L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 10 sur 13 · partie 2/5

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L'appel du bout du monde

Chapitre 9

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

J’ai souvent le sentiment que la réaction des gens est disproportionnée par rapport à ce que je réalise vraiment. Je ressens leur admiration et, même si ça me touche et, pour être honnête, flatte mon ego, je me demande si je la mérite… Quelques personnes m’ont confié qu’elles auraient aimé avoir mon courage en partant elles aussi à l’aventure, notamment Allen, un Canadien croisé dans un parc lors d’une pause, qui m’a fait part de ses regrets de ne pas avoir traversé le désert australien dont il rêvait. Étant maintenant marié et père de famille, il n’imagine pas laisser ses proches, ne serait-ce pour quelques semaines : « Je veux être un bon père, je ne peux pas être égoïste et les abandonner. » Je le rassure en lui disant qu’il pourra le faire quand ses enfants seront un peu plus âgés, peut-être même avec eux !

À peine passée du côté américain, je ressens une grande différence avec le Canada. Je ne sais pas si l’insécurité ressentie est à ١٠٠ ٪ légitime ou si elle est fondée en partie sur mes craintes dues aux mises en garde récurrentes que j’ai entendues par les Canadiens sur cette région… En tout cas, certains quartiers me font vraiment peur et je suis le conseil de Dev : je ne m’arrête pas aux feux rouges pour ne pas être trop vulnérable. La ville de Niagara Falls côté américain est assurément glauque et triste, remplie d’un nombre impressionnant de SDF qui n’ont pas franchement l’air sobres, mais plutôt sous l'emprise d'alcool ou de stupéfiants.

En me dirigeant vers mon premier hôte, je mets mon couteau à disposition sous ma selle, coincé avec ma tente : mieux vaut être trop prudente que pas assez et être capable de se défendre en dernier recours, ou en tout cas pouvoir montrer que l’on a un moyen de défense si besoin…

La première chose qui m’interpelle dans ce coin de l’est des USA est le nombre hallucinant de drapeaux. Je n’ai pas le souvenir d’en avoir vu autant en Californie. En plus des drapeaux américains, les drapeaux en faveur de Trump sont présents à profusion. Bien plus que je n’aimerais en voir. Dans cette région comme dans la plupart des régions rurales, je rencontre beaucoup de supporters de Trump et du parti républicain. Je m’intéresse sincèrement à leur point de vue car je pense que c’est une chance de passer une soirée chez des personnes ayant des opinions si divergentes des miennes. J’aimerais vraiment comprendre ce qui les a poussés à choisir un président si infâme aux yeux du reste du monde. La deuxième constatation que je fais est que les conducteurs se croient dans Mario Kart : je dois être beaucoup plus attentive à la conduite des automobilistes qu’au Canada, surtout quand je comprends que mon assurance santé de voyageuse vient tout juste d’expirer ! Toute la journée, je serre les fesses pour éviter les gros pick-up qui me frôlent, en me jurant de la renouveler le soir même. Je reçois ma première invitation spontanée pour la nuit par une femme que je croise sur une route de campagne. Ravie mais ayant déjà des hôtes qui m’attendent, je la remercie chaleureusement. Un peu plus tard, je découvre la peur des chiens errants. Pour une raison inconnue, ils sont irrésistiblement attirés par mes mollets qui doivent probablement avoir l’air appétissants. J’ai le cœur qui bat la chamade après avoir pédalé aussi vite que mon endurance me le permet pour échapper à ce groupe de chiens enragés !

Cette première journée aux USA est palpitante mais pas forcément des plus réjouissantes : quelques secondes d’inattention lors d’un arrêt et voilà ma mascotte disparue. Je la cherche partout, en vain… Elle m’a été volée. Un vrai coup dur pour moi. Certes, ce n’était qu’une peluche, mais elle était le symbole de l’espoir, de la ténacité et de la persévérance que je représente pour ces enfants, ce qui me donnait la force de m’accrocher même quand j’étais à bout de forces… Je me reprends vite, je n’ai pas le choix, je n’ai pas le temps de m’apitoyer sur mon sort. Il me reste quelques dizaines de kilomètres avant d’arriver chez mon premier hôte américain. Et cette première soirée sur le sol des USA est l’une des plus marquantes. Mes hôtes, une mère et son fils, Tony, sont de fervents supporters de Trump et m’offrent l’expérience de l’Amérique profonde. Ils tiennent un discours climatosceptique hallucinant. Le réchauffement climatique n’existe pas selon eux et ferait partie d’un complot, d’une machination… Ils sont fatalistes puisque c’est l’œuvre de Dieu et l’homme ne peut rien n’y changer. Mon sang ne fait qu’un tour et bout dans mes veines ! J’essaie de poser mes arguments sur la table avec tact mais je sens que c’est peine perdue.

Ils insistent pour continuer l’immersion dans l’Amérique profonde en me faisant essayer le tir à l’arme automatique dans leur jardin ! Même si les armes à feu ne sont pas ma tasse de thé, j’accepte puisque j’estime que ça fait partie intégrante de la découverte de la culture américaine. Quand je raconterai cette expérience à d’autres Américains plus tard, la plupart me diront : « Waouh, tu es allée chez des rednecks. » Au final, contre toute attente, je passe une soirée mémorable à leurs côtés. Nos discussions me permettent de mieux comprendre le point de vue des républicains et leur désespoir de retrouver un emploi et de revivre les années de l’Amérique prospère d’autrefois.

