L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène

3. Un nouveau régime d’historicité ?

d’années 66. L’urgence politique, quand elle doit composer avec le souci de la prochaine réélection, est en décalage avec l’urgence climatique. Par-delà ces questions d’agenda politique, on ne saurait minimiser les blocages encore plus lourds générés par les lobbys économiques. Alors qu’il était président du GIEC en 2011, Rajendra Pachauri déclarait : « Il y a, à Washington, 2 340 lobbyistes opposés à toute réaction sur le changement

climatique, financés par 770 entreprises 67. » Et l’on sait aujourd’hui que les grands groupes pétroliers comme Exxon et Total ont retardé, par des stratégies d’attentisme puis d’instillation du doute, toute mesure contre le dérèglement climatique dû aux énergies fossiles, bien qu’ils aient eu des

informations précises sur ses mécanismes dès la fin des années 1960 68. Même si l’Anthropocène n’est pas réductible à un Capitalocène, il est certain que l’économie capitaliste dans sa forme actuelle, avec la course à la productivité et la consommation de masse qui la caractérisent, est à la fois un moteur puissant de la « Grande Accélération » et un frein potentiel à la prise en charge du problème.

 

3. Un nouveau régime d’historicité ?

 

La « Grande Accélération » de l’Anthropocène cumule, sous une forme

exponentielle, tous les défauts qui étaient reprochés à l’accélération de l’histoire aux e e XIX et XX siècles : perte de contrôle, perte de sens,

accroissement des dangers et effets pervers 69. Elle est, si l’on veut, l’Accélération 2.0. Ses conséquences sur l’expérience du temps historique sont multiples. Pour certains, la solution au problème de la « Grande Accélération » serait à chercher dans l’accélération technologique. Alors que l’Anthropocène semble avoir donné le coup de grâce au régime

moderne (futuriste) d’historicité 70, les discours de l’éco-modernisme, de la géo-ingénierie et de l’accélérationnisme, qui tentent de maintenir coûte que coûte ce cadre de pensée, ont ceci de commun qu’ils réinvestissent le grand récit du progrès et de la modernisation, avec un usage débridé de la catégorie de faisabilité appliquée à l’histoire du climat, de la Terre et au-delà. Le salut serait dans une « bonne » accélération des sciences et des technologies, une Accélération 3.0 en quelque sorte. Ces discours, qui s’appuient à l’évidence sur une conception excessivement optimiste des pouvoirs salvateurs de la technologie, montrent que le futurisme, tel un membre fantôme qui se fait toujours sentir, est loin d’avoir totalement disparu. À l’opposé de ces tendances est apparue la version catastrophiste des « collapsologues », qui prédisent la fin de l’histoire sous la forme d’un

grand effondrement plus ou moins imminent 71. C’est le modèle de l’accélération apocalyptique qui domine ce type de pensée. La « Grande Accélération » a donc relancé certains aspects du régime d’historicité moderne, ceux fondés sur le culte du progrès dont elle est largement issue, et, de manière plus inattendue, a provoqué une renaissance du discours apocalyptique, qui était l’une des composantes du régime chrétien d’historicité. À moins que les discours des collapsologues, qui sont persuadés qu’il est déjà trop tard, ne tombent en réalité sous la catégorie du présentisme, puisqu’ils se comportent comme si l’apocalypse climatique

était 72 déjà présente.

Comment peut-on situer l’Anthropocène au sein de ces différents

discours ? Quel est son statut exact ? Pallson et al. considèrent que ce concept désigne une prise de conscience inédite de la vulnérabilité de la planète et de ses habitants, une « nouvelle condition humaine » au sens

d’Arendt 73 74 . Latour parle quant à lui de « nouveau régime climatique » et

Hartog évoque un « nouveau régime historique 75 ». Chakrabarty a forgé récemment l’expression de « régime d’historicité planétaire ou anthropocénique », afin de nommer l’interdépendance de « l’histoire de la planète, de l’histoire de la vie sur la planète et de l’histoire du globe qui

obéit à la logique des empires, du capital et de la technologie » 76. En poursuivant ces pistes, je voudrais développer l’hypothèse que l’Anthropocène est bien le nom d’un nouveau régime d’historicité. En d’autres termes, la « Grande Accélération » n’a pas fait que raviver d’anciens régimes d’historicité, elle en a forgé un de toutes pièces. L’intérêt de cette approche est d’inscrire l’Anthropocène dans un temps pluriel et stratifié, plus riche que le temps homogène et linéaire présupposé dans les

chronologies établies par les sciences de la Terre 77. La question de savoir s’il constitue également une nouvelle époque géologique reste ouverte pour le moment. Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’il correspond à une expérience de l’histoire inédite, qu’on peut définir par plusieurs traits saillants qui en sont comme des invariants : la conscience d’une menace planétaire, l’urgence (climatique), la responsabilité pour le futur à court et à long terme, une nouvelle relation à l’espace (l’eutopie) et une relecture critique du passé de la modernité, abordé sous l’angle du rapport des hommes à la nature.

 

CONSCIENCE D’UNE MENACE PLANÉTAIRE ET URGENCE CLIMATIQUE

 

Par-delà les conflits qui divisent les pays sur le problème du

réchauffement climatique, on peut penser, avec Chakrabarty, qu’il existe une conscience commune du danger, qui donne un sens minimal au concept d’humanité dans sa dimension universelle :

 

Pourtant, le changement climatique pose pour nous la question d’une collectivité humaine, d’un nous, d’une figure de l’universel qui échappe à notre capacité à faire l’expérience du monde. Il s’agit plutôt d’un universel qui naît du sentiment

partagé d’une catastrophe. Il requiert une approche globale de la

politique sans le mythe d’une identité globale car, contrairement

à un universel hégélien, elle ne peut subsumer des

particularités 78.

