L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène
Introduction
« Accélération de l’histoire ». C’est par cette formule lapidaire que
Pierre Nora commence son introduction au premier tome des Lieux de
mémoire 1 , en 1984. L’autorité intellectuelle de l’historien et de l’éditeur ainsi que le succès de cet ouvrage novateur ont sans doute contribué à populariser l’expression, au point d’en faire un topos : « l’accélération de
l’histoire est devenue un lieu commun », écrit en 1993 Odon Vallet 2. À peu près au même moment, Marc Augé évoque « le constat très banal que nous
pouvons être quotidiennement conduits à établir : l’histoire s’accélère 3 ». Pour l’anthropologue, l’accélération de l’histoire signifie à la fois la surabondance des événements et des informations qui défilent sous nos yeux à un rythme toujours plus élevé, et leur transformation rapide en un passé révolu, deux faces d’une même tendance qui marquerait notre entrée
dans la « surmodernité 4 ». Jean Baudrillard pensait même que l’augmentation de la vitesse du flux des événements finirait par les empêcher de se sédimenter en histoire, comme si l’accélération nous faisait
perdre le contact avec la réalité 5. Dans ce cas, l’accélération de l’histoire, par une sorte de renversement dialectique, bascule dans son contraire – la fin de l’histoire.
D’où vient ce constat apparemment bien établi ? Faut-il le partager ?
Comme l’a montré Reinhart Koselleck dans deux études qui serviront de
point de départ à cette enquête 6, ce thème de l’accélération de l’histoire s’inscrit lui-même dans une histoire, qui nous conduit bien avant la fin du XX e siècle d’où proviennent les citations précédentes. L’idée apparaît au crépuscule des Lumières et accompagne ensuite, avec des significations variées, la modernité, soit pour la glorifier, soit pour la critiquer. Rappelons quelques jalons importants afin de donner au lecteur un aperçu de la généalogie qui sera plus amplement développée dans les deux premiers chapitres de ce livre. Au début du e XIX siècle, dans le contexte des
réflexions suscitées par la Révolution française, l’idée que l’histoire s’accélère est attestée chez des écrivains comme Chateaubriand en France ou Joseph Görres en Allemagne, lequel écrit : « Si vous voulez apprendre à son école [i.e. de l’histoire], prenez la Révolution comme maître ; en elle, le cours de tant de siècles indolents s’est accéléré pour se réduire à un cycle de
quelques années 7. » L’expérience de l’accélération n’a pas qu’une origine politique, elle découle également des progrès des sciences et des technologies. Koselleck cite à ce propos une conférence de l’ingénieur et entrepreneur Werner von Siemens, datée de 1886, intitulée « L’époque des sciences de la nature », où celui-ci célèbre avec enthousiasme l’accélération du rythme des découvertes, autrefois étalées sur des siècles, puis sur des décennies, désormais mesurées en années : « cette loi clairement identifiable est celle de l’accélération constante de notre propre
développement culturel 8 ». Dans son autobiographie rédigée en 1907, parue en 1918, l’historien américain Henry Adams érige lui aussi l’accélération en loi « fixe et déterminée » de la « théorie dynamique de l’histoire », mais avec un ton nettement pessimiste. Il déplore les conséquences des progrès scientifiques et techniques, qui entraîneraient selon lui des destructions massives de vies humaines (il songe en particulier à la course aux
armements) 9. En France, c’est l’Essai sur l’accélération de l’histoire de Daniel Halévy, sorti en 1948 et régulièrement réédité depuis, qui a attiré
l’attention sur ce thème 10. Deux ans avant sa parution, dans « Face au vent. Manifeste des Annales nouvelles », Lucien Febvre évoquait « cette prodigieuse accélération de la vitesse qui, télescopant les continents, abolissant les océans, supprimant les déserts, met en brusque contact les
groupes humains chargés d’électricités contraires 11 ». Mais si l’idée était dans l’air du temps, Halévy est sans doute le premier à avoir forgé la formule « accélération de l’histoire », et à en avoir fait le motif central d’un ouvrage. Sous sa plume, l’accélération de l’histoire a un sens global, elle désigne à la fois les progrès techniques et les changements politiques de plus en plus nombreux au cours du temps. Bien que le livre d’Halévy n’ait
pas laissé une empreinte profonde sur la production scientifique 12, il en a cristallisé l’idée et diffusé l’expression. En témoigne le fait que les occurrences de l’« accélération de l’histoire » dans la littérature académique
se situent presque toutes après 1948, date de la parution de son essai 13. Elles proviennent pour l’essentiel de publications en sciences humaines, où est évoquée la « foudroyante », « incroyable », « indéniable » « accélération de l’histoire » des e e XIX et XX siècles. Parmi les auteurs qui utilisent
l’expression dans le sillage d’Halévy, on trouve des intellectuels et des historiens connus comme Bertrand de Jouvenel, Philippe Ariès et
Emmanuel Berl 14.
