L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène

1. La temporalisation de l’utopie

 

La catégorie d’utopie a une longue histoire qui va de la publication de

l’Utopia de Thomas More, en 1516, jusqu’aux débats récents sur les

« utopies réalistes 2 3 » ou « utopies réelles », qui montrent que la fin des utopies, régulièrement annoncée, n’est pas encore à l’ordre du jour. Au cours de cette histoire sinueuse, le concept d’utopie reçoit des significations très variées, à vocation descriptive et normative, en vertu desquelles il est tour à tour rejeté ou valorisé. Dans l’article du dictionnaire des Geschichtliche Grundbegriffe consacré à ce concept, Lucian Hölscher en a

dégagé trois sens principaux 4 e e . Du XVI au XVIII siècle, l’utopie désigne

avant tout un genre littéraire décrivant une société imaginaire, dont les références classiques sont l’ouvrage de Thomas More ou La Cité du Soleil de Tommaso Campanella, mais aussi La République de Platon qualifiée rétrospectivement d’utopie. Durant cette même période, l’utopie signifie également une société idéale différente des modèles en place. Elle est comprise soit positivement, comme un miroir critique du présent, qui utilise la caricature et l’effet de contraste pour montrer les absurdités ou les injustices des sociétés existantes, soit négativement, comme une chimère de l’imagination, un modèle de société impossible à réaliser. C’est ainsi par exemple que les projets de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre puis de Kant ont été taxés en leur temps de vaines utopies. À partir du dernier tiers du e XVIII siècle, le concept d’utopie acquiert une troisième

signification, il devient un « concept directeur », un « concept de combat » : il n’est plus seulement un instrument de critique de l’ordre établi mais un programme politique, le plan d’une société future. Cet usage politique du concept se retrouve à la fin du e XVIII siècle chez des auteurs comme

Morelly, Mably ou Babeuf 5 e , et au début du XIX chez les socialistes dits

utopiques, Saint-Simon, Owen et Fourier. Il faut noter que tous ces auteurs répugnent néanmoins à employer le terme d’utopie, précisément parce qu’ils considèrent leurs idées comme des projets viables et non des

chimères irréalisables 6. Ils tiennent des discours qui relèvent manifestement de l’utopie, tout en précisant à qui veut les entendre que « ceci n’est pas une

utopie 7 ». Mais certains hommes politiques de cette époque assument le terme en un sens positif. Pour Adolphe Blanqui, « une utopie n’est souvent qu’une opinion avancée, proclamée à la face d’une génération qui ne la comprend pas encore, et destinée à devenir un lieu commun pour la

génération qui suit 8 ». Louis Blanc écrit en 1850 qu’une utopie, « c’est une

idée militante, c’est bien souvent la vérité de demain 9 ». Ces deux dernières citations illustrent ce que Koselleck a appelé la « temporalisation de l’utopie », thèse soutenue également par Hölscher. Les utopistes délaissent la métaphore géographique de l’île imaginaire ou du pays de nulle part,

pour élaborer une vision nouvelle du futur. L’ailleurs devient un à-venir 10. Le « concept spatial » d’utopie se transforme alors en un « concept

temporel » 11, il désigne une idée qui n’est certes pas encore réalisée dans le présent, mais qui doit l’être à plus ou moins brève échéance – l’utopie est l’idéal d’une société future alternative, considérée comme meilleure.

La conception nouvelle de l’avenir comme terra incognita à conquérir,

qui apparaît à la fin du e XVIII siècle avec le nouveau régime d’historicité « futuriste », a donné lieu à des attitudes diverses. Elle a été un terreau fertile pour les utopies sociales du e XIX siècle, qui aspiraient à un monde

meilleur 12. Mais, dès lors que le futur s’annonce comme radicalement nouveau, différent du passé et du présent, on peut inversement renoncer à prétendre le connaître et le maîtriser. C’est la position anti-utopique de Hegel, pour qui la philosophie ne fait pas de prophétie : elle doit penser le présent dans sa profondeur historique, et retirer de son champ d’étude le domaine imprévisible de l’avenir. L’erreur de l’utopie serait de vouloir

sauter au-delà de son temps 13. Même s’il reproche à Hegel son « culte du donné », Marx reprend en partie la position de ce dernier dans sa critique du socialisme qu’il qualifie, avec Engels, d’utopique, tout en accordant aux spéculations sur l’avenir une place plus importante à travers ses réflexions sur le « règne de la liberté » devant être instauré, après la révolution prolétarienne, par la société communiste. C’est ce qu’on peut appeler l’utopisme a minima de Marx. À partir d’une interprétation originale de Hegel et Marx, Ernst Bloch a élaboré un utopisme radical, qui revendique haut et fort le terme et l’idée dès L’Esprit de l’utopie de 1918 et tout au long du Principe espérance (écrit de 1938 à 1947). L’utopie est pour lui la

catégorie philosophique du e 14 XX siècle : elle désigne l’espérance, le rêve

éveillé d’une société meilleure, qui entend « transformer le monde ». La triade Hegel, Marx et Bloch met ainsi en évidence une montée en puissance du concept d’utopie dans la modernité, qui passe du statut d’une possibilité

fictive inapplicable à celle d’une possibilité future réalisable 15. Cela ne signifie pas, loin s’en faut, que le e XX siècle serait le siècle de l’utopie ! À

côté des valorisations de l’utopie dans les pensées postmarxistes (outre

Bloch, on peut mentionner Landauer 16 17 18 , Mannheim , Horkheimer et

Marcuse 19), on observe une critique nouvelle, qui se substitue à l’objection du caractère chimérique. L’utopie n’est pas un rêve impossible, c’est au contraire une vision de société tout à fait réalisable, mais des plus dangereuses. Cette disqualification de l’utopie, rebaptisée « dystopie », vise surtout le communisme, « l’utopie-mère d’où dérivent toutes les autres

utopies 20 ». Après la découverte progressive des réalités du système soviétique, une équivalence quelque peu simplificatrice a été posée entre utopie, communisme et violence. On peut mentionner, à ce propos, les romans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) et 1984 de George Orwell (1948), où les allusions à l’URSS sont transparentes. Du côté des philosophes, la thèse d’un lien entre utopie et violence a été soutenue par

Karl Popper 21, Hans Jonas, qui oppose au Principe espérance de Bloch son Principe responsabilité (1979), ou Paul Ricœur, qui évoque la « logique

folle du tout ou rien » pour dénoncer la face sombre de l’utopie 22. Les dernières étapes de cette remise en cause ont été la chute du mur de Berlin, l’éclatement de l’URSS et l’effondrement en cascade des régimes du bloc de l’Est, événements qui ont été interprétés comme l’échec de l’utopie marxiste en particulier et des utopies révolutionnaires en général, et même, pour Fukuyama, comme la fin de l’histoire.