L'appel du bout du monde
Chapitre 9
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Je décide de profiter des belles couleurs de la fin d’après-midi pour prendre le ferry vers Staten Island. Ce ferry est gratuit et c’est un superbe moyen de découvrir New York au fil de l’eau et de contempler Manhattan d’un autre point de vue. J’apprécie de me reposer après cette journée marathon. Je vois au loin la statue de la Liberté. C’est grandiose ! Le soir, Nathalie et Maria m’emmènent dans un bar gay où l’ambiance est vraiment bon enfant. Le concept du lieu consiste à attirer les clients avec des serveurs torse nu, alors je me sens rougir quand Nathalie insiste pour que je pose avec l’un d’entre eux. Nous dansons toutes les trois, je me sens légère, je ne pense à rien d’autre qu’à l’instant présent. Je me rappellerai toujours de cette première journée new-yorkaise !
Le dimanche matin, je pars à Harlem car je tiens à assister à une messe gospel. Je vais d’abord à la First Corinthian Baptist Church que l’on m’a conseillée. Ce que je ne soupçonnais pas, c’est que ça serait aussi touristique : une queue interminable composée uniquement de touristes s’étend sur des centaines de mètres. L’église est ultramoderne, avec des écrans géants diffusant des publicités. Elle tient plus de la salle de spectacle que de la vieille église comme nous en avons l’habitude, nous autres Français. Par contre, le chœur est magnifique et le pasteur charismatique. Il nous raconte son AVC récent et nous invite à nous remettre en question, à tourner nos choix vers ce qui nous rend vraiment heureux et non pas pour la gloire ou le regard des autres. Son discours est très émouvant et j’aimerais partager ce moment avec quelqu’un. Je me sens horriblement seule pendant cette cérémonie où tout le monde est venu accompagné… À un moment donné, le pasteur demande aux fidèles de se donner la main mais je n’ai personne autour de moi. Je sens les larmes monter. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Je pense que cet instant précis est le moment de ma vie où la solitude est la plus intense. Je regarde les gens autour de moi échanger des regards complices ou amoureux, et cet élan d’amour général me renvoie à ce qui me fait cruellement défaut en ce moment dans ma vie : l’amour et la tendresse.
Vient ensuite le moment où nous sommes censés faire une donation. J’ai plus l’impression d’avoir assisté à un show qu’à une cérémonie religieuse et la donation forcée ressemble plutôt au paiement d’une place de spectacle. Très déçue, je m’obstine et je pars explorer le quartier à la recherche d’une vraie messe, avec de vrais fidèles, et non pas une représentation. Je vais trouver ce que je cherchais à la Siloh Baptist Church, aux dimensions bien plus raisonnables. L’ambiance y est très différente, avec très peu de touristes et des fidèles si âgés qu’ils semblent être là depuis toujours. J’ai l’impression d’être dans un film quand, pendant la messe, ils se tournent tous vers moi et l’autre visiteur présent pour nous chanter « We are glad you are here » (« Nous sommes heureux que vous soyez là »). L’ambiance est bien plus authentique que dans la première église. Je suis contente d’avoir enfin une vraie expérience, loin du show qui tient plus de Broadway que de la messe. Le soir, Nathalie, Maria et moi sortons dîner dans un incroyable restaurant mexicain. Avec elles, je me sens en famille. Je leur suis reconnaissante d’avoir rendu mon expérience new-yorkaise inoubliable.
Le lendemain, je pars à vélo découvrir Times Square et Broadway. Je slalome entre les taxis jaunes, les bus, les voitures, les autres vélos, les piétons : j’ai l’impression d’être un coursier à vélo, tout y est comme dans les films, même la vapeur qui sort des plaques d’égout ! Quand je fais une overdose de la ville, je pars m’oxygéner dans Central Park. Cet endroit est formidable. J’écoute de la musique en regardant les gens vivre et en essayant d’imaginer leur existence. Je rentre ensuite avec la réconfortante impression de retrouver ma mère et ma sœur à la maison. Le lendemain matin, je leur prépare un beau petit déjeuner à la française avec des crêpes et du pain perdu (que tous les étrangers appellent d’ailleurs French toast). j’ai envie de leur faire plaisir après tout ce qu’elles ont fait pour moi. Et ça a l’air réussi ! Puisqu’il pleut des cordes, je pars en métro visiter le musée d’Histoire naturelle où je rencontre Jamiel, l’un des gardiens à l’humour décapant. Il me raconte avoir dansé dans la troupe de Michael Jackson et, pour me prouver ses dires, se met à danser pour calmer un bébé en pleurs dans la salle des dinosaures après m'avoir montré une vidéo où il apparaît aux côtés de la légende. Je suis époustouflée : même les gardiens de musée ont la classe à New York ! Pour finir la journée, Nathalie et moi allons à Brooklyn assister au concert de reggae organisé par l’un de mes amis français.
Le lendemain, pour ne pas abuser de leur hospitalité, je décide de partir chez Helen (l’amie de mes hôtes de Rochester), à Upper West Side. Elle a un magnifique appartement au 16e étage mais, même si elle est très gentille, ce n’est clairement pas la même ambiance qu’avec ma famille d’accueil dominicaine prête à chanter et à danser à la moindre occasion.
J’ai rendez-vous avec Cathy pour déjeuner. Je suis tellement contente de la revoir ! Elle a toujours un grand sourire aux lèvres. Quel rayon de soleil ! Pour remplacer mon nounours Billy volé le premier jour de mon voyage, elle m’en offre un autre, magnifique, aux couleurs de l’ONU. Je suis tellement touchée par cette attention ! En me dirigeant ensuite vers Times Square, je commence à me lasser du bruit constant. Vivement la campagne !