Dans l’incipit de l’introduction aux Lieux de mémoire, Nora ne fait pas
explicitement référence à Halévy. On peut penser que l’emprunt est trop évident pour être signalé. Sa démarche est cependant différente. Au lieu d’une réflexion générale sur l’histoire de l’humanité, il pointe un aspect précis qui concerne les rapports entre mémoire et histoire. L’accélération de l’histoire signifie à ses yeux « le basculement de plus en plus rapide dans un passé définitivement mort », la perte de la « mémoire vraie » caractéristique
des sociétés fondées sur la tradition 15. Quelque trois décennies après son introduction, en 2013, Nora revient sur cette question dans un article consacré à l’enseignement de l’histoire, cette fois-ci en renvoyant à Halévy :
Il s’agit ici, depuis une trentaine d’années, de la mise en place
silencieuse mais aussi décisive de quelque chose qui va plus loin
que la « culture » ou même la « civilisation », et les transforme
toutes les deux : une autre forme de rapport au temps. Autrefois,
cependant, l’arrachement au passé était le fruit d’une volonté
collective de construire un futur, tandis qu’il est aujourd’hui
l’expression d’une dissolution de l’avenir et d’une dictature du
présent.
À cette transformation contribuent, à leur façon, une quantité
de phénomènes. Le principal est, à coup sûr, l’« accélération de
l’histoire » que diagnostiquait Daniel Halévy au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale et dont la mondialisation a fait un
véritable emballement 16.
L’accélération de l’histoire, elle-même catalysée par la mondialisation,
entraînerait la perte d’un rapport plus authentique au passé et à l’avenir, et l’avènement d’une « dictature du présent ». Cette dernière thèse fait songer à la notion de « présentisme » proposée par François Hartog, qui avait lui-même repris à son compte le diagnostic de Nora sur la disparition des
« sociétés-mémoires » 17. Suivant Koselleck, Hartog fait commencer le processus d’accélération en amont du e XX siècle, avec le « régime moderne
d’historicité » tendu vers l’avenir, qui s’est mis en place autour de la Révolution française puis tout au long du e XIX siècle. Il souligne ainsi
comment l’épopée napoléonienne, par sa rapidité, a pu alimenter le
« sentiment, largement partagé, d’une accélération de l’Histoire » 18. D’autres historiens se sont approprié ce thème également en référence à Koselleck, comme Henry Rousso, qui évoque, à propos de la rupture de 1789, « une perception de l’histoire en marche entièrement fondée sur
l’accélération du temps présent 19 ». Christophe Charle s’appuie quant à lui sur Hartmut Rosa pour conclure en ces termes sa « brève histoire de la modernité » : « Un proverbe chinois prétend que l’homme est à cheval sur un tigre. L’homme de la modernité occidentale et maintenant mondiale chevauche aussi un tigre qui ne cesse d’accélérer. S’il tente de freiner, il tombe et est mangé, s’il maintient l’allure, il ignore où le tigre
l’emmène 20. »
Dans un autre registre, celui d’une sociologie théorique inspirée de
l’école de Francfort, Rosa a en effet défendu la thèse que l’accélération
serait la catégorie fondamentale de la modernité 21. Il s’inscrit dans une lignée de pensées critiques de la modernité, dont les figures tutélaires sont Koselleck, Paul Virilio ou Peter Conrad, auteur de cet axiome : « Ce qui est
en cause quand on parle de modernité, c’est l’accélération du temps 22. » Bien entendu, une telle expression n’a en toute rigueur aucun sens, car l’accélération, qui est à l’origine un concept central de la physique newtonienne, est mesurée par le temps, elle désigne l’augmentation de la vitesse en fonction du temps. Le temps lui-même ne peut donc pas s’accélérer, car il faudrait un autre temps pour mesurer une telle accélération, ce qui entraînerait une régression à l’infini. Ce qui s’accélère, c’est un ensemble de processus au sein de la société, de l’histoire. Rosa a fait à cet égard un travail d’analyse conceptuelle précieux en soulignant que, dans le contexte d’un diagnostic de la modernité, et plus précisément de la « modernité tardive », qu’il fait commencer, suivant Habermas, à partir des années 1970, l’accélération désigne soit l’augmentation d’une vitesse, soit l’augmentation d’un rythme, d’un tempo. Il distingue ainsi trois formes d’accélération : l’accélération technique (l’augmentation de la vitesse des moyens de transport, de communication et de production), l’accélération sociale (l’augmentation de la fréquence des changements sociaux), et l’accélération du rythme de vie (l’augmentation du nombre d’activités et de séquences psychiques au quotidien). Ces trois accélérations interagissent les unes avec les autres, formant une « spirale de l’accélération » qui produit le renversement dialectique évoqué plus haut : d’un côté l’histoire s’accélère, de l’autre elle engendre son propre contraire, l’inertie, par quoi il faut entendre des résistances à l’accélération et, plus profondément, le fait que, derrière l’accélération apparente de la société, les structures économiques et politiques restent les mêmes. C’est ce que Rosa,
s’inspirant de Virilio, appelle l’« immobilité fulgurante 23 ». Mais, selon certains auteurs, l’immobilité n’est pas la conséquence paradoxale de l’accélération, elle en est le remède. Pour Byung-Chul Han, qui soutient lui aussi que l’histoire va trop vite, la crise de notre temps relève avant tout de la « dyschronie », de l’« éparpillement temporel », dont la solution serait un
retour à la 24 vita contemplativa , à l’art de s’attarder sur les choses. Un autre prolongement de l’enquête de Rosa sur l’accélération (de l’histoire, de la société) a été proposé par Judy Wajcman, qui a étudié, sous l’angle d’une approche genrée, les effets négatifs des nouvelles technologies de la communication et de l’information sur les rythmes de vie aux États-Unis, où elle observe que les femmes souffrent plus que les hommes de la pression temporelle et du manque de temps libre. Pour remédier à l’euphorie de la vitesse, il faut non pas s’immobiliser mais, à l’inverse, « accélérer notre inventivité afin de prendre le contrôle de notre temps
plutôt que du temps 25 ».
