L'appel du bout du monde

Duquesne Justine · Chapitre 10 sur 13 · partie 3/5

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L'appel du bout du monde

Chapitre 9

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Avec eux, je discute de la place étonnante de la religion dans la société américaine. Cette place essentielle dans la vie sociale et politique va de pair avec la liberté de conscience et de culte inscrite dans la Constitution de 1791 et dans son premier amendement. On m’a ainsi déjà souvent demandé quelle était ma religion. Je suis née dans une famille de catholiques, j’ai été baptisée et j’ai fait mes deux communions. Pourtant, je ne crois pas en Dieu. Je me considère comme athée, ce qui est assez rare aux États-Unis. Je n’ai pas foi en la religion mais j’ai foi en beaucoup d’autres choses : l’amour, l’amitié, le respect, la tolérance, la générosité, la solidarité, la force du mental…

Aux États-Unis, tout est prétexte à introduire la religion, dans une référence permanente à Dieu, même lorsque l’on éternue : le « Dieu te bénisse » remplace notre « À tes souhaits ». Parmi les rares États au monde à avoir inscrit le principe de laïcité dans leur Constitution (il n'y a pas de religion d'État établie, permettant ainsi une liberté de religion), la France et les États-Unis se sont souvent mutuellement influencés au cours de leur histoire dans leur approche de la question. La référence permanente à Dieu, aux notions de bien et de mal (Good and Evil), au langage de la Bible, est évidente pour tout observateur de la vie américaine. Cette discussion est passionnante ! Je les remercie encore pour leur accueil : au dodo maintenant dans le lit king size, avec une grande croix accrochée au mur qui le surplombe. Je n’arrive pas à croire qu’encore hier, j’étais dans le canapé de Rocco, coincée entre trois énormes chiens baveux qui essayaient de m’étouffer et que je suis ici ce soir. Tout est provisoire !

Le lendemain, je pète la forme. Ils me demandent si je suis d’accord pour me rendre ce matin au lycée du coin où une de leurs amies est professeure de français pour y faire une conférence. J’accepte et, quand ils l’appellent pour lui confirmer ma venue, je l’entends demander, inquiète : « Mais est-ce qu’elle est propre sur elle et ne fait pas négligée ? » Je suis vraiment vexée et outrée par ce cliché des voyageurs à vélo marginaux hippies, il n’y a rien qui m’énerve plus que les stéréotypes. J’hésite à y aller mais je prends sur moi et décide de dépasser cette première mauvaise impression. Le mari d’Abigail, la professeure, vient me chercher en voiture pour me conduire au lycée. Impossible de le manquer, cet immense bâtiment ressemble à s’y méprendre à une prison. Je lui fais part de mes impressions et il me conseille d’éviter cette réflexion devant les élèves. Architecture austère, policiers à l’entrée, il y a de quoi s’y méprendre… Tout en longueur, ce bâtiment en briques marron entouré de barbelés ne donne pas franchement envie d’y venir étudier chaque jour, en tout cas de son plein gré.

En nous garant, nous trouvons une jeune fille d’une quinzaine d’années en larmes sur le parking. Elle vient d’oublier les clefs de son énorme 4 × 4 à l’intérieur de celui-ci et l’a verrouillé par erreur. Par peur d’être en retard, elle s’est garée sur un emplacement réservé aux professeurs et est en proie à une grande panique ! Nous essayons de la rassurer et lui conseillons d’aller en cours pour l’instant. Les lycéens arrivent, comme dans les séries télévisées, en voiture et certains dans des véhicules de luxe fournis par papa et maman, une grande partie du parking leur est réservée. Assez invraisemblable pour moi qui me levais tous les matins à 5 heures pour sauter dans un bus puis un train avant d’aller au lycée. Pour passer le sas de sécurité où se trouve le policier, je dois présenter mon passeport et la secrétaire me tend un badge à clipser sur ma veste avec ma photo, mon nom et le but de ma visite.

À l’intérieur, j’observe de jeunes lycéens habillés en treillis en train de marcher au pas. Surprise, je questionne l’instructeur en uniforme sur la raison de la présence de militaires ici. Il m’explique : « Ces jeunes ont signé pour un programme d’initiation à l’armée. » Il s’avère que l’armée américaine joue sur le fait qu’aux États-Unis, les études soient payantes pour appâter de nouvelles recrues issues de milieux défavorisés en leur promettant de leur offrir le moyen de faire des études. Pour eux, il n’existe pas d’autres choix. L’armée recrute aussi beaucoup d’engagés volontaires ressortissants latino-américains, candidats à l’immigration. Les recruteurs ont de plus en plus de mal à trouver des proies et en viennent même à contacter directement les lycéens en âge de s’engager au domicile de leurs parents, dont les coordonnées leur sont fournies par l’école. Les établissements publics sont en effet tenus de fournir leurs fichiers à l’armée sous peine de perdre leurs financements. Depuis 1973 et la fin de la guerre du Vietnam, l’armée américaine est une armée de volontaires et le recrutement en est l’enjeu principal.

Je retrouve la jeune fille, toujours inconsolable, dans la classe où je dois faire mon intervention, la même conférence que celle du Canada devant des collégiens beaucoup plus faciles à captiver. J’ai ici beaucoup de mal à capter l’attention de ces lycéens boutonneux au regard fuyant. Je continue tant bien que mal malgré leur manque d’intérêt, j’espère ne pas les avoir trop ennuyés. C’est dingue l’énergie nécessaire pour intéresser des ados !

