L'Aurore et la glace
20. L’heure des choix
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L'HEURE DES CHOIX
Clinique du port de Tasiilaq
Les chiens de Kilaun sont mieux dressés ou plus intelligents que je le croyais. Apparemment, ils ont réussi à retenir le traîneau dans la descente vers la vallée. Puis ils se sont arrêtés d’eux-mêmes quand ils ont senti la terre et non plus la neige sous leurs pattes.
Je ne me souviens pas de cela. Je n’étais plus assez lucide pour faire la différence entre la réalité et le monde des Esprits. Je marchais en équilibre le long du voile, entre la vie et la mort. Une partie de moi aime à penser que Kilaun a réussi à guider ses chiens pour qu’ils me conduisent en lieu sûr.
Une explication plus réaliste serait sans doute la chance. En l’occurrence, la présence d’un groupe de randonneurs danois, venus visiter les ruines d’Anori et intrigués par ces chiens efflanqués, hurlant à la mort autour d’un traîneau à l’arrêt. Tout ce que je sais de cet épisode, bien sûr, je le dois au récit de ma mère, que j’ai trouvée à mon chevet quand je me suis réveillée à la clinique de Tasiilaq.
Mes pieds et mes mains sont bandés. J’ai aussi des gelures aux oreilles, mais le médecin qui passe me voir tous les jours est optimiste :
— Les ampoules et les œdèmes sont impressionnants, mais ils ont été soignés à temps. Il faudra une surveillance de plusieurs semaines pour vérifier que la sensibilité revienne et qu’il n’y a pas de nécrose, mais je pense que l’amputation ne sera pas nécessaire cette fois.
Malgré son sourire, il y a une légère note de reproche dans sa voix, comme si j’avais récidivé dans une conduite imprudente au lieu de retenir ma leçon. Je ne rectifie pas. Inutile de lui confier que les doigts de ma main gauche n’ont pas été amputés à la suite d’une négligence, mais de manière tout à fait intentionnelle.
Ma mère bavarde un moment avec le médecin pendant que je referme les yeux. Deux perfusions sont branchées à mon bras. À en juger la brume où je flotte, l’une doit contenir un produit qui me maintient somnolente et évite la douleur.
Quand ma mère revient s’asseoir dans le fauteuil à la tête de mon lit, je remarque de nouvelles rides sur son front, autour de sa bouche. Elle me scrute, les yeux pleins d’attente, mais déjà vaincus. Je n’ai rien raconté encore, lors de mes brèves périodes d’éveil, mais quelqu’un a probablement reconnu le traîneau ou l’attelage de Kilaun. Ce serait cruel de ma part de laisser cette ignorance se prolonger, même si je n’ai toujours pas les mots adéquats pour lui annoncer la nouvelle. De tels mots existent-ils, d’ailleurs ?
— Je n’ai pas pu le ramener, finis-je par dire tout bas. La blessure était trop grave…
J’hésite, puis je me décide pour une formule pas tout à fait inexacte :
— Un accident de chasse. Il n’y avait rien pour le soigner, pas de téléphone pour appeler les secours… Je suis restée près de lui jusqu’au bout, mais je ne pouvais rien faire.
Ma mère baisse la tête sans répondre. Ses cheveux tombent sur son front et me dissimulent complètement son visage. Je ne vois que ses mains, qui s’agrippent désespérément l’une à l’autre, par-dessus sa jolie tunique brodée de blanc et bleu. Je suis persuadée qu’elle va me haïr parce que je n’ai pas pu sauver mon petit frère, parce que je suis revenue indemne, mais pas lui. Davantage encore quand je lui révélerai le reste, mais comment le lui cacher ?
— Kilaun était avec… avec Norsaq. Dans une sorte de caverne de chaman, un sanctuaire sous le mont Maliq. Un secret de la famille Kunitoornaaq qu’il avait dû découvrir auprès de Yanuk. Je pense qu’au début Kilaun espérait… Je ne sais pas. Puis il a compris que Norsaq était entièrement mauvais, mais trop tard.
