L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène
6. Le souci du passé
Comme on l’a dit, cette idée de rédemption du passé fait écho à la
tradition juive du Zakhor, qui met plus l’accent sur la mémoire que sur
l’histoire comme discipline 77. On pourrait dès lors objecter que la réflexion de Benjamin s’éloigne sensiblement du thème de l’historia magistra vitae, qui se réfère avant tout à l’historiographie, elle serait plutôt une défense de la mémoire (des opprimés) : memoria magistra vitae. Mais Benjamin parle, au début de la thèse XII, du « sujet de la connaissance historique (historischer Erkenntnis) ». Tout au long de ses thèses, il tente de substituer à l’historicisme une « historiographie matérialiste » (materialistische Geschichtsschreibung) (thèse XVII). Il avait donc bien en tête le projet d’une nouvelle forme d’écriture de l’histoire, qui soit soucieuse de rendre compte du passé oublié des vaincus, et qui ne renie pas la charge pratique et politique de ce passé. Pour ce qui est de sa postérité, cette démarche peut être rapprochée de ce que Jacques Rancière a appelé une « histoire
hérétique 78 », ou des travaux sur la classe ouvrière d’un historien comme
Edward P. Thompson 79.
6. Le souci du passé
Même si la fin des Lumières et la Révolution française marquent un
tournant dans la sémantique et l’utilisation du topos de l’historia magistra vitae, on ne peut pas concevoir ce changement en termes de « dissolution »
( 80 Auflösung ) – comme l’a fait Koselleck dans son article de 1967 – car le mot « dissolution » connote l’idée de disparition. La conception de l’histoire maîtresse de vie a en réalité survécu à l’époque de « l’accélération de l’histoire ». On sait que le e XX siècle, tout comme le précédent, regorge
d’exemples d’usages politiques du passé, ce qui reprend l’une des facettes
importantes du 81 topos antique. Mis à profit dans des champs très divers, la référence à l’histoire sert encore aujourd’hui à légitimer des positions, à inspirer des luttes. Lors du mouvement des « Gilets jaunes », les observateurs ont relevé les nombreuses allusions des manifestants à la Révolution française (« marche sur l’Élysée », « cahier des doléances », « demande d’une assemblée constituante », critiques de la « représentation nationale », etc.). Dans les sociétés contemporaines, les dirigeants politiques et les journalistes sont prompts à convoquer l’histoire pour
justifier leurs décisions ou leurs analyses 82. Certains historiens mettent à profit la connaissance du passé pour alerter la population sur tel ou tel danger. L’objectif revendiqué de leur démarche, qui attire l’attention sur « les leçons de l’histoire », n’est pas d’affirmer que l’histoire se répète, mais de mettre en garde contre des situations présentes analogues au passé pour éviter, précisément, que celui-ci ne se répète – de prévenir au double
sens du terme (informer et empêcher) 83. Même dans d’autres domaines où on ne l’attendrait pas forcément, la référence à l’histoire apparaît avec la même fonction d’avertir des dangers. Par exemple, Jared Diamond, dans sa réflexion sur l’effondrement des civilisations, considère comme allant de soi qu’il faut tirer des leçons des catastrophes passées afin de mieux
affronter les défis présents du réchauffement climatique 84. Et on retrouve d’autres raisonnements de ce type dans les débats autour de
l’Anthropocène 85. Par-delà leurs différences, tous ces discours partagent la conviction que, tant du point de vue épistémique de la connaissance que de celui pragmatique de l’action, on ne peut pas se passer du passé. Si la conception d’une histoire maîtresse de vie ne s’est donc pas dissoute, elle ne nous est pas parvenue en étant conservée à l’identique, telle qu’elle était dans l’ancien régime passéiste d’historicité. Elle s’est transformée et a été
reformulée, adaptée tout au long du e 86 XX siècle, définissant une nouvelle
relation au passé, un souci du passé qu’on pourrait qualifier de régime d’historicité « néopasséiste » pour souligner sa proximité et sa distance avec l’ancien régime de l’historia magistra vitae. Quelles sont au juste ces transformations ? Quelles sont les formes de cette modernisation du « passé pratique » ?