Je reprends la route en fin de matinée pour un petit 40 kilomètres. Alors que je fais une pause dans une station-service, un jeune qui semble sans domicile fixe vient me poser quelques questions. Il me dit qu’il rêve d’entreprendre un voyage comme le mien et de traverser les États-Unis à vélo mais il n’a pour l’instant pas le droit de quitter l’État de New York avant d’avoir payé son amende… dont il doit s’acquitter car il a volé un vélo ! Je ne peux m’empêcher de me rapprocher imperceptiblement du mien, ce qui le fait éclater de rire. Je n’ai pas fini ma pause mais je n’ai pas particulièrement envie de rester ici avec cet énergumène…

Je pédale quelques minutes avant de trouver un Subway qui me permet de faire une pause avec la wifi. Le serveur, avec son filet typique dans les cheveux, finit par sortir, se plante devant moi et me dit : « I have only two questions: are you really on a bike trip? Are you hungry? » (« Je n’ai que deux questions : tu es vraiment en train de faire un voyage à vélo ? Tu as faim ? »). J’acquiesce, surprise. Il m’apporte alors un énorme sandwich que j’accepte, un peu gênée, ne pouvant pas refuser, gourmande comme je suis. En le dévorant, je pense : « Ça y est, je me mets à faire cinq repas par jour, j’ai passé un cap ! Je vais devenir obèse ! » Je le remercie encore avant de partir, il se fait tard.

Quand j’arrive chez mon hôte, je me dis : « Mon Dieu, où suis-je tombée ? » On me dit souvent que je suis un peu Marseillaise sur les bords à cause de ma tendance à exagérer, mais pas cette fois… Cameron est le portrait craché de l’acteur Dexter de la série du même nom, où ce tueur en série s’en prend à des criminels passés entre les mailles du filet de la justice. Cameron est non seulement son sosie mais sa maison est strictement identique à celle de Dexter ! Il se comporte de manière très étrange, parle très peu et, cerise sur le gâteau, je découvre une trappe au sol donnant sur une cave dont l’accès est condamné par un cadenas. Ok… Je commence officiellement à flipper ! Il me propose d’aller voir un concert dont les musiciens sont ses amis. J’accepte avec enthousiasme, soulagée, trop heureuse de ne pas avoir à rester en tête à tête avec lui ! Il sort de son garage sa voiture de course. Même sa manière de conduire me fait peur, il roule à plus de 150 kilomètres à l’heure. Je lui demande plusieurs fois de ralentir, je n’ai pas envie que sa voiture devienne mon cercueil. Nous arrivons enfin, sains et saufs (ce n’était pas gagné), et nous découvrons un énorme buffet disposé au milieu de la salle : c’est parti pour le sixième repas du jour, pour un peu de réconfort ! La musique me réchauffe le cœur et me permet de finir la journée d’une meilleure manière qu’elle n’avait commencé.

Lorsque je reprends la route le lendemain, des klaxons enthousiastes m’accompagnent et une personne de plus me propose de l’argent, que je mets ensuite moi-même sur la cagnotte en ligne pour l’association. Je crée même des petites cartes de visite avec le nom de ma page Facebook, que les gens me réclament pour pouvoir suivre mon aventure à distance. J’arrive à Amsterdam (toujours aux États-Unis) à 18 heures après 115 kilomètres, je suis en pleine forme et j’ai un super feeling en arrivant sous un grand soleil dans cette petite bourgade endormie au bord de l’eau. J’arrive à la caserne qui va m’accueillir ce soir, fière de moi et de cette journée : le défi du jour est accompli. Prévenus de mon arrivée, les pompiers m’ont préparé une chambre privée, celle du lieutenant, qui va dormir ce soir avec ses hommes. Quelle gentillesse ! Nous sommes vendredi soir et c’est soirée pizzas à la caserne. Les Américains n’ont vraiment pas les mêmes normes que nous au niveau des portions. C’est gargantuesque ! Et ils se moquent bien de moi en me voyant manger ma pizza avec des couverts. Une aberration pour eux qui me prennent même en photo pour en garder une preuve ! J’abandonne alors mon couteau et ma fourchette pour le plaisir de manger avec les mains.

Dans l’équipe se trouve une jeune recrue féminine, arrivée seulement cinq mois plus tôt mais qui est déjà très bien intégrée. Je l’envie, me rappelant ma propre expérience. Il ne faut pas espérer être bien intégré dans l'équipe avant un ou deux ans de service chez les pompiers de Paris. Je leur demande si je peux venir avec eux sur les interventions de la nuit. Ils sont étonnés de ma proposition et que je sois capable d’enchaîner 115 kilomètres à vélo et une nuit de garde, mais c’est une opportunité unique que je ne veux pas rater. Ils acceptent et activent la sonnerie dans ma chambre. À la première alarme, à 2 heures du matin, je tombe presque de mon lit et je me maudis d’avoir proposé de les accompagner. Quelle idée ! Je me traîne au radar jusqu’au camion et m’installe à la place qui m’a été attribuée. Ils portent secours à une personne victime d’une crise d’épilepsie. La deuxième intervention est, elle, digne d’un film d’angoisse : une mère paniquée a appelé les secours, impuissante devant le comportement de sa fille qui tient de la crise de démence, probablement sous l’influence d’une drogue dont on ne connaît ni le nom, ni la quantité ingérée. Le chien de la famille a été mis en cage par la mère mais il devient fou de rage à la vue d’inconnus sur son territoire. Pour une raison obscure, la fille se dirige vers la cage et libère le molosse qui fonce droit sur moi et me mord profondément au mollet. Les pompiers paniquent alors quelque peu car je n’ai pas d’autorisation officielle pour être présente (je n’aurai d’ailleurs à faire une demande signée qu’à Washington DC ; les autres casernes m’accueillant sans paperasse). Heureusement, ma blessure est superficielle et je suis vaccinée.