Le nom de mon père a suscité un léger sursaut chez elle, mais aucune autre réaction. Elle ne paraît pas surprise, seulement accablée par le deuil. Elle connaissait Kilaun mieux que moi et elle avait dû deviner qu’il recherchait son père. Je suppose qu’elle se reproche, comme moi, de ne pas avoir su combattre son influence.
— Avec de l’aide, je pense que je pourrais retrouver le chemin si tu veux aller…
À plusieurs, avec des lampes, nous pourrions explorer le dédale souterrain du mont Maliq, peut-être découvrir aussi le corps de Yanuk. Je le ferai si ma mère insiste, mais je n’ai aucune envie de remettre les pieds dans cette caverne pour y trouver les corps gelés de mon frère et de mon père.
Nous n’enterrons pas nos morts. Même les étrangers admettent que ce serait impossible puisque le sol est gelé la plus grande partie de l’année. Le rite traditionnel consiste à envelopper le corps dans une peau de phoque, puis à le recouvrir de pierres, comme Yanuk l’a fait pour Sunilik, dans les ruines d’Anori. C’est ainsi que repose Kilaun, sous le mont Maliq.
La peine enfle dans ma poitrine. Une partie de moi est restée là-bas, avec le corps inerte de mon frère. Cette maudite montagne m’écrase encore de toute sa masse de roche, de glace, de malveillance.
Un sanglot étranglé s’échappe de la gorge de ma mère. Elle se lève du fauteuil, raide comme une vieillarde, et sort de ma chambre sans se retourner.
Une fois dissipé l’abrutissement des premiers jours, mon séjour à la clinique de Tasiilaq me semble interminable. Le coup de téléphone de Lénora est une distraction bienvenue. Elle a appris par mon grand-père que j’avais eu « un accident lors d’une randonnée » ; je la rassure sur mon état et lui demande comment se passe son enquête.
— Loin d’être terminée, soupire-t-elle. Sven est en train de vérifier tous les instruments pour comprendre pourquoi les icebergs n’ont pas été détectés.
— Et ces bagarres à bord pendant la tempête ?
— Les témoignages ne concordent pas. L’équipage fait bloc derrière le capitaine. Marks ne pourra sans doute pas prouver le défaut de vigilance.
Je pousse un soupir de soulagement. Le capitaine Savitch ne m’a pas paru particulièrement sympathique, mais je détesterais que la responsabilité du naufrage lui soit attribuée, à tort. Il n’aurait rien pu faire pour repousser l’Esprit que Norsaq et Kilaun ont envoyé contre le Polaris.
Lénora, peut-être intriguée par mon silence, me demande d’un ton curieux :
— Tu as appris quelque chose sur ce sujet ? La chamane qui suit l’enquête n’a rien découvert de surnaturel…
J’hésite un moment à tout lui raconter, mais je n’ai aucune preuve à présenter : le tupilak gît au fond de la baie d’Aunay, les traces du traîneau de Kilaun sont effacées depuis longtemps, et tous ceux qui ont joué un rôle dans le naufrage du Polaris – Yanuk, Kilaun, Norsaq – sont morts. Ils ne feront plus d’autres victimes.
— Non, dis-je finalement. Cette tempête était inhabituelle, tu l’as dit dès le début. Mais ce qui produit ces vagues géantes, je n’en sais rien…
Ramenée à sa théorie de la vague scélérate, Lénora enchaîne avec enthousiasme ses explications et ses exemples. Nous bavardons un long moment, et je promets de la rappeler quand je serai sortie de la clinique.
Bientôt, j’espère, car je ne sais pas trop qui paiera les frais médicaux…
Ma cousine Naasia, qui se charge des démarches administratives de la moitié du village, me rassure le lendemain au téléphone. L’hospitalisation et le rapatriement d’urgence depuis le col d’Anori sont couverts par l’assurance maladie que j’ai souscrite en tant qu’étudiante, même si l’année universitaire est terminée.
— Merci, Naasia. C’est vraiment gentil de t’occuper de tout ça. Dès qu’on me laisse sortir, je viens finir ma convalescence chez Aataq.