LA VALORISATION DU CHANGEMENT
Dans le modèle traditionnel de l’historia magistra vitae, les références à
l’histoire servent principalement à perpétuer la tradition, à conforter les structures politiques et sociales en place. La période de la Révolution française a marqué une rupture avec cet usage du passé. L’histoire peut alors être utilisée pour changer le présent, créer un avenir différent. Le premier changement dans le topos est la valorisation du changement. Cette nouvelle fonction de l’histoire – faire appel à des précédents afin de légitimer des changements sans précédent – est symbolisée par Robespierre qui, d’un côté, appelait de ses vœux une accélération du cours de la Révolution et, de l’autre, citait régulièrement la Rome antique. On retrouve un schéma analogue d’aller-retour entre le présent et le passé tant dans des traditions inspirées du marxisme, on l’a vu, que dans des courants de pensée non révolutionnaires. Au cours du e XIX siècle, des historiens progressistes
comme Droysen étaient convaincus que l’historiographie avait une fonction didactique, destinée à faire savoir au plus grand nombre comment des
réformes avaient favorisé et encadré les avancées politiques et culturelles 87. L’idée est non seulement que l’histoire passée doit être connue si l’on veut être capable de changer l’histoire présente, mais aussi que son enseignement peut habituer les esprits aux mutations institutionnelles. En France, Charles Seignobos soutenait ainsi que l’histoire apprend aux élèves les révolutions du passé, afin de les « guérir de la peur du changement et du
conservatisme opiniâtre 88 ». Elle leur enseigne également comment l’action collective a pu faire évoluer l’opinion et la société. Comme telle, l’histoire est un remède ou un antidote contre le quiétisme et le sentiment d’impuissance – elle est devenue un moyen de favoriser et en même temps de faire accepter l’accélération politique.
L’HISTORICITÉ DU PASSÉ
La valorisation du changement dans la modernité s’accompagne de la
conscience croissante de l’historicité du passé. La conception traditionnelle de l’historia magistra vitae suppose que le passé soit de plain-pied avec le présent. Koselleck donne l’exemple du tableau d’Altdorfer La Bataille d’Alexandre, peint en 1529, qui représente la victoire de l’armée d’Alexandre le Grand sur celle du roi perse Darius, à Issos, en 333 av. J.-C., tout en faisant référence à un événement contemporain à l’exécution du
tableau, le premier siège de Vienne par l’armée ottomane 89. Les pensées du progrès et de l’historicité ont rendu le rapport au passé beaucoup plus complexe. L’idée de progrès suggère que plus le passé est lointain, plus il est « arriéré », « archaïque », et moins il peut servir de modèle au présent. L’idée d’historicité implique que les événements, les époques du passé se rattachent à des contextes spécifiques qui nous les rendent plus ou moins étrangers (c’est le point sur lequel fait fond l’argument ontologique évoqué plus haut). Les leçons de l’histoire ne sont plus dès lors intemporelles, elles doivent être indexées sur un temps orienté, dans lequel elles constituent autant de repères ou d’étapes. Elles sont datées et séparées du présent par une distance irréductible, qu’on tente de surmonter en invoquant parfois une histoire plus proche de nous. La prise en compte de l’historicité du passé fait que l’étendue de la période historique où l’on va puiser des précédents a été restreinte. De nos jours, l’histoire est maîtresse de vie surtout dans ses
épisodes relativement récents, qui remontent à quelques générations 90. Cela n’exclut pas qu’on se réfère à des périodes plus reculées dans des buts pratiques et politiques, mais elles demandent un travail d’actualisation plus important.
LA SÉPARATION DES FONCTIONS DE L’HISTOIRE
Une troisième transformation notable de la relation entre passé
historique et passé pratique tient à un processus de spécialisation et de séparation des fonctions épistémique, didactique et normative de l’histoire. Dans les écrits des historiens de l’Antiquité, de la Renaissance et des Lumières, ces fonctions sont souvent entremêlées. L’historien peut décrire, expliquer, enseigner, conseiller, juger et légitimer tout au long de son enquête, passant silencieusement d’un registre à l’autre. À partir de l’institutionnalisation de l’histoire comme discipline scientifique au XIXe siècle, on constate une distinction de plus en plus nette entre les
ouvrages de recherche (thèses, livres, articles spécialisés), les manuels d’enseignement (secondaire et universitaire) et les interventions des historiens dans l’espace public. Les recherches historiques n’ont pas, pour la plupart, une visée pratique, elles instruisent une question posée dans le présent, qui n’est pas forcément une question sur le présent. Il serait très réducteur d’affirmer que l’histoire n’interroge le passé que pour trouver des solutions à des problèmes actuels. D’un autre côté, les rôles didactiques et normatifs n’ont pas pour autant disparu. Ils sont encore actifs sous des formes nouvelles, qui varient en fonction des contextes et des publics auxquels s’adressent les historiens.
