L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène
3. L’accélération comme catégorie eschatologique
eschatologique
Au cours du e XIX siècle, accélération politique et accélération technique
convergent pour définir, par-delà leurs différents aspects, la « loi d’accélération » de l’histoire (selon la formule emblématique de Henry Adams). Avant d’analyser plus avant cette conception de la modernité élaborée sur le modèle d’une courbe exponentielle, il convient d’examiner une objection classique à laquelle s’expose toute tentative de définir les catégories historiques spécifiques d’une époque donnée. L’expérience d’une accélération de l’histoire est-elle vraiment nouvelle, propre à la modernité ? N’est-elle pas un leitmotiv de l’histoire, attesté dans d’autres époques antérieures ? Koselleck a affronté cette objection dans le cadre d’une réflexion sur la sécularisation. Il rappelle que le thème de l’accélération est en effet très ancien, puisqu’il est présent dans les discours apocalyptiques sur l’accélération de la fin des temps qui remontent au christianisme primitif et se retrouvent, sous diverses apparences, dans les pensées millénaristes du Moyen Âge, puis dans le protestantisme naissant de Luther
et de Melanchthon. Comme « catégorie eschatologique 44 », l’accélération a un sens bien particulier, qui n’est ni un accroissement de la vitesse ni l’augmentation d’une fréquence : elle désigne le « raccourcissement des temps » par Dieu pour faire advenir plus rapidement le Jugement dernier. Dans les Évangiles, il est dit que le retour du Christ sera précédé et annoncé par des temps de désolation, de catastrophes et de guerres. Mais, pour éviter de faire souffrir ou mourir les élus, Dieu abrège cette période : « Et si le Seigneur n’avait pas abrégé ces jours, nul n’aurait eu la vie sauve ; mais à cause des élus qu’il a choisis, il a abrégé ces jours » (Marc 13,20). Dans une perspective apocalyptique, l’accélération des temps est donc à la fois un présage et un don de Dieu destiné à rapprocher les croyants du Salut : « Et les années seront pour ainsi dire réduites à des mois, et les mois à des
semaines, et les semaines à des jours, et les jours à des heures 45. » Comme personne, à part Dieu, ne sait quand surviendra le Jugement dernier – « Quant à la date de ce jour, ou à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, personne que le Père » (Marc 13,32) –, l’accélération des temps devient également un désir, une attente des croyants qui demandent à Dieu de déclencher plus rapidement l’avènement de la fin des temps, synonyme de salut pour les élus. Il existe également une variante millénariste de l’accélération des temps, inspirée de l’Apocalypse de Jean (chap. 20). Selon cette seconde version, dont l’interprétation est sujette à maintes controverses, Dieu accélère le retour du Christ, qui est précédé par le règne de l’Antéchrist. Après la victoire du Christ sur l’Antéchrist, l’histoire se ralentit, elle laisse la place à un règne de paix et de bonheur pour les élus, un règne de mille ans intercalé entre le retour du Messie et le Jugement. Dans cette dernière phase, il ne s’agit pas d’accélérer la fin des temps, mais au contraire de la retarder, selon le motif paulinien du katéchon.
Dans ces discours eschatologiques, Dieu est présenté en maître du
temps qui peut à sa guise accélérer ou ralentir l’histoire humaine, réduire ou allonger ses délais. L’accélération ainsi conçue est valorisée comme une annonce de la fin des temps et un chemin vers le salut. Elle est comme telle une catégorie permettant de se représenter l’histoire future, mais elle n’est
que cela : une « catégorie d’attente 46 ». Ce qu’il y a de nouveau dans la modernité, note Koselleck, c’est que l’accélération devient également un « concept d’expérience », basé sur des événements concrets dont les deux plus importants sont la Révolution française et la révolution industrielle :
La réduction du temps, qui auparavant mettait fin plus tôt à
l’histoire en agissant de l’extérieur, se transforme dès lors en une
accélération de secteurs d’expérience déterminables qui est
enregistrée dans l’histoire elle-même. Ce qui est nouveau, c’est
non pas le fait que la fin arrive plus rapidement mais que, mesurés aux progrès lents des siècles passés, les progrès actuels
se produisent de plus en plus vite 47.
L’accélération politique et l’accélération technique sont des concepts
d’attente nourris par les expériences antérieures : on espère que les progrès politiques initiés par les révolutions passées vont se réaliser plus rapidement dans l’avenir ; on s’attend à ce que les progrès scientifiques et technologiques aillent en s’accélérant. En ce sens, la catégorie moderne d’accélération peut être interprétée, dans certains cas, comme une forme de sécularisation de l’accélération eschatologique, dans la mesure où elle promet de réaliser sur terre un règne de paix et de bonheur. Mais, pour
Koselleck, cette grille de lecture – empruntée à Karl Löwith 48 – a ses limites, car l’accélération politique qu’a constituée la Révolution française peut être pensée sans que l’on doive recourir à un quelconque plan divin. Les versions ultérieures de l’accélération de l’histoire s’enracinent de plus dans des processus matériels, comme le développement des transports ou des communications, qui s’affranchissent de tout schéma eschatologique. Koselleck se garde bien d’appliquer mécaniquement à la catégorie d’accélération le théorème de la sécularisation, selon lequel on affirme que
A n’est que la sécularisation de B, afin de critiquer A 49 :
Le but des progrès accélérés était la domination de la nature et aussi, de plus en plus, l’auto-organisation de la société politiquement constituée. On cherchait le salut non plus à la fin de l’histoire, mais dans son accomplissement même.
Tels étaient les objectifs des Lumières, pour lesquels il s’agit
donc à la fois de plus et d’autre chose que la simple sécularisation. Même si les attentes de salut, drapées dans des espérances millénaristes, sont passées dans le nouveau concept