.

— Racontez-moi ça.

Herbert écoutait, en se bornant à faire des signes d’approbation.

— Eh bien ! continuez, disait-il. C’est devenu une affaire à suivre. Alors, suivez-la. On ne sait jamais. S’il s’agit de ce Jacky et si la mère porte plainte, c’est du détournement de mineure et ça va en correctionnelle.

Il se levait et allait fouiller dans les dossiers, en monologuant :

— C’est un gaillard qui a dû avoir un P.-V. pour défaut d’éclairage, il n’y a pas longtemps. Je revois sa bobine : le petit jeune homme soigné avec une petite gueule gentille. Souvent au bistrot. Tenez ! Je ne me trompais pas… Il s’appelle Jacques Jallet. Domicilié à Thévezol, rue du Marché, chez ses parents. Il a vingt-quatre ans. Pas de condamnation. Voulez-vous qu’on demande aux collègues de la brigade si l’oiseau ne s’est pas envolé ? Vous préférez suivre la piste vous-même. Bon. Allez-y.

Il y avait un dossier des « affaires à suivre », à la brigade : un classeur dans lequel on rassemblait les renseignements que l’on avait pu réunir au sujet des enquêtes qui n’arrivaient pas à conclusion. Quelques vols, une agression, une escroquerie, parmi les plus récentes. Quelques-unes dataient de plusieurs années ; on tenait à l’œil certains suspects. Un jour ou l’autre, il y aurait peut-être un fait nouveau, une imprudence des coupables, ou un coup de chance.

— Il faudrait aussi, observait Martin, que l’on demande à la section de s’informer à Paris, auprès du chanteur Jimmy Williams.

— Le yé-yé ?

— Oui.

— Pourquoi donc ?

Le gendarme résumait brièvement l’histoire de la photo dédicacée. Herbert riait doucement.

— Si elle était partie avec lui, ça ferait du bruit. Elle aurait sa photo à la une. Je parlerai de ça au capitaine, s’il est de bon poil. Sinon, il m’enverrait bondir.

Il reprenait :

— C’est curieux que la môme ait fait sa lettre à la machine à écrire.

— Oui, appuyait Martin. Mais elle est sténodactylo, n’est-ce pas.

— J’oubliais.

— Ce qui m’étonne, c’est qu’elle ait tapé cela avec une vieille batteuse. Regardez ces caractères écrasés, décalés. Ils ont donc de ces antiquités dans leurs bureaux à l’usine Alquin.

— Mais non. C’est très moderne, au contraire. La fille avait pu s’acheter une machine d’occasion pour s’entraîner.

— Je n’en ai pas aperçu chez elle. Je chercherai.

— La signature ?

— Selon son frère, pas de doute, c’est la sienne.

— Oh ! faisait Herbert, qu’elle se soit servie d’une machine, cela n’a sans doute pas d’importance.

Et Jean-Pierre Martin, à son tour, disait :

— Sait-on jamais ?

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