Pour faire le bilan de cette première journée, on m’a volé mon compagnon de voyage Billy et mon petit drapeau français (il devait faire tache dans cette masse de drapeaux américains), je me suis fait courser par des chiens errants et j’ai tiré avec un Glock dans l’arrière-terrain de mes hôtes. Je pense que je ne suis pas près d’oublier cette entrée en matière originale. Quand Tony me montre le nouveau pistolet qu’il vient d’acquérir, minuscule, de la forme d’un smartphone, je le questionne sur sa relation aux armes et la raison pour laquelle il ressent ce besoin d’être armé puisqu’il me dit ne jamais se déplacer sans une arme dans la poche. « Tu comprends Justine, je ne peux pas me rendre dans des lieux où il y a du monde, comme un centre commercial ou un cinéma, sans mon arme. J’ai besoin de pouvoir me défendre. Imagine si un fou ouvre le feu sur la foule. Il faut que je puisse réagir immédiatement, sans avoir à attendre l’arrivée des flics. J’ai toujours mon arme sur moi, même quand je dors. »

Le droit d’être armé fait véritablement partie de la culture américaine puisqu’il est inscrit dans le deuxième amendement de la Constitution écrit par les « pères fondateurs » à la fin du e XVIII siècle : « Le droit de chacun de posséder et de porter une arme ne doit pas être enfreint. » Ce droit y a été inscrit en raison de l’oppression subie par le peuple américain lors de la guerre civile, infligée par une armée professionnelle. L’interprétation de la Constitution et son application varient beaucoup en fonction des États. Le port d’arme est d’abord réglementé au niveau fédéral puis par chaque État car, à la différence de la France, les lois diffèrent en fonction du lieu où vous vous trouvez dans le pays. Ainsi, la ville de New York, dans l’État du même nom, est la plus sévère : il y est interdit à un citoyen lambda d’avoir une arme, même pour sa défense personnelle. Certains États, comme la Floride, obligent le vendeur à faire une recherche sur le casier judiciaire d’un acheteur potentiel alors qu’en Géorgie, il suffit de se présenter dans un magasin spécialisé avec une pièce d’identité délivrée par cet État pour en sortir armé. Les lois qui encadrent la possession d’arme sont étonnantes. En Floride par exemple, la loi impose de cacher son arme : la montrer en public sans raison légitime équivaut à une agression à main armée alors qu’en Géorgie, nul besoin de la cacher ! La Californie, de son côté, est un modèle en ce qui concerne le contrôle des armes à feu puisqu’elle est l’un des États les plus restrictifs et ça paye : le nombre de tués par balles à Los Angeles a été divisé par deux depuis ٢٠١٠. La ville a créé un système de rachat des armes : ١٠٠ dollars offerts en carte-cadeau pour faire ses courses à chaque fois qu’un pistolet est rendu (et jusqu’à ٢٠٠ dollars pour un fusil). Le Golden State (la Californie) oblige le porteur d’armes, contrairement à la Floride, à porter la sienne de manière visible (pour que tout le monde sache que la personne est armée). Puisqu’en ٢٠١٨, les États-Unis n’ont pas connu plus de quatre jours sans fusillade de masse, les mœurs doivent sans aucun doute évoluer et Los Angeles pourrait bien être le modèle de ce changement.

Je comprends pourquoi le lobby des armes est si puissant aux États-Unis avec un raisonnement comme celui de Tony qui se prend pour un cow-boy en voulant se faire justice lui-même, d’autant plus que tirer est, pour lui, un vrai loisir auquel il prend plaisir. Quand j’arrive chez lui, j’hésite d’abord à rester puisque la maison est assez glauque et l’hygiène à revoir. Mes doutes redoublent d’intensité quand il me propose d’aller tirer avec lui dans l’arrière-terrain. L’idée de me retrouver seule dans les bois avec un inconnu armé ne me réjouit pas particulièrement mais j’accepte de le suivre, mon téléphone prêt à composer le 911 à la moindre alerte. Il est presque touchant dans sa manière de parler du tir avec affection et passion. Je l’observe d’abord tirer, impressionnée et terrifiée par l’aisance et la facilité avec laquelle il manie ses différentes armes. Il vient souvent ici chasser le sanglier. Puis il me propose d’essayer. Il m’explique les règles de sécurité de base et m’équipe d’un casque antibruit et de lunettes balistiques pour me protéger des projections. Notre cible est l’un de ses anciens manuels de lycée, situé à une dizaine de mètres. Tout un symbole de viser sur un manuel représentant le savoir ! Hésitante, je m’y reprends à plusieurs fois pour viser la cible avant d’appuyer enfin sur la détente. La force ressentie en tirant et le recul qui s’ensuit sont impressionnants. Je suis surprise d’atteindre la cible et de la toucher presque au centre. La chance du débutant ! Il me propose même de récupérer les balles dans le bouquin ainsi que les douilles éjectées dans l’herbe en souvenir. Il me filme et j’envoie ensuite cette vidéo à mes proches pour leur faire partager mon expérience. Après le visionnage, Bev et Dev, mes parents adoptifs canadiens, m’écrivent. « Justine, où es-tu ? Tu n’es pas en sécurité ! On vient te chercher ! » Je les rassure tant bien que mal et vais me coucher en me refaisant le film de cette surprenante première journée américaine.