— Tu seras obligée de rester à Ungataa jusqu’au mois de juillet, pour mon mariage !
Je reste sans voix, ce qui la fait éclater de rire. Je dois être la dernière du village à apprendre qu’Erling, après des années d’hésitation, s’est enfin décidé à la demander en mariage.
— J’ai bien cru qu’il n’aurait jamais le cran de me poser la question !
Sa joie est communicative, et je la félicite du fond du cœur. Bien sûr, je serai là pour la fête, qui promet d’être mémorable. Elle me passe ensuite Aataq, qui bougonne parce que nous avons bavardé trop longtemps pendant qu’il attendait, puis me lance sévèrement :
— Laisse bien les médecins te soigner, niviarsiaq ! Si tu fais ta mauvaise tête, je le saurai !
Je ne peux réprimer un rire d’exaspération et d’affection mêlées. Aataq ne m’appelle « fillette » que quand je l’ai contrarié. En mettant ma vie en danger, cette fois.
— Je sais que tu connais tout le monde autour du fjord. Tu as même des espions parmi les infirmières, je parie !
— Bien sûr. Comment j’aurais des nouvelles, sans ça, puisque tu n’appelles pas ?
— Je te l’ai dit, Aataq, je n’ai plus mon téléphone. Je m’en rachèterai un autre quand je sortirai d’ici. Mais j’ai vu Miki avant-hier, et il t’a tout raconté, n’est-ce pas ?
Mon grand-père ronchonne encore un moment. Il refuse d’admettre que je n’ai pas de ligne fixe dans ma chambre à la clinique, prétend que Miki ne lui a pas donné assez de détails, et exige de savoir comment sont faits les pansements gras dont on enveloppe mes mains et mes pieds.
À sa manière, il me dit qu’il a eu peur de me perdre et qu’il m’aime. Aussi, je l’écoute avec patience, ponctuant de « oui, bien sûr, Aataq » toutes ses recommandations, ce qui est ma manière de lui répondre : « Moi aussi, je t’aime, grand-père. »
Le vingtième jour, enfin, le médecin de Tasiilaq se déclare satisfait de mon état. Mes ampoules, grosses comme des œufs, ont disparu sans apporter d’infection, la peau a correctement cicatrisé et retrouvé sa sensibilité. Les ongles de mes orteils et de ma main droite sont tombés, mais il m’assure qu’ils repousseront. Ma main gauche est toujours parcourue de fourmillements et d’élancements intempestifs, ce qui n’a rien de nouveau ni de pire qu’avant.
Martin et Laurie ont proposé à plusieurs reprises de venir me chercher en voiture, mais il est bien plus simple de faire le trajet en bateau. Je vais remonter le fjord par l’express côtier, celui-là même à bord duquel travaille Erling, le futur mari de Naasia.
Je descends vers le port. Mes muscles sont raides après une si longue période d’immobilité forcée, et la fatigue me rattrape très vite. Malgré l’été, le jour est gris et triste comme un linceul. Aucun enfant ne joue devant les maisons. Des rues vides, des devantures vides, et même les gens que je croise ont le regard vide.
On dirait que toute la ville est en deuil… ou bien c’est juste toi ?
Au tournant d’une rue, j’aperçois une grande silhouette immobile dans la brume. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, mais, quand je m’approche, je ne trouve rien d’autre que des barils entassés dans un appentis.
Qu’espérais-tu ?
Ce n’est qu’en arrivant au port que je trouve un peu de vie et de couleurs. Des pêcheurs déchargent leurs caisses, les passagers se hâtent pour embarquer dans l’express côtier. Je me faufile parmi eux jusqu’à Erling, que je félicite pour son prochain mariage avec ma cousine. Il rougit.
— Tu avais raison quand tu m’as dit de lui parler en premier, me rappelle-t-il. Je ne voulais pas la bousculer, je n’osais pas, mais elle a dit oui tout de suite.
Je me souviens de cette discussion, voilà des mois de cela, à bord du bateau qui m’emmenait à Ikateq. Le jour où j’ai retrouvé Éreq. Le souvenir de son sourire me frappe dans la poitrine comme un coup de poing.