Sur toute la période qui nous occupe, de la fin du e XVIII siècle à nos
jours, il est évident que la fonction pédagogique (former, donner une culture historique) a été renforcée par le développement de l’enseignement de l’histoire dans les établissements primaires, secondaires et universitaires. En Allemagne, elle a même donné naissance à une discipline spéciale, la « didactique historique », qui porte sur les manières d’enseigner et d’apprendre l’histoire. C’est probablement dans l’enseignement que l’héritage de l’histoire maîtresse de vie est le plus vivant, comme le souligne dans son Historik le successeur de Koselleck à l’université de Bielefeld, Jörn Rüsen. Il note qu’avec la modernité le récit historique passe du « type exemplaire », basé sur le topos traditionnel de l’historia magistra vitae, à un « type génétique », qui fait du passé non plus un tableau atemporel pourvoyeur de modèles, mais un processus dynamique source
d’explications 91. Ce changement de paradigme fait que, dans la modernité, le rapport des individus au passé est de plus en plus médiatisé par l’enseignement et l’étude de l’histoire et de moins en moins par la tradition.
L’autre aspect de la fonction didactique de l’histoire est d’informer,
d’aider à la décision. Il s’agit de fournir des informations historiques au public sur un sujet spécifique. Cette fonction d’éclairer les citoyens, ce que
Droysen appelait la « discussion historique 92 », est encore valable, semble-t-il, pour les historiens d’aujourd’hui. David Armitage et Jo Guldi l’ont revendiquée dans leur « Manifeste historique », considérant l’histoire comme un remède salutaire au court-termisme ambiant, un « guide pour la
vie publique 93 ». Pour Hans-Ulrich Wehler, ce rôle informatif de l’histoire est d’autant plus pertinent que les expériences historiques ont de fait toujours joué un rôle dans les anticipations, les comportements et les décisions des individus et des groupes. Le problème est que ceux-ci agissent souvent sur la base de préjugés, de mémoires collectives plus ou moins mythifiées, de représentions vagues ou déformées du passé. La thèse de Wehler est que l’histoire, en tant que discipline scientifique, est capable de mettre de l’ordre dans l’expérience du passé. L’historien peut en fournir une connaissance, qui esquisse certaines orientations possibles pour le présent et l’avenir. Loin de rendre obsolète la fonction didactique, l’histoire sanglante du e XX siècle en a fait selon lui une nécessité d’autant plus
impérieuse. Car la connaissance des problèmes historiques acquise par la lecture des historiens peut instiller un esprit critique, qui contribue à immuniser les individus contre les discours totalitaires, les promesses de salut, les simplifications excessives du passé ou ses exploitations
idéologiques 94.
Dans les travaux universitaires, la fonction épistémique est déconnectée
le plus possible de la fonction normative (juger/inspirer/légitimer), qui est celle qui a été le plus critiquée. A-t-elle pour autant disparu ? La réalité est plus compliquée. S’agissant des historiens du e XIX siècle, il a souvent été
relevé qu’en France, en Allemagne et en Angleterre l’histoire comme discipline scientifique a prétendu s’affranchir des jugements de valeur, tout en continuant parfois à proposer des modèles à imiter, et à servir de soutien
idéologique à l’État-nation dont elle vantait les vertus civilisatrices 95. Par exemple, l’histoire de France d’Ernest Lavisse rappelait aux écoliers français : « Vous, enfants du peuple, vous apprenez l’histoire pour graver dans vos cœurs l’amour de votre pays. Les Gaulois, vos ancêtres, ont été des vaillants ; les Francs, vos ancêtres, ont été des vaillants ; les Français,
vos ancêtres 96 , ont été des vaillants. » C’était une façon de les préparer à la revanche sur l’Allemagne après la défaite de 1871. Assurément, ce type d’histoire est peu à peu tombé en désuétude après la percée de l’école des Annales. Mais le problème du jugement de valeur est réapparu sous une forme nouvelle. Car l’historien est confronté, en ce qui concerne le XX e siècle, à une série de génocides qui font que le contexte de l’écriture de
l’histoire n’est plus du tout le même qu’à l’époque de Ranke : la question
du jugement du passé a été relancée, en un sens différent 97. Il ne s’agit plus de louer des actes héroïques passés pour inspirer la jeunesse, de donner en exemple des sacrifices pour la patrie, mais de condamner des idéologies meurtrières et des crimes de masse pour éviter que de tels faits se reproduisent, de se souvenir des victimes de l’histoire, comme Benjamin l’avait compris avec beaucoup d’acuité au seuil de la Seconde Guerre mondiale. D’une manière plus générale, il me semble que la question du « devoir de mémoire », qui réinvestit les fonctions didactique et normative de l’histoire, peut être considérée comme le dernier avatar en date du topos
de l’histoire maîtresse de vie 98. L’utilité pratique du passé est réaffirmée sur des bases nouvelles, notamment avec l’exemplarité négative de la Shoah et des autres crimes contre l’humanité. L’histoire est maîtresse de vie au sens littéral du terme : elle est censée prévenir le retour de la mort de masse. Cette relation au passé est le résultat d’une nouvelle expérience historique qui n’est pas née d’une accélération de l’histoire, mais d’une série de déchaînements de violence inédits par leur nature et leur ampleur. Ce que l’histoire du e XX siècle nous enseigne, de ce point de vue, c’est que nous
avons tout intérêt à connaître l’histoire pour avoir une chance de ne pas la répéter un jour.
