L'Aurore et la glace
1. Un appel dans la nuit
Hélène P. Mérelle
L’Aurore et la glace
Milady
OceanofPDF.com
1
UN APPEL DANS LA NUIT
Nuuk, capitale du Groenland.
Quartier de l’université.
Lorsque je me réveille au milieu de la nuit, un être invisible se tient dans la chambre.
Mon cœur manque un battement, puis l’entraînement l’emporte sur la surprise. J’expire lentement, je desserre mes doigts crispés sur le drap. Immobile, je me concentre sur ce qui m’entoure : la lueur verdâtre de l’enseigne, de l’autre côté de la rue, filtre à travers les rideaux élimés. J’entends les ronflements d’un de mes colocataires, probablement Anton, qui a dû rentrer d’une fête sur le campus il y a peu de temps. C’est peut-être lui qui m’a réveillée en faisant claquer la porte de sa chambre…
L’autre possibilité, bien sûr, c’est que cette présence sans nom et sans forme m’ait appelée avec une telle insistance qu’elle a interrompu mon sommeil. Selon mon grand-père, nous autres, chamans, nous sommes comme des fanaux dans l’obscurité entourés de nuées de moustiques : les Esprits qui cherchent à communiquer.
Que veut celui-ci ?
Même dans un demi-sommeil, mon esprit est si habitué à la transe que mes sens s’ouvrent d’eux-mêmes à l’Autre Monde. Mes perceptions s’étendent au-delà de l’appartement miteux, des barres de résidences universitaires, de la ville de Nuuk assoupie, du fjord bordé de glace, vers le ciel immense où palpite une des dernières aurores boréales du printemps.
— Chamane…
Le souffle qui m’appelle fait brutalement tomber la température de la pièce. Je frissonne et tends machinalement une main pour remonter la couverture sur mes épaules, mais elle n’est plus là. Je suis allongée sur le versant d’une colline. L’herbe est soudée au sol par le givre et ne bouge pas d’un brin malgré le vent qui siffle. Un brouillard humide enveloppe le paysage comme un suaire. Je plisse les yeux pour le percer ; il se déchire avec réticence, et j’aperçois les dents acérées des montagnes. Elles encerclent une crique dont la forme ne m’est pas familière, parsemée d’icebergs à la dérive. Ce n’est certainement ni Nuuk, où je me trouve, ni aucun des fjords du Groenland que je connais.
— Où m’as-tu emmenée ? Que veux-tu me montrer ?
L’Esprit ignore mes questions. Je sens sa réticence peser sur mes os. Rancœur, frustration, et un sourd ressentiment.
Pourquoi m’a-t-il réveillée s’il refuse de me parler ?
On dirait qu’il m’en veut, pour une raison obscure. Peut-être simplement parce que je suis en vie.
J’étais très jeune quand mes capacités se sont révélées. Lors de mes premières transes, certains Esprits me terrifiaient. Ceux qui ont subi une mort injuste sont souvent d’humeur violente, imprévisible, tandis que d’autres s’effarouchent à pas délicats sur une glace si fine qu’ils peuvent disparaître à la moindre erreur. Il a fallu toute la patience de mon grand-père pour me persuader de ne pas les craindre. Les Esprits des morts ne peuvent pas agir dans le monde des vivants, ni s’en prendre physiquement au chaman, même si les plus puissants peuvent manipuler des éléments naturels, comme le vent ou la pluie.
Aataq, mon grand-père, m’a aussi appris une chose essentielle : c’est au chaman de diriger les Esprits, et non l’inverse. Pendant la transe, mon corps se change en poussière d’étoiles à travers la voûte céleste. Il marque le chemin que les morts doivent emprunter. S’ils désirent transmettre leur message aux vivants, je suis là pour écouter leur dernier adieu, leurs lamentations ou leurs avertissements. Parfois, ils ne gargouillent que des mots incompréhensibles. D’autres Esprits, comme celui-ci, ne réussissent pas à communiquer.
— Parle-moi.
Mais il garde maintenant un silence obstiné. Le vent se renforce. Le martèlement des rafales évoque un tambour cérémoniel comme ceux que les anciens chamans utilisaient pour initier le contact ; l’Esprit serait-il l’un d’eux ?
Un de mes ancêtres avec un sale caractère ? Ça ne m’étonnerait pas vraiment…
Je note dans ma mémoire le paysage entrevu par les échancrures de la brume : une côte découpée, déserte, surplombée par un massif montagneux. Un cap terminé par deux lignes de rochers parallèles, comme de longues griffes noires prises dans les glaces.