Je pense que la réaction des pompiers est en partie due au fait que les Américains ont recours à la justice pour tout et n’importe quoi. Cela donne parfois lieu à des procès loufoques mais ils n’ont rien à craindre avec moi. Je suis loin d’être procédurière, à la différence de Stella Liebeck qui avait attaqué McDonald’s en 1992 après s’être brûlée sérieusement à l’aine et aux jambes et avoir subi plusieurs greffes de la peau. Elle avait simplement renversé son café sur elle, café qu’elle avait jugé « d’une température excessive ». Le jury avait d’abord accordé 2,9 millions de dollars de dédommagement à Stella, qui ont ensuite été réduits par le juge à 640 000 dollars. McDonald’s vend depuis du café moins chaud ! Bref, dans mon cas, je ne compte pas les attaquer en justice et je les sens rassurés. Le lendemain matin, fin de la garde. Je les remercie tous chaleureusement et Mike, mon contact dans cette caserne depuis le début, tient à me présenter sa femme et son fils, ce que j’accepte avec plaisir. Ils m’emmènent sur le mémorial du 11 septembre de la ville. C’est à cet endroit précis que le premier avion avait fait demi-tour avant d’aller s’écraser sur la première tour du World Trade Center. Un membre du Congrès qui veut lui aussi me rencontrer se joint à nous. Il est très simple, humble malgré son poste, et il me remercie même pour la cause que je soutiens. Je ne sais quoi répondre, quel honneur ! Je ne pense pas mériter autant d’attention.

Après un câlin d’adieu, je pars pour une cinquantaine de kilomètres avec une flemme monumentale. Je n’ai vraiment aucune envie de pédaler. Je m’arrête dans un parc bondé, j’ai envie de discuter ce matin car la solitude me pèse. Heureusement, la pancarte attire toujours l’attention et un couple ne tarde pas à venir vers moi. Nous passons une heure à discuter tous les trois, ce qui me fait beaucoup de bien. J’arrive à 15 heures à Albany, la capitale de l’État de New York où je suis reçue dans une caserne un peu excentrée par une équipe de trois hommes d’une gentillesse unique. Les meilleurs ! Ils m’embarquent dans le fourgon voir les bâtiments fédéraux du centre-ville et le musée consacré au 11 septembre. Je suis contente de découvrir la ville à travers leurs yeux et leurs anecdotes. J’adore le côté familial des casernes américaines : le père de Peter, le conducteur, a préparé des entrecôtes pour l’équipe et tout le monde met la main à la pâte pour préparer la salade. Pas seulement la plus jeune recrue comme à Paris, mais tous les pompiers, en cohésion. Pour le dessert, le capitaine nous invite à déguster une glace : nous débarquons tous au McDo pour la commander puis nous la dégustons assis à l’avant du camion. Dans la soirée, alors que les autres sont déjà couchés, je discute avec Peter. J’adore ces moments particuliers la nuit, propices à la confidence, que je n’ai connus qu’en travaillant à l’hôpital ou à la caserne. L’atmosphère de la nuit facilite sans nul doute les discussions à cœur ouvert.

Je vais me coucher dans le dortoir qu’ils ont mis à ma disposition. Même si je ne dors pas sur mes deux oreilles, je rate le départ à 3 heures du matin. C’est la première fois que ça m’arrive ! Je suis à la fois très déçue et honteuse, j’ai vaguement entendu quelque chose et c’est en me levant pour aller aux toilettes que je vois l’arrière du camion disparaître dans la courbe du virage. Le cauchemar de tout pompier. Même si je n’avais pas de rôle attitré, je leur avais donné ma parole, j’avais promis de les accompagner cette nuit… La fatigue accumulée et la sonnerie plus discrète que dans les autres casernes expliquent sûrement ce raté. Même si je sais que je ne fais pas partie de l’équipe et que mon absence n’a en rien changé le cours de l’intervention, je me sens terriblement coupable. Je me recouche, toute penaude.

Mon réveil sonne à 6 heures. Je me lève et, en allant vers le sèche-linge pour récupérer mes vêtements, rebelote, je les vois partir. Je n’arrive pas à croire que je viens de rater le départ pour la deuxième fois ! Seule à la caserne, je me sens comme un gros boulet. J’entends à la radio qu’il y a huit camions engagés, ça a l’air d’être une grosse intervention. Finalement, c’était une fausse alerte mais, quand ils reviennent, je n’ose pas les regarder dans les yeux. Je me sens vraiment mal à l’aise. Dépitée, je n’arrive toujours pas à comprendre ce qui s’est passé. Sean vérifie alors les sonneries et se rend compte qu’elles n’ont pas été activées dans ma chambre. Je sens instantanément mon moral remonter en flèche. On rigole tous de ce quiproquo avec l’équipe de relève qui vient d’arriver. Un vrai soulagement !