J’aime beaucoup échanger avec des personnes dont je ne partage pas les idées, je trouve ça passionnant et j’essaie toujours de pousser la discussion le plus loin possible pour comprendre d’où viennent les idées de mes interlocuteurs. J’ai remarqué que, lorsque l’on ne se braque pas et que l’on essaie sincèrement de comprendre l’autre, on se rend vite compte qu’on recherche tous la même chose mais que notre éducation, nos expériences et notre environnement nous poussent à penser d’une manière différente. Le débat est souvent animé mais enrichissant. Même sans le vouloir ou sans s’en apercevoir, on s’entoure en général de personnes ayant les mêmes convictions que nous. Comment comprendre alors ces autres qui ne font pas partie de nos vies, de notre bulle ? La seule solution est de contrer cette ignorance qui mène à la peur puis, dans un cercle vicieux, à la haine (car l’inconnu fait peur), en osant dépasser ses premières impressions sur l’autre. Quand je pense à la bêtise qu’est le racisme, je me dis toujours que, si la coquille d’un œuf peut être d’une couleur différente, l’intérieur est toujours le même ! J’aime citer Gustave Flaubert : « Voyager rend modeste, on voit mieux la place minuscule que l’on occupe dans le monde. » Je pense que le voyage apprend l’humilité et le respect en général : le respect de l’autre, de la nature et des différences. Ça nous remet à notre place assez insignifiante à l’échelle de la planète et de l’histoire de l’humanité.

Bien sûr, je ne veux pas rester sur cette première impression assez mitigée. Je veux découvrir qui sont vraiment les Américains en allant à leur rencontre. Ce qui se passe à ce moment-là est incroyable. La communauté Warmshowers étant assez petite, beaucoup de cyclistes appartenant à celle-ci commencent à entendre parler de moi comme de « la fille qui pédale seule avec son sac à main sur l’épaule » (la scène que j’ai filmée en arrivant aux USA avec mon petit sac en bandoulière sur le pont me suivra longtemps). Certains me reconnaissent même dans la rue : « Oh, c’est toi Justine, j’ai entendu parler de ton voyage. » Incroyable, je tombe des nues ! Les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans ces rencontres, notamment grâce aux groupes Facebook. Le nom du site Warmshowers que j’utilise pour trouver des hôtes (à traduire par « douches chaudes » car le réseau permet une mise en relation entre des hôtes qui proposent l’accès à leur douche, chaude de préférence, et des voyageurs à vélo) fait beaucoup rire certaines personnes (y compris mon futur copain), à qui ce nom fait plutôt penser à un site érotique… On en est loin !

Ce qui est absolument hallucinant, c’est que les Américains sont si généreux avec moi que je ne dépense pas un centime ma première semaine aux États-Unis. Un record ! Je ne suis jamais partie sans argent en voyage car, même si j’ai souvent eu la chance de rencontrer des personnes généreuses, je n’ai jamais voulu dépendre de cette gentillesse et de cette bonté même si la recevoir fait bien sûr toujours un immense plaisir.

À cette période, je discute beaucoup avec Christelle, une autre Française qui pédale, elle aussi seule, sur le même parcours que moi mais avec un peu d’avance. Elle me donne de précieux conseils sur les endroits à éviter et m’oriente vers les meilleurs hôtes. J’ai froid dans le dos le jour où elle m’écrit pour m’annoncer qu’elle vient d’être renversée : elle a reçu un projectile – en fait la roue d’un camion qui s’est détachée de celui-ci –, la percutant de plein fouet avec une force incroyable et lui faisant perdre connaissance. Elle se retrouve à l’hôpital avec seulement quelques bleus et égratignures. Une vraie miraculée ! Elle constate, elle aussi, l’incroyable générosité des Américains quand le chef des pompiers qui l’a secourue l’aide à régler une partie du coût de l’hospitalisation, non couverte par son assurance, et la raccompagne chez son hôte. Après ce jour, j’ai toujours en tête son accident et je redouble de prudence.

Le lendemain, je m’arrête dans un dinner, l’une de ces cafétérias traditionnelles, pour prendre un petit déjeuner typiquement américain, à base d’œufs, de corned-beef et de gaufres, le moral retrouvé et ayant hâte de vivre une deuxième journée aux USA, je l’espère moins chaotique que la première. J’avoue que les premiers jours, pas très emballée par le sentiment d’insécurité constant que je ressens ici, j’ai envie de repartir dans l’autre sens vers le Canada, mais je persiste. En pédalant seule, j’ai énormément de temps pour penser, méditer, écouter la nature, observer les locaux, réfléchir à la direction que je souhaite donner à ma vie… Quand je suis fatiguée de mes pensées, je dégaine mon MP3 pour pédaler en rythme.

J’arrive aujourd’hui à Rochester, dans l’État de New York, une ville que je trouve tout de suite déprimante. Rochester a longtemps été connue pour abriter le siège social de Kodak, le géant de la photographie qui s’est effondré dans les années 2000, à l’image d’autres industries. Depuis, on ressent la désolation dans cette ville au passé économique fort, prospérité qui n’est plus qu’un lointain souvenir. Je suis heureuse d’y voir mon premier match de football américain. Il a lieu dans un lycée avec tout ce que j’imaginais : joueurs musclés idolâtrés par les lycéennes, pom-pom girls et mascotte en forme de nounours géant. L’ambiance est géniale, très bon enfant, jusqu’à ce qu’une bagarre éclate entre deux filles, de vraies furies qui essaient de s’arracher les cheveux. Apparemment, elles se disputent le beau gosse du lycée, le quarterback (l’un des joueurs). L’officier de police affecté à ce lycée doit intervenir car le risque que la bagarre dégénère est élevé… Ça met de l’ambiance !