Je sais déjà que ce renseignement ne me servira à rien. Comment identifier ce lieu alors que le Groenland compte plus de quarante mille kilomètres de côtes inhabitées semblables à celle-ci ? Et je ne sais même pas pourquoi cet Esprit veut me le montrer !
Je rappelle ma concentration et j’ordonne :
— Parle-moi, ou bien laisse-moi en paix.
Le vent mugit à mes oreilles, furieux. Le froid est si intense qu’il m’écorche la peau.
Cette fois, j’en ai assez.
L’un après l’autre, je ferme tous mes sens de chamane au monde des Esprits. La colline gelée redevient une chambre exiguë dans une cité-dortoir pour étudiants fauchés. Ronflements et grincements de lit remplacent peu à peu le bruit du vent. Il faut plus de temps à mon corps pour se réchauffer. J’enfouis sous le drap ma main gauche, toujours plus sensible au froid.
Par l’interstice entre les rideaux, j’aperçois les néons verts de la supérette. Ils dessinent la forme approximative d’un ours, l’emblème commercial de la chaîne.
Depuis combien de temps n’a-t-on pas vu d’ours polaire dans ce quartier ?
Le nouveau Groenland du e XXI siècle. On fait fuir les animaux de plus en plus loin des villes, mais on donne leur nom à des rues et on fabrique des peluches à leur effigie, pour les vendre aux touristes.
L’Esprit n’a pas totalement disparu. À la périphérie de ma conscience, je le sens s’attarder dans un coin de la pièce. Il m’observe, mais sa colère s’est changée en résignation amère. Il finira par disparaître, peut-être pour chercher un autre chaman qui réussira à comprendre ce qu’il attend de lui.
Il est encore tôt et je n’ai pas de cours avant l’après-midi. Je me renfonce dans le cocon de couvertures et je sommeille en attendant le matin.
Cette fois, le rai de lumière entre les rideaux ne vient pas de l’enseigne. C’est la lune qui jette sa lueur blafarde sur mon passé. Les images vont et viennent derrière mes paupières closes, dansent comme des flocons insaisissables dans l’air coupant de la banquise… Un cercle de tentes en peau de phoque. Un nourrisson emmailloté. Un pantin de bois et de plumes. Pas de doute, je suis de retour dans le cauchemar familier de mon enfance.
Je regarde à terre. Une flaque de sang chaud fait fondre la neige. Un clignement de paupières, et le sang a disparu. Il ne reste qu’un trou d’eau bleuâtre dans la banquise brisée, comme ceux que font les pêcheurs.
Malgré moi, mes yeux se baissent. Le pantin de plumes gît au sol, avec les moufles brodées de perles que ma mère m’a cousues. Au bout de mes bras, plus de mains. Rien que des griffes qui laissent des traînées rouge vif dans la glace.
J’émerge du cauchemar hors d’haleine, moite de sueur. Pendant ce qui me semble une éternité, je suis incapable de déterminer ce qui m’a réveillée. Une voix, un craquement dans la glace ? Le cri rauque d’un harfang des neiges ?
Mais non, idiote. Pas ici, en ville.
Le rêve me colle encore à la conscience de tous ses filaments poisseux. Je me lève pour m’en libérer, juste au moment où le bruit se reproduit. Cette fois, je l’identifie : le son désagréable d’un portable, une vibration suffisante pour ébranler la table de chevet qui n’est pas tout à fait du bois et l’imite assez mal.
— Ça y est, tu es réveillée ? grommelle la voix enrouée d’Aataq, mon grand-père.
— Je… Oui.
Je me redresse en sursaut, saisie d’une brusque angoisse.
— Pourquoi m’appelles-tu à cette heure ? Une complication… l’hôpital ?
Quelle heure est-il, d’ailleurs ?
— Fillette, ronchonne Aataq, il n’est pas si tôt. Quand j’avais ton âge, je partais à la pêche bien avant l’aube avec mon père, et il me disait toujours…
Je pousse un soupir de soulagement tout en écoutant d’une oreille distraite cette histoire que je connais déjà. Mon grand-père s’est fracturé le dos en tombant d’un escabeau, il y a quelques semaines. Il doit porter un corset et rester alité le temps que ses vertèbres lombaires se ressoudent, mais il obéit avec beaucoup de répugnance aux consignes du médecin, et j’ai peur qu’il essaie de se lever seul et fasse une autre mauvaise chute.