Mes trois compères rentrent chez eux après leur journée de garde et je reprends la route. Je fais une pause devant une épicerie et un vieux monsieur me dépose un jus d’orange en me disant : « Ma contribution pour ton aventure. Tu as raison de suivre tes rêves. » Je suis stupéfaite. Quelle gentillesse ! Une heure plus tard, j’apprends l’existence d’une course dominicale de 10 kilomètres organisée par Dunkin Donuts, une chaîne de donuts réputée. Comme souvent dans ce genre de courses, des masseurs sont à l’œuvre pour détendre les jambes aux muscles tendus des coureurs. En me voyant, les masseuses m’interpellent et m’allongent à moitié de force sur la table car, selon elles, je mérite qu’on prenne soin de moi. J’ai vu pire comme agression ! Ce sont des élèves en cours de formation et celle qui me prend en charge est formidable. Sa douceur me détend et je m’endors presque sur la table de massage. En me massant, elle me confie être épatée par ce que je fais. Quand elles me disent que je suis courageuse, je leur réponds que tout le monde peut le faire, qu’il s’agit juste d’un choix, ce à quoi elles me répondent : « Oui mais c’est toi qui le fais. » Elles me préparent un énorme sac rempli de bagels, de donuts et de fruits, mes provisions pour la journée. Pour leur dire au revoir, je leur lance un « You made my day » (« Vous avez ensoleillé ma journée »). Quelques jours plus tard, je vois que leur école a même fait un don à l’association. Des amours de A à Z !

J’ai encore pris beaucoup de retard mais ça en valait la peine… Il y a du pour et du contre à être hébergé. Les avantages sont bien sûr énormes, je rencontre des personnes ouvertes, généreuses et souvent passionnantes et je découvre le pays de l’intérieur en vivant comme les locaux. Tous ces points positifs valent bien quelques inconvénients : une organisation d’itinéraire et de gestion des contacts plus importante et une perte de flexibilité qui me stresse parfois un peu. Quand je tombe sur un événement par hasard ou que je rencontre des gens avec qui j’ai envie de passer du temps, je sais que je suis attendue : on ne peut pas tout avoir. Je pense que l’idéal est d’alterner entre être reçue et camper car ça permet d’avoir plus de temps pour soi et de ne pas avoir à s’adapter tous les soirs à un nouvel hôte et à ses habitudes de vie, ce qui est parfois très dur après une journée d’efforts physiques. Je n’ai pas souvent campé seule pour plusieurs raisons : la sécurité (je ne me sentais pas assez à l’aise), le pays (les panneaux « Interdiction d’entrer » présents partout aux États-Unis ne m’incitaient pas vraiment à m’installer) et le fait que je sois déjà seule toute la journée.

Je pars pour 100 kilomètres sur un terrain avec un dénivelé important d’après Google Maps. Je suis parée, j’ai beaucoup d’eau, de nourriture, et je me sens motivée. Je me mets dans ma bulle avec de la musique spéciale workout, je me sens heureuse et j’enchaîne les kilomètres sans difficulté malgré les grosses montées. J’ai envie de hurler ma joie au monde. C’est puissant, les endorphines ! Je finis ma journée aux côtés de Patrice, un Français lui aussi en voyage à vélo solo. Le hasard fait que nous prenons notre pause exactement au même endroit, sur une route perpendiculaire à la route principale, après dix minutes de grimpette sans interruption. Je pense que nos jambes ont flanché au même moment ! Nous nous apercevons que même si nos voyages sont les mêmes sur le fond, ils sont diamétralement opposés. Lui ne fait que camper et ne côtoie que très peu les locaux. Il lui arrive même de pédaler la nuit, ce que j’ai personnellement du mal à comprendre car le but est quand même d’apprécier le paysage. Son objectif est d’arriver au plus vite à New York. C’est un vrai cycliste qui veut du kilométrage au compteur alors que moi, je suis simplement une touriste à vélo. Je vois le vélo comme un moyen écologique et économique de voyager, grâce auquel je peux aller à mon rythme et à la rencontre des habitants.

Ce soir, je pédale pour la première fois dans le noir, n’ayant pas été assez rapide aujourd’hui. Heureusement, mon vélo est paré pour ce genre de situations avec des dynamos à l’avant et à l’arrière. J’ai déjà un grand nombre de kilomètres dans les jambes mais j’ai encore de la réserve, aucune douleur à l’horizon et un sentiment d’euphorie grâce aux endorphines. La dopamine que mon corps produit accentue mon plaisir et améliore ma vigilance. Je me sens vive, tonique et alerte : la libération de la dopamine qu’entraînent ces longues journées de vélo provoque un effet addictif. Je cherche toujours à retrouver cette sensation de bien-être. L’effet combiné de l’adrénaline et de la noradrénaline met le corps dans les meilleures conditions pour l’effort et déstocke la graisse. Je pense qu’à ce moment-là, le taux de toutes ces hormones est au maximum. J’enchaîne les kilomètres à un rythme presque indécent. Le coucher de soleil est grandiose, j’ai l’impression de vivre un moment privilégié, comme si j’étais la seule personne éveillée dans la nuit alors que tout le monde est déjà (encore) endormi. Je savoure chaque rayon jusqu’à ce que le soleil disparaisse complètement.

J’ai beaucoup de difficultés à trouver la maison de Barbara qui m’attend ce soir : j’ai perdu mon plan et je n’ai pas de connexion Internet. Je sonne au hasard à plusieurs maisons mais personne ne semble enclin à m’aider. Je garde mon calme et ne panique pas. Malgré le noir complet et le peu d’informations en ma possession, j’ai la conviction que tout ira bien. Après avoir beaucoup tourné, je me dirige vers la seule maison éclairée. Bingo, Barbara m’attend. Elle commençait à s’inquiéter et se demandait si j’allais pointer le bout de mon nez puisqu’il est déjà 23 heures. Dans le doute, elle avait laissé toutes les lumières allumées pour m’indiquer le chemin. Quel bon sens ! Je m’effondre deux heures plus tard après une discussion passionnante. La diminution brutale de ce cocktail d’hormones excitantes me trahissant et me plongeant dans un sommeil bienheureux.

