L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène

4. La déstabilisation de l’histoire (Daniel Halévy)

modernité, « l’expérience fondamentale de toute l’histoire » 33.

Adams compare l’esprit humain à la grande comète de 1843, qui était

passée très près du Soleil sans être détruite. Elle « tombe de l’espace, en ligne droite, selon un rythme d’accélération régulier, se jette droit sur le Soleil et, après avoir exécuté autour de lui un soudain virage, malgré la chaleur qui aurait dû anéantir n’importe quelle substance connue, parcourt le même chemin en sens inverse, à l’encontre des lois. Par analogie, l’esprit peut être assimilé à une pareille comète car lui aussi il se moque des

lois 34 ». On ne voit pas très bien ce que pourrait être pour l’esprit ce soudain virage destiné à éviter in extremis la catastrophe. Pourtant, Adams se risque à un pronostic plutôt optimiste. Jusqu’à présent, depuis cinq ou six mille ans, l’esprit humain est parvenu à s’adapter avec succès aux développements continus et de plus en plus rapides des techniques et des

sciences, absorbant les unes après les autres les phases d’accélération 35. La génération suivante va connaître « la création d’une nouvelle mentalité sociale », assujettie « à de nouvelles lois » : « rien encore ne prouvait qu’il ne saurait plus réagir à l’avenir. Mais, conclut Adams, c’est là un grand saut

auquel il lui fallait maintenant se préparer » 36.

 

4. La déstabilisation de l’histoire (Daniel

Halévy)

Comme je l’ai dit précédemment, Daniel Halévy (1872-1962) est celui

qui a forgé l’expression « accélération de l’histoire 37 ». Il a ceci de commun avec Henry Adams d’être un personnage à multiples facettes. Lui aussi issu d’une grande famille de la haute bourgeoisie (son père Ludovic Halévy, célèbre librettiste, était académicien), il était essayiste – il a écrit sur Michelet, Proudhon, Nietzsche –, éditeur chez Grasset dans l’entre-deux-guerres, journaliste, homme de lettres tenant salon, élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques en 1949. Dans sa jeunesse, il fut l’ami de Proust et de Péguy. Son parcours intellectuel est marqué par le passage d’une gauche libérale à une droite maurrassienne, du libéralisme au traditionalisme, pour reprendre le sous-titre de la biographie de Sébastien

Laurent 38. Après avoir été dreyfusard et s’être intéressé aux ouvriers et aux paysans dans les années 1930, il est devenu de plus en plus critique vis-à-

vis de la Troisième République 39 et, à la suite de la défaite de juin 1940, a

soutenu la « Révolution nationale » de Pétain 40.

Cette évolution n’est évidemment pas sans influence sur le constat

pessimiste qu’il dresse dans son Essai sur l’accélération de l’histoire paru en 1948, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il publie ce texte chez l’éditeur maurrassien René Wittmann, qui dirigeait les éditions Self. Comme chez Adams, on n’a pas affaire à une enquête historique minutieuse fondée sur des sources, des documents, mais – et cela correspond au genre de l’essai – à des réflexions générales où l’élégance du style est censée remplacer la lourdeur des démonstrations. Halévy se lance dans une sorte de philosophie de l’histoire universelle brossée à grands traits, en prenant

pour fil conducteur le thème de l’accélération 41. Son récit est divisé en deux grandes périodes. Le « cycle antique » va de l’Égypte ancienne, qui a

commencé l’histoire pour la suspendre aussitôt 42, à la chute de l’Empire romain. Il montre une première rupture marquée par la Grèce, qui a pris conscience, en la figure de Thucydide, de l’« aggravation du phénomène historique », c’est-à-dire de l’apparition d’événements et de

bouleversements majeurs 43. Le « cycle moderne » couvre le Moyen Âge et l’histoire du monde jusqu’à Hiroshima, en passant par ce « fait nouveau

sans précédent » que fut la Révolution française 44. Halévy entend mettre en évidence l’augmentation progressive, au cours de ces deux cycles, du rythme des changements technologiques et politiques. À la différence d’Adams, il ne fait pas porter son analyse uniquement sur les progrès techniques et scientifiques, il insiste également sur le sens politique de l’accélération, de sorte que la césure de 1789 ressort nettement. On le voit dès le point de départ de l’essai, qui est une longue citation de Michelet tirée de la préface, écrite en 1872, de son dernier livre, Histoire du XIX e siècle :

 

Un des faits les plus graves, et les moins remarqués, c’est que l’allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d’une manière étrange. Dans une simple vie d’homme (ordinaire de soixante-douze ans), j’ai vu deux grandes révolutions qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d’intervalle.

Je suis né au milieu de la grande révolution territoriale ; ces

jours-ci, avant que je ne meure, j’ai vu poindre la révolution industrielle.