Inutile de t’affoler. On dirait que tout va bien.
Je vérifie l’heure : un peu plus de cinq heures. Le soleil va bientôt se lever. J’attends avec impatience qu’Aataq fasse une pause pour répéter ma question :
— Pourquoi m’appelles-tu ?
— J’ai un travail pour toi, m’annonce-t-il. Tu connais Marks, du Bureau d’enquêtes des assurances maritimes ?
Je ne peux retenir ma grimace. Oui, je connais Marks. J’ai participé à quelques missions pour lui, quand j’accompagnais mon grand-père comme apprentie. Je ne l’apprécie pas beaucoup : il est certainement compétent, mais plus froid qu’un iceberg.
— Il s’est produit un naufrage, sur la côte est, poursuit Aataq. Marks voulait m’engager pour l’enquête, et il était plutôt contrarié d’apprendre que je ne pouvais pas me déplacer, mais je lui ai assuré que tu t’en chargerais aussi bien que moi.
Mon grand-père a une longue convalescence devant lui, même s’il refuse de l’admettre. Être immobilisé dans son lit n’améliore pas son humeur. Chacun des membres de la famille prend bien soin de ne pas le contrarier. Mais tout de même…
— Je ne peux pas quitter Nuuk maintenant, j’ai des cours tout le reste de la semaine. Tu aurais dû me demander avant de proposer à Marks que je te remplace.
Un silence au bout du fil. Je connais trop bien mon grand-père pour croire qu’il prépare des excuses, ou bien qu’il va changer d’avis. Je peux l’imaginer, les sourcils froncés, cherchant ses mots.
— Tu dois y aller, finit-il par déclarer. C’est important.
C’est à mon tour de me taire, et Aataq attend patiemment. Entre nous, ces silences sont lourds de significations. Ils peuvent vouloir dire : « Un Esprit m’a chargé de te transmettre ce message, mais je ne peux pas trahir son secret et te révéler son nom. » Ou encore : « Je demanderai conseil aux Esprits sur ce sujet avant de te répondre. » Plus souvent, cependant, je les interprète comme : « Fais-moi confiance. »
Je repasse mentalement mon planning de la semaine. Les cours s’arrêtent vendredi pour quinze jours de vacances, avant le semestre de printemps, je ne manquerai donc pas grand-chose. En fait, mon principal objectif pour ces quelques jours était de trouver une autre colocation pour le semestre suivant. L’argent que me rapportera la mission pour Marks sera le bienvenu si je dois verser une caution.
— D’accord. Je m’en occuperai. Est-ce que tu sais où exactement s’est produit l’accident ? Comment est-ce que je dois me rendre sur place ?
— Un avion doit bientôt décoller de Nuuk. Comme tu n’as pas de voiture, j’ai demandé à Sven de passer te prendre. Tu te souviens de lui ? On a travaillé plusieurs fois ensemble. Je lui ai donné ton adresse, et il sera en bas de chez toi dans une quinzaine de minutes.
Cette fois, je bondis sur mes pieds et je m’écrie :
— « Quinze minutes » ?! Aataq, tu exagères ! Comment veux-tu que je sois prête en si peu de temps ?
— Prépare-toi au lieu de parler. Tu gagneras du temps.
Et il raccroche sans s’embarrasser de formules de politesse. J’adresse quelques insultes choisies au téléphone muet avant de filer sous la douche.
L’eau chaude est abondante si tôt le matin, avant que mes deux colocataires n’en profitent. La cabine est toujours aussi exiguë, en revanche. Je suis plutôt grande, et je dois plier la nuque pour me rincer les cheveux sous le pommeau. Comme d’habitude, je me cogne le coude contre le carrelage ébréché.
Décidément, tu dois trouver mieux que cet endroit…
Un bref coup d’œil au miroir constellé de dentifrice ou d’autres produits plus douteux. Cernes sous les yeux, d’un bleu violacé qui se remarque même sur ma peau ambrée. Mèches emmêlées qui s’échappent de ma longue natte de cheveux noirs.
Les traces d’une nuit difficile…
Je me recoiffe en moins d’une minute, mes doigts tressent de leur propre mouvement pendant que je réfléchis à ce que je dois emporter. J’aimerais avoir l’air d’une chamane professionnelle, pas d’une étudiante de vingt ans. Mais une autre préoccupation prend le dessus : pour aller sur le terrain au tout début du mois de mars, il vaut mieux enfiler deux couches de vêtements chauds superposées.