Je passe le lendemain à glandouiller et à… manger ! C’est toujours pareil : le jour même d’un grand effort, mon appétit est stable mais le lendemain, je suis littéralement affamée et passe mon temps à manger tout ce qui me passe sous le nez… Mon corps me réclame plus d’énergie pour se remettre de cet effort. Barbara vit dans une maison de service, dépendance d’une immense maison de maître où habite son patron, un millionnaire qui a fait fortune dans l’immobilier. La gourmandise étant mon grand péché mignon, je tends les deux oreilles lorsqu’elle m’apprend qu’elle est sa chef cuisinière personnelle. Je suis au paradis quand elle me prépare une omelette et un smoothie à tomber par terre. De quoi reprendre des forces ! Avec Barbara, nous discutons de réincarnation, d’épanouissement, de trouver sa voie. Elle me sidère et m’inspire par son parcours et sa force de caractère.

Regonflée à bloc par ces moments passés ensemble, je pars vers 16 heures pour me rendre à la caserne de Kingston où les pompiers m’attendent. Je me traîne un peu, mon corps a du mal à récupérer de la veille et a accumulé de la fatigue. J’accuse le coup et je sais que ce soir ne sera pas de tout repos. Allez, je me motive, en selle ! Une heure plus tard, j’arrive devant une caserne particulièrement sinistre et je mets dix bonnes minutes à essayer de trouver son entrée car tout est barricadé. Un pompier vient finalement à ma rescousse et m’ouvre la porte de la remise. Je n’accroche pas avec cet endroit construit deux siècles auparavant (ce qui est rare aux États-Unis). Rien ne semble avoir changé depuis et l’ambiance est assez lugubre. Comme souvent, l’équipe est très sympa mais le capitaine beaucoup moins. Nous partageons un repas et deux interventions pendant la nuit. La caserne se prépare à réagir à de nombreux appels dans les prochaines quarante-huit heures à cause d’énormes précipitations annoncées, conséquences d’un (nouvel) ouragan en Floride. De nombreuses pompes sont prêtes dans la remise pour parer les inondations.

J’ai la chance que Barbara me propose de revenir chez elle pour éviter le déluge. Elle vient même me chercher le lendemain à la fin de la garde et embarque mon vélo dans sa voiture sous une pluie torrentielle. Nous prenons le petit déjeuner toutes les deux dans le dinner voisin. Le café y est à volonté et l’atmosphère cosy nous enveloppe, nous protégeant de la tempête à l'extérieur. C’est un temps à se cacher sous la couette en regardant un bon film, et c’est exactement ce que nous avons prévu de faire : une journée très dynamique se prépare… Comme j’ai quasiment fait une nuit blanche à la caserne, je me repose puis nous cuisinons ensemble. Enfin, elle cuisine et je l’assiste pour l’épluchage des légumes, un vrai petit commis ! Elle m’explique que beaucoup de ses amis sont agriculteurs et qu’aux États-Unis, la moitié de la production de fruits et légumes est jetée car le culte de la perfection des légumes engendre un tri abusif. D’énormes quantités de produits frais ne répondant pas aux critères esthétiques irréalistes du fruit parfait pourrissent dans les champs, servant à nourrir le bétail, ou sont emmenées à la décharge. D’après elle, cette aberration participe au dérèglement du climat. En signe de résistance, nous ne mangeons que des légumes moches ce soir-là, sauvés avant d’être détruits, ce qui les rend encore meilleurs. Elle me régale d’une quiche aux asperges. Le vin nous rend un peu pompettes, ce qui ouvre la porte aux confidences et aux rires désinhibés.

Barbara part ensuite travailler à la boulangerie où elle est employée et j’en profite pour prendre le temps de préparer mon arrivée à New York. C’est étrange mais plus je m’approche de New York, plus je me sens stressée et quand j’y réfléchis bien, je le suis pour plusieurs raisons. D’abord, je rêve de cette destination depuis si longtemps que j’ai mis la barre vraiment haut. Mes attentes sont élevées et j’ai peur d’être déçue. Ensuite, je dois avouer que l’idée d’arriver dans cette mégalopole tentaculaire m’angoisse. Je me sens maintenant mieux, plus sereine, à ma place dans des endroits plus calmes. Et enfin parce que c’est un lieu que Vincent et moi rêvions de visiter ensemble depuis longtemps. Je crains qu’y arriver seule soit un nouveau coup dur et ravive la nostalgie. Je suis terrible pour ça (même si je me suis améliorée) : quand j’arrive quelque part, je veux tout voir, tout faire, au point de me mettre une pression énorme en écrivant la liste de ce que je dois absolument voir. Mais il faudrait de toute façon une vie entière pour tout visiter à New York, la ville qui ne dort jamais. Je sais que je dois travailler sur moi-même pour ne pas être frustrée ou insatisfaite si je ne vois pas autant de choses que prévu.