1. Reinhart Koselleck, « Historia Magistra Vitae. Über die Auflösung des Topos im
Horizont neuzeitlich bewegter Geschichte », in Hermann Braun et Manfred Riedel (dir.), Natur und Geschichte, Karl Löwith zum 70. Geburtstag, Stuttgart, Kohlhammer, 1967, p. 196-219 ; traduit dans Le Futur passé, « “Historia magistra vitae”… », p. 37-62.
2. Ibid., p. 53.
3. R. Koselleck, Le Futur passé, p. 329.
4. Voir Norbert Waszek, « Histoire pragmatique – histoire culturelle : De
l’historiographie de l’Aufklärung à Hegel et son école », Revue germanique internationale o , n 10, 1998, p. 11-40.
5. G. W. F. Hegel, La Philosophie de l’histoire, cours de 1822-1823, p. 119.
6. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Flammarion, coll. « GF-
Flammarion », 1981, t. II, p. 399.
7. Cf. P. Ricœur, Temps et récit, t. III, p. 305, note 1, où Ricœur cite l’article de
Koselleck et conclut : « la conviction de vivre dans des temps nouveaux a en quelque sorte “temporalisé l’histoire”. En retour, le passé privé de son exemplarité est rejeté hors de l’espace d’expérience, dans les ténèbres du révolu ». Mais, dans La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, p. 393, il parlera de « réappropriation » du topos de l’historia magistra vitae et non de dissolution.
8. F. Hartog, Régimes d’historicité, p. 84-89.
9. H. Rosa, Accélération, p. 312-313.
10. Hans Ulrich Gumbrecht, In 1926 : Living at the Edge of Time, Cambridge, MA,
Harvard University Press, 1998, p. 413.
11. Hayden White, The Practical Past, Evanston, Northwestern University Press, 2014,
p. 97.
12. Cf. Michael Oakeshott, On History and Other Essays, Oxford, Blackwell, 1983, p. 1-
48. Oakeshott établit cette distinction afin de souligner que le passé historique (la connaissance du passé par les historiens) ne saurait être confondu avec le passé pratique (l’usage du passé tourné vers le présent et le futur).
13. Cf. Karlheinz Stierle, « The narrativization of the World », in Kuisma Korhonen (dir.),
Tropes for the Past : Hayden White and the History/Literature Debate, Amsterdam-New York, Rodopi, 2006, p. 80.
14. Cicéron, De l’orateur, Livre II, IX, 36, trad. Edmond Courbaud, Paris, Les Belles
Lettres, 2009, p. 21.
15. Cf. Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, I, 22, 4, trad. Jacqueline de
Romilly, Paris, Robert Laffont, 1990, p. 183-184.
16. Voir George Nadel, « Philosophy of History before Historicism », History and Theory,
n o 3, 1964, p. 298 : « Avoir lu Polybe, c’est avoir lu la plupart des avocats de l’histoire exemplaire, ancienne et moderne. »
17. Polybe, Histoire, Livre premier, préface, nouvelle éd. de François Hartog, trad. Denis
Roussel, Paris, Gallimard, 2003, p. 65 : « l’homme trouve dans la connaissance du passé la plus instructive des leçons ».
18. Brian C. McGing, Polybius’ Histories, Oxford, Oxford University Press, 2010, p. 66.
19. Polybe, Histoire, I, 35, p. 108.
20. Voir Olivier Devillers, « L’instrumentalisation des mores dans l’historiographie latine
des origines à Tacite », in Christophe Bouton et Barbara Stiegler (dir.), L’Expérience du passé. Histoire, philosophie, politique, Paris, Éditions de l’Éclat, 2018, p. 15-33.