J’ai la chance d’avoir des invitations pour assister à une conférence ce soir : « What she said » (« Ce qu’elle a dit »), qui a pour but de mettre en valeur les femmes inspirantes qui font évoluer les mentalités, ou qui inspirent d’autres femmes par leurs actions. J’écoute par exemple le discours de Barbara Hillary, la première femme afro-américaine à avoir atteint le Pôle Nord et le Pôle Sud après avoir surmonté un cancer du poumon, à l’âge de soixante-dix ans. Je suis bouleversée par le parcours inspirant des cinq femmes qui témoignent et leur vie me fait remettre en question la mienne. Suis-je fière de moi ? Est-ce que j’ai assez fait pour l’instant ? Bien sûr, je suis jeune mais également impatiente. Je partage la soirée avec Ali, une jeune New-Yorkaise avec qui je viens de faire connaissance. Celle-ci se poursuit avec un open bar sur le toit d’un immeuble de luxe de Times Square. Moi qui ne suis pas vraiment une fêtarde, je découvre avec plaisir un lieu branché de la nuit new-yorkaise. Je me retrouve en talons (achetés pour l’occasion), au milieu de tous ces écrans, le vélo à la main, quand nous partons dans un bar voisin. Même pour cette soirée, mon vélo fait partie de l’aventure. Le deuxième bar accepte, après maintes négociations menées avec passion par Ali, de mettre mon vélo dans une sorte de consigne au sous-sol. Quand je repars, seule et un peu éméchée, une heure plus tard, j’essaie d’expliquer tant bien que mal que j’aimerais récupérer mon vélo à la cave. Je finis miraculeusement par me faire comprendre et un employé le récupère. Je me demande encore comment j’ai réussi à pédaler les 6 kilomètres qui me séparaient de ma chambre. Un vrai miracle que je sois arrivée à bon port.
Le lendemain, il est temps d’aller visiter la statue de la Liberté ! Direction le ferry pour découvrir la statue mythique sur Liberty Island. Celle-ci, terminée en 1886, après quinze ans de travaux, a été offerte à New York par la France dans l’idée de célébrer les cent ans de la déclaration d’indépendance des États-Unis. Après avoir vu la grande dame de près, je reprends le ferry pour Ellis Island, l’île d’arrivée de tous les immigrants. En ce matin ensoleillé, je suis émue sous le grand ciel bleu en pensant au chemin qui m’a amené ici, comme beaucoup d’immigrants qui ont sans doute ressenti le même soulagement dans ce lieu, après un voyage épique et éreintant. Cette petite île de la baie de New York, située à peu de distance de Manhattan, était en effet le point de passage obligé de tous les immigrants qui débarquèrent aux États-Unis entre 1892 et 1954. Ellis Island fut le centre de réception de douze millions de personnes, essentiellement venues d’Europe. Ces dernières fuyaient la famine, la guerre, les persécutions religieuses et étaient à la recherche de nouvelles opportunités économiques. La voie maritime était à l’époque le seul moyen utilisé et cette île représentait la porte d’entrée vers le Nouveau Monde. Aujourd’hui, on estime que 40 % de la population américaine est constituée des descendants de ces immigrants. Les candidats à l’immigration qui débarquaient des bateaux devaient subir un examen médical et administratif pour contrôler s’ils répondaient aux critères d’admission sur le sol des États-Unis d’Amérique (seuls 2 % étaient renvoyés chez eux).
De New York, j’écris une trentaine de cartes postales, à la fois à tous les hôtes qui m’ont accueillie sur le chemin et aux enfants qui me suivent : au service de dialyse de l’hôpital de Strasbourg, à la classe de ZEP et à l’association À chacun son Everest.
Aujourd’hui est mon dernier jour à New York et j’ai envie de retourner dans le quartier du World Trade Center. Je tombe alors par hasard sur des centaines de pompiers qui courent en uniforme. Après m’être renseignée, j’apprends qu’il s’agit d’une course de 5 kilomètres reliant Brooklyn au lieu où se dressaient les tours jumelles, en hommage au pompier Stephen Siller. Cette course est en fait une reconstitution de son acte héroïque. Le 11 septembre 2001, Stephen, qui fait partie de la brigade 1 des pompiers de Brooklyn, vient de terminer sa garde. Il est en chemin pour rejoindre son frère à une partie de golf quand il entend la terrible information à la radio : un avion vient de heurter la tour nord du World Trade Center. Après avoir appris la nouvelle, Stephen appelle sa femme Sally, lui demande de prévenir son frère de son retard et retourne à la caserne pour récupérer son équipement. Il se dirige avec le camion vers les tours mais se retrouve bloqué par le trafic dans le pont du Brooklyn Battery Tunnel. Mais il en faut plus pour l’éloigner de son destin héroïque… Après s’être équipé de près de trente kilos de matériel, il parcourt les cinq derniers kilomètres… en courant ! Sur place, il s’engouffre dans l’une des tours à la recherche de victimes mais n’en ressortira malheureusement jamais. Stephen Siller fait partie des 343 pompiers ayant fait don de leur vie ce jour-là. La course, qui rapporte deux millions de dollars chaque année à l’organisation caritative créée par sa famille, retrace les pas de Siller en ce 11 septembre. À ses débuts, elle avait attiré deux mille personnes. Cette année, ils sont plus de trente mille coureurs venus de tout le pays. Les portraits des pompiers décédés ce jour maudit clôturent la course. Je suis très émue par cet élan de solidarité et ce lien qui unit tous ces hommes.
Je rejoins ensuite Sandrine, ma cousine expatriée près d’ici, qui est venue me chercher avec son mari et son fils pour m’éviter la sortie de New York à vélo, que tous les cyclistes qualifient d’atroce et suicidaire.
