L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène

Chapitre IV. L’histoire maîtresse de vie ?

IV

 

L’histoire maîtresse de vie ?

 

L’une des pointes critiques du diagnostic de l’accélération de l’histoire

est que ce processus provoquerait une brusque rupture avec la tradition, qui bouleverserait notre relation au passé. Quand tout va plus vite, non seulement le passé disparaît à vue d’œil, mais on n’a même plus le temps de se retourner pour tenter de le retenir. Le but de ce chapitre est d’analyser cette idée d’une corrélation, au cœur de la modernité, entre accélération et perte du rapport au passé, déclinée comme arrachement, oubli ou dissolution. Koselleck nous servira à nouveau de point de départ, pour la raison qu’il a apporté une réponse devenue classique à ce problème. Il est difficile de savoir si la thèse d’une accélération de l’histoire, ou plutôt dans l’histoire, est chez lui un argument destiné à critiquer la modernité. Dans les textes où il l’expose, il adopte un ton neutre, descriptif. La période de Kritik und Krise, où il menait une charge contre les Lumières, est derrière lui. Toutefois, le processus historique d’accélération semble avoir au moins une conséquence problématique à ses yeux : elle entraînerait une remise en cause radicale de la fonction traditionnelle de l’histoire, qui fait d’elle, depuis l’Antiquité, une source d’enseignements et de leçons.

Cette idée est développée principalement dans l’article séminal intitulé

« “Historia magistra vitae”. De la dissolution du “topos” dans l’histoire moderne en mouvement ». Paru initialement en 1967 dans un volume en

l’honneur de Karl Löwith, il a été repris en 1979 dans 1 Le Futur passé.

Koselleck y défend la thèse selon laquelle le topos antique de l’histoire « maîtresse de vie » (magistra vitae) a été opératoire pendant près de deux mille ans, de l’Antiquité à la fin du e XVIII siècle, avant de disparaître peu à

peu dans la modernité. Par-delà les nombreuses significations qu’on a pu attribuer à cette formule, qui dépendent évidemment des contextes et des époques où elle a été employée, on retrouve une représentation de l’histoire selon laquelle les récits des historiens fournissent un recueil de connaissances réutilisables pour le présent, un trésor de leçons que l’on peut mettre à profit à des fins politiques, éthiques, théologiques, etc. Cette conception pratique ou pragmatique de l’histoire fait du passé un exemple à imiter ou à éviter, un savoir utile pour le présent et l’avenir. Au cours de la « Sattelzeit », explique Koselleck, durant cette période de transition située entre 1750 et 1850, le rapport des individus à l’avenir et au passé se modifie en profondeur. L’histoire s’accélère. Le futur est représenté comme une source de nouveautés imprévisibles, une promesse d’améliorations. Le passé est en revanche considéré comme arriéré, dépassé : il incarne une tradition avec laquelle il faut rompre, surtout à partir de la Révolution française, qui marque une césure décisive dans la représentation du temps historique. Dans l’expérience de l’histoire qui se cristallise à cette époque, le passé n’est plus de plain-pied avec le présent, et la formule historia magistra vitae perd sa pertinence séculaire. L’article de 1967 se termine, avec une touche de pessimisme, par une référence à Henry Adams et sa « loi d’accélération » : à l’aube du e XX siècle, l’histoire va trop vite pour que

la connaissance du passé puisse être encore instructive pour le présent 2. Accélération de l’histoire et dissolution du passé sont les deux faces d’une même expérience, celle de la modernité : « Ce sont deux déterminations spécifiquement temporelles qui caractérisent la nouvelle expérience de la transition : l’attente d’un futur différent du présent et, lié à elle, le changement des rythmes de l’expérience du temps : l’accélération qui

distinguerait le temps actuel du temps passé 3. »