Quand Barbara revient, nous reprenons le temps de cuisiner toutes les deux en discutant de nos passions. Je ne la connais que depuis deux jours et pourtant je me sens très proche d’elle, intime. Elle va vraiment me manquer ! Je dors comme un bébé chez elle car je m’y sens bien, en sécurité. Avant de nous quitter, nous nous enlaçons et elle me dit à l’oreille : « Tu es un cadeau du ciel, prends soin de toi et sois heureuse. » Je la serre dans mes bras encore plus fort. Nous sommes toutes les deux émues. Ayant peu confiance en moi, j’ai encore du mal à comprendre ce que les gens aiment chez moi, j’ai peur qu’ils n’aiment que mon image, ce que je renvoie et pas le « vrai moi »… Je pars le cœur serré, ce voyage est rempli de merveilleuses rencontres mais aussi de tellement d’adieux. Elle me conseille d’ailleurs de refaire plus tard ce voyage initiatique avec mon mari et mes enfants. Une idée que je garde dans un coin de ma tête.

Mauvaise surprise ce matin : mes écouteurs ne fonctionnent plus. Pourtant, j’ai besoin de musique, ça m’est vraiment vital pour pédaler, ça me pousse et m’insuffle de l’énergie. L’effort me paraît beaucoup plus difficile sans la distraction de mélodies, et surtout très ennuyeux. Dommage, je ne pourrais pas non plus écouter de podcasts. J’aime ceux traitant de développement personnel, de voyages, de vulgarisation scientifique, ou encore retraçant le parcours de personnes atypiques. Je vais devoir me passer de tout ça aujourd’hui et me contenter des bruits de la nature. Pour l’instant, c’est plutôt la « douce mélodie » des bruits de la ville qui m’accompagne. Je n’ai pas trop le moral ce midi et je me venge sur un paquet entier de biscuits. Encore ce problème de self-control avec ces crises de boulimie, surtout quand je suis triste ou stressée. Conséquence : je suis barbouillée, je sens que j’ai fait des excès et si je veux encore être capable de pédaler, il faut que je fasse attention.

Je commence à être très fatiguée moralement, je suis épuisée de devoir toujours me présenter sous mon meilleur jour et faire bonne impression… En plus de ça, je dors très peu à cause des interventions de nuit avec les pompiers. J’adore ces moments où l’adrénaline monte en flèche mais mon corps commence à me lâcher. Je sens que je dois réduire le rythme ! Après des collines incroyablement pentues, j’arrive en nage dans le superbe vignoble de Kathleen et Victor, situé à seulement 120 kilomètres de New York. Ils ont plusieurs chambres qu’ils louent sur AirBnb et ils ont la gentillesse de me laisser occuper l’une d’entre elles gratuitement ce soir. Le lieu est grandiose, la vue merveilleuse. Je me sens au départ mal à l’aise quand je les rencontre après cette journée d’efforts intenses. J’ai besoin d’une bonne douche ! Je les retrouve ensuite avec leur fils et leur belle-fille Casey qui ont préparé une incroyable dégustation de vins de leur production accompagnés de bons fromages. L’équipe des vendangeurs nous rejoint et nous passons tous une soirée mémorable, ponctuée d’éclats de rire. Ce voyage a pris une ampleur incroyable. Même si j’ai beaucoup aimé voyager en France, le périple américain a une autre dimension et est à l’image des Américains : tout en grand !

Ce matin, j’ai le choix entre rejoindre un hôte Warmshowers ou aller chez Cathy, une Marseillaise travaillant à l’Organisation des Nations unies avec qui je suis entrée en contact par le biais d’un groupe d’expatriés français à New York, sur Facebook. En écoutant mon intuition, je pars chez Cathy. La meilleure décision du voyage ! Mais la route pour aller chez elle est un véritable enfer. Elle habite à Mount Kisco ça ne s’invente pas ! Et ça monte tellement… À chaque fois que je crois que c’est fini, je découvre une nouvelle côte derrière un virage. Ce qui me sauve, ce sont les écouteurs que m’a offerts Kathleen ce matin avant le départ. La musique m’aide dans cette épreuve. Il est à peine 11 heures quand je craque et mange tout ce que Kathleen m’avait préparé avant mon départ, des petites douceurs sucrées en provenance directe de la boulangerie de son vignoble. Après 65 kilomètres de montée, je suis à plat et je décide de continuer en stop. Mais personne ne s’arrête ni même ne ralentit malgré la détresse qui doit se lire dans mon regard. Un vieux monsieur sort alors de la maison devant laquelle je suis postée et me demande ce que je fais là. À la fois grand et en net surpoids, l'homme a le visage mangé par une barbe de plusieurs jours. Une chemise rouge couvre son torse massif et son regard vif m’inspire confiance. Je suis impressionnée par sa taille, il me dépasse d’une bonne tête. Il m’explique que le stop n’est vraiment pas courant ici et que personne ne prendra le risque de s’arrêter : « Tu sais, les gens sont craintifs, il y a beaucoup d’histoires et je serai étonné si quelqu’un s’arrête pour te prendre à son bord, mais bon courage ! »

Il rentre chez lui mais, quarante minutes plus tard, je le vois revenir. Je suis toujours aussi dépitée, le pouce tendu, mais je ne me suis pas encore résignée à remonter en selle. J’entends alors ces mots libérateurs sortir de sa bouche aux dents éclatantes : « Allez, c’est ton jour de chance, je t’emmène. » Je me retiens pour ne pas lui sauter au cou ! Nous chargeons tant bien que mal mon vélo et mes sacoches dans sa petite voiture puis nous partons enfin à faible allure à cause du coffre ouvert et de mon vélo qui en dépasse. Nous partageons une discussion à cœur ouvert. Il est adorable et me touche beaucoup dans la manière dont il parle de sa femme et de sa petite fille : « Tu sais, elles sont mon monde et je ne serais rien sans elles. » Notre conversation a plus de saveur que le petit déjeuner que je viens de prendre car elle nourrit mon âme qui a soif de connexions.

