L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène

1. L’Anthropocène, nouvelle époque géologique ?

1. L’Anthropocène, nouvelle époque

géologique ?

 

HISTOIRE DU CONCEPT ET DÉFINITION ACTUELLE

 

Bien qu’il soit présenté aujourd’hui comme une nouvelle époque

géologique, le concept d’Anthropocène ne provient pas initialement de la géologie. Il est né dans le contexte institutionnel de l’émergence des « sciences du système Terre », qui ont fleuri dans les années 1980 sous l’égide de l’« International Geosphere-Biosphere Programme ». Ce programme avait pour but d’étudier le rôle des activités humaines dans les changements globaux observés à l’échelle de la planète (trou dans la couche d’ozone, concentration des gaz à effet de serre, désertification, etc.), et non d’établir une nouvelle période dans l’histoire de la Terre. Des climatologues, des biogéochimistes, des océanographes et des écologues ont coordonné leurs efforts pour construire des modèles permettant de faire des prédictions sur une échelle de temps allant de la décennie au siècle. Dans ces travaux interdisciplinaires, la Terre est considérée comme un système de processus complexes en interaction les uns avec les autres, qui comportent des états stables pouvant subir des transitions catastrophiques sans retour possible à l’état initial. L’objectif de ces recherches était d’informer et d’alerter les dirigeants politiques sur les dangers de l’impact sans précédent que les activités humaines ont sur la nature, sur le système

Terre 18. C’est dans un deuxième temps que le problème du réchauffement climatique est également devenu, avec la formulation du concept d’Anthropocène, un problème de périodisation dont se sont emparés les géologues et les historiens de l’environnement. L’anecdote relative à la naissance de ce concept est connue. Lors d’un colloque de l’« International Geosphere-Biosphere Programme » organisé à Cuernavaca au Mexique, en février 2000, le chimiste Paul Crutzen, lauréat du prix Nobel pour ses recherches sur la couche d’ozone, se lève et s’exclame : « Arrêtez d’utiliser le mot Holocène. Nous ne sommes plus dans l’Holocène, nous sommes

dans le… le… le… dans l’Anthropocène 19 ! » Cruzten publie la même année avec son collègue Eugene Stoermer, biologiste de l’environnement marin, un court article qui donne à ce terme une première existence

officielle 20. Celui-ci se diffusera ensuite dans le champ académique de diverses manières, en particulier par un autre article de Crutzen paru dans

Nature 21 en 2002, puis par le lancement de trois nouvelles revues spécialisées : Anthropocene (septembre 2013), Elementa : Science of the Anthropocene (décembre 2013) et The Anthropocene Review (avril 2014). En mars 2015, la revue Nature consacre un dossier spécial à l’Anthropocène, intitulé « The Human Epoch. Defining the Anthropocene ».

C’est en 2008 que la question de l’Anthropocène a été officiellement

transmise à la géologie par la création, au sein de la « Sous-commission de stratigraphie du Quaternaire », d’un « Groupe de travail sur l’Anthropocène » (« Anthropocene Working Group »), dont l’objectif est de réunir les arguments et les preuves susceptibles de faire de l’Anthropocène une nouvelle époque géologique. Parmi ses membres, on compte notamment le géologue Jan Zalasiewicz, qui en est le directeur, Paul Crutzen, l’historien de l’environnement John McNeil, l’historienne des sciences Naomi Oreskes, auteure de travaux majeurs contre les climato-

sceptiques 22, et Will Steffen, chimiste travaillant sur le système Terre et directeur de l’« International Geosphere-Biosphere Programme » de 1998 à 2004. La définition actuelle de l’Anthropocène donnée sur le site du Groupe de travail est la suivante :

 

L’Anthropocène est un terme largement utilisé depuis sa création

par Paul Crutzen et Eugene Stoermer en 2000 pour désigner la

période géologique actuelle, dans laquelle nombre de conditions

et de processus sur Terre sont profondément altérés par les

activités humaines. Cet impact s’est considérablement intensifié

depuis le début de l’industrialisation, nous faisant sortir de l’état

du système Terre de l’époque Holocène qui a suivi la dernière

glaciation. […]