Ma parka en peau de phoque a été coupée et cousue par ma mère. Elle est ornée de perles et de broderies multicolores, des motifs inuits ancestraux. Mon pull noir, en revanche, avec sa doublure polaire respirante, vient d’un magasin de sport de la capitale. Ce mélange de modernité et de tradition, c’est toute ma vie résumée dans un placard.
Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’habiller. J’espère bien que ma participation à l’enquête se limitera à deux jours, y compris le voyage, mais j’emporte des tenues chaudes de rechange au cas où le séjour sur le site se prolongerait.
Dans le couloir, mes semelles collent au sol et se décollent avec un couinement. Plusieurs mois de saleté accumulée par des habitants qui se succèdent dans cet appartement sans se soucier de l’entretenir… J’ai déjà préparé une liasse de billets pour couvrir ce qui reste de mon loyer en sous-location. Trois mois, c’était la période d’essai convenue. Je n’ai pas l’intention de remettre les pieds ici.
J’occupais la chambre d’une certaine Hanna, partie pour un semestre d’étude au Danemark. L’appartement est au nom de son cousin, Maikan, que je trouve assis à la table de la minuscule cuisine. Ses yeux sont injectés de sang. Il travaille la nuit pour payer ses études de journalisme et revient sans doute de son boulot. Un de ses boulots, en tout cas, du genre qui implique un paiement en argent liquide.
Il est seulement vêtu d’un bas de survêtement gris qui révèle sa peau mate. Le chignon dans sa nuque, à moitié défait, laisse couler de longues mèches noires luisantes. Il est inuit, comme moi, mais la ressemblance s’arrête à ces quelques traits d’apparence. Né ici, en ville, il n’a jamais chassé ni pêché de sa vie, encore moins parlé aux Esprits de ses ancêtres. Il ne connaît pas le goût du phoque bouilli et se nourrit de fast-food et de bière bon marché. Je lui tends l’argent du loyer et j’explique :
— Je dois partir. Un coup de fil de mon grand-père. Il reste un carton d’affaires dans la chambre, que je ne peux pas emporter aujourd’hui, mais je reviendrai les chercher dès que je pourrai, d’accord ?
Maikan ne semble pas touché par ma désertion. On se connaît à peine. Ici, à Nuuk, je ne me suis pas fait d’amitiés plus profondes que la peau, ni plus nombreuses que les doigts d’une main. Ma main intacte, je veux dire.
— Pas de problème, dit-il. Hanna revient le mois prochain, et je ne prendrai pas d’autre locataire d’ici là.
Comme il me reste cinq minutes, je sors deux tasses dans le placard et j’y verse quelques cuillères de café soluble. Je pose les tasses sur le plateau du micro-ondes, constellé de taches de graisse et de liquides solidifiés. L’appareil se met en route en renâclant. Encore quelque chose à nettoyer, ou, mieux, à remplacer…
Tout l’appartement est dans cet état… Toute ma vie aussi.
Les Inuits disent que le café devrait être fort comme la mort et doux comme l’amour. Belle devise. Mais celui-ci est insipide, bon marché, toujours amer.
— Quel problème te tire du lit à une heure pareille ? demande Maikan.
Son ton somnolent ne marque pas un grand intérêt pour ma réponse. Nous avons déjà eu quelques conversations à propos de mon métier, la première fois quand j’ai emménagé. Maikan n’avait jamais rencontré de chaman, et il se demandait si j’allais tracer des pentacles mystiques avec des bougies pour invoquer des créatures démoniaques, le genre de scènes qu’il doit voir dans des séries télé.
Rien d’aussi spectaculaire…
Je replace la tasse délicatement sur un des cercles brunâtres qui constellent la table.
— Un bateau s’est échoué quelque part sur la côte est. Je pars avec les techniciens du Bureau d’enquêtes, qui vont essayer de trouver les causes de l’accident.
— À l’est ? C’est la côte sauvage…, commente Maikan avec un reniflement de dégoût.
Je n’en prends pas offense, même si je suis née là-bas. Tout est en effet sauvage vers l’est : les vents, les courants, les ours polaires, et les villages reculés au fond des fjords. Je pense à l’Esprit qui n’a pas réussi à communiquer avec moi et au cap déchiqueté qu’il m’a montré, sans une seule trace d’être humain… Voilà à quoi ressemble la côte est du Groenland, bordée par l’océan Arctique.
