L’accélération de l’histoire - Des Lumières à l’Anthropocène
Chapitre III. La dictature du présent
III
La dictature du présent
Sous sa forme englobante, la catégorie d’accélération de l’histoire a pu
être utilisée comme l’axiome de base d’une sorte de théorème qui se conclut par la thèse de la dictature du présent. Le raisonnement se résume de la manière suivante : l’accélération de l’histoire entraîne la perte du passé et la dissolution de l’avenir, donc une autonomisation du présent, qui devient la catégorie historique dominante de la modernité. Nous avons
rencontré cette position chez Pierre Nora 1, et elle apparaît également, à partir de prémisses complètement différentes, dans la théorie de Hartmut Rosa, avec le motif de l’immobilité fulgurante : l’accélération transformerait l’histoire en un présent pétrifié aux allures totalitaires. Cette théorie combine la critique de la vitesse développée par Paul Virilio – l’augmentation des vitesses débouche sur une « inertie polaire » – et l’idée de la contraction du présent de Hermann Lübbe, qui soutient que l’accélération raccourcit continuellement l’intervalle de temps dans lequel nous pouvons anticiper nos conditions de vie en pariant sur une certaine
stabilité 2. Pour d’autres auteurs, comme François Hartog ou Hans Ulrich
Gumbrecht 3, c’est le phénomène contraire qu’on observe aujourd’hui. Notre présent s’élargirait, à cause de l’incapacité où nous serions d’inventer l’avenir et de laisser le passé derrière nous. Citons enfin l’essai récent de Jérôme Baschet, qui fait commencer sa réflexion sur le présentisme par l’affirmation d’une corrélation directe entre l’« accélération généralisée » et
la « dictature de l’immédiat », appelée encore « tyrannie du présent » 4.
Quelle est la nature exacte de ce rapport entre accélération et
présentisme ? Est-il si évident ? Chez Hartog, le thème de l’accélération de l’histoire intervient ponctuellement, selon deux perspectives complémentaires. D’un côté, il reprend la thèse de Koselleck d’un lien structurel entre modernité et accélération, et situe de ce fait l’expérience de l’accélération dans le cadre du « régime moderne d’historicité ». De l’autre, il intègre la thèse de Nora en faisant de l’engouement pour la mémoire et le patrimoine à partir des années 1980 une réaction contre l’accélération de
l’histoire, telle qu’elle a été vécue au e 5 XX siècle. La « vague mémorielle » est à ses yeux l’un des symptômes du présentisme, qui semble supplanter ou du moins concurrencer la catégorie d’accélération comme grille de lecture des sociétés contemporaines. Dans ce chapitre, on va donc déplacer la focale de l’accélération au présentisme, ce qui est une première manière d’instruire la question de la polychronie de la modernité, puisqu’on a là deux modèles pour penser le temps présent qui, bien qu’ils s’articulent l’un avec l’autre, sont néanmoins distincts. Pour ce faire, on se concentrera sur le maître ouvrage d’Hartog, Régimes d’historicité. Le succès de ce livre en
France et au-delà 6 – il est devenu un classique souvent cité dans le domaine de l’historiographie – vient de ce qu’il accomplit un double geste théorique, exprimé dans son titre et son sous-titre. Son premier apport tient à ce qu’il propose une notion nouvelle, celle de régime d’historicité, pour décrire les différentes relations que les sociétés entretiennent avec leur historicité, leurs diverses « expériences du temps ». Hartog avait introduit le concept de régime d’historicité dans des travaux antérieurs, d’abord de manière
marginale à propos de Marshall Sahlins 7, puis sous une forme plus
développée avec l’anthropologue Gérard Lenclud 8. Dans son livre de 2003, il en précise les significations et l’utilise avec plus d’ampleur comme un outil heuristique pour étudier différents types d’expérience du temps observés dans les sociétés humaines. En outre, il met à profit ce concept pour proposer un diagnostic sur notre époque actuelle, qui serait caractérisée, notamment depuis la chute du mur de Berlin en 1989, par le présentisme, nouveau régime d’historicité fondé sur la primauté, la domination du présent dans notre rapport au temps (d’où le sous-titre du livre : « Présentisme et expériences du temps »). Ce diagnostic est avancé avec prudence, comme une hypothèse devant être mise à l’épreuve par des recherches empiriques, hypothèse qui contient elle-même deux versions. Ou bien notre époque se situe dans un « présentisme plein », durable, ou bien ce présentisme n’existe que « par défaut », étape provisoire vers un autre
régime d’historicité qui n’est pas encore établi et reste à définir 9.
Hartog n’est pas le seul à s’être penché sur le problème du temps
historique et sur les relations instaurées entre le passé, le présent et le futur. Dans leur ouvrage collectif Breaking Up Time, auquel ce dernier a participé, Berber Bevernage et Chris Lorenz donnent un aperçu des recherches sur le
sujet publiées au cours des dernières décennies 10. Tout en soulignant l’originalité de la notion de régime d’historicité, ils soulèvent une série de questions à son propos :
Il est symptomatique que la thèse de François Hartog selon
laquelle la pensée occidentale sur l’histoire se caractérise par une
succession de trois « régimes d’historicité » – une orientation
vers le passé jusqu’à la Révolution française, une orientation
vers le futur jusqu’aux années 1980, puis une orientation sur le
présent dans les années suivantes – ait été à peine testée
empiriquement. Par conséquent, les questions concernant l’unité,
la domination, les extensions géographiques, les transferts et les
transformations des « régimes temporels » (n’y a-t-il pas des
« sous-régimes » concurrents ou des chevauchements entre les