Les phénomènes associés à l’Anthropocène sont notamment :

une augmentation considérable de l’érosion et du transport des

sédiments liée à l’urbanisation et à l’agriculture ; des

perturbations anthropiques importantes et soudaines des cycles

d’éléments tels que le carbone, l’azote, le phosphore et divers

métaux, ainsi que de nouveaux composés chimiques ; les

changements environnementaux générés par ces perturbations,

notamment le réchauffement climatique, la montée du niveau

des mers, l’acidification des océans et la propagation de « zones

mortes » océaniques ; des changements rapides dans la

biosphère, tant sur terre qu’en mer, en raison de la perte d’habitats, de la prédation, de l’explosion des populations d’animaux domestiques et des espèces invasives ; et la prolifération ainsi que la dispersion au niveau mondial de nombreux nouveaux « minéraux » et « roches », dont le béton, les cendres volantes et les plastiques, et les innombrables

« technofossiles » produits entre autres avec ces matériaux 23.

 

Le site précise que l’Anthropocène est une époque 24, ce qui désigne,

dans l’échelle de temps géologique, un intervalle relativement court,

inférieur à une période mais supérieur à un âge 25. Ainsi, l’Anthropocène serait la troisième époque du Quaternaire (période qui remonte à 2,5 millions d’années), il s’ajouterait au Pléistocène et à l’Holocène, commencé il y a 11 500 ans avec la fin de la dernière glaciation et l’apparition de l’agriculture. Mais l’introduction de cette nouvelle époque dans l’échelle géologique pourrait avoir pour conséquence de rétrograder l’Holocène au rang d’un âge au sein du Pléistocène, l’âge de

l’« Holocénien » 26. On passerait directement de l’époque du Pléistocène à celle de l’Anthropocène. Une autre difficulté tient au moment où l’on doit faire débuter l’Anthropocène. Paul Crutzen a proposé initialement la fin du XVIII e siècle, car les analyses de l’air emprisonné dans la glace polaire

mettent en évidence que c’est à partir de cette période qu’augmente la concentration dans l’atmosphère des gaz à effet de serre (dioxyde de

carbone et méthane) 27. Cette augmentation coïncide avec la mise en œuvre de nouveaux procédés technologiques lors de la révolution industrielle : invention de la machine à vapeur, extraction et consommation massives des énergies fossiles, déforestation, agriculture intensive. Mais tout en maintenant que l’impact des activités humaines sur la terre « s’est considérablement intensifié depuis le début de l’industrialisation », le site du Groupe de travail indique désormais que l’Anthropocène aurait commencé vers le milieu du e XX siècle, avec la « Grande Accélération ». La date de 1950 a détrôné celle de 1800 lors du congrès international de géologie qui s’est tenu au Cap en 2016, pour des raisons sur lesquelles on reviendra plus loin.

Deux autres éléments importants sont à relever dans la définition de

l’Anthropocène. Du côté des causes, la croissance démographique, qui constituait déjà une préoccupation majeure des années 1970, revient au premier plan. La population mondiale est passée d’environ 1 milliard en 1800 à 7,7 milliards en 2020, avec une projection à 9 milliards en 2050. On ne peut plus parler d’accélération démographique aujourd’hui car, du fait de la baisse du taux de fécondité, le taux de croissance de la population mondiale ralentit. Mais, si elle le fait à un rythme plus lent, l’humanité continue néanmoins de croître massivement et pourrait se stabiliser seulement à la fin du siècle, à 10 ou 12 milliards d’individus. Cette évolution est de nature à accentuer les facteurs responsables du réchauffement climatique, notamment la consommation d’énergies fossiles,

l’agriculture intensive et l’urbanisation 28. Pour ce qui est de ses effets, l’Anthropocène s’accompagne du processus inverse de réduction massive de la biodiversité. L’humanité est en train de provoquer ce que beaucoup de scientifiques considèrent comme une « sixième extinction de masse » dans

l’histoire de la Terre 29. La chute de la biodiversité ne résulte pas seulement du réchauffement de la température, elle est due également à la destruction des écosystèmes par la déforestation, à la pollution, aux pratiques de chasse et de pêche intensives, et aux espèces envahissantes introduites par les activités humaines. Elle tient aussi à l’accélération même du rythme de ces multiples changements, qui fait que les espèces animales n’ont pas le temps de s’adapter aux modifications de leur environnement induites par les hommes. À l’époque de l’Anthropocène, l’échelle de temps des changements est trop courte pour que les mécanismes de l’évolution continuent de fonctionner efficacement, comme si, désormais, le vivant évoluait trop lentement pour survivre.