Né sous la terreur de Babeuf, je vois avant ma mort celle de

l’Internationale 45.

 

L’accélération dont parle Michelet – le doublement de l’allure, de la

vitesse – désigne le fait que l’intervalle entre les grands changements qui affectent la société s’est brusquement réduit : plus de bouleversements, sur des périodes plus courtes. Ce n’est pas un hasard si Michelet fait ce constat dans un livre consacré à l’histoire du e XIX siècle, marquée par une

succession de périodes révolutionnaires : 1830, 1848, 1871, et encadrée par les deux révolutions auxquelles il fait allusion : la Révolution française, qui a fait disparaître du jour au lendemain l’Ancien Régime, et la révolution industrielle, qui est déjà bien avancée en 1872. Halévy considère que l’originalité de Michelet est d’étendre la notion d’accélération à « l’ensemble de l’histoire », et non aux seules « innovations

mécaniques » 46. Quelques décennies plus tôt, Chateaubriand avait déjà pointé le lien entre la Révolution de 1789 et l’accélération de l’histoire, mais en s’en tenant à la forme politique de celle-ci. Au moment où il écrit, Michelet peut en revanche englober dans un même diagnostic – l’histoire va plus vite – le sens technique de l’accélération (la révolution industrielle) et son sens politique (la terreur de Babeuf évoque 1793, et l’Internationale est une allusion transparente à la Commune de Paris). Halévy fait sien ce diagnostic et le justifie en rappelant que sur une période de neuf siècles, de l’an mille à 1800, les Français ont selon lui vécu avec la même dynastie, le même culte, les mêmes outils et les mêmes armes. Et « en quatre-vingts ans, la dynastie avait été chassée, le culte délaissé, les outils et les armes changés. Fondée sur neuf siècles, l’observation était valable : l’histoire

venait de perdre sa stabilité 47 ». Au lieu d’une montée en puissance continue, l’accélération de l’histoire apparaît plutôt comme une succession de phases de ralentissement et de redémarrage, avec une soudaine embardée qui aurait déstabilisé le monde à partir de la fin du e XVIII siècle. Avant cette période, l’humanité a connu des accélérations techniques. Certaines d’entre elles, comme l’invention de la roue et l’usage des chars dans l’Antiquité,

étaient trop étalées dans le temps pour être remarquées 48. D’autres, plus tardives, furent spectaculaires, comme la boussole, qui entraîna une « précipitation des événements » en permettant la découverte de

l’Amérique, ou l’imprimerie, qui accéléra la circulation des idées 49. Il y eut aussi des phases d’accélération politique qui ont « remué » l’histoire, comme la « révolution des moines » autour de l’an mille, par laquelle l’histoire, après être rentrée « trois à quatre siècles dans les sillons, dans les lenteurs de la vie organique », renaît « imprégnée d’absolu » pour

« reprendre son cours » 50. Halévy mentionne également les périodes mouvementées de la Renaissance et de la Réforme. La perte de stabilité qui résulte ensuite de l’accélération propre au monde moderne provient de ce que la fréquence, l’allure des changements technologiques et politiques augmentent inexorablement, que les mutations de la société, au lieu de se mettre en place sur la longue durée, se concentrent sur des décennies, voire quelques années.

Chaussant les bottes de sept lieues, Halévy retrace les étapes de cette

accélération moderne, scandée par la « vitesse des succès politiques, des

transports, des communications 51 ». Il passe successivement en revue les « machines au travail » du e XIX siècle, la locomotive qui associe deux

grandes inventions, la roue et la machine à vapeur (ce qui fait d’elle la « roue conquérante »), le moteur à explosion, l’hélice des avions, l’unification de l’Italie par Cavour puis de l’Allemagne par Bismarck, la découverte de l’électricité, la colonisation de l’Afrique (1880-1895), la « terre embrasée » (la guerre de 14-18), les « monstres à la rescousse » (la montée au pouvoir des nazis), les « trente ou quarante millions » de morts

de la Seconde Guerre mondiale 52, et l’anéantissement d’Hiroshima, ultime catastrophe à laquelle a abouti l’accélération de l’histoire.

Chez Halévy, la catégorie d’accélération a pour but de saisir en une

seule formule le mouvement d’ensemble de l’histoire. Elle réunit en elle les significations technique et politique du concept qui, sans être confondues, sont entrelacées l’une avec l’autre. Comme Adams, Halévy ponctue son récit de jugements de valeur plus ou moins explicites. L’« accélération de l’histoire » est tantôt un modèle descriptif, qui pose que l’histoire va plus vite, tantôt un modèle normatif, qui déplore que l’histoire aille trop vite. À l’opposé d’un Condorcet qui appelait de ses vœux une accélération des « progrès de l’esprit humain », Halévy ressent un désarroi et une angoisse