 

Le sentiment de la catastrophe – disons plutôt du danger, pour éviter de

mobiliser cette catégorie aux connotations apocalyptiques – n’est certes pas partagé partout dans le monde de la même manière et avec la même intensité. À défaut d’être universelle, au sens de commune à tous les êtres humains, la conscience du danger est globale, elle concerne tous les pays à des degrés très divers, sans être unanime. L’Anthropocène a substitué à l’histoire universelle ou mondiale des philosophies de l’histoire, téléologique et européocentrée, une histoire planétaire, qui n’est plus limitée à l’Occident, ni même à l’espèce humaine. Le terme « planétaire » désigne ici ce qui relève à la fois de la nature et de l’humain, il nomme la

communauté de destin entre les êtres humains et leur planète 79. Il rappelle également que les conséquences du réchauffement climatique ne s’arrêtent pas aux frontières des pays, mais se propagent dans toutes les régions de la planète. L’histoire planétaire qui s’inaugure avec l’Anthropocène se caractérise ainsi par la conscience du fait que l’histoire humaine (les événements et les processus dus aux activités des hommes) et l’histoire de la planète (les processus terrestres physico-chimiques, l’évolution des espèces animales et végétales) sont désormais entrelacées l’une à l’autre – union improbable qui relève plus à ce jour de l’étouffement réciproque que de l’étreinte amoureuse.

Admettons qu’on puisse interpréter l’Anthropocène comme un nouveau

régime d’historicité. Quel en est dès lors l’horizon d’attente ? Comme l’a relevé Alexandre Escudier, un horizon d’attente se compose d’éléments « prévisionnels cognitifs » (des prédictions plus ou moins rationnelles) et d’éléments « normatifs expectatifs » (qui vont du souhaitable au

redoutable) 80. Dans l’Anthropocène, la représentation de l’avenir contient un tel mixte de connaissances et de sentiments, elle associe des anticipations basées sur des travaux scientifiques et une inquiétude face à une menace planétaire, au double sens d’une menace globale, à l’échelle de la planète, et d’une menace pour la planète, du moins en tant que lieu de vie dont on découvre qu’il est vulnérable. Le global warming est un global warning, un avertissement portant sur des dangers à venir, qui concernent tous les pays et sont déclinés diversement : montée du niveau des océans, inondations, sécheresses, pénuries alimentaires, phénomènes météorologiques extrêmes, etc. L’accroissement des périls crée également un sentiment d’urgence car si la dégradation du climat par les activités humaines est déjà en cours et durera sans doute des milliers d’années, on sait qu’il faut intervenir dès à présent, le plus vite possible, pour en limiter les effets futurs – il faut paradoxalement accélérer (politiquement) pour freiner la « Grande Accélération ». On pourrait objecter que la conscience d’un danger imminent et grave n’est pas nouvelle, on peut la rencontrer par exemple dans la peur de l’apocalypse au Moyen Âge. Mais la différence tient à ce que, dans le cadre de l’Anthropocène, l’apocalypse est créée par les hommes eux-mêmes et non par Dieu. En outre, elle n’est plus une croyance religieuse, mais un savoir documenté par la science. Enfin, elle doit pouvoir être évitée, puisque tout n’est pas joué.

Selon ce schéma de pensée, l’Anthropocène semble comporter un

régime de temporalité analogue à celui qui prévaut dans le présentisme : le temps de l’urgence. L’analogie est cependant purement formelle. Le rapport spécifique au temps établi dans l’Anthropocène ne se confond pas avec le culte de la vitesse et de la rentabilité qui caractérise l’urgence présentiste, car il repose, précisément, sur l’existence d’une menace. Dans sa forme authentique (climatique, mais aussi médicale, sanitaire, sociale, etc.), l’urgence est une situation où l’on doit se presser, accélérer pour faire face à un danger qu’on peut en principe éviter. Son équation est : Urgence

= Menace + Accélération 81. Contrairement à l’urgence présentiste resserrée sur le court terme et l’immédiat, l’urgence anthropocénique s’inscrit dans un horizon d’attente, elle naît de l’identification d’un danger réel qui implique à la fois la nécessité d’agir rapidement dans le présent et la prise en compte des conditions de vie des générations actuelles et futures, à moyen et à long terme.

En convoquant la notion de menace (à l’échelle planétaire), le concept

d’Anthropocène prolonge la thèse d’Ulrich Beck selon laquelle les sociétés occidentales industrielles sont devenues, à partir du dernier quart du XX e siècle, des « sociétés du risque », c’est-à-dire des sociétés générant, à

des échelles nationales et transnationales, des risques multiples en partie

imprévisibles 82. La production de risque vient à la fois de l’usage inconsidéré des technologies et des négligences dans la prévention de leurs conséquences possibles. L’exemple emblématique est la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, survenue en 1986, l’année même où Beck publie La Société du risque. Le réchauffement climatique actuel en est une autre illustration. Le concept de risque a toutefois le défaut de connoter l’idée d’une éventualité qu’on peut calculer statistiquement, comme dans les assurances, et accepter en partie (le risque est quelque chose qu’on peut « prendre » ou « financer »). C’est pourquoi je lui préfère les notions de menace ou de danger, qui désignent un ensemble d’événements potentiellement destructeurs qui échappent aux statistiques habituelles et qu’il faut à tout prix éviter. La prise de conscience des dangers engendrés par les activités humaines – ce que Beck appelle « la modernité réflexive » – ne s’est pas faite du jour au lendemain. On a vu qu’elle a émergé tout au long du e XIX siècle avec certains lanceurs d’alerte, dont les publications à

faible tirage sont restées confidentielles, puis elle s’est accentuée après la Seconde Guerre mondiale, pour se généraliser à la fin du e XX siècle. De très minoritaire au début de la révolution industrielle, la conscience d’une menace planétaire est devenue largement majoritaire aujourd’hui, comme en témoigne le succès éclair de la notion d’Anthropocène. Sans dénier l’existence des précurseurs, il faut reconnaître que « c’est désormais l’appréhension rationnelle, scientifiquement étayée, de la menace bien réelle d’une disparition de l’humanité en tant que telle, par l’effet de sa propre action transformatrice, à cause d’un système économique et d’une technoscience lancés dans une fuite en avant débridée, qui apparaît