La montée en puissance de l’idée d’accélération s’explique en ce qu’elle
est un lieu de confluence de plusieurs courants de pensée par ailleurs très différents. Outre les historiens et les sociologues qu’on vient d’évoquer, elle a intéressé des scientifiques et des philosophes qui se sont penchés sur les dangers du progrès. Dans les années 1950, le philosophe des sciences François Meyer, spécialiste de l’évolution, a ainsi tenté de donner une expression scientifique à ce qu’il appelle lui aussi la loi d’accélération. Il a développé une philosophie de l’histoire more biologico, mâtinée de catastrophisme, allant de la préhistoire à son époque, dont le point de départ est l’idée que l’homme est une espèce douée d’une vitesse d’évolution et d’expansion exceptionnelle. L’« accélération évolutive » de l’espère humaine débouche sur une « suraccélération » technique et démographique, entraînant une « surchauffe » des plus dangereuses (surpopulation, « sur-encombrement » de la planète, sous-alimentation, pollution, épuisement des
ressources énergétiques, etc.) 26. Ce genre de réflexion a connu une audience importante après la publication du Rapport Meadows de 1972, qui alertait les États sur cinq « tendances s’accélérant » (accelerating trends) dans le monde moderne : l’industrialisation, la croissance démographique, la malnutrition, l’épuisement des ressources non renouvelables et la
détérioration de l’environnement 27. La même année, Gerard Piel, rédacteur en chef du journal Scientific American, fit paraître un livre grand public intitulé The Acceleration of History, où il entendait démontrer pour le XX e siècle la loi d’accélération d’Henry Adams. Il y esquissait une série de
courbes exponentielles – la courbe exponentielle étant la représentation
graphique par excellence de l’accélération 28 – afin de mettre en évidence l’augmentation, de plus en plus rapide au cours des dernières décennies de l’histoire humaine, des progrès scientifiques, de l’utilisation des énergies inanimées, du développement de l’agriculture et de l’industrie, et de la consommation d’électricité par habitant aux États-Unis. L’histoire, concluait-il, est « sur la voie d’une accélération s’accélérant » (on a course of accelerating acceleration), ce qui « a amené l’espèce humaine à la croisée des chemins. L’une des routes mène à une impasse. Sur l’autre, moins évidente, notre espèce peut encore trouver la voie de la réalisation de
son humanité » 29. Cette inquiétude a été relancée à plus grande échelle avec le problème du réchauffement climatique. Dans les nombreux travaux consacrés à l’« Anthropocène » publiés depuis les années 2000, la période allant de 1945 à nos jours est appelée la « Grande Accélération », car les multiples indicateurs mesurant les impacts destructeurs de l’homme sur la nature, représentés là aussi à l’aide de courbes exponentielles, connaissent alors une croissance qui monte en flèche, comme la concentration
atmosphérique en CO , la déforestation, la chute de la biodiversité, la 2
consommation d’énergie, etc. Bruno Latour n’hésite pas à faire le lien entre les deux formes d’accélération : « On frissonnait déjà devant l’accélération de l’histoire, mais comment se comporter devant la “grande
accélération” 30 ? »
L’objet du présent ouvrage n’est pas d’apporter une pierre
supplémentaire à cet édifice. Il s’agit plutôt, à rebours, de déconstruire la thèse de l’accélération de l’histoire, qui soulève trois séries de questions. La première est d’ordre sémantique et concerne la plurivocité d’une telle formule. En quels sens emploie-t-on le concept d’accélération, quand on l’applique à l’histoire ? Le résultat de cette opération, « l’accélération de l’histoire », est-il une catégorie historique, ou au contraire une simple métaphore, une notion fourre-tout qui renferme des significations très diverses renvoyant à des contextes variés, un « maître-mot » usé comme
une pièce de monnaie à peine lisible à force d’avoir circulé 31 ? S’agit-il d’un de « ces slogans contemporains aussi peu analysés que fréquemment invoqués », qui ne s’élève jamais « au niveau d’un concept déterminé ni
d’un idéal-type aux vertus heuristiques » 32 ? Pour illustrer ce soupçon, on peut citer, comme un exemple parmi tant d’autres, la tribune parue en janvier 2016 dans le journal Le Monde du général en chef des armées Pierre de Villiers, à propos de la lutte contre les groupes terroristes islamistes : « Toutes les menaces sont en effet désormais transnationales. Nous sommes entrés dans une guerre mondialisée et il en résulte pour nos démocraties un lien fort, direct, entre leur sécurité extérieure et leur sécurité intérieure. Je le constate chaque jour qui passe avec une intensité nouvelle. L’histoire
s’accélère, de plus en plus brutale 33. » Il y aurait donc aussi une accélération géopolitique de l’histoire, fondée sur un accroissement des menaces. Ce type d’affirmation s’inscrit dans un cadre de pensée qui voit dans l’accélération de l’histoire une loi censée s’appliquer à tous les domaines de la société, de l’économique au militaire. Si l’on suit cette veine, faut-il penser que l’accélération de l’histoire est une « catégorie historico-temporelle spécifique » propre à la modernité, donnant lieu à un « axiome d’accélération intrahistorique », à un « principe historique
d’accélération pour les temps modernes » 34 ? Le constat d’une accélération de l’histoire se rencontre de fait aussi bien chez des historiens, des essayistes, des philosophes, des hommes politiques, des industriels, des écrivains, des scientifiques, etc., qui investissent cette notion selon différentes perspectives, avec des significations et des stratégies distinctes. Ce sont précisément cette circulation dans plusieurs champs et cette polysémie qui caractérisent, selon Koselleck, une catégorie historique ou un « concept historique fondamental », par quoi il entend une notion générale et synthétique permettant de se représenter ou d’analyser une période
historique donnée, dans laquelle elle est prégnante 35.