de déclin face au tableau qu’il brosse du monde moderne 53. Quels sont les critères au nom desquels il condamne l’accélération de l’histoire ? En quoi constitue-t-elle « l’un des faits les plus graves » ? La première raison tient au retrait du religieux. Halévy ne cesse de répéter tout au long de son essai que la religion instituée dans une Église, quelle qu’elle soit, est bénéfique

pour les civilisations, parce qu’elle est source de stabilité 54. En affaiblissant l’Église catholique, en rompant le lien qui l’unissait au peuple depuis des siècles, la Révolution française a déstabilisé le pays et a ouvert la boîte de Pandore de l’accélération. Halévy ne rejette pas en bloc la Révolution. Il cite le passage de la Philosophie de l’histoire où Hegel fait l’éloge de 1789 : « Tous les êtres pensants célébrèrent ce jour, et un attendrissement subtil frémit en eux, comme si, pour la première fois, le monde eût rencontré le

divin 55. » Comme Hegel en son temps, Halévy admire 1789 mais condamne la Terreur de 1793, car elle diffusait « un nouveau fanatisme destiné à

s’incruster dans les âmes 56 ». L’accélération révolutionnaire est présentée comme dangereuse, dans la mesure où elle fait couler le sang. Halévy se réfère à nouveau sur ce point à Michelet, qui, en 1814, chiffrait le bilan de la période 1789-1814 à « quatre millions cinq cent mille morts en Europe », « le plus grand sacrifice de l’histoire ». Ainsi, les millions de morts de la Révolution et des guerres de Napoléon (dont Halévy ne prononce pas le nom) sont une « dure leçon, par laquelle les Français ne se laisseront pas

instruire » 57. Le sang continuera de couler : « Du sang en 1815, sur le champ de bataille de Waterloo ; du sang en 1830, et au cours des deux

années suivantes ; du sang en 1848, à flots ; en 1871, à flots encore 58. »

L’accélération de l’histoire est associée au motif de la violence par un

autre biais. Dans le chapitre consacré à la découverte des Amériques par Christophe Colomb, Halévy souligne le décalage temporel entre les Européens et les « Peaux-Rouges », « qui avaient sur les Blancs un retard

de trois ou quatre mille ans » 59. La supériorité technique des Européens, notamment en matière d’armements, permit à ceux-ci de massacrer les « Peaux-Rouges » qui les avaient accueillis sans méfiance. À la fin de son essai, il revient sur ce thème. L’accélération laisse sur le côté ceux ou celles, symbolisés par les Indiens d’Amérique, qui ne peuvent pas suivre son rythme et risquent dès lors d’être implacablement éliminés. Les Européens de la seconde moitié du e XX siècle seraient eux aussi dans une situation

périlleuse, analogue à celle des Indiens d’Amérique : « Accablés, au e XV et

au e XVI siècle, par un malheur sans mesure, ils subirent les pires traitements avec une apathie que signalent les chroniqueurs : ils se laissaient tuer sans esquisser un geste de défense. Les eaux qui nous portent coulent de plus en

plus rapides, sur les pentes de l’abîme où elles vont s’engouffrer 60. » Le raccourci est étonnant ! Formulée dans la conclusion du chapitre sur « Les lendemains d’Hiroshima », cette représentation catastrophiste de l’accélération est sans doute liée aux peurs suscitées par l’usage potentiel de la bombe atomique. Elle mobilise un dernier argument contre l’accélération, que nous allons retrouver par la suite : la perte de vision, qui entraîne elle-même une perte de maîtrise. Quand tout va trop vite, l’avenir devient difficile à prévoir, on ne peut plus planifier, contrôler le futur à partir de la connaissance du passé, l’histoire devient un processus qui s’emballe tout seul. Alors que le e e XIX siècle avait encore un horizon d’attente, au XX siècle

« peur, espérance s’éteignirent ensemble, parce que l’avenir, parce que

l’univers sont devenus impensables. Et ceci reste la stupeur 61 ». Halévy poursuit la comparaison entre les deux siècles. Les hommes du e XIX

« suivaient l’événement avec une attention naïve. Ils se flattaient de le comprendre, et, dans une certaine mesure, de l’orienter. […] Cette

prétention, aujourd’hui, n’existe plus » 62 e . Les hommes du XX siècle

auraient renoncé à comprendre le monde dans lequel ils vivent, ils se laisseraient emporter par le flot de plus en plus rapide des événements les entraînant dans l’abîme, à l’image d’un torrent dont le débit s’accélère à l’approche d’une chute. Face à l’issue fatale, Halévy mentionne, en conclusion, l’historien Gaston Roupnel qui prônait une doctrine mystique fondée sur un esprit « de sacrifice et d’amour », censé permettre aux hommes de traverser les périls. Il n’est pas sûr que ce Deus ex machina soit susceptible de convaincre le lecteur, encore moins de le rassurer.