vraiment nouvelle, malgré tout, à l’échelle de l’histoire 83 ». Cela signifie, pour ce qui est du problème de la périodisation, que s’il convient, d’un point de vue historique, de faire remonter le début de l’Anthropocène comme époque nouvelle à la fin du e XVIII siècle, au moment où des

hommes, en vertu de dispositifs scientifiques, techniques et économiques, sont devenus des forces géologiques et biologiques majeures, il faudrait situer sa mise en place comme nouveau régime d’historicité, au sens de l’expérience d’une histoire planétaire, unifiée par la conscience d’une menace commune, à la fin du e XX siècle.

 

RESPONSABILITÉ, PRÉOCCUPATION, SOUCI

 

Dans les réflexions sur l’Anthropocène, le descriptif débouche souvent

sur du normatif et du prescriptif. Le diagnostic d’une menace globale, planétaire, s’accompagne ainsi d’un sentiment de responsabilité, qui se décline selon trois sens : causalité, culpabilité, souci. Dans sa définition même, l’Anthropocène implique, à l’encontre des climato-sceptiques, la reconnaissance de l’influence causale des hommes dans le réchauffement climatique. Sur cette responsabilité causale, physique en quelque sorte, se greffe une signification morale, qui est source de débats. Les pays du Sud reprochent aux pays du Nord d’être à l’origine des émissions des gaz à effet de serre qui ont commencé avec la révolution industrielle. On peut considérer que cette responsabilité causale, pour indéniable qu’elle soit, n’est pas une responsabilité morale, au sens d’une culpabilité, dans la mesure où « ceux qui ont entrepris la révolution industrielle en ignoraient

les conséquences climatiques 84 ». Personne n’avait saisi le lien causal

complexe entre les émissions de CO et le réchauffement climatique avant 2 le dernier tiers du e XX siècle. Certains auteurs font valoir cependant que les

pays du Nord sont coupables malgré tout de ces émissions et de leurs conséquences dramatiques, car il est probable qu’ils auraient continué à

polluer même s’ils avaient eu conscience des effets futurs sur le climat 85. Un tel argument est une hypothèse qui repose sur une conjecture invérifiable, une illusion rétrospective de responsabilité tout aussi problématique que les illusions rétrospectives de fatalité. Il y a en revanche un plus large consensus pour parler de culpabilité – morale pour le moment, peut-être juridique dans l’avenir – dès lors que des dirigeants continuent aujourd’hui d’alimenter l’effet de serre en toute connaissance de cause, avec pour principe « Après moi, le déluge ! ».

Par-delà sa forme physique (causalité) et morale (culpabilité), la

responsabilité qui est au cœur de l’Anthropocène est une préoccupation, un souci pour l’avenir de la planète. Chakrabarty écrit ainsi que l’humanité doit utiliser son « pouvoir de force géologique » « avec prudence et responsabilité » (with care and responsibility). Il cite l’astrobiologiste David Grinspoon : « Notre choix porte sur le genre de Terre, influencée par l’homme, que nous allons avoir. Nous pouvons déplorer cette vérité, mais nous n’avons plus la possibilité de choisir de ne pas être des agents du changement géologique […]. Comment bien faire les choses, c’est cela qui

devrait être notre préoccupation ( 86 our concern ) ». Le terme anglais « concern » signifie à la fois préoccupation, inquiétude, responsabilité, souci. Il recoupe en partie celui de « care », qui veut dire attention, sollicitude, souci, mais aussi soin, assistance, prise en charge, soutien (c’est dans ces dernières acceptions que l’entendent les « éthiques du care »). La responsabilité spécifique de l’Anthropocène mobilise cette sémantique du concern et du care, elle désigne cet état d’esprit préoccupé par le sort des générations présentes et futures, un souci existentiel pour l’avenir, non seulement l’avenir de l’espèce humaine, mais aussi celui des autres espèces vivantes, menacées par une sixième extinction. Ce souci a une dimension individuelle et collective, car il s’adresse en droit à tous les habitants de la planète, à tous les gouvernements, quand bien même nous savons fort bien qu’il est de fait partagé de façon très inégale. Il est une responsabilité qui se projette à court et à long terme. Le court terme est le temps des générations présentes qui risquent de subir, durant leur vie, les effets du réchauffement climatique. Le long terme correspond aux générations futures qui ne sont pas encore nées, selon une échelle de temps qui va du siècle au millénaire. Parfois, le souci du futur s’inscrit dans un horizon temporel encore plus lointain, qui rejoint l’échelle de temps géologique. Donnons deux exemples à ce sujet. L’« horloge du long maintenant » (the Clock of the Long Now), qui a été inventée à la fin du e XX siècle par Danny Hillis, est une horloge

destinée à fonctionner dix mille ans, qui bat une fois par an, sonne une fois par siècle, et carillonne une fois par millénaire. Le but annoncé de cet objet hors du commun est de promouvoir la responsabilité à long terme à une

époque où l’attention est restreinte au présent et à l’avenir immédiats 87. De même que l’horloge mécanique du temps discipliné a servi d’emblème au régime moderne d’historicité, l’horloge du long maintenant pourrait bien devenir le symbole de l’Anthropocène. Dans un registre différent de celui du réchauffement climatique, mais toujours lié à la pollution de la nature par l’homme, on peut mentionner les recherches actuellement en cours pour trouver des procédés d’inscriptions pérennes, afin d’alerter les générations

futures sur les lieux d’enfouissement des déchets nucléaires 88. On se projette ici sur une échelle de temps correspondant à la durée de vie de ce type de déchet, soit plus de trois cent mille ans. Même si elle reste aujourd’hui exceptionnelle, une telle préoccupation pour un avenir aussi éloigné semble sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

DE L’UTOPIE À L’EUTOPIE

 

Au centre de l’horizon d’attente de l’Anthropocène se trouvent la

conscience d’une menace planétaire et une responsabilité, un souci pour le présent et l’avenir de la planète, à court et à long terme. Entre 1979 et aujourd’hui, la responsabilité dont parlait Hans Jonas s’est élargie, elle ne porte plus seulement sur les générations futures, mais aussi sur les générations présentes, plus seulement sur les êtres humains, mais également sur les êtres vivants en voie de disparition. Le nouvel impératif catégorique à l’époque de l’Anthropocène a été reformulé : non plus « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie

authentiquement humaine sur terre 89 », mais « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie sur terre ».

