L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène

5. L’arrachement au passé (Pierre Nora)

 

La postérité de l’essai d’Halévy s’est limitée pour l’essentiel à la

formule de son titre, « l’accélération de l’histoire », qui a souvent été reprise après lui, tel un fruit qu’on détache de l’arbre pour l’agrémenter à sa guise. Dans sa présentation des Lieux de mémoire, Nora utilise ainsi l’expression d’Halévy en lui conférant une signification plus précise et plus complexe, centrée sur les rapports entre mémoire et histoire. Citons le passage en entier :

 

Accélération de l’histoire. Au-delà de la métaphore, il faut

prendre la mesure de ce que l’expression signifie : un

basculement de plus en plus rapide dans un passé définitivement

mort, la perception globale de toute chose comme disparue, une

rupture d’équilibre. L’arrachement de ce qui restait encore de

vécu dans la chaleur de la tradition, dans le mutisme de la

coutume, dans la répétition de l’ancestral, sous la poussée d’un

sentiment historique de fond. L’accession à la conscience de soi

sous le signe du révolu, l’achèvement de quelque chose depuis

toujours commencé. On ne parle tant de mémoire que parce qu’il

n’y en a plus 63.

 

À la fin de l’essai d’Halévy, on trouve une allusion rapide à l’impact

négatif que l’accélération de l’histoire aurait sur la mémoire : « La mémoire débordée ne retient plus les faits ; elle abdique ; l’esprit, l’âme, ne réagissent plus. » Ce constat est complété par une stigmatisation des excès d’informations dus aux médias, en l’occurrence la radio, qualifiée de

« gavage sonore » 64. Chez Nora, la relation entre l’accélération de l’histoire et la mémoire est présentée sous la forme d’un paradoxe. Plus l’histoire s’accélère et plus il y a de « lieux de mémoire », mais moins il y a de mémoire en réalité. Par cette notion désormais célèbre de « lieu de mémoire », il faut entendre tout objet matériel ou idéal, géographiquement situé ou non, qui échappe à l’oubli par la volonté délibérée d’une collectivité, laquelle le réinvestit de ses émotions et lui confère une fonction

symbolique 65. Ainsi, il y a des lieux de mémoire physiques (monuments, musées, archives, institutions, etc.) et immatériels (devises, hymne national, calendrier, ouvrages, personnages historiques, etc.). La multiplication des lieux de mémoire qu’on observe à l’époque de la parution de son ouvrage, dans les années 1980, est pour Nora l’un des symptômes d’une inflation de la mémoire, qui se manifeste selon des formes diverses, telles que le souci de préserver le patrimoine, la défense du devoir de mémoire, l’augmentation des commémorations, etc. Or, cet essor de la mémoire traduit en fait une perte de mémoire : « Il y a des lieux de mémoire, parce

qu’il n’y a plus de milieux de mémoire 66. » Ou encore : « Habiterions-nous encore notre mémoire, nous n’aurions pas besoin d’y consacrer des lieux. Il n’y aurait pas de lieux, parce qu’il n’y aurait pas de mémoire emportée par

l’histoire 67. » Comment expliquer un tel paradoxe ?

La thèse de Nora fait tout d’abord songer à cette idée selon laquelle on

s’attache à conserver quelque chose au moment où ce quelque chose est en train de disparaître. De même, ce serait quand la mémoire a perdu sa fonction vitale dans la société qu’elle deviendrait objet de réflexion et d’institution, qu’elle serait muséifiée en quelque sorte. Car un lieu de mémoire est un peu comme un musée de la mémoire, au sens où les musées, note Hermann Lübbe, « ne sont rien d’autre que des chambres

mortuaires pour des reliques de civilisation 68 ». Mais pourquoi la mémoire aurait-elle disparu, à une époque où elle n’a, semble-t-il, jamais été aussi omniprésente ? Nora distingue, dans son argumentation, deux phases successives. Tout d’abord, il soutient que les sociétés traditionnelles (sociétés primitives ou archaïques, puis sociétés paysannes) se

caractérisaient par une « mémoire vraie 69 », qui soit ne nécessitait pas d’histoire, au sens où ces sociétés n’éprouvaient pas le besoin de disposer d’une connaissance scientifique du passé, soit servait de base à une histoire qui était en harmonie avec elle, une « histoire-mémoire », à l’image de l’« histoire nationale » de Lavisse ou de Michelet au e XIX siècle. Pour le premier cas, Nora donne aussi l’exemple du peuple juif, ce « peuple de la mémoire » et de la tradition, qui n’a compté des historiens dans ses rangs

qu’à partir de son « ouverture au monde moderne » 70.