Voir une voiture de police devant chaque école me perturbe et j’essaie d’en savoir plus en allant discuter avec cet officier une fois l’altercation terminée. Il m’explique que la présence de milliers de policiers armés (entre 20 000 et 40 000) dans les établissements scolaires a été instituée après la tuerie de Columbine dans le Colorado qui avait fait treize morts en 1999. Le zèle dont font parfois preuve certains officiers relance régulièrement le débat sur leur présence dans les 84 000 établissements scolaires publics américains. Un officier de police est même actuellement poursuivi pour avoir menotté des écoliers de huit et neuf ans qui n’obtempéraient pas à ses consignes dans le Kentucky ! Ils sont censés faire respecter la loi et assurer la sécurité mais en aucun cas ils ne doivent gérer les problèmes de discipline scolaire. Cette discussion passionnante me fait réfléchir. Ce policier me dit que Trump a même défendu l’idée d’armer les enseignants mais que cette mesure très controversée a heureusement été, jusqu’à présent, catégoriquement rejetée par nombre d’élus du Congrès, démocrates comme républicains. Pourtant, au moment où j’écris ce livre, en mai 2019, le parlement de Floride vient d’adopter une loi autorisant les enseignants à porter une arme à feu en classe. La solution aux violences par armes à feu ne peut pas être davantage d’armes à feu ! C’est le serpent qui se mord la queue !

Après cette visite, j’arrive chez Rob et Chris, assez déprimants, à l’image de la ville, par leur manque de joie de vivre… La maison est sans vie. Pas de musique, pas de photos, je dois me creuser la tête pour combler le silence et trouver des sujets de discussion. Je fais une liste de sujets potentiels dans ma tête mais j’en viens vite à bout par manque de retour de leur part : le silence s’installe pendant le repas, me mettant particulièrement mal à l’aise. Prétextant un appel Skype avec mon père, je m’éclipse pour me coucher tôt. Après une nuit réparatrice, nous partageons le petit déjeuner, aussi calme que le dîner de la veille, mais ils me font la grande surprise d’avoir contacté une amie à New York, qui voudrait me recevoir en échange de quelques cours de français. Quelle bonne surprise ! Une chambre m’attend donc en plein Manhattan pour mon arrivée dans « The Big Apple », ce qui me remonte le moral en flèche. Les crêpes préparées par Chris y sont aussi pour quelque chose. Reboostée, je me remets en route, accompagnée de Rob sur les vingt premiers kilomètres. Je prends aujourd’hui la direction de Geneva. Je me dépêche car je voudrais arriver avant 16 heures chez Jeff, mon hôte, qui est invité pour le traditionnel repas dominical chez ses parents et qui m’a proposé d’y aller avec lui. J’arrive à temps, toute transpirante, après 75 kilomètres. Ce qui est incroyable (et cette théorie n’a presque jamais été démentie), c’est que mes hôtes habitent toujours au sommet d’une côte. Mais pourquoi donc ?

En arrivant en nage, je suis immédiatement séduite par le sourire amical de Jeff. Le feeling est immédiat ! Son appartement a pour vue l’un des Finger Lakes, ces fameux lacs en forme de doigt de la région. Il va y nager presque tous les jours et il y est l’organisateur d’un triathlon local. Finalement, ce sont ses parents qui nous rejoignent ce soir car le locataire de Jeff vient de déménager et lui a offert une énorme pièce de bœuf qu’il ne pouvait emporter. Nous partageons donc tous ce festin. Jeff est sec comme un clou comme on dit, pas un pet de graisse, mais sa manière de cuisiner me laisse perplexe. Pour accompagner la viande, il prépare des haricots verts, avec plus de beurre que de légumes. Pour éviter d’exploser mon compteur calorique de la journée, j’évite paradoxalement la verdure ce soir-là. Puis nous jouons tous ensemble à un jeu de société : une superbe soirée qui restera dans mon cœur.

Je remarque l’impact de mon énergie sur les autres. Les gens sont toujours très attentionnés et bienveillants à l’idée de contribuer à mon voyage, par le biais de dons pour l’association que je soutiens, en me donnant le contact de leurs amis dans la prochaine ville, en m’offrant à manger ou parfois avec un simple sourire ou un mot d’encouragement. Un cercle vertueux se crée, un vrai effet boule de neige de positivité et de gentillesse. Quand je raconte mon histoire aux personnes que je rencontre avec enthousiasme et dynamisme, je sens à quel point elles veulent faire partie de l’aventure, je remarque qu’à chaque fois que je suis positive, de bonnes choses m’arrivent, encore plus belles chaque jour, comme si la machine s’emballait. Au contraire, quand il m’arrive de perdre cette énergie, je me rends compte à quel point on attire ce que l’on dégage : si je dégage de la positivité, les gens ont envie de venir vers moi, mais ils me fuient quand je ne suis pas dans cet état d’esprit. Je fais alors un grand effort pour renverser la tendance et retourner dans ce cycle positif. Il faut juste garder à l’esprit de toujours traiter les autres comme on souhaite être traité. Comme le dit si bien Wayne Dyer, « la façon dont les gens vous traitent est leur karma, la façon dont vous réagissez est le vôtre ».

Depuis une semaine, les alertes météo sont nombreuses au sujet d’un ouragan violent qui affecte la Floride et dont les répercussions viendront bientôt toucher la Caroline du Nord et du Sud ainsi que l’État de New York, avec des inondations et des précipitations importantes. Les prévisions ont annoncé des pluies diluviennes pour ce lundi. Effectivement, les pluies sont violentes et je me félicite d’avoir demandé à Jeff de rester deux nuits chez lui car le temps est apocalyptique.