Comme on l’a vu au chapitre V, Jonas a opposé son « principe responsabilité » au « principe espérance » de Bloch. Ce faisant, il entendait substituer à la pensée de l’utopie la volonté d’épargner le monde plutôt que de le transformer, de préserver la planète en tant que lieu de vie – projet qui correspond très exactement à la problématique de l’eutopie. J’ai introduit cette notion afin de souligner qu’un régime d’historicité comporte

également un régime de spatialité 90, c’est-à-dire une certaine manière de se rapporter à l’espace, de faire l’expérience des lieux sous un angle particulier. Le régime de spatialité propre au régime moderne d’historicité, le futurisme, a trait à la vitesse et à l’accélération. L’espace est ce qu’il faut traverser, surmonter, maîtriser, afin de pouvoir circuler rapidement et communiquer aisément, mais il est aussi ce qu’il faut exploiter, transformer, aménager pour produire. Dans le présentisme, on relève une accentuation du culte de la vitesse, en tant que celle-ci permet d’abolir les distances, de

rendre toutes choses présentes, disponibles immédiatement 91. Pour Hartog, l’expérience présentiste de l’espace est illustrée plus particulièrement par les paysages urbains stéréotypés qu’on retrouve dans quasiment tous les pays, à l’image des aéroports, lieux de transition anhistoriques, en continuelle reconstruction, qui donnent l’impression de ne jamais vieillir, de

flotter dans un perpétuel présent 92. Le régime de spatialité instauré par l’Anthropocène est complètement différent. Il se caractérise par un souci des lieux de vie pris dans leur singularité, une attitude qui envisage l’espace, qu’il soit naturel ou culturel, peuplé par des animaux ou des humains, comme un lieu où des êtres doivent pouvoir habiter et séjourner, où il fait « bon vivre » – il est, en un mot, une eutopie. Le rapport « eutopique » à l’espace est distinct de la problématique du développement durable, centrée exclusivement sur le bien-être des futures générations humaines, il concerne l’habitabilité de la planète et la conscience corrélative

de sa vulnérabilité comme lieu de vie 93. Il se manifeste concrètement à travers les politiques de sauvegarde de l’environnement, de création de réserves naturelles, de reforestation, de dépollution des sites, etc., ou, sous des formes non institutionnelles, par des réactions d’associations ou de citoyens pour défendre des sites naturels menacés. Dans la perspective de

l’eutopie, qui est une sorte de « 94 care spatial », le lieu est soit à protéger, soit à restaurer pour le bien des espèces qui y vivent, et ce à un niveau à la fois local et global, la Terre étant le lieu de vie englobant toutes les vies.

La longue polémique qu’a suscitée le projet de l’aéroport de Notre-

Dame-des-Landes, durant plus de cinquante ans, de 1963 à 2018, a porté à son point d’incandescence le conflit entre les deux régimes de spatialité du présentisme et de l’Anthropocène. D’un côté, l’espace comme « zone d’aménagement », lieu de circulation rapide des hommes et des marchandises, point économiquement stratégique situé sur une carte internationale ; de l’autre, l’espace comme « zone naturelle d’intérêt écologique », devenue « zone à défendre » (ZAD), lieu de vie fait de landes et de bocages, où les habitants coexistent avec une faune et une flore locales. Stoppé par les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, relancé en 2000 pour être finalement abandonné en 2018, le projet a pâti de la prise de conscience croissante du réchauffement climatique lié à l’utilisation des énergies fossiles, qui l’a rendu en quelque sorte anachronique, les avions

étant de gros émetteurs de CO . La décision de renoncer à un nouvel 2 aéroport, quelles que soient les motivations du gouvernement d’Édouard Philippe, a été présentée comme étant dans l’air du temps, plus adaptée à l’époque actuelle, alors que l’option opposée pouvait ressembler à une attitude de fuite en avant face au problème des émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, on pourrait dire que c’est la planète tout entière qui a acquis le statut de « zone à défendre ».

 

LE CHAMP D’EXPÉRIENCE DE L’ANTHROPOCÈNE

 

Considéré comme un régime d’historicité, l’Anthropocène comporte

non seulement un horizon d’attente avec plusieurs échelles de temps, un régime de temporalité et de spatialité, mais aussi un champ d’expérience, une manière spécifique, pour la modernité, d’interroger son propre passé. L’idée générale, empruntée à la tradition de l’historia magistra vitae, est que « le passé est la clé de l’avenir », selon le titre que la Société américaine de géologie avait choisi pour son congrès annuel de 2011, consacré à l’Anthropocène. Du côté des sciences humaines, cet intérêt pour le passé se caractérise notamment par les nombreux travaux en histoire environnementale destinés à mieux comprendre les enjeux économiques et politiques de l’usage des énergies fossiles aux e e XIX et XX siècles. Comme le déclarent Libby Robin et Will Steffen : « Que pouvons-nous apprendre sur l’avenir à partir des trajectoires passées qu’ont suivies les relations entre l’homme et le reste de la nature ? L’histoire n’a jamais été aussi

