La menteuse

Dominique Arly · Chapitre 11 sur 20

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La menteuse

Chapitre IX

 

— Nous allons téléphoner à M. Redon, avait déclaré le chef de brigade, et lui demander s’il peut nous recevoir. Il est plus de vingt heures. Je n’ose pas le convoquer au bureau. M. Redon est un des gros bonnets du pays.

— Il doit attendre le retour de son fils, faisait Martin. Et il n’a pas constaté qu’il lui manquait de l’argent, sinon il nous aurait avertis.

Herbert avait saisi le combiné et il entrait en communication avec le bureau de poste. Il tendit l’écouteur au jeune gendarme.

— Allô ! M. Redon ?

— C’est de la part de qui ? répondait une voix féminine.

— La gendarmerie. Voulez-vous me passer M. Redon ?

Il y avait une hésitation au bout du fil.

— Je vais voir s’il est là.

— Êtes-vous Mme Redon ?

— Non. Je suis la cuisinière.

Un silence. La voix reprenait :

— M. et Mme Redon sont absents. Je ne sais pas à quelle heure ils rentreront.

— Et leur fils ?

— Il est absent également.

— C’est très regrettable. J’avais une communication urgente et importante à faire à M. Redon. Savez-vous où je pourrais le joindre ?

Il y avait encore un silence.

— Ils n’ont pas dit où ils allaient, déclarait enfin la cuisinière. Je leur ferai la commission quand ils rentreront. Pouvez-vous me dire de quoi il s’agit ?

— C’est personnel, répondait Herbert. Je verrai M. Redon demain matin, à la première heure. Je vous remercie.

Il raccrochait, mécontent.

— On ne va pas pouvoir agir ce soir. Encore du temps perdu.

Il se levait.

— Je crois que nous ferions bien de mettre le maire au courant. Il voudra certainement que nous agissions avec le maximum de discrétion. Peut-être voudra-t-il intervenir lui-même. Redon est conseiller municipal. Cette histoire devient empoisonnante.

 

***

De hautes piles de bois en grume apparaissaient dans le faisceau des phares. Puis c’étaient les longs bâtiments de la scierie, et enfin une vaste cour bordée par la maison d’habitation, des hangars, des séchoirs.

Une porte s’était ouverte et Bardier apparaissait sur le seuil éclairé. Il allumait une lampe extérieure ; il reconnaissait les gendarmes et il criait :

— Alors ? Elle est retrouvée ?

— Non, monsieur le maire, répondait Herbert. Mais nous pensons avoir découvert une piste.

— Venez me raconter ça.

Il s’avançait à leur rencontre, il tendait une main cordiale.

— J’allais me mettre à table. Vous n’avez pas mangé ? Nous allons boire un bon coup de blanc. Entrez donc.

Il poussait les gendarmes devant lui.

— Jeanne, apporte-nous des verres à la salle à manger. Asseyez-vous, messieurs, je vais chercher à boire.

Jeanne Bardier, la sœur du maire, une vieille dame à cheveux blancs, saluait timidement les arrivants.

— Vous ne savez pas encore où elle est, cette pauvre fille ? s’informait-elle en disposant trois verres sur une table massive aux énormes pieds en torsade.

— Elle n’est pas perdue, affirmait gaiement Herbert.

— Allons, tant mieux.

Elle se retirait alors que Robert Bardier revenait, porteur d’une fiole poussiéreuse. Il faisait claquer sa langue.

— Vous m’en direz des nouvelles.

— Nous connaissons votre cave, monsieur le maire !

Avec application, il débouchait la bouteille, versait un vin couleur d’or, puis levait son verre.

— Buvons d’abord ! À votre santé, messieurs !

Il attendait les appréciations, les recevait avec un plaisir non dissimulé.

— Oui, c’était une sacrée bonne année.

Il versait de nouvelles rasades.

— Alors, qu’avez-vous appris ?

— Martin a pu établir, en interrogeant une amie de la disparue, qu’il s’agit bien d’une fugue amoureuse.

— À la bonne heure, s’exclamait le maire. J’aime mieux ça. Et quel est le don Juan ?

— Le fils Redon.

— Le fils Redon, répétait Bardier. Hum ! Elle a choisi ce qu’il y a de mieux dans le pays, la mâtine. La plus grosse fortune, et de loin !

Puis il prenait un air soucieux :

— Le père va faire joli ! Près de ses sous comme il est, il avait certainement projeté de trouver pour son fils unique une riche héritière.