Après un petit tour dans le New Jersey, direction Bethlehem en Pennsylvanie. Je passe deux jours en famille et dans le calme après le brouhaha de New York. Comme le mari de Sandrine est d’origine indienne, nous avons la chance de nous régaler de délices indiens. La reprise est difficile mais je me fixe un nouveau but : Miami ! J’ai besoin d’un nouvel objectif puisque New York est maintenant dans les rétroviseurs.
Comme je veux reprendre tranquillement, je prépare une petite journée, seulement 30 kilomètres, pour ce qui est censé être une reprise en douceur. Mais c’était sans compter sur le dénivelé… Cette journée sera au final démentielle. Je pédale dans des collines, de vraies montagnes russes ! Je ne sais pas pourquoi je me sens si mal aujourd’hui mais mon envie de pleurer est irrépressible. La perte de repères sûrement, la fatigue et la lassitude, surtout. Je sens que je suis sur le point de craquer mais je m’accroche jusqu’à ma destination où je fais de mon mieux, une fois de plus, pour donner une bonne impression. J’arrive exténuée chez un vieux monsieur qui me raconte sans tarder son destin tragique, ce qui ne m’aide pas à retrouver le moral. Prétextant un appel avec ma famille, je m’enferme dans la chambre où je m’effondre. Je pleure toutes les larmes de mon corps, tout lâche, la digue qui retenait mes larmes s’est écroulée et je sanglote, assise par terre, sur la moquette défraîchie, pendant une bonne demi-heure. Je me sens seule et j’essaie de me rappeler pourquoi je suis en train de faire ça, ou plutôt de m’infliger ça.
Je n’ai qu’une envie ce soir : être avec un visage connu, un ami, ma sœur, quelqu’un qui me connaît. Je suis en manque de tendresse. Ce soir-là est clairement un jour sans. Je ne partage sur les réseaux sociaux que les photos de moi souriante, donnant ainsi l’image d’une fille pleine d’énergie et réalisant son rêve… Mais, dans l’ombre, l’angoisse et la peur font aussi partie du quotidien, et ça, je dois l’affronter seule. Je m’accroche au fait que de minuscules pas dans la bonne direction peuvent m’amener là où je veux, un jour après l’autre…
Mon hôte prépare à manger malgré son rhume et des frissons de dégoût me traversent quand je vois les gouttes tomber de son nez directement dans le poulet… Je me demande comment je peux me sortir de ce pétrin et je prétexte finalement une allergie pour ne pas avoir à y toucher. Je ne suis même pas sûre qu’il soit possible d’être allergique au poulet mais rien d’autre ne m’est venu à l’esprit !
À force de passer autant de temps sur mon vélo, un problème s’aggrave depuis quelque temps : j’ai perdu la sensibilité et la mobilité des doigts de ma main gauche. Une douleur irradiante part de mon épaule jusqu’à la main et me rend vraiment maladroite. C’est comme si la pince que forment le pouce, l’index et le majeur ne fonctionnait plus. La raison de cette paralysie temporaire m’est inconnue. La répartition de mon poids sur le vélo n’est a priori pas la bonne : je me pencherais trop sur le guidon et l’appui serait ainsi trop localisé sur mes poignets. D’après l’un de mes hôtes, médecin, il s’agirait d’un problème de canal carpien, syndrome dont mon père a d’ailleurs été victime et qui s’est soldé par une double opération.
Ce soir, l’épouse de mon hôte étrange nous rejoint par miracle sur les coups de 20 heures, brisant ainsi ce tête-à-tête gênant. Quelle chance, elle est kinésithérapeute ! Elle me propose un massage et confirme l’hypothèse du médecin concernant le nerf coincé à l’origine du problème : les mouvements (et positions) répétitifs ne sont pas bons pour le corps. Être à son contact me fait prendre conscience à quel point avoir une personne proche me manque. Je me souviens d’une discussion avec Kathleen qui m’expliquait que, quand nous recevons un câlin pendant au moins vingt secondes, notre cerveau libère de l’ocytocine, l’hormone de l’attachement ou du bonheur, ce qui procure un effet d’apaisement et engendre une sensation de bien-être immédiat. Son toucher m’apaise et, sans le savoir, elle m’offre le contact humain dont j’avais besoin à ce moment-là.
Le lendemain, mes hôtes m’amènent dans la maison où ils ont élevé leur fils, décédé à l’âge de dix-huit ans d’une tumeur au cerveau. Cette maison est en ruine et tout semble pourtant y être encore en place, comme si elle avait été quittée du jour au lendemain, à la hâte. Il m’explique qu’il leur était devenu absolu insupportable de vivre dans le lieu où ils avaient été si heureux, avec une partie manquante à ce beau tableau, où tout leur rappelait leur perte. Ils ont donc déménagé dans une maison du voisinage pour essayer de tenir à distance les souvenirs, sans grand succès. Je leur souhaite de tout mon cœur de réussir à surmonter un jour ce traumatisme. On ne devrait jamais survivre à ses enfants, ce n’est pas dans l’ordre des choses !
Nous sommes venus chercher ici de quoi réparer mon cale-pieds qui avait cédé la veille : ce qui est génial avec les hôtes Warmshowers, c’est qu’ils sont passionnés de vélo et ont toujours de quoi le réparer avec les outils adéquats, quel que soit le problème. Je n’ai pas encore décidé où aller quand je les quitte. Je n’arrive pas à choisir. Certes, c’est la liberté mais c’est aussi dangereux puisque je dois assurer la logistique. C’est finalement Philadelphie qui l’emporte, malgré tous les avertissements que j’ai reçus sur la sécurité de la ville. J’ai le fameux film Philadelphia en tête et je sais que je vais le regretter si je n’y vais pas. Je me lance donc pour une journée au kilométrage à trois chiffres : 130 kilomètres me séparent en effet de la célèbre statue de Rocky Balboa qui se dresse devant les marches du musée d’Art de Philadelphie.