21. Cf. R. Koselleck, Le Futur passé, p. 38-40. Pour la transition de Polybe à la
Renaissance, voir Garry W. Trompf, The Idea of Historical Recurrence in Western Thought : From Antiquity to the Reformation, Berkeley, University of California Press, 1979. Sur la Renaissance, je renvoie à Marie-Dominique Couzinet, « Sub specie hominis ». Études sur le savoir humain au e XVI siècle, Paris, Vrin, 2007, chap. 7, « Magistra vitae : histoire et exemplarité chez Machiavel, Guichardin et Bodin ».
22. Johann Theodor Jablonski, Allgemeines Lexikon der Künste und Wissenschaften,
Leipzig, 1748, t. I, p. 386, cité dans R. Koselleck, Le Futur passé, p. 44.
23. Mably, De l’étude de l’histoire, chap. 1, « Que l’histoire doit être une école de morale
et de politique », Paris, Fayard, 1988, p. 15.
24. Jean de Müller, Histoire de la confédération suisse, trad. Charles Monnard et Louis
Vulliemin, Paris, T. Ballimore/Genève, A. Cherbuliez, 1837, t. 1, p. XII.
25. G. W. F. Hegel, La Philosophie de l’histoire, p. 120.
26. Leopold von Ranke, Geschichten der romanischen und germanischen Völker von
1494 bis 1514, in Sämtliche Werke, Leipzig, Duncker et Humblot, 1867-1890, t. 33-34 (1874), p. VII, cité dans R. Koselleck Le Futur passé, p. 47.
27. Jacob Burckhardt, Considérations sur l’histoire universelle, p. 249.
28. G. W. F. Hegel, La Philosophie de l’histoire, p. 119-120. Notons toutefois que la
philosophie de l’histoire n’a pas seulement chez Hegel une fonction théorique, elle a aussi une fonction politique qui est de légitimer l’État moderne tel qu’il apparaît à son époque, en montrant qu’il est l’aboutissement de toute l’histoire mondiale, comprise comme un « progrès dans la conscience de la liberté ». Cf. Tim Rojek, Hegels Begriff der Weltgeschichte. Eine wissenschaftstheoretische Studie, Berlin/Boston, Walter de Gruyter, 2015, p. 266 sq.
29. Cf. Alexandre Escudier, « “Être homme d’État, c’est être historien dans l’ordre
pratique”. Action politique et historicité chez J. G. Droysen », in Christophe Bouton et Bruce Bégout (dir.), Penser l’histoire. De Karl Marx au siècle des catastrophes, Paris, Éditions de l’Éclat, 2011, p. 53-69.
30. Cf. Sabina Loriga, Le Petit x. De la biographie à l’histoire, Paris, Éditions du Seuil,
2010, p. 191-192.
31. Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, in Œuvres, t. IV, Politique 1, p. 438-
439.
32. Voir l’étude de Stéphanie Roza, « Temporalisation et politisation de l’utopie dans la
deuxième moitié du e XVIII siècle : l’Antiquité chez Mably et Babeuf », in C. Bouton et B. Stiegler (dir.), L’Expérience du passé, p. 54-68.
33. François Hartog, « La Révolution française et l’Antiquité. Avenir d’une illusion ou
cheminement d’un quiproquo ? », in Chryssanthi Avlami (dir.), L’Antiquité grecque au e XIX siècle : un « exemplum » contesté, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 36. Dans cet article éclairant, Hartog insiste sur le « paradoxe de l’imitation » (p. 14) qui apparaît à l’époque de la Révolution française. Comme Saint-Just avec la Rome antique, les révolutionnaires se sont référés à l’Antiquité, tout en professant que ce passé glorieux devait servir à créer une situation entièrement nouvelle.
34. K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 437.
35. Ibid., p. 438.
36. Karl Marx, La Sainte Famille, in Œuvres, t. III, Philosophie, p. 561.
37. Id., Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 439.
38. Ibid.
39. Ibid.
40. Ibid., p. 440.
41. Karl Marx, « Adresse du Comité central à la Ligue des communistes » (mars 1850), in
Œuvres, t. IV, Politique 1, p. 557.
