La menteuse

Dominique Arly · Chapitre 15 sur 20

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La menteuse

Chapitre XIII

 

 

Jean-Pierre Martin était atterré. Et Herbert avait compris.

— C’est à elle ?

— J’en ai grand-peur. Nous allons vérifier. Je crois avoir vu la même lingerie chez M me Verneil.

— Alors, ce serait lui qui aurait enlevé la fille ?

Et le chef de brigade s’exclamait :

— C’est une véritable histoire de fou !

Personne ne souriait de ce mot involontaire.

— Qu’en a-t-il fait ?

Le docteur Desjardins disait :

— N’avez-vous pas déjà fouillé la forêt ?

— C’était par acquit de conscience. On ne comptait pas trouver la disparue.

— Vous avez cherché dans ce secteur ?

— Il était dévolu à la brigade de Thévezol. Ils seront sûrement venus jusqu’à cette baraque. Mais c’était dimanche, et les bûcherons ne se trouvaient pas là.

Herbert disait à Martin :

— Demandez-le-leur.

En effet, les bûcherons étaient absents. Ils n’avaient même pas entendu parler de la disparition d’une jeune fille. Ils n’avaient à aucun moment aperçu « una ragazza » ni le fou.

— Et pourquoi se serait-il rendu à Sauzier, celui-là, puisqu’il habitait la région lyonnaise, déclarait Jean-Pierre Martin ?

— Dans son état, observait le docteur, il ne fallait s’étonner de rien. Il était capable de commettre n’importe quelle imprudence et n’importe quelle excentricité. D’ailleurs, peut-être s’agit-il d’un maniaque sexuel.

— Si l’on pouvait l’interroger.

— Cela paraît impossible. Tout au moins avant de longs jours. Et il ne tiendrait pas forcément des propos cohérents.

Herbert était allé à la voiture radio, pour faire son rapport au micro.

— Vous l’avez fouillé complètement, docteur, demandait Martin ?

— Non. La combinaison dépassait de sa poche. J’ai tiré.

La fouille ne donna aucun résultat concluant. Un mouchoir, un paquet de Gauloises, une pochette d’allumettes.

Herbert revenait :

— Expliquez aux bûcherons qu’ils vont nous aider. Nous allons battre les alentours en attendant les autres. Dans peu de temps, il y aura du monde. Commençons à chercher. L’auto volée n’est peut-être pas loin.

Il ajoutait :

— Des renseignements complémentaires vont être demandés à l’hôpital psychiatrique, au sujet du nommé Cappelet. C’est son nom. Ils m’ont relu le bulletin de recherche.

Il s’adressait à Martin :

— Vous descendrez à Sauzier et vous irez chez M me Verneil.

— Prenez mon auto, offrait le docteur. Je partirai avec l’ambulance.

 

***

Une sale corvée. Il avait bien fallu mettre au courant la mère de Jacqueline et son chagrin avait été aussi violent que Jean-Pierre Martin le craignait.

— Un fou ! C’est un fou qui a tué ma petite fille !

Dans l’armoire de Jacqueline, une combinaison en tous points identique à celle que rapportait le gendarme reposait sur un rayon. Le parfum était l’un de ceux que renfermait un des jolis flacons alignés sur la table de toilette.

— Mais, madame, elle a pu lui échapper.

— Dans quel état ? Qu’en a-t-il fait, ce monstre ?

— Nous allons la retrouver.

 

***

Mais la battue s’était poursuivie en vain pendant toute la matinée. Elle s’effectuait pourtant avec le concours du chien policier de la brigade des recherches envoyée par la section, sous la direction du capitaine Ravenel qui disposait en outre du personnel de quatre brigades locales et d’une vingtaine de volontaires. La jeune fille était introuvable, la voiture volée par le fou également.

Lui avait été emmené à l’hôpital, où un policier se tenait à son chevet. Les médecins n’espéraient pas que le blessé reprenne conscience.

Vers onze heures, la section transmettait un nouvel élément d’information, destiné à la brigade de Thévezol et que recevaient les autres brigades en écoute permanente.

— Delta I appelle Delta VI.

— Delta VI écoute.

— Le nommé Cappelet Pierre avait épousé, il y a dix-huit ans, une habitante d’un hameau de Thévezol, nommée Julie Dutourd, laquelle possédait entre autres une ferme en mauvais état, au lieu-dit la Combe Noire. Il serait bon de vérifier si Cappelet s’est réfugié d’abord dans ce coin-là. Rendez-nous compte, dès que possible. Bien reçu ?

— Bien reçu.

— Message terminé.

Et Jean-Pierre Martin avait été envahi par un espoir peu sensé. Les gendarmes se rendraient à la Combe Noire ; ils fouilleraient la vieille ferme ; ils découvriraient Jacqueline, saine et sauve. Le fou l’avait enlevée, la bâillonnant, la ligotant, mais sans lui faire de mal. Il n’avait pas abusé d’elle ; il s’était borné à l’enfermer dans sa masure abandonnée.

— Allô, Delta VI ! Delta III appelle Delta VI.

— Delta VI écoute. C’est toi, Martin ?

— Oui. Tu sais que je suis sur l’affaire depuis le départ.

— Je sais.

— Dès que tu as du nouveau, fais-moi signe.

— Je n’y manquerai pas. La bagnole vient de partir. Dans une demi-heure, on saura ce qu’il en est.

Le maire s’était présenté à ce moment-là, le feutre en bataille.

— J’étais absent ce matin. Je me suis rendu à la préfecture, afin d’intervenir directement auprès du service des recherches. J’arrive à l’instant. Alors, c’est un fou qui a enlevé cette pauvre fille ?

— On le suppose.

— Et une battue est en cours. Êtes-vous assez nombreux ?