Sur le chemin, je rencontre Gloria et Mike, un adorable couple qui pédale ensemble depuis des années. Gloria est d’origine norvégienne et m’impressionne par sa taille : j’ai rarement vu une femme aussi grande, c’est la première fois que je me sens petite à côté d’une autre femme. Ils me proposent de rester chez eux ce soir-là et le dilemme se pose, comme toujours : j’ai déjà réussi à prendre une décision le matin et voilà que je dois en prendre une seconde. C’est vrai que je suis déjà fatiguée des 100 premiers kilomètres mais je décide quand même de continuer car je suis attendue ce soir. Ils me mettent en garde : « Justine, ne t’arrête surtout pas dans la ville juste avant Philly (le surnom de Philadelphie), les gangs y sont rois, c’est une vraie zone de non-droit. » Je me dis : « Super, ça va être l’occasion de voir s’il me reste un peu de jus, il ne faut pas que je me rate. » Cet endroit me rappelle le ghetto que j’ai traversé lors de mon arrivée aux États-Unis près des chutes du Niagara. Motivée par la musique du célèbre boxer, j’atteins mon objectif et immortalise mon arrivée en prenant la pose devant Rocky. Je l’ai fait !
Je me perds plusieurs fois en cherchant la maison de Kevin et Justin, en atterrissant au passage dans des quartiers peu fréquentables, le couteau et le répulsif pour chiens (je suis sûre que la cible peut aussi être un homme) toujours à portée de main. Je trouve finalement leur maison, dans un quartier qui détonne avec le reste du voisinage, dans le bon sens du terme : tout y est propre, soigné, mignon. J’espérais passer la soirée avec eux mais ils ont prévu d’aller à l’opéra et je ne me sens pas de sortir seule ici tard le soir. Je me couche donc, un peu dépitée. Au réveil, je pars visiter la ville, notamment le marché italien où Rocky fait son fameux footing. Rien n’a changé depuis le tournage ! Je reçois un e-mail de Gloria, rencontrée la veille : « Mike et moi allons au pays amish demain en voiture avec nos vélos pour nous balader, on aimerait beaucoup partager cette journée avec toi. Ça te dirait ? » Je suis tellement contente d’avoir de leurs nouvelles car, avant de nous séparer, ils avaient pris mes coordonnées mais je n’avais pas pris les leurs. Il ne me restait donc plus qu’à croiser les doigts en espérant qu’ils me contactent.
Je suis heureuse de savoir que je vais les revoir, et aussi soulagée de savoir que je n’aurai pas à pédaler pour aller là-bas car le dénivelé est de taille. J’ai rendez-vous avec Gloria à l’arrière du musée à 14 heures mais avant, je veux grimper les fameuses marches à la manière de Rocky. Un groupe de filles de l’université de Caroline du Nord est en train de s’y entraîner et je leur demande de m’accompagner. L’entraîneur nous filme, grimpant, boxant, avant notre arrivée triomphale en haut des marches, devant le musée, toutes ensemble. Quand je vois leur complicité, je me rends compte à quel point ça me manque de faire partie d’un groupe, moi aussi ! Mais je reste positive, ça sera pour plus tard… Je retrouve Gloria puis nous allons chercher Mike, son mari : leur maison en bois au milieu de la forêt est majestueuse. Par contre, j’aime beaucoup moins les têtes d’animaux accrochées aux murs : ces trophées de chasse me donnent la chair de poule. Il me fait faire le tour de la propriété et quand nous arrivons au garage, il me montre toutes ses créations : sculptures en bois, gravures… Et même sa propre pierre tombale qu’il est en train de graver lui-même, avec la date en suspens… Je le questionne, surprise, sur ses motivations, ce à quoi il répond, amusé : « Ça ne fait pas mourir que d’en parler… ou de travailler sur sa pierre tombale. » Mike nous présente l’itinéraire qu’il nous a concocté pour la journée. Quel bonheur d’avoir notre guide personnel. Gloria et moi sommes aux anges.
Nous prenons la route vers Intercourse, dans le comté de Lancaster, en Pennsylvanie, réputée pour la culture amish. C’est ici que les amish font découvrir leur culture aux touristes, cette ville étant en quelque sorte leur vitrine. Nous déjeunons dans le restaurant de la communauté et tout y est succulent. Ça faisait longtemps que je n’avais pas mangé quelque chose d’aussi naturel. Le cidre, le pain, la dinde et la soupe, tout vient d’ici. Les amish sont une communauté religieuse anabaptiste (ils ne baptisent pas leurs enfants), fondée en 1693 en Alsace par Jakob Amman. Le mouvement d’origine se scinda en deux, d’un côté les amish et de l’autre les mennonites. La première règle amish est : « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure. » Les amish vivent une vie très simple, basée sur l’humilité et la fraternité, ils sont méfiants vis-à-vis des technologies qui peuvent les détourner de leur foi et des valeurs chrétiennes. La communauté a été mise en lumière en 1985 aux États-Unis par le film Witness (Témoin), qui avait beaucoup fait parler de lui à l’époque.