En nous requinquant avec un énorme bol de muesli pour le petit déjeuner, je le questionne sur l’omniprésence intrigante d’images de poules sur tous les objets de son appartement. L’anecdote est amusante : il a créé un grand poulailler dont la propriété est partagée par tous les habitants de sa ville. Ainsi, à tour de rôle, les citoyens vont nourrir les poules, nettoyer le poulailler et récolter les œufs qui sont ensuite mis à la disposition de chacun. Tous ses amis pensent maintenant qu’il est passionné par les poules et lui offrent des cadeaux qui sont toujours à l’emblème de celles-ci. À l’image de ces œufs, je suis impressionnée par le système de vente basé sur la confiance aux États-Unis, que j’ai pu également voir au Canada ou en Nouvelle-Zélande. Des fermiers laissent à disposition des clients potentiels les fruits, les légumes, les gâteaux de leur production et font confiance à ceux qui se serviront pour payer ces produits à leur juste valeur dans l’urne. Ainsi, sur un chemin isolé dans la forêt, j’ai trouvé une table débordant de barres de céréales, de fruits et de boissons énergisantes pour les cyclistes de passage, qui doivent payer, honnêtement, en fonction des prix affichés sur l’urne. Formidable !

Nous voilà donc partis vers le poulailler que Jeff est tout fier de me montrer malgré les trombes d’eau. Puis il m’emmène dans un grand supermarché tenu entièrement par des mennonites, une communauté atypique souvent confondue à tort avec les amish. Ce magasin est à des années-lumière de l’hypermarché typique américain Walmart : tous les produits proposés sont faits maison et il y a des échantillons des produits frais dans les rayons. Trop gourmande pour résister, je fais plusieurs fois le tour du magasin pour goûter à mes aliments préférés. Les mennonites sont réputés pour la qualité de leur production : ils fabriquent tout eux-mêmes en totale autonomie. Une partie du magasin est d’ailleurs réservée à leur artisanat avec différents meubles en bois, une autre partie à la vie religieuse et une dernière à la librairie avec notamment, au top des ventes, La Petite Maison dans la prairie, qui reflète parfaitement leur mode de vie !

Nous rendons ensuite visite au frère de Jeff, qui a adopté un mode de vie alternatif en vivant sur un bateau, dans une marina, ayant ainsi à la fois le confort des sanitaires du port et la liberté de se déplacer selon ses envies. Un idéal qui fait rêver !

Jeff est professeur à l’université de Geneva et, quand je lui parle de mon envie de créer une pancarte que je pourrais accrocher à l’arrière de mon vélo pour que les gens que je croise sachent ce que je suis en train de réaliser, il est enthousiasmé par l’idée. Il prend alors les rênes du projet en appelant ses collègues de l’université, au service reprographie, pour leur demander s’il serait possible d’y imprimer mon affiche, ce qu’ils acceptent immédiatement. Merveilleux ! Nous travaillons sur le graphisme : un ami m’avait déjà dessiné un logo quelques mois plus tôt, me représentant sur un vélo, pédalant sur la Terre. Nous utilisons donc ce logo comme base en y ajoutant le nom de ma page Facebook. Une fois satisfaits du design et le document sur clef USB, nous allons au campus, un lieu magnifique. Son adorable collègue a déjà imprimé la pancarte et, en la voyant, je ne peux m’empêcher de retenir quelques larmes. J’éprouve un sentiment d’accomplissement personnel et de bonheur intense. Je suis à cet instant précis à l’endroit où je veux être, en train de faire ce que je veux profondément. La seule chose qui me manque est un compagnon de voyage avec qui partager ce bonheur, car même si je me découvre chaque jour un peu plus forte, je me dis souvent que « le bonheur n’est réel que lorsqu’il est partagé » (Into the Wild). Jeff est d’ailleurs tenté de me suivre dans ce périple mais ses obligations professionnelles l’en empêchent.

La pancarte à la main et le sourire aux lèvres, il m’entraîne ensuite dans les couloirs de la fac. Je pense que beaucoup de Français ont déjà rêvé devant les séries américaines qui montrent la vie d’étudiants sur les campus universitaires. J’aurais adoré vivre cette expérience (mais sans la dette que se traînent pendant des années les étudiants une fois diplômés !). Nous finissons la journée au restaurant, bien au chaud autour d’un bœuf bourguignon, car le froid de l’hiver a déjà commencé à pointer le bout de son nez. À partir de ce jour-là, la pancarte trônera à l’arrière de mon vélo, attirant l’attention et la sympathie des Américains. Les coups de klaxon et les cris d’encouragement me porteront désormais dans les moments difficiles. Ce que j’aime aux États-Unis, c’est l’ambiance énergique, bouillonnante, novatrice qu’on y trouve (en tout cas dans les grandes villes). Dans l’ensemble, je trouve les Américains sympathiques, parfois excentriques, et détendues (surtout sur la côte ouest !)

Le lendemain, nous sommes le 11 septembre 2018. J’explique à Jeff que je voudrais assister à la cérémonie de commémoration des attentats de 2001. Même si les faits remontent à dix-sept ans, la douleur des Américains est toujours très vive car ces attentats ont marqué un tournant dans l’histoire des États-Unis et l’esprit du monde entier. Le traumatisme est encore vif et les plaies ne sont pas encore refermées. À 8 h 46, nous observons une minute de silence. Tous les pompiers, policiers, politiciens et de nombreux habitants de la ville sont présents. L’ambiance est lourde et l’émotion à son comble, notamment lors du discours du maire qui évoque le sentiment ambivalent qu’il ressent en pensant à son fils envoyé en mission en Afghanistan : la peur constante de recevoir l’appel qui lui annoncerait une nouvelle fatale et la fierté de son engagement pour défendre son pays. Les Américains sont très patriotes et extrêmement reconnaissants envers leurs militaires qu’ils tiennent à remercier d’un « Thank you for your service » (« Merci pour votre service ») à la moindre vue d’un uniforme.