La deuxième série de questions porte sur la réalité de l’accélération.
Peut-on vraiment utiliser, pour décrire la modernité, une telle catégorie ? Renvoie-t-elle à un phénomène historique réel ou n’est-elle qu’une
« hallucination collective 36 » ? Toute époque ne connaît-t-elle pas un sentiment d’accélération, qui produirait mécaniquement un besoin de
lenteur 37 ? Pour dissiper quelque peu l’équivoque de cette notion, Alexandre Escudier introduit la distinction éclairante entre la « face objective » de l’accélération, qui nomme les aspects matériels et concrets du phénomène, et sa « face subjective », qui désigne sa perception et le
sentiment qu’elle inspire 38. L’accélération de l’histoire peut être espérée ou crainte, minorée ou surévaluée en fonction des périodes et des contextes. Ce qui reformule ainsi notre problème : peut-il y avoir accélération sans conscience de l’accélération ou, inversement, un sentiment d’accélération sans accélération objective ?
Les différentes manières, positives ou négatives, dont l’expérience de
l’accélération historique est appréhendée soulèvent un troisième type de question, qui concerne la normativité immanente à cette expérience. Selon quels critères le phénomène de l’accélération de l’histoire, à supposer qu’il existe effectivement, est-il attendu ou redouté, loué ou critiqué ? Certaines catégories historiques – telles que la « révolution », le « progrès », le « grand homme », la « fin de l’histoire », etc. – charrient avec elles des jugements de valeur dont les critères, qui ne sont pas toujours explicités, évoluent au cours du temps. On observe souvent dans les discours qui convoquent ces catégories un mélange de descriptif et de normatif. C’est exemplairement le cas avec l’accélération de l’histoire, d’abord perçue comme une libération des individus, puis dénoncée comme une menace toujours plus redoutable. En schématisant quelque peu cette évolution, on passerait de l’accélération glorieuse symbolisée par les envolées du progrès, à une accélération dangereuse dont l’Anthropocène serait l’ultime figure. On peut bien entendu adopter une attitude axiologiquement neutre, comme le fait Paul Ricœur : « Quant à l’accélération de la marche au progrès, nous n’y croyons plus guère, même si nous pouvons parler à juste titre
d’accélération de nombreuses mutations historiques 39. » Pour d’autres observateurs, on doit en revanche prendre parti. Jules Vuillemin voit ainsi dans l’accélération de l’histoire une « cause de démoralisation » pour
l’homme 40. Dans une conférence donnée à l’Académie française le 18 décembre 1975, Maurice Schumann se demande même : « L’accélération
de l’histoire détruit-elle la liberté 41 ? » Il faut toutefois se garder d’une vision trop globale de « la Modernité », qui se réduirait à une évolution allant de l’amour du mouvement et de la vitesse à la recherche de la décélération et de la lenteur. La réalité est beaucoup plus contrastée. Dès le début du e XIX siècle, des voix s’élèvent pour exprimer une inquiétude face à
certains aspects de l’accélération. En associant les mots velocitas (vitesse) et Lucifer, Goethe invente l’expression « alles veloziferisch », qu’on
pourrait traduire par « tout est vélociférique » 42 ! Dans les Affinités électives (1809), il fait dire à son héros Édouard : « Nous vivons à une époque où l’on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos ancêtres étaient bien plus heureux, ils s’en tenaient à l’instruction qu’ils avaient reçue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligés de recommencer nos études tous les
cinq ans au moins 43. » Pour évoquer un domaine emblématique de l’accélération, le développement du train au e XIX siècle est jalonné d’éloges
et de rejets, d’engouements et de peurs. Le chemin de fer est parfois
assimilé au « chemin de l’enfer 44 e ». Si le XX siècle est de plus en plus
critique vis-à-vis de l’accélération, élevée peu à peu au rang de « collectif singulier » (l’Accélération), on trouve inversement toujours des adeptes pour la louer, comme cet historien de l’économie, Pierre Léon, qui écrit en 1970 – il est vrai trois ans avant le premier choc pétrolier – que « l’accélération de l’histoire », caractérisée par l’essor économique de l’Europe depuis le e XVIII siècle, annonce « un avenir prometteur : cette civilisation de la croissance qui est actuellement la nôtre, entraînée par des
cadences et des rythmes sans cesse accélérés 45 ». Ce jugement fait écho à la théorie du « take-off » de Rostow en vogue dans les années 1960, qui valorisait l’accélération du développement économique, condition de la « modernisation » des sociétés traditionnelles. Ces discours, qui ont connu un reflux avec les crises économiques successives qu’ont traversées les pays occidentaux, ont repris de plus belle ces dernières années. Le journaliste américain Robert Colvile a récemment présenté une fervente défense de l’accélération, considérée du point de vue des progrès économiques et technologiques, affirmant que les bénéfices pour le bonheur des individus et l’amélioration de leur niveau de vie seraient bien supérieurs
aux coûts psychiques et physiques qu’elle comporte 46. Dans son esprit, la « Grande Accélération » de la modernité est grande (« great ») au sens de « formidable ». On ajoutera qu’elle n’a sans doute jamais été autant désirée que lorsqu’elle a été suspendue, à l’échelle mondiale, par la crise de la Covid-19. L’arrêt forcé des activités par les confinements successifs a entraîné un désir de « reprise », de « relance » – une volonté de « retour à la normale ». L’accélération dans la découverte puis l’inoculation des vaccins a été souhaitée et célébrée. La normativité employée dans les discours sur l’accélération est donc à géométrie variable, elle dépend en fait de quel type d’accélération on parle, à quel moment et dans quelle intention.