Nous enfourchons nos vélos pour nous enfoncer dans le pays amish en suivant l’itinéraire de Mike pour vivre un véritable bond dans le temps. Puisque les amish veulent réduire leurs possessions matérielles au strict minimum, leur vie est très simple, ils n’utilisent pas d’électricité, ou presque : ils se déplacent ainsi en buggys, d'adorables petites calèches d'un autre temps. Comme ils sont obligés d’avoir des lumières sur ces véhicules, ils ont équipé la communauté de panneaux solaires, dont l’électricité sert aussi à l’alimentation des frigos. Ils utilisent également des vélos, mais sans pédales ni selle, assez proches de la trottinette à grandes roues. Les vêtements sèchent sur d’immenses fils à linge dans les jardins car il n’y a pas de sèche-linge. Leur mode de vie est similaire à celui des habitants de nombreux pays d’Asie que j’ai traversés mais le contraste est immense avec la surconsommation du reste des États-Unis. Les garçons ont une coupe au bol qui me rappelle celle de mon enfance : apparemment, cette coiffure plaisait beaucoup à mon père et j’y ai eu droit pendant plusieurs années. Quelle horreur !
Après ce voyage dans le temps, j’arrive à Lancaster où je rencontre Jake, lui aussi grand voyageur. Nous nous découvrons l’incroyable point commun d’avoir tous les deux vécu un temps sur l’île de Koh Lanta, en Thaïlande, et une passion commune pour celle-ci. Jake travaille dans le domaine de l’intelligence artificielle. Son équipe et lui s’attellent à la création de pancréas artificiels pour les personnes diabétiques. Son bureau est même équipé d’une chambre d’hôpital fictive. Il m’emmène dîner dans un incroyable restaurant avec des spécialités de l’île de Trinidad dont je me souviendrai longtemps : les Caraïbes m’appellent déjà.
Le lendemain, nous allons en stop à un concert de musique country où sont regroupés tous les plus gros stéréotypes concernant les américains. Difficile à décrire mais c’est la vraie ambiance de l’Amérique profonde ! Je suis notamment étonnée de voir le « coin des héros », un bout de pelouse situé juste devant la scène réservée aux vétérans. Nous nous régalons d’un super pique-nique avec champagne dans cette ambiance assez déjantée et, pour finir mon séjour, Jake m’emmène avec ses amis dans le bar des habitués du coin où nous passons la soirée à refaire le monde, accoudés à un bistrot crasseux. Si le voyage permet de se confronter à d’autres croyances, j’en ai la preuve puisque Jake, comme Barbara rencontrée quelques jours plus tôt, croit en la réincarnation. Il me raconte en effet avoir des souvenirs d’une vie précédente au cours de laquelle il aurait été esclave dans les plantations du Sud. Ses parents avaient même pris peur car il racontait des histoires étonnantes à l'âge de 3 ans, histoires qu'il n’avait aucune raison de connaître. Barbara, quant à elle, avait ce même souvenir d’avoir été esclave et disait pouvoir encore sentir parfois les coups de fouet sur sa peau ! Je les ai écoutés avec attention et leurs témoignages m’ont interrogée. Je crois que la capacité de se remettre en question et de ne pas rester sur ses a priori est une qualité primordiale et j’essaie de respecter ce principe, de prendre de la hauteur, de dézoomer, pour avoir plus de perspectives et voir à quel point le monde n’est ni blanc ni noir.
Je reprends la route le lendemain et Jake me manque déjà. Nos discussions profondes resteront longtemps dans mon cœur et m’aideront à avancer dans les moments difficiles. Après une journée sans rebondissements dans une jolie forêt, je suis reçue par un pasteur et sa famille (nombreuse). Je me croirais presque dans la série Sept à la maison ! Je me confie à cœur ouvert à lui car je sens qu’il sait écouter. Il me donne des conseils et me rassure. Ses mots sont apaisants. Il m’emmène visiter son église, un immense complexe qui tient plus du hangar que de l’église romaine. Les messes y sont diffusées sur écran géant et retransmises en live sur Internet, comme celle de New York. Je ne suis pas habituée à voir église et modernité s’associer ainsi. Ici, il y a une garderie, un centre pour les jeunes avec un théâtre, une librairie, un mini-cinéma… L’église a même sa propre équipe de sport ! Je trouve que le tout est au final too much, limite sectaire, surtout pour une athée comme moi. Il m’offre une Bible et me recommande de confier à Dieu mes peines et tourments… puis sa femme me propose de rester une seconde nuit. Même si j'ai la désagréable sensation qu'ils sont en train d’essayer de m’endoctriner, je suis très tentée car un couple de voyageurs à vélo arrive ce soir et je n’en ai pour l’instant rencontré aucun sur le parcours. J’accepte donc. Voir ce couple ravive mes plaies avec une force inattendue : les voir profiter ensemble et être si complices me fait d’autant plus regretter ma relation perdue.
Le lendemain, je suis très contente de partir. Après une journée où j’avale les kilomètres facilement, j’arrive chez Stuart, avec un excellent feeling dès la première seconde. Il est capitaine dans un sous-marin de la Navy. Stuart est passionnant, je sens qu’il prend beaucoup de plaisir à me faire partager ses photos et ses souvenirs. Autour d’un bon repas, il m’explique qu’il vit une relation à distance puisque sa femme habite dans le Dakota du Nord. Certaines personnes vous mettent immédiatement à l’aise et Stuart en fait partie. Nous décidons d’aller ensemble au cinéma voir Le Premier Homme. C’est la première fois depuis des mois que j’y vais et je suis particulièrement heureuse de me retrouver dans cet univers cosy, avec l’odeur rassurante des pop-corn. Le lendemain, nous prenons tous les deux la route, à vélo. Il me fait rire quand, en regardant le cliché que je viens de prendre, il me dit, interloqué : « Tu es une excellente photographe, tu me ferais presque avoir l’air beau sur tes photos ! » Nous prenons un ferry qui nous fait passer du Maryland à la Virginie, puis il repart chez lui. De mon côté, je continue en direction de Washington DC, roulant ainsi dans trois États le même jour.