Les soldats et leur famille bénéficient de réduction dans les parcs d’attractions comme Disneyland pour compenser tant bien que mal le temps pendant lequel ils ont été séparés. Ils ont également un meilleur taux d’intérêt pour les prêts immobiliers, une éducation gratuite s’ils veulent commencer ou poursuivre des études universitaires, ou encore une prise en charge à 100 % de leurs frais médicaux (un luxe aux États-Unis !). Servir sous les drapeaux est pour beaucoup la forme suprême de patriotisme. 87 % des Américains se disent fiers de leur nationalité. Il ne faut pas oublier que c’est un pays très jeune, surtout pour nos yeux de Français : l’existence des États-Unis comme État indépendant ne date que de 1776. Ils se sont développés grâce aux immigrés qui ont fait de ce nouveau pays le leur, en se regroupant autour de valeurs communes : le drapeau représente donc cette mixité et cette fierté d’être Américain.

Après le discours émouvant du maire, l’hymne national est chanté par une Afro-Américaine dont la voix magnifique me procure des frissons et fait monter les larmes aux yeux de toute l’assemblée, puis c’est au tour de la fanfare des pompiers de prendre le relais. Le chef des pompiers prononce à son tour un discours poignant avant que la Garde nationale ne tire en l’air pour honorer les victimes. Le recueillement est sincère et chacun veut montrer aux familles des trois mille victimes qu’ils n’oublieront jamais. Les noms des victimes sont ensuite énoncés toute la journée, devant le mémorial, par différents volontaires qui se relaient. À l’issue de la cérémonie, les pompiers de la ville organisent un petit déjeuner géant pour tous les habitants auquel je suis moi aussi conviée. Cette petite équipe de pompiers volontaires soudée est extraordinaire et me donne envie de m’engager immédiatement. Moi qui n’ai connu le monde des pompiers que par le biais d’une institution militaire misogyne, je suis impressionnée par leur gentillesse et par leur dévouement inconditionnel à la communauté ! C’est une valeur très forte ici : les Américains souhaitent faire partie d’une communauté, que ce soit par le biais du sport, de la religion ou encore du travail.

Le fait que je voyage seule impressionne ces pompiers et, paradoxalement, je vois dans leurs yeux du respect et de l’admiration alors que de mon côté, je les vois comme des héros. Ils sont tous pompiers volontaires et le principe de fonctionnement de cette caserne me laisse bouche bée. Comme en France, ils portent durant leur garde un petit boîtier individuel qui vibre et sonne pour les engager sur une intervention. À la sonnerie de ce bip, ils doivent se rendre le plus vite possible à la caserne. Si au bout de quelques minutes, seul le conducteur est arrivé et est prêt à décaler, il peut partir seul en intervention. Seul ! Sean, l’un des pompiers, me raconte l’une de ses interventions marquantes. Imaginez : en vrai superhéros, il arrive seul ce jour-là sur le lieu de l’incendie, alimente lui-même le camion en eau et va secourir la victime, une femme coincée dans son appartement en flamme à l’aide d’une échelle avant d’éteindre le feu. Seul, avant que ses collègues n’arrivent enfin ! Ils ont eu un fou rire collectif en voyant ma tête au récit de cette histoire et ma bouche grande ouverte de surprise. Il n’y a vraiment qu’aux États-Unis qu’on peut voir ou entendre ce genre de choses, de vrais cow-boys ! Les grandes villes ont assez d’interventions annuelles pour justifier le recrutement de sapeurs-pompiers professionnels, mais pas les petites bourgades comme Geneva, dont la sécurité des habitants ne serait pas assurée sans ces citoyens (extra)ordinaires.

Comme je n’ai pas de carte Sim dans mon portable, je me demande depuis un moment si je peux quand même contacter les pompiers ou la police via le 911 en cas d’urgence. L’un des pompiers me propose alors d’essayer et compose le numéro d’urgence. Bonne surprise, ça fonctionne ! Je suis contente que ce soit lui qui ait appelé car il a pu expliquer à l’opérateur que ce n’était qu’un test. Ils me proposent ensuite de déployer la grande échelle pour moi et de me faire monter pour admirer la vue. Je monte dans la nacelle avec Sean, le héros, qui la fait tourner à 360 degrés pour admirer les différents lieux de la ville où l’équipe a effectué des interventions marquantes. Mon respect pour eux grandit à chaque nouvelle anecdote qu’il me raconte. Il a un fou rire monumental quand je lui fais remarquer qu’avec leurs casques, ils ont l’air tout droit sorti d’un film. C’est vrai, leurs casques sont mythiques (certes, ils ne protègent pas grand-chose) et mon Dieu, ce qu’ils sont lourds !