Le plus ironique, c’est qu’au moment où il m’embarque, je ne suis plus qu’à 10 kilomètres de chez Cathy, distance qui me paraît pourtant inatteignable dans ce moment de faiblesse. Il me sauve, car quand on est à bout, on est à bout ! Il me dit simplement : « Remercie-moi en faisant à ton tour quelque chose de bien pour quelqu’un quand tu en auras l’occasion. » Quelle leçon ! Je regarde d’ailleurs le soir même, sur son conseil, le film Pay it Forward (Un monde meilleur) dans lequel un enfant de dix ans a pour ambition de rendre espoir à son entourage en aidant des inconnus. En échange de son aide, ceux-ci doivent à leur tour aider trois personnes et ainsi de suite, le but étant de créer une vague de solidarité, un cercle vertueux d’entraide, pour rendre le monde meilleur. C’est ce que ce conducteur a fait pour moi : un geste de gentillesse gratuit, avec pour seule requête que j’aide à mon tour plus tard des inconnus.

Je me sens un peu stressée car j’arrive demain à New York et un grand panel d’émotions fait son apparition : je suis à la fois fière de moi et soulagée mais aussi un peu perdue, car c’était mon but, mon objectif depuis Montréal. Il me faut maintenant en trouver un nouveau. Le conducteur me dépose à environ deux kilomètres de ma destination et je finis à vélo, les jambes en feu. L’accueil ultra-chaleureux de Cathy, de son mari Paul et de leurs enfants est au-delà de mes espérances. Après un superbe repas tous les cinq, je m’écroule dans la chambre que Cathy m’a préparée pour la nuit. Comme celle-ci n’a pas de fenêtre et que j’ai éteint mon portable, trop fatiguée pour répondre aux messages, je ne me réveille que quatorze heures plus tard. Je n’en crois pas mes yeux, mon corps en avait vraiment besoin ! Je panique d’abord un peu car je suis censée aller à New York aujourd’hui, puis je relativise en me disant que je suis libre, je n’ai pas d’impératif. « Il faut juste faire ce qui nous rend heureux. » Je me répète cette phrase comme un mantra…

Comme je partage le petit déjeuner avec Paul, il me raconte son arrivée aux États-Unis. Il a fait partie des chanceux qui ont obtenu la carte verte américaine en jouant à la Green Card Lottery dont le nom officiel est le Diversity Immigrant Visa Program, une vraie loterie où seule la chance compte et où le gain est la carte verte. Ce programme de la diversité représente un pan du rêve américain car la Green Card est le document officiel qui donne à un ressortissant étranger le droit de résidence permanente et de travail aux États-Unis. En moyenne, seuls 2 % des participants obtiennent le précieux sésame. Ce programme a été instauré en 1990 par le Congrès et était à l’origine destiné à faciliter l’immigration légale provenant d’Irlande et à insuffler plus de diversité à l’immigration américaine. Mais attention, si vous faites partie des chanceux, tout n’est pas gagné : le parcours du combattant commence. Chaque année, le gouvernement américain tire au sort plus de 100 000 personnes, alors qu’il ne délivre que 50 000 cartes vertes. Seule la moitié des sélectionnés repart donc avec le précieux jackpot. Cette étape n’est qu’une première sélection. Après le tirage au sort, il faut remplir un gros dossier et présenter des justificatifs en tout genre : contrats de travail, casier judiciaire vierge… et enfin passer un entretien à l’ambassade des États-Unis… J’ai moi aussi tenté ma chance cette année, en vain.

Grand jour aujourd’hui, je pars direction… New York ! J’ai déjà Alicia Keys dans la tête. Le mois qui vient de s’écouler a été l’un des plus intenses de ma vie et j’en fais le bilan sur ces derniers kilomètres qui me séparent de la ville. Plus que 50 kilomètres, j’ai du mal à y croire ! Je fais une pause dans une station-service dont le vendeur est adorable. Il essaie de comprendre pourquoi je voyage seule. Je réponds que personne n’a voulu venir avec moi, ce qui le fait rire. Je suis toujours hésitante quand on me demande si je voyage seule. Car oui, en soi, je suis seule la journée à pédaler, mais puisque tellement de personnes m’apportent leur soutien en route, je pense que cette réponse est erronée. Sans cette aide, je ne serais pas allée aussi loin. Je serai éternellement reconnaissante à tous ceux qui m’ont tendu la main. Il me fait beaucoup rire quand il me demande de lui signer un autographe sur un billet de 5 dollars. C’est bien la première fois que ça m’arrive ! La folie de New York se rapproche. Il doit vraiment insister avant que j’accepte, à condition que ce soit sur un billet d’un dollar ! Il insiste aussi pour que je prenne ce qui me plaît gratuitement dans son magasin. Je repars donc avec mon eau de coco sous le bras et un grand sourire sur le visage. En faisant mon choix, j’ai repensé à Barbara qui m’en avait vanté les bienfaits quelques jours plus tôt. On m’a souvent conseillé de me méfier des inconnus, de ne pas leur faire confiance, mais cette rencontre me prouve encore une fois que j’ai raison de faire confiance à autrui.