— Rassurez-vous, monsieur le maire.

— Je vais les rejoindre. Mais j’ai voulu auparavant passer ici. Ce que j’ai appris, c’était dans la rue. Racontez-moi.

Il écoutait, très ému. Et il grondait :

— Dans ces asiles, avec leurs nouvelles méthodes, ils ne surveillent vraiment pas assez les fous. Vous voyez ce qu’il arrive. Si ce n’est pas malheureux ! Et vous dites qu’on ne peut pas l’interroger, ce sale individu ? Ah ! il y a de quoi se mettre en colère. J’en parlerai au préfet. C’est une honte !

Puis, plus bas, il ajoutait :

— S’il avait un sous-vêtement dans sa poche, ça signifie que…

Il n’achevait pas. Et Jean-Pierre Martin se rendait compte combien l’espérance dont il se berçait un instant plus tôt était mal fondée. En effet, le fou avait dû déshabiller Jacqueline. La combinaison n’était pas déchirée, certes. Mais alors, cela signifiait que la jeune fille ne s’était pas débattue… Donc qu’elle se trouvait alors inerte, privée de sentiment… Peut-être privée de vie… Étranglée ! Puisqu’il n’y avait pas de sang sur le nylon.

Robert Bardier était parti, bouleversé, se raclant la gorge et se mouchant à grand bruit.

Et puis le téléphone avait sonné, une fois de plus, depuis le matin. Encore un journaliste. Quelques-uns s’étaient déplacés, d’autres se contentaient de se renseigner.

Cette fois, on n’y couperait pas. L’affaire figurerait à la une des journaux du soir de la capitale et le lendemain la presse régionale donnerait le maximum.

Consigne du capitaine, en pareil cas : « Parlez le moins possible. Ne vous livrez à aucune supposition devant un reporter : il en tirerait des certitudes ».

— Vous avez trouvé dans la poche du fou un slip ?

— Non. Une combinaison.

— Il y avait des traces de sang sur les rochers et le corps de la jeune fille a disparu ?

— Les traces de sang semblent provenir de la blessure que l’homme s’est faite en tombant.

— Est-il vrai que l’on croyait à une fugue amoureuse de M lle Jacqueline Verneil ?

Et Jean-Pierre Martin répondait :

— Je ne suis pas au courant.

Il raccrochait. Et il s’interrogeait, une fois de plus. Était-il concevable que le fou ait pu enlever Jacqueline, dans une rue passante, presque sous les yeux de la vieille dame d’en face ? À moins que la vieille dame… Elle avait pu quitter sa fenêtre, pendant quelques minutes, et elle ne s’en était pas souvenue. Ou elle avait feint de ne pas s’en souvenir. Il faudrait la revoir.

Car l’un des lieux de rendez-vous de Jacqueline et de Raymond, c’était la petite route du champ de foire. Tout près de la forêt. Devaient-ils se rencontrer là, vers dix-neuf heures trente, afin de s’assurer l’un et l’autre que leur projet ne serait en rien contrarié ? Le fou, alors, avait pu surgir. La jeune fille était seule. Aucun témoin.

Il faudrait encore interroger Raymond Redon. Ce rendez-vous, il n’avait pu s’y rendre, puisque son père venait de le surprendre. Il n’avait pas jugé utile d’en parler.

C’était la seule explication logique. Jacqueline avait été victime d’un hasard tragique.

La radio s’était mise à bourdonner plus fort.

— Martin, tu es là ?

— Oui.

— On me prévient par talkie-walkie. Chou blanc à la Combe Noire.

— Ils n’ont rien trouvé ? Aucun indice ?

— Ils ont trouvé la bagnole, la 403 que le dingue avait barbotée près de Barnieu. Ils l’ont passée au peigne fin. Pas même un cheveu de fille. Et, dans la ferme en ruine, rien, absolument rien qui indique qu’on y ait séjourné. Le fou a dû dormir dans l’auto, qu’il avait garée derrière le bâtiment. On ne la voyait pas du chemin. C’est tout ce que je peux te dire.

— Je te remercie.

— On va sûrement organiser une battue par là-bas.

— Oui, certainement. Merci. À bientôt.

Il était bientôt midi. Jean-Pierre Martin était monté dans son appartement pour manger une tranche de saucisson et un morceau de pain, sur le pouce. Il avait prévenu le restaurant qu’il n’irait pas déjeuner. Il était seul à la brigade. Les autres couraient la forêt. Eux aussi, ils allaient se contenter d’un frugal casse-croûte. Il avalait un verre de vin quand on avait sonné en bas. Mécontent, il était descendu, sans se presser. Si c’était un journaliste, il allait l’envoyer sur les roses.

Il avait ouvert à une femme échevelée, qui riait et pleurait à la fois et dans laquelle il ne reconnut pas aussitôt la mère de Jacqueline.

— Ma fille n’est pas morte. Elle vit !

— Comment le savez-vous ?

— Elle m’a écrit. Le facteur vient de me remettre une lettre d’elle.

Elle tendait une enveloppe.

— Elle a été enlevée. Mais elle est bien traitée. On ne lui a fait aucun mal.

Suffoqué, le gendarme examinait le cachet de la poste.

— Nice, disait-il. Ça vient de Nice.

— Oui, j’ai vu.

— Et l’adresse est dactylographiée.

— La lettre aussi. Mais c’est la signature de Jacqueline.

Jean-Pierre Martin sortait la feuille de l’enveloppe. Il lisait :

Ma chère maman,

J’ai été enlevée, mais, rassure-toi, je me porte à merveille et je suis très bien traitée. On ne me veut aucun mal. Il est inutile de me chercher. Tout s’expliquera bientôt. Prends patience encore quelques jours.

Je t’embrasse, ainsi que Gilbert.

JACQUELINE.

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