Cette enquête a d’abord pour ambition de clarifier les significations de
la catégorie historique d’accélération. De quoi parle-t-on, au juste, quand on parle d’accélération de l’histoire ? Son cadre méthodologique est ce que j’appelle la théorie critique de l’histoire, par quoi il faut entendre une démarche visant à analyser, à déconstruire les catégories de l’expérience historique : leurs terminologies, leurs sémantiques, leurs contextes, leurs circulations d’un domaine à l’autre, leurs champs d’application géographiques et temporels, leurs généalogies et leurs divers usages théoriques, pratiques ou politiques. Son but est également d’expliciter les normes qui sous-tendent les jugements de valeur imprégnant ces catégories, de les situer historiquement, et de tenter d’en évaluer la pertinence – d’où la
dimension critique de cette démarche 47. Pour étayer celle-ci, on aura recours à deux types de sources : d’une part, à des écrits d’historiens, de philosophes, de scientifiques, d’hommes politiques, d’essayistes, de romanciers, etc., célèbres ou peu connus, qui témoignent, à une époque donnée, de l’application de la catégorie d’accélération à l’histoire ; d’autre part, à un ensemble plus restreint de textes théoriques (issus de la philosophie et des sciences sociales), où cette catégorie est thématisée. Ces textes se situent pour l’essentiel à l’intérieur de l’aire géographique des sociétés occidentales (Europe et Amérique du Nord) et, en ce qui concerne la période étudiée, au sein de la modernité, qui est le théâtre où se déroule
l’accélération de l’histoire 48.
Que recouvre ici le terme de « modernité » ? Sans prétendre épuiser
cette question épineuse 49, on peut indiquer brièvement le sens qui est donné, dans le cadre de ce livre, à cette catégorie historique particulièrement polysémique. Pour éviter les confusions, il convient tout d’abord de distinguer « histoire moderne » et « modernité ». La première notion est plus stable que la seconde. On sait en effet que, dans l’historiographie française, l’histoire moderne commence vers la fin du XV e siècle et se termine avec la Révolution française, qui marque la limite
avec l’histoire contemporaine allant de la fin du e 50 XVIII siècle à nos jours.
Cette périodisation conventionnelle peut donner lieu à des périodisations plus fines, qui sont établies chaque fois en fonction de l’objet de recherche considéré par l’historien. La notion de modernité semble être à cheval sur l’histoire moderne et l’histoire contemporaine : c’est une construction conceptuelle qui désigne à la fois un ensemble de normes, de valeurs (telles que le progrès, la rationalité, l’autonomie, etc.) et, du point de vue chronologique, une période de grandes mutations, un courant qu’on fait
débuter soit avec les Lumières 51, soit avec l’industrialisation, au premier
tiers du e 52 53 XIX siècle . Pour les philosophes, elle correspond le plus souvent
à l’époque qui va de la fin des Lumières à nos jours, et qui est caractérisée de diverses façons, par l’« âge de l’histoire » (Foucault), la sécularisation (Löwith), le projet (inachevé) de rationalisation (Habermas), le projet d’autonomie (Castoriadis), l’« avènement de la démocratie » (Gauchet), la tendance à l’« autocélébration » (Ricœur), etc. Parfois, la modernité dont parlent les philosophes englobe aussi l’histoire moderne, comme chez Blumenberg. Mais, dans ce cas précis, le terme utilisé en allemand est « die
Neuzeit 54 », qu’on traduit en général par « les Temps modernes ». Sur le concept de modernité se greffent d’autres notions qui annoncent son dépassement, comme la « postmodernité » qui naît avec la fin des « grands récits » (Lyotard), la « modernité tardive » (Habermas, Rosa), qui requalifie la période précédente de « modernité classique », la « surmodernité » (Augé), l’« hypermodernité » (Nicole Aubert), ou encore la « seconde modernité » (Ulrich Beck), autant de nouvelles périodisations qui sont loin de faire l’objet d’un consensus. Pour compléter ce tableau, ajoutons que Koselleck a introduit, sous la forme d’une hypothèse heuristique, une « époque charnière », la « Sattelzeit » (de « Bergsattel » en allemand : le col qui permet de passer de l’autre côté d’une montagne), époque qui va en gros de 1750 à 1850 et lors de laquelle se mettent en place selon lui les
concepts sociaux et politiques fondamentaux de la modernité 55. Durant cette période, l’expérience de l’histoire se transforme, se caractérisant en particulier par la nouveauté et l’imprévisibilité de l’avenir, la différence croissante entre l’« horizon d’attente » et le « champ d’expérience » (le désir de rompre avec le passé et l’espoir d’un futur meilleur), la « faisabilité » de « l’Histoire » (l’idée que ce sont les hommes qui font
l’histoire) 56 et l’accélération (de la croissance démographique, des transports, des communications, des découvertes scientifiques et techniques, des mutations politiques). Vue sous cet angle, la « Sattelzeit »
est une « époque de transition soumise à l’accélération 57 », elle assure le passage, plus ou moins chaotique, entre les deux massifs que sont l’histoire moderne et l’histoire contemporaine. Pour reprendre l’image d’Emmanuel Le Roy Ladurie, on pourrait dire que le début de la « Sattelzeit » correspond
mutatis mutandis 58 à la fin de « l’histoire immobile ».