Plus j’approche, plus la circulation se fait dense et je redouble d’attention pour me faufiler dans le trafic. En voyant l’un des célèbres ponts de cette ville mythique, le George Washington Bridge, une vague d’émotions m’emporte. Je viens d’arriver à New York, seule, du Canada ! Un vrai miracle pour moi qui étais, il y a quelques mois encore, incapable de lire une carte ou de me repérer sur un plan. J’avais un don pour me perdre et mon sens de l’orientation était particulièrement médiocre. Comme dirait Xavier Dolan, « tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais ». Je suis vraiment fière de moi ! Et je pense à Vincent qui serait, lui aussi, fier de moi je pense, enfin j’espère.

Après quelques cafouillages, j’arrive chez Maria, la mère de Dev, que j’avais rencontré en Birmanie avec Linda (devenue sa femme depuis), lors de mon trek de plusieurs jours dans les montagnes. Il vit maintenant en Suisse et a eu la gentillesse de me mettre en contact avec sa mère pour que je puisse occuper sa chambre d’enfant, dans leur appartement situé à Washington Heights, la pointe nord de Manhattan, au début de mon séjour ici. Comme Maria, les trois quarts des habitants de ce quartier sont d’origine dominicaine. Elle a d’ailleurs grandi dans cet appartement qui est dans sa famille depuis plusieurs générations.

Le cheminement qui m’a fait arriver ici est assez improbable. Je me dis que la vie est incroyable et que si on reste ouvert pour saisir les opportunités qui s’offrent à nous, elle est un vrai cadeau de tous les jours. Maria me fait goûter au mofongo, une purée de bananes plantain vertes, frites et pilées dans un mortier avec de l’ail, de l’huile et de la couenne de porc croustillante, une spécialité typique de Porto Rico où ce plat est très populaire. Elle m’emmène contempler la rivière Hudson en contrebas. Je passe ensuite la soirée à discuter avec sa fille Nathalie. Je la trouve passionnante, elle autant que son métier (conseillère en sexologie !). Je me dis que j’aimerais être aussi à l’aise qu’elle dans mes baskets. Je suis super contente de savoir que j’ai maintenant une amie de mon âge pour explorer la ville et sortir, car c’est aussi ça, New York !

Le lendemain, j’en prends plein la vue. Dès 8 heures, j’enfile mes baskets pour aller explorer la ville. La route qui longe la rivière Hudson et qui permet de rejoindre le sud de Manhattan est vraiment magnifique. C’est magique ce matin, je me sens profondément heureuse. Nous sommes samedi et, comme le temps est au beau fixe, des milliers de joggeurs, marcheurs et cyclistes se sont donné rendez-vous sur cette promenade. Ça respire la joie de vivre et le bonheur, tout le monde a l’air de prendre soin de son corps ici, le culte de l’apparence est à son paroxysme. Les quartiers de New York sont répartis en cinq arrondissements : Manhattan, Brooklyn, le Queens, le Bronx et Staten Island. New York est sans doute la ville la plus cosmopolite du monde et je vais vite le constater. Je traverse l’île de Manhattan, de Washington Heights jusqu’à la pointe sud, et j’arrive enfin à Lower Manhattan, sur le site du World Trade Center.

Dix-sept ans après les attentats, le quartier présente la nouvelle plus haute tour d’Amérique, le One World Trade Center. Le mémorial du 11 septembre se compose d’un parc avec deux bassins carrés situés à l’emplacement même des deux tours détruites. Les bassins, profonds de 9 mètres, sont alimentés par des chutes d’eau s’écoulant le long des murs. Le mouvement de l’eau perpétuel représente la chute des tours jumelles, l’eau qui se recycle continuellement représente la mémoire du peuple américain pour ses morts : « Le temps passe mais nous n’oublierons jamais. » Les bassins sont entourés d’un parapet portant le nom de toutes les victimes des attentats du World Trade Center, gravés sur du bronze. Sur certains noms, une rose a été déposée le matin même. C’est que nous sommes le jour de l’anniversaire de ces victimes. Je suis très émue et j’y reste plus de deux heures, perdue dans mes pensées. Puis je pars visiter le musée du mémorial. Des frissons me parcourent à l’idée que les restes des 1 100 victimes dont les corps n’ont jamais pu être identifiés sont inhumés au sous-sol du musée. La boutique fait scandale avec ses souvenirs estampillés « 11 septembre ». Ce business choque la plupart des proches des victimes. On y vend des foulards en soie à l’effigie des tours jumelles ou encore des manteaux pour chien aux couleurs des pompiers de New York. Est-ce vraiment approprié ?

En sortant, je pédale vers Wall Street, le quartier où se trouve la plus importante Bourse du monde, le New York Stock Exchange. Je suis ici dans l’univers de la finance new-yorkaise, un vrai monde de requins ! Le taureau de Wall Street en est l’emblème, une sculpture de bronze montrant un animal prêt à attaquer pour représenter l’agressivité des marchés financiers. Apparemment, les touristes aiment se faire prendre en photo devant les parties intimes de ce pauvre taureau : ça leur porterait chance ! Je continue ma visite vers Chinatown mais les odeurs me rappellent trop Taïwan et les souvenirs affluent. Vite, je prends la direction de Little Italy où il y a un monde fou. Je découvre que le festival de San Gennaro y bat son plein. Cette fête est célébrée par les Napolitains à travers le monde entier, et notamment à New York, où ont lieu chaque année une grande parade et une fête de rue. Je m’y promène un peu, l’ambiance est déjantée. Mais avec le vélo, ce n’est pas l’idéal et je n’ose pas l’attacher quelque part ici. J’ai bien trop peur des vols ! Le voyage tournerait vite court sans vélo…

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