Cette équipe me glisse l’idée de dormir dans les casernes de pompiers pendant mon voyage. Ils ne me donnent pas seulement l’idée, ils organisent pour moi la suite de l’aventure en contactant la caserne de la ville qui me reçoit deux jours plus tard. Les pompiers sont une véritable famille et ils m’ouvrent leurs bras dans un formidable élan de solidarité. Une chaîne d’entraide dont je suis l’un des maillons se crée alors. L’ampleur de leur gentillesse me dépasse quelque peu mais surtout me donne une sacrée claque et une grande leçon de vie ! J’ai tant de mal à quitter cette équipe si attachante que je quitte très tard Geneva, à 15 heures, alors que j’ai 95 kilomètres à faire : de la folie avec du recul ! J’ai aussi du mal à quitter Jeff avec qui je me suis sentie connectée. Je découvre d’ailleurs dans l’après-midi qu’il m’a laissé une carte avec quelques mots dans l’une de mes sacoches : « Justine, ta gentillesse, ta chaleur et ton enthousiasme sont une bénédiction pour ce monde. Tu as touché mon cœur. Continue d’apporter du soleil à ceux que tu rencontreras. » Je ne réussis pas à terminer la lecture, mes yeux sont trop embués…

Pas le choix cet après-midi, il faut que je trace ! Grâce à de la musique entraînante et à la force que m’ont apportée les rencontres inspirantes de ces derniers jours, je carbure et parcours ces 95 kilomètres en quatre heures et demie ! Un vrai record pour moi. J’ai le sentiment que rien ne peut m’arrêter, je ne me suis jamais sentie aussi en forme. La matinée m’a donné des ailes et je me sens forte grâce à l’énergie que ces hommes m’ont communiquée. Heureusement que je suis déjà dans une super condition physique à ce moment-là, et avec une bonne endurance ! Comme je t'en ai déjà parlé, le corps est une machine et, avec de l’entraînement, tout est possible (quand je pédale maintenant 20 kilomètres à La Barbade, je suis au bout de ma vie et je me demande comment j’ai pu survivre à ce 11 septembre !). Quand j’arrive enfin à Syracuse, je découvre un quartier qui semble assez craignos et qui ne m’inspire pas du tout confiance. Je m’arrête devant ce qui est censé être la maison de mon hôte mais qui ressemble plutôt à une maison hantée et je fais une fois de plus confiance à ma petite voix en décidant de ne pas y aller. Je pense alors à l’option qui s’est présentée à moi quelques heures plus tôt : la caserne de pompiers. La ville compte onze casernes et je décide de tenter ma chance. Malheureusement, je frappe à la mauvaise porte ce soir-là : les pompiers sont d’un tout autre acabit que ceux de Geneva. Puisque Syracuse est une grande ville, les pompiers y sont professionnels et ceux-ci s’avèrent être assez hautains… Le capitaine refuse immédiatement que je reste dormir mais me propose tout de même de rester dîner avec eux. Je me sens très mal à l’aise car je sens bien qu’il me prend de haut. Il me demande même de lui présenter une photo de moi en uniforme pour lui prouver que j’ai bien été pompier dans le passé…

Pour expliquer son refus de me laisser passer la nuit à la caserne, il prétexte une montagne d’autorisations à obtenir au préalable. Il est déjà 21 heures et il faut que je trouve rapidement une solution. Le capitaine part dans son bureau pour passer quelques coups de fil et, dès qu’il quitte la pièce, je remarque que l’ambiance se réchauffe. Les autres pompiers m’expliquent à quel point ce nouveau capitaine, en charge de la caserne depuis seulement deux semaines, est peu apprécié ici à cause de son zèle excessif et de son goût prononcé pour les règlements qu’il veut voir appliquer à la lettre. Je comprends mieux l’ambiance glaciale qui règne ici : une vraie guerre de clans à base de testostérone et d’ego (démesuré pour certains). Quand il revient dans la remise (le garage où sont stockés les engins), le capitaine m’annonce qu’il a appelé le syndicat et qu’il souhaite me payer une chambre d’hôtel, ce que je refuse catégoriquement car je sais pertinemment que cet argent a été collecté pour venir en aide aux pompiers dans le besoin ou pour aider la communauté. Ils me supplient presque d’accepter, sachant que le quartier est dangereux et qu’il serait risqué de me laisser repartir seule à cette heure tardive. Ils insistent même pour m’escorter en camion dans cet hôtel… La scène serait surréaliste et j’ai du mal à imaginer des pompiers français escorter dans un véhicule d’urgence une voyageuse à vélo !

Face à mon refus, l’un des pompiers contacte Rocco (je te vois sourire d’ici en lisant ce prénom, il m’a fait rire aussi !), un pompier d’une autre caserne de la ville de repos ce jour-là, et lui demande s’il serait d’accord pour me recevoir. Sans hésiter, celui-ci accepte et vient même me chercher à la caserne. Je le remercie chaleureusement, ainsi que l’équipe de gros bras qui m’aide à embarquer mon vélo dans son pick-up. Imaginez qu’il est 22 heures, après une journée comparable à un vrai ascenseur émotionnel : le matin même, j’étais avec Jeff et les pompiers de Geneva pour commémorer le 11 septembre et je suis maintenant dans une ville avec un haut taux de criminalité, après 100 kilomètres de vélo dont une partie dans le noir, en train d’embarquer dans le véhicule d’un inconnu pour aller dormir chez lui ! Je sens que je me suis dangereusement rapprochée de mes limites. Je suis simplement rassurée par le fait qu’il soit pompier, ce qui est pour moi un gage de confiance, comme le label d’une bonne personne. J’espère que je ne me trompe pas…

En arrivant chez lui, je me rends compte que, pendant le transport, il a mis ses sacs sur ma fragile pancarte imprimée le matin même, la pliant complètement en deux. Entre la fatigue, la peur ressentie en arrivant en ville et l’immense déception doublée de colère que je ressens maintenant, je suis au bord de la crise de nerfs mais je prends sur moi et cache toutes ces émotions derrière un beau sourire de façade, comme à mon habitude… Nous déchargeons mes affaires puis il me présente à sa femme qui est très étrange. Il ne lui a peut-être pas demandé son avis avant de m’inviter… Il me dit alors cette phrase que j’entends souvent et que j’ai du mal à comprendre : « Si j’avais su que tu venais, j’aurais nettoyé… » Sa maison est dans un état indescriptible, un vrai dépotoir. Je ne laisse rien transparaître et apprécie tout de même vraiment son accueil qui est sincère et généreux même si je dois slalomer entre les déchets et les objets non identifiés. Il m’invite d’ailleurs à me servir dans le placard et le frigo et à faire comme chez moi, c’est adorable !