42. Id., La Guerre civile en France. 1871, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 52.
43. C’est le leitmotiv du livre de Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993.
44. Friedrich Engels, « Zur Kritik des sozialdemokratischen Programmentwurfs 1891 »,
in Karl Marx et Friedrich Engels, Gesamtausgabe (MEGA), Erste Abteilung, t. 32, Amsterdam, Akademie Verlag, 2010, p. 49-50.
45. Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française. Introduction, Paris,
Éditions sociales, 1968, vol. 1, p. 61.
46. Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, in
Œuvres, Paris/Moscou, Éditions sociales/Éditions du Progrès, 1966, t. 9, p. 54. Lénine n’est pas le seul à adopter cette position. François Furet écrit ainsi que « les bolcheviks russes n’ont pas cessé d’avoir présent à l’esprit l’exemple de la Révolution française, et tout particulièrement de sa période jacobine » (Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 1978, p. 140).
47. Reinhart Koselleck développe cette analyse dans une étude plus tardive : « Vom Sinn
und Unsinn der Geschichte » (1997), reprise dans Vom Sinn und Unsinn der Geschichte, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2010 (citée ici p. 24).
48. Friedrich Nietzsche, « De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie », trad.
Pierre Rusch, in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, t. I, p. 509.
49. Ibid., p. 511.
50. J. Burckhardt, Considérations sur l’histoire universelle, p. 228.
51. Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes, été 1872 – hiver 1873-1874, in Œuvres
philosophiques complètes, vol. II, t. 1, Considérations inactuelles I et II, trad. Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 1990, p. 369, fragment posthume 29 [29]. Sur ce texte, voir Jacques Le Rider, qui explicite le lien de Nietzsche avec la tradition de l’historia magistra vitae dans son étude « Oubli, mémoire, histoire dans la “Deuxième Considération inactuelle” », o Revue germanique internationale , n 11, 1999, p. 207-225,
52. F. Nietzsche, « De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie », p. 512-513.
53. Ibid., p. 513.
54. Ibid.
55. Ibid., p. 557. Voir sur ce thème notre chapitre II, section 2.
56. Stéphane Mosès, L’Ange de l’histoire. Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Paris,
Éditions du Seuil, 1992, p. 156.
57. Cf. W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », thèse XV, trad. Maurice de Gandillac
revue par Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, in Œuvres III, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 440.
58. Ce point est confirmé par la thèse XVIII (« Sur le concept d’histoire », p. 442) : « L’à-
présent qui, comme un modèle du temps messianique, résume en un formidable raccourci (Abbreviatur) l’histoire de toute l’humanité […]. » Voir sur cette question Michael Löwy, Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une relecture des Thèses « Sur le concept d’histoire » e , 2 éd., Paris, Éditions de l’Éclat, 2014, p. 115 et 128-129, qui traduit Abbreviatur par « abrégé ».
59. W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », thèse XVI, p. 440-441.
60. Id., Gesammelte Schriften, I, 3, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1974, p. 1232, trad.
par M. Löwy, Walter Benjamin, p. 86. Curieusement, Benjamin n’a pas intégré ce passage dans la version finale des thèses sur l’histoire.
61. Id., Sens unique, trad. Jean Lacoste, Paris, Maurice Nadeau, 1978, p. 205-206, cité in
M. Löwy, ibid., p. 18.
62. Id., « Sur le concept d’histoire », p. 437.
63. M. Löwy, Walter Benjamin, p. 101.
64. F. Nietzsche, « De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie », p. 499.
65. W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », p. 439.
66. Cité in K. Marx, La Sainte Famille, p. 560.
67. Cf. supra, note 37. Ce point est relevé par Caroline Fayolle, « “Le saut du tigre dans
le passé”. W. Benjamin et la réactualisation du passé pendant la Révolution française », in Claudia Moatti et Michèle Riot-Sarcey (dir.), Pourquoi se référer au passé ?, Ivry-sur-Seine, Les éditions de l’Atelier, 2018, p. 130-131.
68. Citer le passé, c’est, comme pour un texte, « lui reconnaître une autorité »,
« contribuer à sa survie », sous une forme fragmentaire, et le convoquer « devant le tribunal du présent » (Jacques-Olivier Bégot, Benjamin, Paris, Belin, 2012, p. 220).
69. W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », thèse XIV, p. 439.
70. Jeanne-Marie Gagnebin, Histoire et narration chez Walter Benjamin, Paris,
L’Harmattan, 1994, p. 21.
71. W. Benjamin, « Sur le concept d’histoire », p. 441.
72. Sur cette notion, voir Antonia Birnbaum, « “Regarder le corps de l’histoire les yeux
chargés du désir de la politique” », in C. Bouton et B. Stiegler (dir.), L’Expérience du passé, p. 178 sq.