— Je dois y aller. Je t’appellerai pour mes affaires… Merci.
Maikan lève vaguement sa tasse en guise d’adieu, le regard déjà retourné dans le vague. Je saisis mon sac et pars en refermant sans bruit la porte derrière moi.
J’arrive au coin de l’immeuble et m’aperçois qu’il commence à faire jour, une aube sans soleil dans un ciel gris bouché. La ville étend ses immeubles bon marché à flanc de colline, ses rues à demi dégagées bordées de neige sale. Nous sommes à Nuussuaq, le quartier où se trouve l’unique université du Groenland. J’y étudie la théologie depuis trois ans. Ma famille a eu du mal à accepter cette décision ; mon grand-père, notamment, trouvait parfaitement inutile que je poursuive des études puisqu’il m’avait déjà enseigné, selon lui, tout ce que je devais savoir pour exercer mon métier de chamane. Mais, à dix-sept ans, je ne me sentais pas prête. Je voulais en apprendre davantage sur nos croyances, et celles des autres peuples arctiques.
Aataq ne voit pas l’intérêt de ces cours et n’a donc aucun scrupule à te les faire manquer…
La voiture de Sven débouche du carrefour, un tout-terrain aux flancs maculés de neige sale. Il me fait signe de monter sans couper le moteur. Je le remercie d’avoir fait ce détour pour venir me chercher, et il se contente d’écarter mes politesses d’un geste vague. Il n’a pas l’air beaucoup plus réveillé que moi. Ses yeux hébétés de sommeil sont cernés de rides molles. Il a dû se raser trop vite, oubliant quelques poils roux et gris. Avec sa chemise en flanelle mal boutonnée, il a plutôt l’air d’un ouvrier du port que d’un expert en génie maritime, mais je sais qu’Aataq a beaucoup d’estime pour son intelligence.
Nous traversons la ville jusqu’à l’aéroport, où nous attend le petit avion de la compagnie. Nuuk s’éveille lentement : quelques silhouettes avec des bonnets et des barbes descendent vers les quais. Des dockers, des pêcheurs, des ouvriers de plates-formes pétrolières… Dans ce quartier, avec les barres grises des hangars, les murs lépreux garnis de tags délavés, on pourrait se croire dans n’importe quel port du monde. Je réponds aux questions de Sven sur la santé de mon grand-père, puis je lui demande :
— Marks t’a donné quelques infos sur l’accident ?
Sven m’indique du pouce la feuille sur laquelle il a griffonné les premiers renseignements de l’enquête. Je lis tout haut le nom du navire échoué :
— Polaris.
Sven hoche la tête et commente d’un ton sarcastique :
— Polaris… J’ai vu un Boréalis, un Arctica, et même un Queen of Ice… Tous des navires de gros tonnage qui passaient par le canal de Suez avant que la route arctique soit navigable… Est-ce qu’ils croient que rebaptiser leurs navires va leur permettre d’ignorer les icebergs ? ou bien leur porter chance ?
— Visiblement, ça n’a pas suffi à celui-ci.
Sven, ingénieur maritime au Groenland depuis au moins dix ans, connaît la route navale arctique comme sa poche. Il m’adresse un grognement de dérision.
— Il y a beaucoup plus d’accidents sur cette route maritime que sur les autres, c’est sûr. Comme dit ton grand-père, ça permet à Marks d’augmenter chaque année les primes d’assurance qu’il réclame à ses clients !
Avec le réchauffement climatique, les températures s’élèvent deux à trois fois plus vite en Arctique que sur le reste du globe. Il est maintenant possible d’emprunter la route du Nord, le passage du Nord-Est, le détroit de Béring, à n’importe quel moment de l’année.
Possible, mais non sans danger.
Pour rejoindre le site du naufrage, depuis Nuuk, nous devons traverser le Groenland d’ouest en est. Il n’y a pas de route : tout le monde emprunte la voie des airs par ici, et la compagnie de Marks possède ses propres petits avions.
Sven s’installe le premier. Il réquisitionne deux sièges pour étaler sa grande carcasse dans une position plus confortable. Je suis accueillie avec empressement par Lénora, une petite femme ronde et grisonnante.