 

CRITIQUES

 

Au cœur du concept d’Anthropocène, nous trouvons donc la thèse que

l’humanité modifie en profondeur et à une allure accélérée l’histoire de la nature, tant géologique que biologique. Derrière son évidence apparente, ce concept soulève une série de critiques qu’on va exposer brièvement, avant de revenir plus longuement sur certaines d’entre elles.

En premier lieu, l’Anthropocène propage ce qu’on peut appeler, en

référence aux travaux de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz 30, le mythe de l’éveil, selon lequel la prise de conscience de la destruction de la nature par les activités humaines daterait du début des années 2000, notamment avec le troisième rapport du GIEC (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), affirmant l’origine

anthropique des émissions de CO et donc du réchauffement climatique. 2 Pourtant, les critiques lucides des actions néfastes de l’homme sur la nature ont commencé bien plus tôt. Leurs points d’orgue sont, pour le e XIX siècle,

l’essai de Charles Fourier sur la Détérioration matérielle de la planète (écrit en 1821, publié en 1847 par ses disciples), qui déplore les « excès climatériques » et le « déclin de la santé du globe » dus à l’industrie et au

déboisement 31, La Fin du monde par la science d’Eugène Huzar (1855) ou l’ouvrage de George Perkins Marsh intitulé Man and Nature; Or, Physical Geography as Modified by Human Action e (1864). Au cours du XX siècle,

les publications qui dénoncent l’impact destructeur de l’homme sur la planète se multiplient et connaissent un écho plus important. On peut citer, parmi les lanceurs d’alerte, William Vogt (Road to Survival, 1948) et Fairfield Osborn (Our Plundered Planet, 1948). En 1980, William Catton, sociologue spécialiste de l’environnement, élabore le concept d’« Homo colossus » pour pointer la dépendance grandissante de l’homme vis-à-vis

des énergies fossiles 32. Enfin, Le Principe responsabilité de Hans Jonas, paru en 1979 et devenu rapidement un best-seller, brosse le portrait de l’humanité en « Prométhée définitivement déchaîné » et pose les

fondements philosophiques de l’écologie politique 33. Pour donner un dernier exemple significatif, le journaliste américain Andrew Revkin emploie en 1992 le terme d’« anthrocène » afin de souligner l’influence

croissante des hommes sur la Terre et le climat 34. L’intervention de Paul Crutzen en février 2000 fait donc passer de l’ombre à la lumière une idée qui a une histoire déjà ancienne, trop vite oubliée, même si, bien entendu, les connaissances scientifiques à sa disposition, et auxquelles il fait appel pour étayer cette idée, sont incomparablement plus développées.

L’Anthropocène est un concept hybride, situé à la croisée des sciences

de la nature et des sciences humaines. Ce statut est irréductible car, sans les sciences de la nature, le concept ne serait qu’une coquille vide, au sens où la découverte du réchauffement climatique et la thèse de son origine anthropique n’auraient aucune base empirique. Sans les sciences humaines, il serait incomplet, dans la mesure où il a un statut à la fois descriptif et prescriptif, épistémique et normatif, qui déborde le seul champ des sciences naturelles. Ce mélange des genres tient sans doute à ce que, comme l’a noté Grégory Quenet, « le concept d’Anthropocène a surgi simultanément en tant qu’étendard de la prise de conscience des effets du changement climatique anthropogénique et en tant que proposition théorique dans

l’espace savant 35 ». Chose inhabituelle pour une époque géologique, l’Anthropocène est régulièrement employé avec une normativité plus ou moins implicite, parfois liée à la notion de responsabilité, voire de culpabilité. Ainsi, l’anthropologue Anna Tsing qualifie le comportement des

hommes anthropocéniques 36 à l’égard des autres espèces de « biologies

féroces » ( 37 feral biologies ). L’humanité de l’Anthropocène est même devenue, selon le biologiste Edward Osborne Wilson, un « tueur