Je m’arrête juste avant Washington DC chez Maria, Mickaël et leurs enfants. Ils se sont connus il y a vingt ans pendant un grand voyage à vélo à travers le pays. Ce qui est assez ironique, c’est qu’à ce moment précis, je les envie. Leur amour est palpable. J’aimerais avoir un lien comme le leur. Eux me confient envier ma liberté. On veut toujours ce que l’on n’a pas. Ils préparent leur départ imminent pour un voyage de six mois à travers l’Amérique du Nord avec leurs enfants en camping-car. Je les regarde avec espoir : j’espère moi aussi trouver le prince charmant.
Je ne me doute pas encore que je vais le rencontrer quelques jours plus tard. J’arrive aujourd’hui à Washington DC, la capitale des États-Unis, où ma vie va prendre un tournant inattendu…
En arrivant, je suis si heureuse que je me prends en photo devant ce que je pense être la Maison-Blanche mais qui se trouve être le Capitole : le bâtiment où siège le Congrès, le pouvoir législatif des États-Unis. Quoi qu’il en soit, c’est un bâtiment important ! Cette photo sera partagée sur France 2 Washington quelques jours plus tard avec mon histoire. Quelle fierté ! J’arrive ensuite chez mon hôte Sonja, une Serbe quarantenaire vivant avec sa mère venue pour quelques mois de Serbie. Leur accueil est à la fois froid et très chaleureux, très difficile à décrire mais apparemment typique des Balkans. Malgré le fait que je dorme sur le canapé, Sonja fait tout pour me mettre à l’aise. Je ressens en elle une grande générosité et pourtant, je me sens mal à l’aise car j’ai du mal à communiquer avec elle. Quelques jours plus tard, l’un de ses amis m’apprend qu’elle est atteinte du syndrome d’Asperger. Le syndrome d’Asperger se manifeste par des difficultés à communiquer et à établir des rapports sociaux. Une autre spécificité de cette maladie est la grande intelligence qui lui est souvent associée. Effectivement, Sonja est un génie ! Elle a une quantité impressionnante de livres et je comprends vite qu’ils représentent son monde, un monde rassurant où elle peut se plonger (pour peut-être éviter les interactions sociales).
Elle prépare un vrai festin le soir de mon arrivée, auquel elle convie ses colocataires, un couple de jeunes mariés, et son voisin globe-trotter, puis nous allons découvrir la ville de nuit. Les rues me surprennent par leur calme, même devant les monuments officiels.
Il y a quelques jours, j’avais publié un message dans le très réactif groupe Facebook : « Welcome to DC » (« Bienvenue à DC ») pour avoir des conseils et rencontrer des locaux. Gustavo m’invite à une séance de méditation et de yoga sur le toit d’un hôtel avec vue sur la ville. J’accepte avec enthousiasme. Voilà longtemps que j’avais envie de pratiquer de nouveau le yoga, ma dernière séance remontant à Bali. En arrivant sur le toit, je me dis d’abord qu’il fait bien trop froid mais les chauffages portatifs nous sont d’une grande aide. Le groupe est très hétérogène et les profils des élèves variés. Je découvre la voix relaxante de Gustavo ainsi que son mantra qui me détendent instantanément. Il m’offre la meilleure séance de yoga qui soit !
Le lendemain, comme je n’ai pas envie d’être seule, je vais visiter plusieurs musées avec un voyageur iranien rencontré via Couchsurfing. Il me donne une bouffée d’exotisme. Ça me fait du bien de passer du temps avec un autre étranger. Ce qui est formidable à Washington, c’est que les musées appelés « Smithsonian » sont (presque) tous gratuits. La Smithsonian Institution a été créée en 1846, grâce aux dons du scientifique britannique James Smithson, qui a légué toute sa fortune aux États-Unis pour promouvoir le savoir. Un vaste projet qui regroupe aujourd’hui dix-neuf musées et galeries ! J’ai hâte de découvrir le musée de l’Air et de l’Espace, surtout après avoir vu avec Stuart le film First Man, qui retrace l’histoire de Neil Armstrong. Ce musée est à la hauteur de ce que j’imaginais. Fascinant ! Le soir, je retrouve Sonja à qui j’ai promis de faire une intervention pendant son cours de français à l’Alliance française. La prof est ravie d’avoir une Française dans sa classe, même si je la sens parfois gênée car elle fait elle-même quelques erreurs de grammaire : le français n’est pas sa langue maternelle (il est tellement difficile d’obtenir un visa que l’école doit se résoudre à embaucher des professeurs non natifs).
Je continue d’explorer la ville le lendemain. En marchant vers le Lincoln Memorial, je suis émue d’être là où Martin Luther King a prononcé son célèbre « I have a dream ». J’ai aussi l’impression d’être dans Forrest Gump puisque c’est ici qu’il prononce son fameux discours dans le film. Je me dirige ensuite vers le cimetière national d’Arlington qu’on m’a conseillé de visiter, même s’il y a plus gai comme visite : il a été créé durant la guerre de Sécession et regroupe près de 300 000 soldats tombés au front. Le président John Fitzgerald Kennedy y repose également. Quelque chose de vraiment étrange se produit quand je marche dans ce cimetière : un sentiment de non-sens, voire de dégoût face à l’absurdité de toutes ces guerres… La tristesse me submerge telle une vague et j'ai besoin de m’asseoir, j’en ai presque des vertiges… J’ai besoin de quitter cet endroit maintenant, je n’en peux plus d’être ici…
Je ne me doute pas que le soir même, je vais rencontrer l’homme de ma vie qui est… militaire (Vétéran puisqu’il a été déployé en Afghanistan). La vie est parfois ironique !