— Dess ! c’est toi qui remplaces ton grand-père ? Comment se passe sa convalescence ? Je parie qu’il est grognon comme un vieil ours !
Je confirme en m’asseyant à son côté. Aataq, Sven et elle ont souvent travaillé ensemble dans des enquêtes pour Marks. Lénora est une spécialiste des courants marins. Elle s’intéresse de près aux changements climatiques et à leurs conséquences sur les nouvelles voies navigables de l’océan Arctique. Mieux organisée que moi, ou prévenue plus tôt, elle a eu le temps de préparer une Thermos de café, que nous nous partageons.
Nous survolons l’immensité blanche de l’inlandsis, dans l’aube pâle qui bleuit le paysage. Le ciel est dégagé. Vers l’intérieur des terres, la calotte glaciaire paraît parfaitement plane, blanche, vierge. En réalité, elle a plutôt la forme d’un dôme, épais et bombé au centre de l’île, qui s’affine insensiblement jusqu’au pourtour. C’est là que l’inlandsis se déverse dans les fjords pour rejoindre l’océan. Sven, assis à ma droite, me fait remarquer les traces de recul des glaciers aux alentours des côtes et la couleur gris-vert des rivières qui s’en déversent.
— La fonte est déjà bien entamée pour un mois de mars, constate Lénora.
À son regard pensif, je devine qu’elle est déjà en train de calculer combien de millions de tonnes d’eau sont en train de ruisseler jusqu’à l’océan.
— Il a beaucoup neigé cet hiver, lui fais-je remarquer. Tu crois que l’inlandsis n’a pas retrouvé son épaisseur normale ?
— Voilà des années que les chutes de neige de l’hiver ne compensent plus la fonte des glaces en été, et le déséquilibre ne fait que s’aggraver. Même si les scientifiques n’arrivent pas à se mettre d’accord, je pense que le point de non-retour est atteint, et que la disparition de l’inlandsis est irréversible.
À quoi ressemblera un Groenland sans glace, dans quelques décennies ? Je n’arrive pas à l’imaginer.
Lénora jongle avec son téléphone, son appareil photo et son ordinateur portable tandis qu’elle essaie de repérer sur sa carte les endroits que nous survolons. Elle me montre des photos aériennes et pointe du doigt le paysage.
— Tu vois ce glacier, sous l’aile droite ? Le voici, l’an dernier, à la même époque. Tu vois combien il a reculé depuis la côte ? Et la taille du lac de fonte ?
Elle fait défiler ses images en marmonnant :
— L’année dernière, la calotte a perdu plus de cinq cents gigatonnes de glace, rien qu’en eau de fonte, et autant si tu calcules le volume des icebergs qui se sont détachés.
« Gigatonne » ? Trop de zéros pour moi… surtout si tôt le matin !
Je suis étudiante en théologie, pas en sciences ! Cependant, il n’est pas nécessaire de savoir manipuler des grands nombres pour s’apercevoir que la température se réchauffe et que la glace fond. Je cherche toujours dans ma tête ce que représente une gigatonne. Lénora doit lire l’incompréhension sur mon visage, car elle traduit automatiquement par une comparaison :
— Au plus chaud de l’été, c’est comme si tu vidais six piscines par seconde dans l’océan. Et le niveau de l’eau augmente d’autant…
Sven s’étire en baillant, de l’autre côté de l’allée. Il se frotte les yeux et tend la main pour réclamer du café à son tour.
— Tu es une mère pour nous, mais inutile de faire un cours à Dess sur le réchauffement climatique. On en est tous témoins ici.
Lénora se renfrogne.
— Je suis bien trop jeune pour être ta mère, et, si je l’étais, je t’aurais appris à dire « s’il te plaît » quand tu demandes quelque chose.
— S’il te plaît, Lénora, répète-t-il docilement, puis-je avoir du café ?
Elle le sert avec un soupir exaspéré si théâtral qu’il m’arrache un sourire. Pour désamorcer l’affrontement, je les ramène au sujet du naufrage :
— Est-ce que l’un d’entre vous a obtenu de Marks quelques détails, à part le nom du bateau ?
Lénora lève les yeux au ciel.
— Comme d’habitude, Marks n’a rien voulu m’expliquer au téléphone. Il est tellement attaché à la confidentialité et tout ça…
— Il m’a rappelé juste avant l’embarquement, nous dit Sven. Il y a un changement de plan. Je comptais interroger l’équipage en premier, comme d’habitude, mais ce ne sera pas possible cette fois-ci.