Dans ce livre, on donnera au concept de modernité un sens résolument
pluriel et une extension assez large, qui englobe la « Sattelzeit » et l’histoire contemporaine, soit la période allant de 1750 à nos jours ou, pour reprendre le sous-titre, des Lumières à l’Anthropocène. Si l’on est sceptique vis-à-vis de l’idée qu’on puisse ramener l’« esprit » de la modernité à un seul trait majeur, comme le ferait un caricaturiste pour croquer un visage, cela n’empêche nullement qu’il soit possible d’en faire ressortir, sans viser l’exhaustivité, certains signes distinctifs, et l’accélération de l’histoire fait clairement partie des candidats à cette fonction, sans être le seul. Pour évaluer sa pertinence, il faut distinguer différents types d’accélération dans la modernité, dégager les normativités qui leur ont été appliquées, et examiner les usages qui en ont été faits. On verra alors comment la thèse de l’accélération de l’histoire sert parfois d’axiome à ce qu’on peut appeler le théorème de l’accélération, qui semble être dans l’air du temps, bien qu’il ne soit consigné nulle part. Sa formulation serait la suivante :
– La modernité se caractérise par l’accélération de l’histoire.
– L’accélération de l’histoire implique une rupture avec le passé et une
dissolution de l’avenir.
– La modernité débouche sur la dictature du présent.
L’intuition forte qui est derrière ce raisonnement est que plus on va vite,
moins on a le temps de se retourner sur le passé et d’anticiper l’avenir, et plus on est prisonnier du présent, un peu comme dans un train à grande vitesse, lorsque le paysage défile si vite qu’on ne peut apercevoir fugitivement que la zone réduite située juste devant sa fenêtre. Quelle est la validité du théorème de l’accélération ? Comment s’est-il constitué ? Quelles en sont les variantes ? Dans quelle mesure est-il à même de saisir le sens de la modernité ? L’examen de ces questions va nous conduire à explorer, au fil conducteur de l’accélération, différents régimes d’historicité propres à la modernité, diverses manières dont est vécu et représenté, au sein de celle-ci, le temps historique. Ses trois dimensions fondamentales – le présent, le passé et l’avenir – structurent l’organisation de ce livre. Les premiers chapitres retracent les chemins qui mènent de la modernité à
l’accélération de l’histoire (chap. I et II), puis de l’accélération de l’histoire
au présent, envisagé comme la catégorie historique dominante (chap. III). Le
chapitre central (chap. IV), qui joue un rôle charnière, interroge, dans une perspective critique, la thèse de la modernité comme rupture avec le passé. Le suivant étudie celle, symétrique, d’une dissolution de l’avenir, à partir
d’une réflexion sur le thème de la fin des utopies (chap. V). Les deux
derniers s’efforcent de reconstituer la trajectoire qui conduit de l’accélération de l’histoire à la « Grande Accélération », de la révolution
industrielle à l’Anthropocène (chap. VI et VII).
1. Pierre Nora, « Entre mémoire et histoire. La problématique des lieux », in Pierre Nora
(dir.), Les Lieux de mémoire, t. I, La République, Paris, Gallimard, 1984, p. XVII.
2. Odon Vallet, « Le temps éprouvé », Étude, 1993/1, t. 378, p. 70.
3. Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris,
Éditions du Seuil, 1992, p. 38.
4. Ibid., p. 42.
5. Jean Baudrillard, L’Illusion de la fin ou la Grève des événements, Paris, Galilée, 1992,
p. 11 : « […] on peut supposer que l’accélération de la modernité, technique, événementielle, médiatique, l’accélération de tous les échanges, économiques, politiques, sexuels, nous a portés à une vitesse de libération telle que nous avons échappé à la sphère référentielle du réel et de l’histoire. »
6. Cf. Reinhart Koselleck, « Y a-t-il une accélération de l’histoire ? » (1976), trad.
Marie-Claire o Hoock-Demarle, Trivium , n 9, 2011 (en ligne :
<https://journals.openedition.org/trivium/4079> ; cité par §) ; et « Raccourcissement du temps et accélération. Contribution à l’étude de la sécularisation » (1985), trad. Philippe Forget, o Écrire l’histoire , n 16, 2016, p. 27-48.