planétaire » ( 38 planetary killer ), un « serial killer de la biosphère ». D’un autre point de vue, celui des anciens pays colonisés, tels que l’Inde, l’Anthropocène est un « “régime d’historicité” cruel et injuste », car il menace de bloquer leur développement alors même qu’ils n’ont pas pris part aux émissions historiques des gaz à effet de serre qui ont eu lieu tout au

long du e 39 XIX siècle. La fixation du commencement de l’Anthropocène est,

elle aussi, une question normative, aux enjeux moraux et politiques : « […] la définition d’une date de début précoce peut, en termes politiques, “normaliser” le changement environnemental global. En revanche, convenir d’une date de démarrage ultérieure liée à la révolution industrielle peut, par exemple, être utilisé pour attribuer la responsabilité historique des émissions de dioxyde de carbone pendant l’ère industrielle à des régions ou

des pays particuliers 40. » La normativité s’exerce en amont vers le passé mais aussi en aval, en direction du futur. Parodiant la phrase d’Einstein disant que Dieu ne joue pas aux dés, l’historien de l’environnement John R. McNeill reproche à l’humanité de jouer aux dés avec la planète, alors même qu’elle ne connaît pas les règles du jeu, livrant l’avenir de la Terre à

un hasard imprévisible 41. Dans un registre nettement plus optimiste mais bien moins rigoureux, le journaliste Mark Lynas distingue le « mauvais Anthropocène » des deux derniers siècles du « bon Anthropocène » qu’il appelle de ses vœux : l’humanité doit prendre le contrôle de la planète afin d’améliorer la vie des populations, de réguler le climat, et ce grâce aux nouvelles technologies allant de la modification génétique à la géo-

ingénierie 42. Ce type de position a déclenché, du côté des sciences sociales, une volée de critiques, qui accusent l’Anthropocène de promouvoir le

« projet dément et tyrannique » de prise de contrôle du « système Terre » 43. Derrière le diagnostic d’une nouvelle époque se cacherait la continuation, par d’autres moyens, de l’entreprise de domination totale de la nature.

Ce point rejoint une autre objection récurrente contre l’Anthropocène,

soupçonné d’être un nouveau grand récit dont l’humanité serait le sujet. Outre qu’elle véhicule un anthropocentrisme suspect, une telle notion sonne

creux. Car « l’humanité prise comme un tout n’existe pas 44 ». C’est une abstraction, voire une fiction sans valeur théorique, qui ne rend pas compte de l’hétérogénéité et de la complexité des sociétés humaines. L’Anthropos indifférencié de l’Anthropocène masque ainsi les rapports de domination entre pays du Nord et pays du Sud, issus de plusieurs siècles de colonisation, et élude le caractère inégal des dommages commis et subis. Le rôle du capitalisme, et plus particulièrement de l’Angleterre de la révolution industrielle, est oblitéré (d’où les appellations concurrentes de « Capitalocène » et d’« Anglocène »). Le concept d’« espèce humaine » (human species, humankind) est parfois avancé à la place de celui d’humanité, mais il reste tout aussi général et a le défaut supplémentaire de naturaliser une notion foncièrement historique.

Les géologues et autres spécialistes des sciences de la Terre, qui

n’hésitent pas quant à eux à parler d’humanité, ont fait valoir contre l’Anthropocène un autre argument souvent opposé aux tentatives de périodisation, qui rejoint les préoccupations des historiens : en quoi l’Anthropocène est-il vraiment une époque nouvelle ? N’est-il pas redondant avec l’Holocène, lors duquel l’influence des hommes sur la nature est déjà amplement attestée ? On peut même faire remonter cette influence à la fin du Pléistocène, où les hommes ont causé l’extinction d’espèces animales, comme la mégafaune terrestre. Plus généralement, n’est-ce pas le propre de toute espèce vivante de modifier son environnement ? Il est même déjà arrivé dans l’histoire de la vie qu’une espèce en détruise beaucoup d’autres. Les cyanobactéries, dites « algues bleues », ont modifié fondamentalement la composition chimique de l’atmosphère, il y a 2,4 milliards d’années, en y libérant de l’oxygène par photosynthèse. Doit-on pour autant appeler cette période de la « grande oxydation », qui a provoqué l’extinction de la plupart des autres espèces, le « cyanobactériocène » ?