importante 95 ! » Cette histoire n’est pas qu’une enquête sur ce qui s’est passé, elle comporte aussi, nous l’avons vu, un volet critique sur les décisions qui n’ont pas été prises, sur les alertes délibérément ignorées et sur les responsabilités différenciées qui en découlent. Loin d’être cantonnée aux seuls historiens, la réflexion sur l’histoire des rapports des hommes à la nature se retrouve dans d’autres domaines des sciences humaines, où les questions relatives à l’Anthropocène ont suscité un renouveau des études sur la fin des sociétés passées. Paru en 2005, l’ouvrage du géographe et biologiste Jared Diamond, Effondrement, ne mentionne pas le concept d’Anthropocène, mais il évoque à de nombreuses reprises le réchauffement climatique d’origine anthropique, considéré comme une nouvelle menace d’effondrement des sociétés actuelles. Dans cette perspective : « Le passé est pour nous une riche banque de données dans laquelle nous pouvons

puiser pour nous instruire, si nous voulons continuer à aller de l’avant 96. » Les choix d’anciennes civilisations qui furent confrontées au risque de leur propre disparition sont passés au crible et évalués de manière négative (comme la destruction progressive des palmiers sur l’île de Pâques pour l’exploitation du bois) ou positive (comme la décision des Japonais de protéger leurs forêts à la fin du e XVII siècle), afin d’en dégager des leçons

générales. Il est postulé ensuite que nous sommes dans une situation similaire et qu’il convient dès lors de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Dans ce contexte, les raisons avancées pour expliquer l’effondrement des sociétés sont considérées comme des leçons utiles à méditer. Chez les Mayas, les problèmes de surpopulation et de manque de ressources n’ont pas été anticipés du fait que les expériences antérieures analogues n’ont pas été conservées dans les archives ou les mémoires. Sur l’île de Pâques, le caractère graduel de la déforestation a rendu celle-ci imperceptible (c’est l’« amnésie du paysage »), de sorte que, quand le dernier palmier fut coupé, la forêt originaire était oubliée depuis longtemps. Pour Diamond, on retrouve ces types de difficultés aujourd’hui dans la prise en charge du problème du réchauffement climatique, auxquels s’ajoutent d’autres obstacles, qui sont le déni psychologique (la stratégie de l’autruche), la tragédie des communs (s’il n’y a pas de réglementation, chacun a intérêt à surexploiter les ressources, ou bien l’autre le fera) et la logique économique à court terme (comme la déforestation en Amazonie).

Même si les analyses de Diamond sont sujettes à débat 97, sa démarche

illustre l’idée que le problème du global warming est l’occasion d’une relecture critique du passé à la lumière de questions nouvelles, relatives aux relations des hommes avec leur environnement, à l’exploitation des différentes formes d’énergie, ou à la prévention des catastrophes. Pour donner un autre exemple, l’anthropologue mexicaine Virginia García-Acosta a cherché à dégager « les leçons positives apprises grâce à l’histoire et identifiées à l’échelle locale ». Son approche est différente de celle de Diamond, car elle ne porte pas sur la fin des civilisations, mais elle se rattache également à la question de l’Anthropocène, dans la mesure où elle s’intéresse à la gestion des catastrophes dites « non naturelles », celles qui sont causées par les activités humaines. Les leçons du passé sont tirées des recherches historiques sur les séismes, les inondations, les sécheresses et les ouragans qui ont frappé l’Amérique latine au cours des trois dernières décennies :

 

La perspective historique et anthropologique de l’étude des

catastrophes a démontré, grâce à des recherches documentaires

et de terrain, que la société, que l’humanité sont les premières

responsables des vulnérabilités accrues, ainsi que de

l’amplification et de l’intensification du risque de catastrophes.

Mais c’est aussi dans et à travers ces sociétés que nous devons

trouver les moyens de minimiser ces impacts et ces effets, et

obtenir de meilleurs résultats en matière de réduction des risques

de catastrophe (disaster risk reduction – DRR), pour reprendre

l’expression désormais consacrée 98.

 

Tel qu’il a été présenté dans cette section, l’Anthropocène apparaît ainsi

comme un nouveau régime d’historicité avec son horizon d’attente (défini par un souci de l’avenir né de la conscience d’une menace planétaire), un régime de temporalité (l’urgence climatique), un régime de spatialité (l’eutopie) et un champ d’expérience (qui relit le passé à l’aune de catégories anciennes, comme celles de catastrophe, d’effondrement, ou nouvelles, telle la dette écologique). Faire cette hypothèse, ce n’est pas renouer avec les grandes périodisations des philosophies de l’histoire, mais proposer un outil heuristique capable de rendre compte d’un des aspects fondamentaux de l’expérience de l’histoire qui est la nôtre depuis la découverte du réchauffement climatique et de son origine anthropique, outil susceptible d’être adapté en fonction des contextes géographiques et culturels. Ce n’est pas non plus gommer les asymétries et les tensions inhérentes à l’expérience historique, puisque l’Anthropocène implique au contraire de nombreux conflits internes – concernant en particulier l’assignation des responsabilités causales et morales du réchauffement climatique et les solutions à mettre en œuvre – aussi bien qu’externes, du fait qu’il s’oppose frontalement à cet autre régime d’historicité qu’est le présentisme.

 

1. Cf. J. Zalasiewicz et al., « Are We Now Living in the Anthropocene ? », p. 5.

2. Comme l’a dit Will Steffen en ouverture du colloque « The Anthropocene Project : An

Opening » (Berlin, 10-13 janvier 2013) : « Nous sommes confrontés à la sixième extinction massive de l’histoire de notre planète, mais c’est la première fois qu’une seule espèce est responsable d’un tel événement cataclysmique »

(<http://www.kunstkritikk.no/artikler/the-new-era-of-humanity>).