7. Joseph Görres « Teutschland und die Revolution » (1819), cité par R. Koselleck, « Y
a-t-il une accélération de l’histoire ? », § 43.
8. Cité par R. Koselleck, « Raccourcissement du temps et accélération », p. 28.
9. Cf. R. Koselleck, « Y a-t-il une accélération de l’histoire ? », § 37. Voir notre
chapitre II, section 3.
10. Daniel Halévy, Essai sur l’accélération de l’histoire, Paris, Les Îles d’Or/Éditions
Self, 1948 ; 2e éd., Paris, Fayard, 1961.
11. Lucien Febvre, « Face au vent. Manifeste des Annales nouvelles », Annales ESC,
vol. 1, n o 1, 1946, p. 2.
12. Voir Pierre Savy, « L’Essai sur l’accélération de l’histoire, de Daniel Halévy (1948) :
remarques critiques sur une référence centrale », o Écrire l’histoire , n 16, 2016, p. 77-82.
13. On trouve 980 occurrences de cette expression sur le site « Gallica », 599 sur
« Cairn », 159 sur « JStor », qui contient également 424 occurrences pour « acceleration of history » (sites consultés le 21 décembre 2021). Ces sites ne sont qu’une indication, car leurs chiffres ne sont pas exhaustifs.
14. Cf. Jean-Noël Jeanneney, L’Histoire va-t-elle plus vite ? Variations sur un vertige,
Paris, Le Débat/Gallimard, 2001, p. 145-146, note 3.
15. P. Nora, « Entre mémoire et histoire », p. XVII-XVIII.
16 o . Id., « Difficile enseignement de l’histoire », Le Débat , 2013/3, n 175, p. 5.
17. Dans le livre où il a introduit le concept de présentisme : François Hartog, Régimes
d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 137.
18. Id., Croire en l’histoire, Paris, Flammarion, 2013, p. 156.
19. Henry Rousso, La Dernière Catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain,
Paris, Gallimard, 2012, p. 58.
20. Christophe Charle, La Discordance des temps. Une brève histoire de la modernité,
Paris, Belin, 2011, p. 392, qui se réfère à Hartmut Rosa en note, p. 440.
21. Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps (2005), trad. Didier
Renault, Paris, La Découverte, 2010, et Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, trad. Thomas Chaumont, Paris, La Découverte, 2012.
22. Peter Conrad, Modern Times, Modern Places. How Life and Art Were Transformed in
a Century of Revolution, Innovation and Radical Change, New York, Alfred A. Knopf, 1999, p. 9, cité par H. Rosa, Accélération, p. 28.
23. En réalité, l’expression n’est pas de Paul Virilio. Elle provient de la traduction
allemande de son livre L’Inertie polaire (Paris, Christian Bourgois éditeur, 1990), parue sous le titre Rasender Stillstand. Essay (Munich, Hanser, 1992), que le traducteur de Hartmut Rosa, Didier Renault, a rendu par « immobilité fulgurante ».
24. Byung-Chul Han, Le Parfum du temps. Essai philosophique sur l’art de s’attarder,
trad. Julie Stroz, Paris, Circé, 2016. Cf. aussi Jérôme Lèbre, Éloge de l’immobilité, Paris, Desclée de Brouwer, 2018.
25. Judy Wajcman, Pressed for Time : The Acceleration of Life in Digital Capitalism,
Chicago, The University of Chicago Press, 2015, p. 184.
26. Cf. François Meyer, L’Accélération évolutive. Essai sur le rythme évolutif et son
interprétation quantique, Paris, Librairie des sciences et des arts, 1947, et La Surchauffe de la croissance. Essai sur la dynamique de l’évolution, Paris, Fayard, 1974.
27. Donella H. Meadows et al., The Limits to Growth : A Report for the Club of Rome’s
Project on the Predicament of Mankind, New York, Universe Books, 1972, p. 21-23.
28. Au sens où une courbe exponentielle représente l’augmentation continue et de plus en
plus rapide d’une variable au cours du temps.
29. Gerard Piel, The Acceleration of History, New York, Alfred A. Knopf, 1972, p. 1-41.
30. Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris,
La Découverte, 2015, p. 99.
31. J’emprunte la distinction entre concept et maître-mot à Bertrand Binoche.
32. Alexandre Escudier, « Le sentiment d’accélération de l’histoire moderne : éléments
pour une histoire o » , Esprit , 2008/6, n 345, p. 165.
33. Pierre de Villiers, « Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix », Le Monde,
20 janvier 2016.
34. R. Koselleck, « Raccourcissement du temps et accélération », p. 42-43.
35. Id., « Einleitung », in Reinhart Koselleck, Werner Conze et Otto Brunner (dir.),
Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialen Sprache in Deutschland, Stuttgart, Klett-Cotta, 1972, vol. 1, p. XIII-XXVII.