Mais il avait un geste désinvolte.

— Bah ! Il y a assez d’argent dans cette famille pour que le gosse se paye un mariage d’amour.

Puis il interrogeait :

— Où sont-ils ?

— Racontez, Martin, ordonnait Herbert.

Le gendarme avait pris la parole et le maire l’écoutait. Il avait ensuite tenu à féliciter Jean-Pierre Martin ; il lui avait rempli son verre.

— Vous avez prévenu Mme Verneuil ? s’était-il informé.

— J’ai envoyé Joudy.

— Elle va être ravie. Voilà sa fille casée de façon inespérée.

— Si le mariage se fait, insinuait Martin.

— Oh ! s’était écrié le maire, il n’y a pas de raison que Redon se fasse trop tirer l’oreille. Si les deux tourtereaux sont en Écosse, ils vont lui écrire. Il y a des conditions de séjour dans la localité, je crois, pour ce genre d’union romanesque. Quelques semaines, il me semble. Ce que Redon aura de mieux à faire, c’est de donner son consentement et de les inviter à revenir ici où on fera les choses à la française.

— En ce cas, constatait Herbert, notre rôle sera terminé.

— Évidemment, appuyait Bardier.

— Nous nous bornerons à avertir M. Redon. Nous n’avons pas pu le joindre ce soir.

— Ah ! vous avez essayé ?

Le chef de brigade avait rapporté sa conversation téléphonique. Et le maire éclatait d’un gros rire.

— Je connais mon bonhomme. Il était chez lui, n’en doutez pas, et il vous a fait répondre qu’il était absent pour se donner le temps de la réflexion. Peut-être a-t-il eu des soupçons en apprenant la disparition de la fille. Il aura téléphoné chez le copain de son fils. Et il aura constaté qu’il y avait eu une ponction dans sa caisse. Ah ! je le vois d’ici. Il doit écumer de rage.

Bardier saisissait la bouteille.

— Buvez, messieurs. Et demain matin, agissez avec beaucoup de tact. Ça va finir par un mariage. Il ne doit plus y avoir de délit. Nous ferons au contraire tout ce que nous pourrons pour atténuer le scandale. Puisque tout va rentrer dans l’ordre.

Il versait encore à boire.

— Moi, je suis célibataire. Mais il me semble que si je m’étais marié et si j’avais un fils qui veuille épouser une jolie fille sans le sou, je lui dirais oui sans hésiter. C’est ce que je ne manquerai pas de dire à Redon, demain, entre quatre z’yeux. Et il m’invitera à la noce !

Bardier s’épanouissait, plissant de rides malicieuses sa face un peu rougeaude de travailleur de plein air, grand mangeur et franc buveur. Il se voyait déjà, ceint de son écharpe, remplaçant avantageusement le forgeron de Gretna-Green.

 

***

En rentrant, le chef de brigade était d’humeur joyeuse. L’affaire allait être réglée. Il n’aimait pas qu’il en reste en suspens. C’était un homme d’ordre et de méthode, sans cesse talonné par sa conscience professionnelle. Quand il se sentait directement engagé dans une enquête, il se résignait mal à tâtonner.

— Est-ce que vous vous rendez compte, mon petit Martin ? Pendant que nous nous décarcassions, les deux tourtereaux commençaient leur lune de miel !

Le gendarme ne partageait que difficilement l’optimisme de son chef. Il avait hâte d’être au lendemain, et que cette supposition se change en certitude.

Foulques les attendait dans le bureau.

— Il y a encore eu un message de routine pour le fou. Il court toujours.

— Il va se fatiguer, avait plaisanté Herbert.

— Et la fille ? interrogeait Foulques.

— On y voit clair. Je vais mettre la section au courant. Au conditionnel, bien entendu. Et puis on ira tous se coucher. Plus d’écoute permanente.

 

***

Joudy, le premier levé, était allé acheter les journaux. Les correspondants locaux avaient suivi les consignes et passé sous silence la battue infructueuse dans la forêt. Comme on le leur avait demandé, la photo de Jacqueline Verneil figurait en bonne place dans la chronique locale, sous le titre : « Cette jeune fille a disparu », avec un signalement détaillé et la description de ses vêtements.

— Si nous avions pu joindre Redon hier au soir, remarquait Herbert, nous aurions téléphoné aux journaux pour éviter cette insertion qui devient inutile.

Puis il avait haussé les épaules.

