L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène
Chapitre II. Les critiques de la modernité au prisme de l’accélération
II
Les critiques de la modernité au prisme
de l’accélération
Par-delà l’abîme qui sépare Halévy et Rosa – essai conservateur d’un
côté, écrit après la Seconde Guerre mondiale, enquête dans l’esprit de l’école de Francfort de l’autre, menée à l’aube du e XXI siècle – ces deux
auteurs ont ceci de commun de considérer l’accélération d’un œil critique, comme un processus porteur de danger ou de régression. Mais alors que Rosa explicite les normativités à partir desquelles il développe sa critique, la plupart des auteurs mélangent, dans leurs diagnostics sur l’accélération de l’histoire, le normatif et le descriptif. D’où le cahier des charges de ce chapitre : cartographier, en repartant du e XIX siècle, les principales
interprétations de la modernité fondées sur la catégorie historique d’accélération, examiner les jugements de valeur qu’elles contiennent et en extraire les types de critères qui les sous-tendent.
1. Accélération et progrès
Koselleck a surtout étudié les appréciations positives de l’accélération
technique, basées pour l’essentiel sur la valorisation du progrès. Outre le poète Adelbert von Chamisso, qui chante les vertus de la locomotive dans
son hymne « Le coursier à vapeur » de 1830 1, il mentionne un témoignage enthousiaste de Heinrich Heine, écrit en 1843 lors de l’ouverture des lignes de chemin de fer de Paris vers Rouen et Orléans :
Une nouvelle ère commence dans l’histoire universelle, et notre génération peut se vanter d’avoir assisté à son inauguration. Quelles transformations doivent maintenant s’effectuer dans nos manières de voir et de penser ! Même les idées élémentaires du temps et de l’espace sont devenues chancelantes. Par les chemins de fer, l’espace est anéanti, et il ne nous reste plus que le temps. Si nous avions seulement assez d’argent, pour tuer aussi ce dernier d’une façon convenable. En trois heures et demie on fait maintenant le voyage d’Orléans ; en autant d’heures celui de Rouen. Que sera-ce, quand les lignes vers la Belgique et l’Allemagne seront exécutées et reliées aux chemins de fer de ces contrées ? Je crois voir les montagnes et les forêts de tous les pays marcher sur Paris. Je sens déjà l’odeur des tilleuls allemands ; devant ma porte se brisent les vagues de la mer du
Nord 2.
L’accélération technique des transports est perçue comme un progrès
qui permet de « déplacer les montagnes », de rapprocher les peuples et les lieux, de mettre Berlin – symbolisée par son avenue Unter den Linden (sous les tilleuls) – aux portes de Paris. Mais cet éloge du chemin de fer s’accompagne d’une discrète inquiétude : « Nous sentons seulement que notre existence est entraînée ou plutôt lancée dans de nouveaux [sic] orbites, que nous allons au-devant d’une nouvelle vie, de nouvelles joies et de nouvelles souffrances, et l’inconnu exerce son charme mystérieux, à la
fois attrayant et inquiétant 3. »
On peut dégager trois types d’attitudes normatives vis-à-vis de
l’accélération, prise comme un tout ou considérée sous un aspect particulier : la franche adhésion, qui est basée sur l’impératif du progrès : « On n’arrête pas le progrès ! », au sens où on doit l’accepter et le favoriser ; le jugement mitigé (dont la citation de Heine donne un exemple) ; enfin, le regard critique, qui est souvent lié à une remise en
cause du progrès 4. Les catégories historiques de progrès et d’accélération sont en principe indépendantes l’une de l’autre. Le progrès s’oppose à la stagnation et suppose simplement l’idée d’une progression, d’une trajectoire et d’une vitesse. L’accélération est quant à elle l’augmentation de la vitesse.
Il peut y avoir progrès à vitesse constante, sans accélération 5, et accélération sans progrès, comme on le dénonce souvent aujourd’hui. Les deux notions ont pourtant souvent été couplées l’une à l’autre. Dans ses considérations sur la perfectibilité humaine, Condorcet écrit ainsi que « ces observations, sur ce que l’homme a été, sur ce qu’il est aujourd’hui, conduiront ensuite aux moyens d’assurer et d’accélérer les nouveaux
progrès que sa nature lui permet d’espérer encore 6 ». Au cours du XIXe siècle, la catégorie d’accélération est de plus en plus articulée avec
celle du progrès : on doit accélérer le progrès, et le progrès consiste, dans bien des cas, en une accélération (des transports, des communications, des découvertes, des réformes, etc.). L’accélération devient « une métacatégorie des rythmes temporels qui lie l’amélioration au raccourcissement des intervalles ; elle donne à la notion de vitesse une touche historique ; elle permet a contrario de parler de retard, d’avancée, de piétinement, de
régression 7 ». Dès lors qu’elles sont accélérées, les améliorations deviennent plus fréquentes et donc plus visibles à l’échelle des vies individuelles, elles constituent une expérience historique à part entière. Le prix à payer de cette association est que lorsque les « mensonges » et les
« illusions » du progrès sont dénoncés 8, ils entraînent avec eux les désillusions de l’accélération, et vice versa. La critique de la vitesse et de l’accélération s’exprime de façons très diverses. Des médecins alertent sur les accidents que provoquent les machines dans les usines, sur le « surmenage » – le terme apparaît dans les années 1880 – dû à
l’intensification du travail 9. Des périodiques satiriques de la fin du XIXe siècle représentent la Parisienne débordée, la course des touristes à travers Paris, un homme transformé en horloge vivante, ou encore la
collision entre la voiture du citadin et la charrette du paysan 10. Dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours, paru en 1872, Jules Verne souligne le rétrécissement du globe opéré par les chemins de fer, qui permettent de parcourir la Terre « dix fois plus vite qu’il y a cent ans », tout en prenant ses distances avec l’obsession de la vitesse de son personnage principal, Phileas
Fogg : « il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence 11 » ; « Mais après ? Qu’avait-il gagné à ce déplacement ? Qu’avait-il rapporté de ce
voyage 12 ? » Là encore, la réalité est contrastée puisque, parallèlement à ces réserves, il existe de nombreux éloges bien connus de la vitesse, qui vont du Manifeste du futurisme de Marinetti (1909) à la série à succès des films d’action Fast and Furious (2001–). Sans ignorer ce type d’attitude, je voudrais me concentrer plus particulièrement, dans les pages qui suivent, sur les critiques générales de l’accélération formulées dans des ouvrages théoriques par des philosophes, des historiens, des intellectuels, etc. Il ne s’agit pas de mener une étude exhaustive, mais d’attirer l’attention sur quelques auteurs qui me semblent importants dans la mesure où ils mobilisent différents critères au nom desquels l’accélération est présentée sous un jour défavorable, ou à tout le moins pointée comme problématique. Je ne discuterai pas la validité historique des analyses développées par les penseurs critiques de l’accélération, qui sont sans doute parfois datées ou sujettes à caution. Mon propos est plutôt de m’interroger chaque fois sur la sémantique de la catégorie d’accélération et sur la normativité qu’elle véhicule en fonction des contextes où elle est employée. 2. L’accélération monstrueuse