36. C’est la thèse (quelque peu provocatrice) de Clément Rosset, « La fin du monde », in
Jean Birnbaum (dir.), Où est passé le temps ?, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2012, p. 203-209.
37. Jérôme Lèbre, Vitesses, Paris, Hermann, 2011, p. 35.
38. A. Escudier, « Le sentiment d’accélération de l’histoire moderne », p. 166 sq.
39. Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Éditions du Seuil, 1985, t. III, p. 308.
40. Jules Vuillemin, « Effets moraux de l’accélération de l’histoire » (1969-1970),
Philosophia Scientiæ, 21-2, 2017, p. 149-161.
41. Maurice Schumann, discours du 18 décembre 1975 à l’Académie française,
« L’accélération de l’histoire détruit-elle la liberté ? » : <http://www.academie-
francaise.fr/lacceleration-de-lhistoire-detruit-elle-la-liberte>.
42. Cf. Manfred Osten, « Alles veloziferisch » oder Goethes Entdeckung der Langsamkeit.
Zur Modernität eines Klassikers im 21. Jahrhundert, Francfort-sur-le Main/Leipzig, Insel, 2003.
43. Johann Wolfgang von Goethe, Les Affinités électives, trad. Aloïse de Carlowitz, Paris,
Charpentier, 1844, p. 35, cité par R. Koselleck, « Y a-t-il une accélération de l’histoire ? », § 38.
44. L’expression vient du pape Grégoire XVI (mort en 1846) qui s’était opposé à la
construction des voies ferrées dans les États pontificaux.
45. Pierre Léon, Économies et sociétés préindustrielles, 2, 1650-1780. Les origines d’une
accélération de l’histoire, Paris, Armand Colin, 1970, p. 8.
46. Robert Colvile, The Great Acceleration : How the World is Getting Faster, Faster,
Londres/Oxford, Bloomsbury Publishing, 2016.
47. Pour plus de précisions, je me permets de renvoyer à mon étude « The Critical Theory
of History. Rethinking the Philosophy of History in the Light of Koselleck’s Work », History and Theory o , vol. 55, n 2, 2016, p. 163-184.
48. Il faudrait sans doute étendre l’enquête au-delà de la modernité occidentale, mais cette
tâche dépasse les limites qu’on s’est fixées dans cet ouvrage au corpus déjà très vaste.
49. Parmi les nombreux travaux sur le sujet, je renvoie, pour ce qui est de l’histoire du
concept, à Hans Ulrich Gumbrecht, « Modern, Modernität, Moderne », in R. Koselleck, W. Conze et O. Brunner (dir.), Geschichtliche Grundbegriffe, Stuttgart, Klett-Cotta, 1978, vol. 4, p. 93-131 ; et, pour la sémantique, à Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 400-413. Voir aussi la mise au point récente de Pablo Blitstein et Cyril Lemieux, « Comment rouvrir la question de la modernité ? Quelques propositions », o Politix , 2018/3, n 123, p. 7-33.
50. Par-delà les différences terminologiques importantes, on retrouve à peu près la même
césure histoire moderne/histoire contemporaine dans l’historiographie allemande (frühe Neuzeit/neuere ou neueste Geschichte) et anglo-saxonne (early modern/late modern history – la contemporary history désignant la période à partir de 1945).
51. Cf. Antoine Lilti, Héritages des Lumières. Ambivalences de la modernité, Paris,
EHESS/Seuil/Gallimard, coll. « Hautes études », 2019, p. 244 : les Lumières désignent « avant tout un effort massif pour penser, dans toutes leurs dimensions, les transformations des sociétés occidentales au seuil de la modernité ».
52. Cf. C. Charle, La Discordance des temps, p. 17-31, qui fait commencer la « première
modernité » vers 1830.
53. Il n’est pas possible ici d’évoquer toutes les autres disciplines qui traitent également
de la modernité (histoire de l’art, théorie littéraire, sociologie, etc.).
54. Le terme « Neuzeit » désigne traditionnellement, pour les historiens allemands, la
période allant de la Réforme à nos jours. C’est aussi le sens que lui donnait Hegel dans sa philosophie de l’histoire, ou Blumenberg dans La Légitimité des Temps modernes (Die Legitimität der Neuzeit). En allemand, la modernité, au sens de l’époque qui s’inaugure à la suite des Lumières, se dit « die Moderne ».
55. Cf. R. Koselleck, « Einleitung », p. XIII-XV, et Alexandre Escudier, « La “Sattelzeit” :
genèse et contours d’un concept d’époque », Éthique, politique, religions, 2020/2, n o 17, p. 115-136.
56. Cf. Reinhart Koselleck, « Du caractère disponible de l’histoire », in Le Futur passé.
Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. Jochen Hoock et Marie-Claire Hoock, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, p. 233-247.
57. R. Koselleck, in ibid., p. 284.
58 o . Emmanuel Le Roy Ladurie, « L’histoire immobile », Annales ESC , n 3, 1974, p. 690 :
« […] au-delà de cette date donc [1720], les forces du renouveau élitiste, qui se sont lentement accumulées au fil des siècles, finissent par faire avalanche ou masse critique. Elles emportent torrentiellement vers une croissance vraie telle que n’en avaient pas connu depuis le e XIII siècle nos foules paysannes. »
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