3. V. Maris, La Part sauvage du monde, p. 21.

4. Selon le procédé « Haber-Bosch » mis au point en 1913, qui permet notamment de

produire des engrais synthétiques en grande quantité. Cf. A. Federau, Pour une philosophie de l’Anthropocène, p. 75 sq.

5. Cf. Hannah Arendt, « Le concept d’histoire », in La Crise de la culture, trad. fr. sous

la direction de Patrick Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1989, p. 79 : « Nous savons aujourd’hui que, bien que nous ne puissions “faire” la nature au sens de la création, nous sommes tout à fait capables de déclencher de nouveaux processus naturels, et qu’en un sens par conséquent nous “faisons la nature” dans la même mesure où nous “faisons l’histoire”. »

6. Cf. C. Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat, p. 260.

7. On l’a vu plus haut avec Quinet (chapitre VI, section 3).

8. S. L. Lewis et M. A. Maslin, « Anthropocene : Earth System, Geological,

Philosophical and Political Paradigm Shifts », p. 114.

9. Ibid., p. 112.

10. W. Steffen, P. J. Crutzen et J. R. McNeill, « The Anthropocene : Are Humans Now

Overwhelming the Great Forces of Nature ? », p. 614.

11. David Archer, The Long Thaw : How Humans Are Changing the Next 100,000 Years

of Earth’s Climate, Princeton, N.J., Princeton University Press, 2009, p. 6.

12 o . Jaia Syvitski, « Anthropocene : An Epoch of Our Making », Global Change , n 78,

mars 2012, p. 14.

13. W. Steffen, P. J. Crutzen et J. R. McNeill, « The Anthropocene… », p. 619.

14. L. Robin et W. Steffen, « History for the Anthropocene », p. 1712.

15. Gilsi Pallson et al., « Reconceptualizing the “Anthropos” in the Anthropocene :

Integrating the Social Sciences and Humanities in Global Environmental Change Research », o Environmental Science & Policy , n 28, 2013, p. 8.

16. S. L. Lewis et M. A. Maslin, « Defining the Anthropocene », p. 178.

17. Clive Hamilton, Defiant Earth : The Fate of Humans in the Anthropocene,

Cambridge, Polity, 2017, p. 35.

18. Id., « Vers une philosophie de l’histoire de l’Anthropocène », p. 45.

19. L’auteur qui va le plus loin dans cette direction est Mark Lynas, avec son livre déjà

cité, The Good Species : How the Planet Can Survive the Age of Humans. Sur l’utilisation du vocabulaire du faire, de la fabrication et du management dans le contexte de l’Anthropocène, cf. Maia Galarraga et Bronislaw Szerszynski, « Making Climates : Solar Radiation Management and the Ethics of Fabrication », in Christopher Preston (dir.), Engineering the Climate : The Ethics of Solar Radiation Management, Plymouth, Lexington Books, 2012, p. 211-225.

20. Cf. <http://www.environmentandsociety.org/mml/welcome-anthropocene-earth-our-

hands>.

21. Cf. <http://www.ecomodernism.org/francais>. La vingtaine de signataires du

« Manifeste éco-moderniste » réunit des membres du « Breakthrough Institute », think tank fondé en 2010, un an après l’échec du sommet de Copenhague, des universitaires et des journalistes anglo-saxons qui travaillent dans les domaines des sciences de l’environnement, de l’économie, de l’histoire et de la philosophie.

22. A. Federau, Pour une philosophie de l’Anthropocène, p. 228.

23. Chapitre II, section 7.

24. L’un des auteurs du « Manifeste éco-moderniste », David Keith, spécialiste de

physique appliquée, a fondé la société Carbon Engineering qui commercialise des

technologies permettant de capturer le CO2 dans l’atmosphère, afin d’« accélérer rapidement notre transition vers un monde à consommation énergétique nette zéro »

(<https://carbonengineering.com/>).

25. Selon la définition officielle de la géo-ingénierie donnée par la Royal Society en 2009,

citée in A. Federau, Pour une philosophie de l’Anthropocène, p. 92.

26. Bronislaw Szerszynski, « The End of the End of Nature », p. 175.

27. Cf. Paul J. Crutzen, « Albedo Enhancement by Stratospheric Sulfur Injections : A

Contribution to Resolve a Policy Dilemma ? », o Climatic Change , n 77, 2006, p. 211-219.

28. Paul J. Crutzen et Christian Schwägerl, « Living in the Anthropocene : Toward a New

Global Ethos », Yale Environment 360, 24 janvier 2011

(<https://e360.yale.edu/features/living_in_the_anthropocene_toward_a_new_global_e

thos>).

29. Cf. C. Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat, op. cit.

30. Cf. John Latham et al., « Global Temperature Stabilization via Controlled Albedo

Enhancement of Low-Level Maritime Clouds », Philosophical Transactions of the Royal Society A : Mathematical, Physical and Engineering Sciences, vol. 366, n o 1882, 2008, p. 3969-3987.

31. <https://reporterre.net/Des-milliardaires-revent-d-iles-artificielles-pour-echapper-au-

rechauffement>.

32. <https://www.lemonde.fr/cosmos/article/2016/08/24/une-terre-temperee-autour-de-

notre-plus-proche-etoile_4987469_1650695.html>.

33. Cf. C. Larrère, « Anthropocène : le nouveau grand récit », p. 50.

34. Cf. C. Bouton, Faire l’histoire, p. 121-161.

35. Cf. C. Larrère, « Anthropocène : le nouveau grand récit », p. 51.

36. Dipesh Chakrabarty, « Climate and Capital : On Conjoined Histories », Critical

Inquiry o , n 41, 2014, p. 4 sq.

37. Cf. C. Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat, p. 67, 80 et 93.

38. Ibid., p. 268.

39. Claire Sagan, « Dépasser l’anthropocène », La Vie des idées, 22 janvier 2019

(<https://laviedesidees.fr/Depasser-l-anthropocene.html>).