Ce soir-là, comme j’ai vraiment besoin de me changer les idées, je me rends à une soirée Couchsurfing entre voyageurs. Elle s’avère finalement assez déprimante : la majeure partie des participants sont Américains et semblent ahuris quand je leur fais part de mon mode de vie. Heureusement, mon nouvel ami iranien Arman m’y a rejoint avec son cousin et ils sont les seuls avec qui je prends plaisir à discuter ce soir. Nous quittons tous les trois les lieux de manière prématurée, mais la soirée tourne court quand ils décident de rentrer chez eux.
En arrivant à New York, j'avais essayé de m'inscrire pour la première fois sur un site de rencontres en ligne. Je n’avais jamais testé ce genre d’application. Mais le destin s'en est mêlé : impossible de valider mon inscription à New York, le problème se résolvant miraculeusement lors de mon arrivée à Washington DC. Je pense que l'univers a voulu me donner un petit coup de pouce pour me guider vers la bonne personne. Je découvre vite à quel point la surconsommation a sa place partout, même sur le marché de l’amour. Tout est éphémère et la drague dépend parfois d’un simple swipe (glissement de doigt à droite ou à gauche pour accepter ou refuser un prétendant). Beaucoup d’hommes très directs me contactent. Ceux-ci sont loin d’être des gentlemen et je reste pantoise devant certains des messages que je reçois. Peut-être suis-je trop naïve mais je suis choquée par ces mots et ce manque de respect.
Finalement, je finis par avoir un match avec un homme bien différent : JR. Ses messages sont charmants et son profil atypique m’intrigue et me donne envie d’en savoir plus. Célibataire depuis un an et demi, c’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui me redonne l’espoir d’aimer. Dès l’instant où nos regards se croisent, son sourire sincère et chaleureux me fait fondre. Pour notre premier rendez-vous, il m’emmène dans le plus vieux bar de Washington au concept original : les barmans sont des professionnels des cocktails, des « mixologistes » qui font voyager leurs clients à travers des textures et des saveurs originales et surprenantes. Ils sont spécialistes dans l’art de créer, revisiter et adapter les recettes de cocktails. Le barman me prépare donc une boisson personnalisée avec les mots-clefs « voyage, aventure, exotique » que je lui propose. Le résultat est incroyable et le cocktail sucré me transporte sur une plage avec le bruit des vagues. Quel talent !
JR est le diminutif de Junior, ce qui est assez courant aux États-Unis : il a le même prénom que son père, Kenneth qui, lui, est le senior. Il s’avère que ses initiales sont difficiles à prononcer pour moi, Française, et je trouve des subterfuges le premier mois pour ne pas l’appeler par son prénom. Nous en rigolons encore aujourd’hui. Nous avons un souvenir très différent de notre rencontre. D’après lui (c’est la version qu’il raconte à qui veut bien l’écouter), je lui aurais posé un lapin car nous avions rendez-vous au musée de l’Air et de l’Espace pour le visiter ensemble. Je n’en ai aucun souvenir et plus de trace de l’historique des messages pour trancher mais, quoi qu’il en soit, je suis heureuse qu’il m’ait donné une seconde chance.
Quand on veut rencontrer quelqu’un aux États-Unis, il est primordial de comprendre la notion du dating. Pour les Français, il est difficile de comprendre la séduction à l'américaine car l’amour n’a pas les mêmes règles des deux côtés de l’Atlantique. Alors qu’il est convenu de ne fréquenter qu’une personne à la fois en France, même si ce n’est que pour peu de temps, les Américains voient les rencontres comme une étude de marché pragmatique : tant qu’aucun contrat moral n’est conclu, on continue à chercher et à comparer. D’où l’épineuse question de l’exclusivité de la relation. Après quelques semaines vient la discussion sur ce que l’on attend de l’autre et la décision d’être, oui ou non, exclusifs. Si elle est prise, le couple devient « officiel », et l’on considère l’autre comme son petit ami et on le présente comme tel en société. Ce qui veut donc dire que, jusqu’à cette fameuse discussion, il est tout à fait toléré d’avoir des rendez-vous galants avec plusieurs personnes en même temps pour trouver le meilleur parti.
Heureusement, JR et moi avons eu cette discussion après seulement quelques jours ! Cette scène était d’ailleurs comique. Quand il m’a demandé si nous étions en couple, la question ne se posait même pas pour moi. Ma réponse, un grand oui, a sonné comme une évidence. Le dating à l’américaine est donc un processus de sélection qui tient davantage de l’entretien d’embauche que de l’élan du cœur, et la multitude d’options offertes par les sites de rencontres n’arrange pas la situation. Les Américains gèrent leurs rendez-vous amoureux comme une entreprise, ils font jouer la compétition et tentent de faire des choix qui rapportent. Car le but reste le mariage, institution toujours très ancrée dans la culture américaine. Aujourd’hui encore, je taquine JR sur le questionnaire auquel il m’a soumise le jour de notre rencontre, qui tenait effectivement de l’entretien d’embauche. Il avait apparemment peur que j’utilise l’application pour rencontrer un homme dans chaque ville, comme un marin aurait une fille dans chaque port… Mais il a vite compris que je suis très loin d’être ce genre de personne et nous sommes aujourd’hui la preuve qu’un couple mixte, qui s’est de surcroît rencontré en ligne, peut fonctionner !