Comme symboles de la dissolution du topos de l’histoire maîtresse de

vie, on peut mentionner deux témoignages importants auxquels Koselleck ne manque pas de faire appel dans son article. Dans ses cours sur La Philosophie de l’histoire, donnés à Berlin dans les années 1820, Hegel, qui

avait lu et apprécié certains historiens pragmatiques dans sa jeunesse 4, les critique sévèrement désormais en contestant l’idée même que l’on puisse tirer des leçons de l’histoire : « L’histoire et l’expérience enseignent que les

peuples n’ont absolument rien appris de l’histoire 5. » La seule leçon à tirer de l’histoire, c’est que l’histoire ne fournit aucune leçon ! En 1840, Tocqueville exprime une idée similaire. Depuis la Révolution française, le passé n’a plus rien à enseigner au présent et à l’avenir :

 

Quoique la révolution qui s’opère dans l’état social, les lois, les

idées, les sentiments des hommes soit encore bien loin d’être

terminée, déjà on ne saurait comparer ses œuvres avec rien de ce

qui s’est vu précédemment dans le monde. Je remonte de siècles

en siècles jusqu’à l’Antiquité la plus reculée : je n’aperçois rien

qui ressemble à ce qui est sous mes yeux. Le passé n’éclairant

plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres 6.

 

On note le ton discrètement critique de Tocqueville. La rupture de la

continuité entre passé, présent et avenir, continuité qui caractérisait la société traditionnelle d’avant la Révolution, transforme les Lumières de la modernité en d’inquiétantes ténèbres.

Cette thèse de Koselleck – la dissolution du topos de l’historia magistra

vitae dans la modernité – est devenue elle-même un topos. Paul Ricœur l’a

intégrée à son herméneutique de la conscience historique 7. François Hartog s’y réfère pour caractériser le passage de l’ancien régime passéiste

d’historicité au régime moderne, futuriste, orienté vers l’avenir 8. Hartmut Rosa la cite à l’appui de sa conception du temps historique et de

l’accélération dans la modernité 9. Dans un chapitre intitulé « After learning from history » consacré à l’historiographie, Hans Ulrich Gumbrecht parle

de « dépragmatisation de la connaissance historique 10 » : en voulant s’élever au rang de science dans le courant du e XIX siècle, l’histoire aurait

rejeté sa dimension pragmatique. Hayden White reprend cette idée dans son dernier livre, The Practical Past, en insistant lui aussi sur le lien entre la professionnalisation de l’histoire et la perte de son rôle de « maîtresse de

vie 11 12 ». À la suite de Michael Oakeshott, White distingue « le passé total » – l’ensemble des événements qui ont été et ne sont plus, et dont la plupart n’ont laissé aucune trace –, « le passé historique » – le passé tel qu’il est représenté sélectivement par des historiens, qui n’est qu’une petite partie du passé total – et « le passé pratique » – celui qui sert dans la vie de tous les jours ou dans les moments de crise, et qui aide à répondre à la question « que dois-je faire ? ». Dans le vieux modèle de l’historia magistra vitae, le passé pratique peut se nourrir du passé historique. Mais, à partir du XIXe siècle, les deux formes de passé sont disjointes l’une de l’autre. Car les

historiens professionnels prétendent écrire l’histoire objectivement, sans référence à des questions actuelles ou des institutions présentes (même si ce n’est pas toujours le cas). La thèse de White est que le roman historique et/ou réaliste (Walter Scott, Hugo, Flaubert, etc.) a pris le relais de l’histoire scientifique pour jouer le rôle du passé pratique. À l’en croire, on devrait

remplacer l’adage 13 historia magistra vitae par fictio magistra vitae.

L’objet de ce chapitre, qui va nous faire passer des catégories

d’accélération et de présentisme à celles du passé historique et du passé pratique, est de montrer que la thèse de Koselleck sur la dissolution de l’historia magistra vitae doit être précisée et fortement nuancée. Dans cette enquête au long cours, on se limitera pour l’essentiel à des auteurs européens du e e XIX et du XX siècle, non sans avoir fait un détour préalable par l’Antiquité, qui est la source du topos, afin d’en expliciter les différentes significations. Ce sera l’occasion d’esquisser la généalogie de l’ancien régime d’historicité, le « passéisme », et de mieux saisir ensuite sa transition vers le régime moderne. On verra alors que le topos de l’histoire maîtresse de vie exprime un lien irréductible au passé qui ne s’est pas tant dissous que transformé avec la modernité, et ce malgré tous les processus d’accélération qui, de fait, ne sont pas parvenus à le briser.