73. Comme l’a souligné, en s’inspirant de Benjamin, Michèle Riot-Sarcey, Le Procès de
la liberté. Une histoire souterraine du e XIX siècle, Paris, La Découverte, 2016. Ce qui est en jeu dans ces références au passé est un « processus de remémoration », qui n’est pas une « répétition/plagiat », mais « plutôt une réappropriation des expériences du passé républicain dans l’accomplissement de ses promesses » (p. 254-255).
74. Cf. Ludivine Bantigny, « Le passé présent. 1968 : la référence à l’histoire au cœur de
l’événement », in C. Moatti et M. Riot-Sarcey (dir.), Pourquoi se référer au passé ?, p. 179-203.
75. Dans une variante des thèses « Sur le concept d’histoire », Benjamin avait écrit :
« Celui qui fouille dans le passé, comme s’il s’agissait d’un fourre-tout d’exemples et d’analogies, n’a pas même idée de combien de choses, à un moment donné, dépend son actualisation » (Écrits français, Paris, Gallimard, 1991, p. 452). Cf. Louis Carré, « L’art de citer selon Benjamin. Politique et métaphysique de l’histoire dans les Thèses de 1940 », o Phantasia , n 7, 2018, p. 88.
76. Cf. S. Mosès, L’Ange de l’histoire, p. 156 : « Le Jugement au sens où l’entend
Benjamin désigne […] le combat toujours recommencé livré par les vivants – et parmi eux les historiens – pour tenter de sauver l’héritage des vaincus. »
77. Cf. Yosef Hayim Yerushalmi, Zakhor. Histoire juive et mémoire juive, trad. Éric
Vigne, Paris, La Découverte, 1984.
78. Cf. la revue Les Révoltes logiques, parue entre 1975 et 1981, et Jacques Rancière, La
Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981.
79. Cf. Edward P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, trad. fr., Paris,
Gallimard/Le Seuil, 1988 (ce rapprochement entre Benjamin et Thompson est suggéré par Michael Löwy, Walter Benjamin, p. 145). On trouve des références à Benjamin chez des historiens très différents comme Nathan Wachtel (La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570, Paris, Gallimard, 1971), Michèle Riot-Sarcey (« L’actualité du passé ou la pertinence de la pensée de Walter Benjamin », in C. Bouton et B. Stiegler [dir.], L’Expérience du passé, p. 195-209) ou Patrick Boucheron, qui a préfacé une nouvelle traduction des thèses sur le concept d’histoire (W. Benjamin, Sur le concept d’histoire, trad. Olivier Mannoni, Paris, Payot, 2013).
80. L’article de 1967 dont je suis parti ne constitue toutefois pas le dernier mot de
Koselleck sur le sujet. Dans une autre étude moins connue datée de 1971, il repose la question nietzschéenne de l’utilité de l’histoire pour la vie : « Wozu noch Historie ? » [Pourquoi étudier encore l’histoire ?], o Historische Zeitschrift , n 212/1, 1971, p. 1-18. Si l’histoire ne peut plus se prêter à une « application immédiate » à la politique, au droit ou à la morale, son étude n’est pas pour autant une fin en soi, comme l’explique Koselleck dans ce qui ressemble à une discrète palinodie : « historia magistra vitae – non pas historia magistra historiae » (p. 11). L’histoire fournit en effet selon lui des indications précieuses, qui peuvent aider à orienter l’action politique et à élaborer des pronostics.
81. Parmi l’abondante littérature sur le sujet, cf. François Hartog et Jacques Revel (dir.),
Les Usages politiques du passé, Paris, Éditions de l’EHESS, 2001.
82. Cf. Bernhard Forchtner, « Historia Magistra Vitae : Le topos de “l’Histoire comme
maître de la vie” dans les controverses publiques sur la représentation de Soi et de l’Autre », o Argumentation et Analyse du Discours , n 16, 2016 (en ligne :
<https://journals.openedition.org/aad/2170>).