C’est la « mémoire vraie », vécue dans la « chaleur de la tradition », qui

a été détruite par le passage au monde moderne et l’accélération de l’histoire, laquelle signifie donc avant tout pour Nora un « arrachement de

mémoire sous la poussée conquérante et éradicatrice de l’histoire 71 ». L’accélération historique est définie par ses effets – la perte brutale du passé, la destruction de la mémoire traditionnelle – et non par ses causes, qui sont laissées dans l’ombre, à l’exception d’une allusion au culte du changement. Le processus, nous dit en effet Nora, a commencé avec « les temps modernes », à partir du moment où les hommes se sont reconnu « un droit, un pouvoir et même un devoir de changement », et il atteint son paroxysme à la fin du e XX siècle, où il est exacerbé par la mondialisation, la

massification et le développement des médias. L’accélération de l’histoire entraîne également avec elle la disparition rapide de la « mémoire nationale », « la fin de l’histoire-mémoire », la perte de la symbiose entre mémoire et histoire :

 

Accélération : ce que le phénomène achève de nous révéler

brutalement, c’est toute la distance entre la mémoire vraie,

sociale et intouchée, celle dont les sociétés dites primitives, ou archaïques, ont représenté le modèle et emporté le secret – et l’histoire, qui est ce que font du passé nos sociétés condamnées à

l’oubli, parce qu’emportées dans le changement 72.

 

C’est parce que les sociétés, emportées par l’accélération des

changements, n’ont plus de mémoire, qu’elles se fabriquent une histoire. Autrement dit, les sociétés modernes produisent de l’histoire pour remédier à l’amnésie dans laquelle les plonge l’accélération. Cette histoire est une « histoire-science », une « histoire-critique », qui s’est instituée, tout au long du e XX siècle, contre la mémoire : contre l’histoire nationale à la

Lavisse, et contre la mémoire spontanée des témoignages et des traditions. Elle est basée sur des traces et des documents, qui lui permettent de mettre à distance le passé au lieu d’être de plain-pied avec lui. L’histoire-science du XX e siècle est pour Nora à la fois une réponse à l’accélération de l’histoire,

en tant qu’elle conjure l’oubli, et un symptôme de celle-ci, au sens où elle est née dans le contexte d’un processus de décomposition de la mémoire dans sa fonction sociale et sa dimension traditionnelle.

Il ne faudrait évidemment pas voir en Nora un thuriféraire de la

mémoire en général. Il semble plutôt discrètement nostalgique de l’« histoire-mémoire » du e XIX siècle, en particulier de l’Histoire de France

de Lavisse, à laquelle il a rendu hommage en en faisant un lieu de mémoire,

dont il a rédigé lui-même l’entrée 73. Le divorce moderne entre histoire et mémoire a eu selon lui pour autre conséquence que la mémoire a resurgi, tel un retour du refoulé, sous des formes variées qu’il passe au crible : la « mémoire-archive » (l’obsession de conserver et d’accumuler les documents, qui entraîne une inflation des archives), la « mémoire-devoir » (l’émergence du devoir de mémoire, des lois mémorielles, l’obsession de commémorer), la mémoire communautaire (l’obligation de se pencher sur la mémoire de sa communauté, sur ses origines), l’intérêt croissant pour les généalogies, et même l’engouement pour les lieux de mémoire. Toutes ces attitudes, qui ont « proliféré » dans les années 1980, sont à ses yeux des mémoires artificielles, fabriquées, de la « mémoire-prothèse » – doit-on dire de la fausse mémoire ? – par comparaison à la mémoire « vraie » et « spontanée » des sociétés traditionnelles. L’argument est donc en définitive dialectique : l’excès de mémoire (« fausse ») signifie son exact contraire, il est précisément l’expression d’un manque de mémoire (« vraie »). De ce point de vue, les formes contemporaines de la mémoire, par-delà leur diversité, sont autant de réactions face à « l’évanouissement rapide et

définitif du passé 74 », des tentatives désespérées pour arrêter ou freiner l’accélération de l’histoire.

Dans la suite de ses réflexions, Nora, sans doute en écho aux travaux de

François Hartog sur le présentisme, a enrichi son analyse. L’accélération de l’histoire a non pas un mais deux effets majeurs sur la mémoire :

 

Ainsi l’« accélération de l’histoire » a-t-elle en définitive deux

effets de mémoire : d’une part, un effet d’accumulation, lié au

sentiment de la perte et qui est responsable du gonflement de la

fonction mémoire, de l’hypertrophie des institutions et des

instruments de mémoire : musées, archives, bibliothèques,

collections, numérisation des stocks, banques de données,

chronologies, etc. ; d’autre part, entre un avenir imprévisible et

un passé rendu à son obscurité, l’autonomisation du présent

comme catégorie d’intelligibilité de nous-mêmes 75.

 

L’accélération de l’histoire entraîne d’une part une hypertrophie de la

mémoire destinée à combler le vide laissé par la disparition du rapport traditionnel au passé, d’autre part – ce point est nouveau par rapport à l’introduction aux Lieux de mémoire – elle provoque un repli du présent sur lui-même, une autonomisation du présent qui est coupé d’un passé trop vite obsolète et d’un avenir impossible à prévoir. Bien qu’elles semblent a priori