— Pourquoi ?
— Seuls le capitaine et le pilote sont restés sur place pour répondre aux questions des enquêteurs. Tous les autres marins ont été évacués vers la clinique la plus proche.
— Ils sont blessés ? s’étonne Lénora. Je croyais que l’accident n’avait pas fait de victime…
Sven adopte une voix pointilleuse, sans doute censée imiter celle de Marks :
— Ils doivent subir des examens approfondis.
Reprenant son timbre grave normal, il ajoute :
— Il y a un disparu. Les autres sont indemnes, même pas une gelure, d’après ce que j’ai réussi à extorquer à Marks, mais c’est aux médecins de se prononcer sur leur condition.
Je n’ai pas travaillé avec l’équipe assez souvent pour savoir si ces examens font partie de la routine. Je demande donc aux deux autres :
— Tester tout l’équipage ainsi, c’est normal ?
— Comme après un accident de la route, explique Sven. Surtout si on soupçonne de l’alcool ou de la drogue à bord. C’est malheureusement une cause banale d’accident. Avec le froid et la nuit polaire, la tentation de boire pour se réchauffer est grande. Les routes maritimes de l’Arctique sont déjà dangereuses en temps normal pour un pilote lucide et expérimenté, alors, si son attention est relâchée ou ses réflexes moins rapides…
— Espérons que Marks nous le dira si les tests sont positifs, soupire Lénora.
Voyant mon étonnement, Sven précise :
— Le chef tient à ce que ses différents experts se cantonnent à leur champ de recherche sans empiéter sur celui des autres ni les influencer par ce qu’ils ont découvert. Pour éviter les hypothèses farfelues…
— S’il fait tester tout le monde, et pas seulement le pilote, remarque Lénora, c’est qu’il a dû se passer quelque chose avec l’équipage. Ils ont peut-être expliqué l’accident d’une manière incohérente à ceux qui les ont recueillis.
— En tout cas, ils ont eu de la chance, commente Sven. Il y avait un navire de recherches océanographiques tout près, le Borée. Il a pu les recueillir presque tous.
— « Presque tous » ?
Avec un haussement d’épaules fataliste, il précise :
— Un homme d’équipage porté disparu, probablement précipité par-dessus bord au moment du choc.
Même moi, avec mon peu d’expérience, je sais ce que cela signifie. Avec ou sans gilet de sauvetage, le marin n’a aucune chance de survie dans cette eau glaciale. « Disparu » veut simplement dire que son corps n’a pas encore été retrouvé.
Mais Sven a raison : avec un seul mort parmi l’équipage, on peut considérer qu’ils ont eu de la chance. La côte est du Groenland est presque inhabitée, et le seul navire de sauvetage dans le secteur se trouve à Ittoqqortoormiit, à plusieurs heures de navigation au nord de la zone. À supposer que l’entrée du port ne soit pas encore bloquée par la glace de l’hiver, il serait arrivé bien trop tard pour leur porter secours.
Sven ouvre les derniers messages de Marks et fait défiler les informations sur son téléphone en nous les commentant.
— Il faudra se contenter du témoignage du capitaine. Il est russe, on dirait.
Il fronce les sourcils et ajoute :
— D’après Marks, il prétend ne pas connaître assez d’anglais pour remplir les déclarations et réclame que tous les documents lui soient traduits.
— C’est malin de sa part, ricane Lénora.
Elle se penche vers moi pour expliquer :
— Un capitaine maîtrise forcément assez bien l’anglais pour se faire comprendre. C’est la langue internationale du transport maritime. En faisant semblant de ne pas bien le parler, il gagne du temps pour préparer ses réponses à l’enquête. Il attend peut-être l’arrivée d’un avocat.
Voilà qui ne fait pas mes affaires. Je n’ai pas envie d’être coincée sur cette enquête pendant plusieurs jours.
— Combien de temps faudra-t-il pour trouver un interprète russe à votre avis ?
Sven secoue la tête d’un air moqueur.
— Le capitaine du Polaris a voulu jouer au petit malin avec Marks, mais il a perdu. Le chef a réussi à dénicher quelqu’un qui parle russe à bord du Borée, et il l’a aussitôt embauché pour assurer la traduction.
Lénora contemple son café d’un air désabusé.
— Vu la manière dont cette enquête commence, soupire-t-elle, je parie qu’elle va devenir un vrai sac de nœuds.
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