83. L’historien Gérard Noiriel a fait ainsi un parallèle entre la montée actuelle des
nationalismes en France et en Europe et la xénophobie des années 1930, « Vers un racisme (vraiment) français ? », Le Monde, 27 septembre 2016. Voir aussi, du côté de la philosophie, Michaël Fœssel, qui a pointé certaines analogies inquiétantes entre l’époque présente et l’année 1938 dans son livre Récidive. 1938, Paris, PUF, 2019, p. 167 : « L’intention profonde de ce livre n’a pourtant pas été de convaincre d’une répétition de l’histoire. Elle est plutôt de permettre au lecteur de risquer un diagnostic du présent instruit par l’histoire. »
84. Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou
de leur survie, trad. Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Paris, Gallimard, 2006, p. 19 : « Il en va de notre capacité à tirer des leçons pratiques des effondrements antérieurs, c’est-à-dire de déterminer ce qui dans le passé rendit ces sociétés particulièrement vulnérables, comment certaines commirent exactement un écocide, et pourquoi elles furent incapables de percevoir qu’elles couraient à leur perte alors que l’issue était évidente (tout du moins le juge-t-on rétrospectivement). »
85. On y reviendra dans le dernier chapitre de ce livre.
86. Comme le note Benjamin Herzog, « Historia magistra vitae », in Stefan Jordan (dir.),
Lexikon Geschichtswissenschaft. Hundert Grundbegriffe, Stuttgart, Reclams Universal-Bibliothek, 2007, p. 145 : « l’ancien topos a réagi en se métamorphosant dans des formes modernes, par lesquelles il s’est rendu théoriquement indispensable ».
87. Cf. Arthur Alfaix Assis, What is History for ? Johann Gustav Droysen and the
Functions of Historiography, New York/Oxford, Berghahn Books, 2014, p. 129.
88. Charles Seignobos, « L’enseignement de l’histoire comme instrument d’éducation
politique » (1907), cité par Antoine Prost dans Douze leçons sur l’histoire, Paris, Éditions du Seuil, 2010, p. 296 : « L’homme instruit par l’histoire, explique Seignobos, a vu dans le passé un si grand nombre de transformations, et même de révolutions, qu’il ne s’effare plus quand il en voit une dans le présent. »
89. Cf. R. Koselleck, Le Futur passé, p. 37-38.
90. Il est significatif que les exemples contemporains d’usages rhétoriques de l’historia
magistra vitae étudiés par Bernhard Forchtner s’appuient sur des événements du XXe siècle : la collaboration du Danemark avec les Nazis en 1940-1943 dans le discours d’un responsable politique danois en faveur de la participation à la seconde guerre en Irak, prononcé en 2003 ; la guerre du Vietnam et le massacre de « My Lai » du 16 mars 1968 dans un article paru en 2009 contre l’intervention des États-Unis en Afghanistan ; la rafle du Vél’ d’Hiv’ de juillet 1942 dans un discours de commémoration de François Hollande en 2012, qui met en garde contre les risques du « retour de la monstruosité » (cf. B. Forchtner, « Historia Magistra Vitae… »).
91. Jörn Rüsen, Historik : Theorie der Geschichtswissenschaft, Cologne, Böhlau, 2013,
p. 211.
92. Johann Gustav Droysen, Historik, Stuttgart-Bad Cannstatt, F. Frommann-
G. Holzboog, 1977, p. 250 sq.
93. Cf. David Armitage et Jo Guldi, The History Manifesto, Cambridge, Cambridge
University Press, 2014, p. 7 : « En effet, dans une crise de court-termisme, notre monde a besoin d’un lieu vers lequel se tourner pour obtenir des informations sur la relation entre le passé et l’avenir. Notre argument est que l’Histoire – la discipline et son objet – peut être précisément l’arbitre dont nous avons besoin en cette période critique. »
94. Hans-Ulrich Wehler, Aus der Geschichte lernen ?, Munich, C. H. Beck, 1988, p. 11-
18.
95. Cf. A. Megill, Historical Knowledge, Historical Error, p. 31 sq.
96. Cité par Pierre Nora, « Lavisse, instituteur national. Le “Petit Lavisse”, évangile de la
République », in P. Nora (dir.), Les Lieux de mémoire, t. I, p. 282-283.
97. Cf. Allan Megill, « History-Writing and Moral Judgment : A Note on Chapter Seven
of Agnes Heller’s A Theory of History (1982) », in Janos Boros et Mihaly Vajda (dir.), Ethics and Heritage : Essays on the Philosophy of Agnes Heller, Pécs, Brambauer, 2007, p. 87-104.
98. Sur cette question, je renvoie à mon étude « Le devoir de mémoire comme
responsabilité envers le passé », in Myriam Bienenstock (dir.), Devoir de mémoire ? Les lois mémorielles et l’Histoire, Paris, Éditions de l’Éclat, 2014, p. 53-72.
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