40. C. Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat, p. 66 sq.

41. P. J. Crutzen, « Albedo Enhancement by Stratospheric Sulfur Injections », p. 211-212.

42. Cf. W. Steffen, P. J. Crutzen et J. R. McNeill, « The Anthropocene… », p. 620.

43. C. Larrère, « Anthropocène : le nouveau grand récit », p. 47. Sur le diagnostic de

grand récit, voir aussi Isabelle Stengers, In Catastrophic Times : Resisting the Coming Barbarism, Londres, Open Humanities, 2015, p. 8.

44. Cf. Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Minuit, 1979, à

compléter par Le Postmoderne expliqué aux enfants. Correspondance, 1982-1985, Paris, Galilée, 1988, qui suggère que, pour Lyotard, la postmodernité est plus une attitude sceptique vis-à-vis des grands récits qu’une stricte périodisation.

45. Dipesh Chakrabarty, « Whose Anthropocene ? A Response », in Robert Emmett et

Thomas Leka (dir.), Whose Anthropocene ? Revisiting Dipesh Chakrabarty’s Four Theses, RCC Perspectives, 2016/2

(<https://www.environmentandsociety.org/perspectives/2016/2/whose-anthropocene-

revisiting-dipesh-chakrabartys-four-theses)>, p. 107.

46. Id., « The Climate of History », p. 221-222.

47. Ibid., p. 212.

48. Cf. Alf Hornborg, « The Political Ecology of the Technocene : Uncovering

Ecologically Unequal Exchange in the World-System », in Clive Hamilton, Christophe Bonneuil et François Gemenne (dir.), The Anthropocene and the Global Environmental Crisis : Rethinking Modernity in a New Epoch, Londres/New York, Routledge, 2015, p. 57-69.

49. Cf. Martin Heidegger, « La question de la technique » (1953), in Essais et

conférences, trad. André Préau, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1998, p. 9-48.

50. B. Szerszynski, « The End of the End of Nature », p. 174.

51. Ibid., p. 175.

52. Le concept est apparu une dizaine d’années après celui d’Anthropocène. Cf. Donna

Haraway, « Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene : Making Kin », Jason W. Moore, Capitalism and the Web of Life : Ecology and the Accumulation of Capital, Londres, Verso, 2015, et Andreas Malm, Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming.

53. Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère

du capital, trad. Étienne Dobenesque, Paris, La Fabrique, 2017, p. 90.

54. Ibid., p. 105.

55. Ibid., p. 25 : « En 2000, les pays capitalistes avancés représentaient 16,6 % de la

population mondiale, mais étaient responsables de 77,1 % du CO2 rejeté depuis 1850. »

56. Je renvoie pour cette question à Catherine Larrère et Raphael Larrère, Penser et agir

avec la Nature, une enquête philosophique, Paris, La Découverte, 2015, chap. 10.

57. D. Chakrabarty, « Anthropocene Time », p. 25.

58. Comme l’écrit Bruno Karsenti, dans « L’écologie politique et la politique moderne »,

Annales HSS, 2017/2, p. 365 : « L’humanité n’est pas un sujet politique agissant. […] La question est alors de savoir comment retrouver un agent réel sans succomber à la segmentation imposée, de savoir à la fois comment et qui faire agir, en prenant acte

des compositions qui nous sont léguées, dont certaines font office d’écrans, d’autres de fonctions implicites, d’autres encore de fonctions contrariées. »

59. Jessi Lehman et Sara Nelson, « Experimental Politics in the Anthropocene », in

« After the Anthropocene : Politics and Geographic Inquiry for a New Epoch », forum organisé par Elizabeth Johnson et Harlan Morehouse, Progress in Human Geography, n o 38/3, 2014, p. 444.

60. G. Pallson et al., « Reconceptualizing the “Anthropos” in the Anthropocene », p. 7.

Sur cette notion, cf. Nick J. Enfield et Paul Kockelman (dir.), Foundations of Human Interaction : Distributed Agency, Oxford, Oxford University Press, 2017.

61. B. Latour, Face à Gaïa, p. 161 : le concept universel d’humain « doit être décomposé

en plusieurs peuples distincts, dotés d’intérêts contradictoires, de territoires en lutte, et convoqués sous les auspices d’entités en guerre – pour ne pas dire de divinités en guerre ».

62. Cf. Sébastien Ledoux, « Fin de mois ou fin du monde ? Une défiance de

temporalités », Libération, 4 décembre 2018

(<https://www.liberation.fr/debats/2018/12/04/fin-de-mois-ou-fin-du-monde-une-

defiance-de-temporalites_1695736>).

63. Le cinquième rapport du GIEC, en 2013, prévoyait un réchauffement de 0,3 à 0,7 °C

entre 2030 et 2052 s’il se poursuivait à son rythme d’alors (« Summary for

Policymakers », p. 20 ; <http://www.ipcc.ch/report/ar5/wg1/>). Le sixième rapport, dont les premiers éléments sont parus en août 2021, est plus alarmant. Une augmentation de 1,5 °C pourrait être atteinte d’ici à 2040, et passer à 2 °C autour du milieu du siècle si les émissions de gaz à effet de serre restent au même niveau.

64. Laura A. Watt, « Politics of Anthropocene Consumption : Dipesh Chakrabarty and

Three College Courses », in R. Emmett et T. Leka (dir.), Whose Anthropocene ? Revisiting Dipesh Chakrabarty’s Four Theses, p. 73-79.

65. Du moins en 2017. Cf. un sondage du Hindustan Time en date du 14 octobre 2017

(<https://www.hindustantimes.com/youth-survey/ht-youth-survey-global-warming-

does-not-bother-patna/story-Cln6ywmV2NmqN0JHL8A10L.html>).

66. Cf. D. Chakrabarty, « Climate and Capital », p. 3.

67. Entretien paru dans Le Monde du 21 juillet 2011.

68. Cf. Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta « Early Warnings

and Emerging Accountability : Total’s Responses to Global Warming, 1971-2021 », Global Environmental Change o , n 71, 9 octobre 2021, (en ligne :

<https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0959378021001655>).