— De toute façon, la population saura tout. Et, après le mariage, le scandale sera vite oublié.

Et il avait lancé à Martin :

— Allons voir le futur beau-père.

 

***

Les « Établissements Redon », ainsi que le proclamait orgueilleusement une enseigne imposante, tenaient une bonne longueur de la rue de la République. C’était une succession d’entrepôts et de garages, de part et d’autre de la maison d’habitation dont le rez-de-chaussée était occupé par des bureaux.

Un vague scribouillard, derrière un guichet, se levait avec empressement à l’entrée des gendarmes.

— M. Redon ? Je vais vous l’appeler. Il est là.

Il revenait quelques minutes après, l’air contrit, comme s’il venait de se faire réprimander.

— Si vous voulez me suivre…

Il les précédait entre deux parois vitrées, à travers lesquelles on apercevait des rayonnages, des employés en blouse grise, une dactylo devant sa machine.

— Bonjour, messieurs.

M. Redon avait quitté sa table de travail ; il tendait aux arrivants une main courte et grassouillette. C’était un homme plutôt petit et un peu obèse, au crâne chauve et au nez bourbonien.

Il assurait, d’un geste prompt, ses lunettes à monture d’or et arborait un sourire commercial.

— C’était pourquoi ? On m’a dit que vous aviez téléphoné hier au soir.

— C’est au sujet de votre fils.

L’épicier faisait de grands yeux et ses lunettes glissaient. Il les remontait de l’index.

— Mon fils ? Mais il n’est pas ici.

— Justement. Nous savons qu’il est absent.

— Vous le savez ? Évidemment, ce n’est pas un mystère. Il se trouve chez sa grand-mère.

— Ah ! nous croyions que le prétexte donné était un week-end chez un ami.

— Le prétexte ? Comment, le prétexte ?

— Il est parti avec votre auto. La Mercedes.

— Pas du tout. La Mercedes est au garage.

— Vous en êtes certain ?

— Je l’ai pilotée, il y a un quart d’heure.

Le chef de brigade avait dévisagé Martin.

Celui-ci prenait la parole.

— Votre fils disposait d’une autre automobile ?

— Mais non. Nous n’avons, en dehors de la Mercedes, que des véhicules commerciaux, et il n’en a emprunté aucun.

Le sourire de M. Redon avait disparu.

— Votre fils vous a quitté samedi dans la soirée, reprenait le gendarme.

— Jamais de la vie ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Samedi, vers vingt heures, nous sommes partis, mon fils, ma femme et moi, pour Saint-Estèbe où réside ma mère. Nous ne sommes revenus à Sauzier qu’hier au soir, assez tard et Raymond est resté avec sa grand-mère qui est souffrante. Allez-vous me donner les raisons de vos questions ?

— Nous pensions, avouait piteusement Herbert, que votre fils était parti avec une jeune fille. Des indications nous avaient été fournies dans ce sens.

— J’ai entendu parler d’une disparition, répondait froidement M. Redon. Mais je ne vois pas pourquoi mon fils serait mis en cause. Ce serait de la diffamation pure et simple.

— On nous aura induits en erreur.

— C’est fâcheux.

— Les nécessités de notre enquête, observait Herbert, nous entraînent à ne négliger aucune vérification.

L’épicier semblait se radoucir.

— Vous faites fausse route. N’en parlons plus.

— Nous regrettons de vous avoir dérangé pour rien.

M. Redon reprenait son allure avenante de bon commerçant.

— C’est votre métier qui le veut. Et vos indicateurs doivent souvent vous tromper. Vous comprendrez que je ne désire pas que mon nom soit mêlé à cette affaire qui n’est peut-être que de la traite des blanches. Sauzier est une petite cité et mon fils connaît toutes les jeunes filles. Il a pu adresser la parole dans la rue à celle-là. On en aura trop vite conclu qu’il voulait l’enlever. Qu’en aurait-il fait, je vous le demande ?

Il levait les deux mains, pour prendre les gendarmes à témoin et ses lunettes glissaient sur son nez.

Jean-Pierre Martin se taisait. Ce qu’un garçon pouvait faire de Jacqueline, il l’imaginait très facilement. Mais il n’aurait servi à rien de mettre en fureur ce personnage qui lui était de plus en plus antipathique.

Lucienne ne devait pas lui avoir menti. Un tel mensonge aurait été sans raison. Mais Jacqueline pouvait avoir menti à Lucienne. Et Jacky, lui aussi, pouvait avoir menti.

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