Je me couche sur le canapé (fermant les yeux sur les taches d’origine douteuses) et ses trois chiens, des boxers, me tiennent compagnie durant cette nuit d’enfer. Entre leurs ronflements et les coupures d’électricité fréquentes (toutes les lumières se rallument à chaque retour du courant), cette nuit est aussi reposante qu’une rave party… Rocco me propose d’aller le retrouver à mon réveil dans sa caserne. Il me promet que l’ambiance y sera beaucoup plus sympa et j’accepte avec plaisir. Pas très fraîche après cette nuit, je le rejoins sur les coups de 9 heures. Lui et ses collègues me réservent un superbe accueil avec un petit déjeuner de champion, une visite de la caserne, une panoplie de tee-shirts et d’écussons et surtout une liste de contacts pour les prochaines villes que je compte traverser. En ce 12 septembre, je célèbre mes premières semaines en Amérique du Nord. Chaque journée m’apporte son lot de nouvelles surprises et mon voyage me paraît de plus en plus incroyable chaque jour. Le fait d’avoir cette pancarte à l’arrière du vélo change tout, les gens que je croise comprennent ainsi que je ne suis pas seulement partie pour une balade de quelques jours autour de chez moi et m’abordent facilement et avec plus d’intérêt.

Je reçois beaucoup d’invitations spontanées pour passer la nuit, des invitations à manger, les gens se garent en amont de mon passage et attendent que j’arrive pour me parler… Pour être honnête, il est difficile avec le temps de répondre toujours aux mêmes questions (« Tu viens d’où ? », « Tu vas où ? », « Mais tu es seule ? ») mais leur intérêt sincère me va droit au cœur. On m’offre tellement de nourriture que mes sacoches débordent et je me fais un plaisir de la redistribuer à mon tour aux SDF que je rencontre, qui ne manquent malheureusement pas. Une incroyable chaîne de solidarité ! On veut même souvent me donner de l’argent pour me permettre de me payer une journée de voyage supplémentaire. Beaucoup me disent ne pas avoir eu le courage de partir eux-mêmes et souhaitent m’aider à continuer le plus longtemps possible. Que faire ? Je décide de n’accepter l’argent que pour le mettre ensuite sur la cagnotte que j’ai créée pour l’association car j’ai remarqué que, quand je demandais aux gens d’aller faire eux-mêmes un don en ligne plutôt que de me donner la somme directement, ils ne prenaient pas le temps de faire la démarche et je perdais ainsi bêtement un don pour l’association. De cette manière, la cagnotte pour À chacun son Everest grossit rapidement !

Je rencontre sur la route Thomas, un trentenaire en balade à vélo qui se met à ma hauteur pour discuter et qui, après les habituelles présentations, me propose de m’accompagner jusqu’au canal Érié, ce que j’accepte avec plaisir. C’est tellement mieux de suivre quelqu’un sans avoir à regarder le plan. Le canal Érié est situé dans l’État de New York et relie l’Hudson au lac Érié, établissant une voie fluviale entre l’océan Atlantique et les Grands Lacs. Le problème est que Thomas me fait faire un détour de plus de 20 kilomètres, sûrement pas grand-chose pour lui mais la journée déjà longue va devenir interminable, mon genou se bloquant même pendant la dernière heure en selle. Je n’ai pas d’autre choix que de continuer car Patty et Larry, mes nouveaux hôtes, m’attendent. Je m’aide de ma main gauche pour pousser sur ma cuisse, le pied coincé dans le cale-pied. Chaque tour de pédalier est une souffrance pour mon genou, j’envisage de marcher mais je suis bien trop loin de ma destination pour ça. Je pense aussi à les appeler mais je n’ai pas de moyen de communication. L’option de l’auto-stop s’impose. J’essaie pendant une dizaine de minutes sans succès et comme la nuit tombe rapidement, je ne veux pas prendre le risque d’attendre et je décide de pédaler coûte que coûte, en serrant les dents.

L’arrivée chez ce couple charmant est une délivrance, leur maison ne pourrait pas être plus à l’opposé de celle de Rocco hier : un vrai nid douillet avec moquette impeccable au sol et broderies représentant des vélos au mur. Un décor digne d’un magazine de décoration d’intérieur ! La douche est un pur bonheur et quand je m’assieds en leur compagnie pour boire un jus d’orange et manger de la pastèque fraîche sur ce canapé moelleux, je ne peux m’empêcher de laisser couler quelques larmes de bonheur, je suis aux anges ! Paradoxalement, quelque chose me met mal à l’aise, j’ai la sensation qu’ils sont dans la « course aux invités ». J’apprends d’ailleurs que je suis leur 158e invitée en feuilletant leurs trois albums photo regroupant les clichés de tous les cyclistes qu’ils ont hébergés, ce qui a l’air d’être leur routine, même si ça n’enlève rien à leur incroyable gentillesse.

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