Notre rencontre repousse bien sûr mon départ de Washington et le lendemain, je participe pour la dernière fois à une garde avec des pompiers, ceux de Washington DC. Sonja m’a aidée à l’organiser : pour la première fois, on me demande de remplir de la paperasse puisque nous sommes dans la capitale des États-Unis. Me voilà dans mes pensées, assise à l’arrière du camion, toutes sirènes hurlantes, avec les hommes en train de s’équiper, réfléchissant au bouleversement qui vient de se produire dans ma vie… L’accueil des pompiers est au départ un peu froid mais la glace est vite brisée grâce à cette première intervention. Et quelle intervention !
J’ai la chance d’assister à mon premier accouchement. Et cela me fait réfléchir une fois de plus au système de santé américain. Pour éviter de payer le transport en ambulance hors de prix, les (futurs) parents ont décidé d’appeler un Uber quand la maman a perdu les eaux. Résultat : le travail a commencé dans la voiture et le chauffeur a dû s’arrêter en urgence à quelques pâtés de maison de l’hôpital pour appeler les pompiers en urgence. L’homme paniqué que nous trouvons en arrivant et que nous pensons d’abord être le père de l’enfant est en fait le conducteur, horrifié à l’idée de l’état de sa voiture après l’accouchement. Le bébé arrive quelques secondes seulement après nous. Ce qui serait une chance dans la plupart des cas ne l’est pas vraiment pour cette jeune maman car la rapidité de la naissance va lui coûter cher ! J’ai un drôle de sentiment dès notre arrivée : je sens le couple préoccupé. Effectivement, en plus du Uber, ils vont devoir payer le nettoyage de la voiture et le transport en ambulance. Une note salée qui va plomber leur budget de jeunes parents ! En réalité, l’utilisation d’Uber aux dépens de l’ambulance s’est imposée dans le paysage sanitaire américain. Dans un pays où les dépenses de santé relèvent de l’investissement personnel, chaque économie est en effet la bienvenue. Une philosophie qui a abouti à cette situation étonnante : le recours aux ambulances a baissé aux États-Unis depuis l’arrivée des VTC (voiture de transport avec chauffeur), souvent moins chers que les services médicaux professionnels.
Notre deuxième intervention a lieu dans une maison de retraite réservée aux vétérans. Il nous faut transporter l’un d’entre eux à l’hôpital car il se plaint de douleurs thoraciques. Nous allons ensuite secourir un ouvrier mexicain ayant fait une chute de deux étages pendant qu’il travaillait à la rénovation d’une façade. Et enfin une petite fille dont le visage a triplé de volume, après une ingestion accidentelle de cacahuètes au jardin d’enfants. Quelle journée intense ! Les pompiers m’offrent un sweat-shirt à l’effigie de leur caserne, que je reçois comme un gage de reconnaissance.
J’ai écrit toute la journée à JR et, à demi-mot, il me dit qu’il aimerait me revoir. Suivant les conseils de Cathy, je lui propose de venir me chercher à la caserne en fin de journée. Le jour de notre rencontre, l’avant-veille, je lui avais raconté mes mésaventures avec la perte de ma mascotte Billy. Comme Cathy l’avait fait à New York il y a quelques semaines, il m’offre une peluche pour la remplacer… Je fonds ! Nous allons nous promener puis il me propose de cuisiner pour moi. Comment refuser une telle proposition ? Cathy, protectrice, me demande de lui envoyer son adresse et un message une heure après mon arrivée pour lui confirmer que tout va bien. Je suis très anxieuse. En arrivant, je découvre un grand bouquet qui trône au milieu de la table. « Je ne pouvais pas recevoir une si belle femme sans fleurs ! » Il marque des points : c’est la première fois qu’un homme (autre que mon père) m’offre des fleurs. La soirée est superbe. Il m’explique qu’il vient d’apprendre qu’il est envoyé pour une deuxième année en mission à l’ambassade américaine de La Barbade, un grand bouleversement puisqu’il avait prévu de se réinstaller à Washington. Quand nous regardons ses options pour les appartements à La Barbade, nous ne savons pas encore que je vais l’y rejoindre…
Le lendemain, je retrouve Gustavo, le professeur de yoga rencontré quelques jours plus tôt, pour aller méditer avec son groupe dans la forêt pendant que JR va de son côté assister à un concert. Heureusement que j’ai confiance en Gustavo car nous nous enfonçons profondément dans les bois, de nuit ! Nous nous retrouvons tous autour d’un feu de camp après la méditation pour manger des s’mores, les biscuits sandwichs typiques des feux de camp américains, composés de crackers, de tablettes de chocolat et de Marshmallows. Miam ! Je suis émue quand nous chantons Imagine. Je rencontre ce soir-là Anju, d’origine indienne et expatrié à Washington. Il me raconte comment il a gravi tous les échelons de la société jusqu’à travailler pour le gouvernement (comme presque tous les habitants de la capitale). Il me raconte que, pour le laisser accéder aux informations classées secret-défense, le FBI a fait une enquête sur lui et sa famille, envoyant même un agent jusqu’au fin fond de l’Inde pour se renseigner dans sa ville natale ! (JR m’annoncera d’ailleurs plus tard qu’une enquête similaire devra être faite sur moi puisque lui aussi travaille pour le gouvernement.) Après une longue discussion, il me dit : « C’est incroyable, j’ai l’impression que tu as déjà eu mille vies. Tu croques la vie à pleines dents, c’est génial. Quand je t’entends, ça me remet en question, j’ai l’impression d’être trop raisonnable. » Deux mois plus tard, il m’écrira pour me remercier de lui avoir donné l’impulsion dont il avait besoin pour réaliser son rêve de partir visiter le Japon seul. Je suis heureuse et émue en lisant ce message écrit de Tokyo ! Gustavo me raccompagne chez Sonja après cette soirée forte en émotions positives pour une courte nuit. Qu’importe, j’ai le cœur rempli d’amour et de bonheur et c’est le plus important des carburants.