69. Voir chapitre II, section 8.

70. J. Baschet, Défaire la tyrannie du présent, p. 87.

71. Entre 2020 et 2040 selon les « prédictions » par trop alarmistes d’Yves Cochet

(Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, Paris, Les Liens qui libèrent, 2019).

Pour le moment, la collapsologie est plus un succès de librairie qu’une position sérieuse défendue par les scientifiques.

72. S’il est vrai, comme le note Michaël Fœssel, que « la marque des pensées de la

catastrophe, qu’elles soient religieuses ou non, est d’inscrire le futur dans le présent » (Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique, Paris, Éditions du Seuil, 2012, p. 37).

73. G. Pallson et al., « Reconceptualizing the “Anthropos” in the Anthropocene », p. 4.

74. C’est le sous-titre de son livre Face à Gaïa.

75. François Hartog, « Faut-il croire à l’accélération historique ? », Écrire l’histoire,

n o 16, 2016, p. 53. Dans Chronos, Hartog évoque un « régime anthropocénique d’historicité » marqué par l’« écart », l’« écartèlement » entre les temps du monde humain et le temps de la Terre (p. 329-330).

76. Dipesh Chakrabarty, « The Planet : An Emergent Humanist Category », Critical

Inquiry o , vol. 46, n 1, automne 2019, p. 1.

77. Sur les limites du temps linéaire de l’échelle géologique dont est tributaire le concept

d’Anthropocène, voir B. Bensaude-Vincent, Temps-paysage, p. 127 sq.

78. D. Chakrabarty, « The Climate of History », p. 222.

79. Je reprends la suggestion terminologique de Dipesh Chakrabarty, in The Climate of

History in a Planetary Age, Chicago, The University of Chicago Press, 2021. À la différence du « globe » et du « monde », le concept de « planète » inclut l’humain et le non-humain (inorganique et organique).

80. A. Escudier, « “Temporalisation” et modernité politique », p. 1283.

81. J’ai développé ce point dans mon ouvrage Le Temps de l’urgence, Lormont, Le Bord

de l’eau, 2013.

82. Cf. Ulrich Beck, La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, trad. Laure

Bernardi, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2008, et P. Charbonnier, « Généalogie de l’Anthropocène. La fin du risque et des limites », p. 318.

83. S. Audier, La Société écologique et ses ennemis, p. 100.

84. C. Larrère, « Anthropocène : le nouveau grand récit », p. 54.

85. Cf. Daniel Butt, « Historical Emissions : Does Ignorance Matter ? », in Lukas Meyer

et Pranay Sanklecha (dir.), Historical Emissions and Climate Justice, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, p. 61-79. Voir sur ce point Nestor Engole Elloué, « Justice environnementale globale et responsabilité historique. Une approche restauratrice », thèse dirigée par Céline Spector, soutenue à l’université Bordeaux Montaigne le 17 janvier 2018, p. 132 sq.

86. Cf. D. Chakrabarty « Anthropocene Time », p. 13, et David Grinspoon, Earth in

Human Hands : Shaping Our Planet’s Future, New York, Grand Central Publishing, 2016, p. 242-243. Voir aussi D. Chakrabarty, « The Planet : An Emergent Humanist Category », p. 4, 20 et 25, où apparaît le terme « concern ».

87. Cf. L. Robin et W. Steffen, « History for the Anthropocene », p. 1703-1704, et Stewart

Brand, The Clock of the Long Now : Time and Responsibility, New York, Basic Books, 2000.

88. En France, c’est l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) qui a

été chargée de réfléchir à des solutions pour créer une mémoire multimillénaire.

89. H. Jonas, Le Principe responsabilité, p. 40.

90. Cf. Michel Lussault, Hyper-lieux. Les nouvelles géographies de la mondialisation,

Paris, Éditions du Seuil, 2017, p. 281 : « Ainsi, la caractéristique du contemporain, conçu comme régime d’historicité, c’est d’être avant tout […] un régime de spatialité(s). »

91. J’ai développé ce point dans mon étude « À la recherche de l’espace.

Hyperconnexion, rapprochement et dé-localisation », in Nicole Aubert (dir.), @ la recherche du temps. Individus hyperconnectés, société accélérée : tensions et transformations, Toulouse, Érès, 2018, p. 151-165.

92. François Hartog a abordé cette question à la fin de la préface à l’édition de poche de

Régimes d’historicité, en référence aux concepts de « Ville générique » et de « Junkspace » de l’architecte hollandais Rem Koolhaas. Cf. F. Hartog, « Présentisme plein ou par défaut ? », p. 18.

93. Sur cette distinction entre habitabilité (habitability) et développement durable

(sustainability), voir D. Chakrabarty, « The Planet : An Emergent Humanist Category », p. 18.

94. Au sens de « porter attention » à la vulnérabilité d’un habitat et d’en « prendre soin »,

cf. Michel Lussault, « Porter attention aux espaces de vie anthropocènes. Vers une théorie du spatial care », in R. Beau et C. Larrère (dir.), Penser l’Anthropocène, p. 199-218.

95. L. Robin et W. Steffen, « History for the Anthropocene », p. 1712.

96. J. Diamond, Effondrement, p. 15.

97. Je renvoie, pour l’île de Pâques, au tableau plus nuancé et multicausal de Christopher

M. Stevenson et al., « Variation in Rapa Nui (Easter Island) Land Use Indicates Production and Population Peaks Prior to European Contact », o PNAS , n 112/4, 27 janvier 2015, p. 1025-1030.

98. Virginia García-Acosta, « Catastrophes non naturelles et Anthropocène. Leçons

apprises à partir des perspectives anthropologiques et historiques », in R. Beau et C. Larrère (dir.), Penser l’Anthropocène, p. 326.

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