Je m’écarte des autres passagers. Depuis un banc extérieur, je pourrai observer la côte sans être dérangée par les conversations. Les nuages se lèvent par moments, et mon regard fouille l’horizon, en vain. Pas d’ours blanc à la chasse au phoque sur les plaques de glace à la dérive. Pas d’homme au bonnet rouge travaillant sur le rivage d’Ikateq.
Les autres passagers commentent la température : l’été est encore plus chaud que le précédent. Les collines sont couvertes d’un tapis de fleurs jaunes ou pourpres. Par endroits, la lande commence même à roussir. Mais je reste bien emmitouflée dans ma parka, capuche relevée. Le courant d’air me fait frissonner. Pas de doute, ma sensibilité au froid s’est exacerbée.
Personne ne m’attend sur le quai à Ungataa. Comme je n’étais pas sûre de pouvoir attraper ce bateau, je n’ai prévenu personne. Au téléphone, ma mère m’a annoncé qu’elle s’installait dorénavant chez Aataq.
— Cela n’a plus de sens d’occuper une maison entière alors que je suis toute seule, m’a-t-elle dit pour toute explication. Je n’ai pas les moyens de l’entretenir de toute façon. Je m’occuperai d’Aataq à la place de Naasia, maintenant qu’elle va se marier.
— Et la maison ?
— Peut-être que Naasia et Erling voudront s’y installer.
La voix de ma mère marquait la plus totale indifférence. Il ne lui est pas venu à l’esprit que je pourrais être attachée à cette maison.
Elle a raison. Voilà longtemps que ce n’est plus mon foyer.
La froideur de ma mère n’éveille plus en moi aucune amertume. Je pense que j’ai cessé d’espérer son approbation.
Je regarde le village sortir de la brume. La petite maison, avec son toit de guingois, sa peinture rouge écaillée, va peut-être devenir celle de Naasia et Erling. Si c’est le cas, j’espère sincèrement qu’ils y seront heureux.
La vie sera sans doute plus pénible pour ma mère et Aataq…
Je me demande comment se passera leur cohabitation. La mort de Kilaun va-t-elle les rapprocher ? ou bien vont-ils se reprocher mutuellement de ne pas l’avoir sauvé ? Ma mère a été élevée dans le respect des aînés et elle prendra toujours soin de son père, mais des années de rancœur ne s’effaceront pas aussi facilement.
Je devine déjà la tension qui régnera dans la maison d’Aataq et, lâchement, je me demande comment je pourrais y échapper. M’installer définitivement à Nuuk ? J’en ai assez de la ville et de ses appartements étriqués ! Où alors ?
Un choix que je décide de remettre à plus tard. Au lieu de me rendre directement chez Aataq, je me dirige vers la petite maison rouge de ma mère.
La porte n’est pas verrouillée. Ni chaleur ni lumière. Le panier à broder n’est plus à sa place près du fauteuil. Ma gorge se noue à mesure que je visite les pièces désertées et que je remarque les traces des cadres qu’elle a décrochés du mur.
Toutes les affaires de Kilaun ont disparu de sa chambre. Cette impression de vide me frappe à la poitrine aussi violemment que si je faisais face, de nouveau, à son visage sans vie. Machinalement, je porte mes mains à mon cœur et je sens la forme du tupilak d’ours que j’ai gardé dans ma poche intérieure. Une vague de chaleur m’inonde.
— Je n’ai pas voulu le tuer, fait la voix d’Éreq, pleine de regrets, à mon oreille. L’instinct de l’ours était le plus fort, et nous étions en danger…
Je ferme les yeux sans me retourner. Je veux garder le plus longtemps possible la sensation de son souffle chaud dans mes cheveux avant de revenir à la réalité. Je réponds tout bas, pour ne pas effaroucher son Esprit :
— C’est ma faute. Tu n’as fait que te défendre. Mon frère t’a tiré dessus.
Je frissonne. L’odeur du sang et de la chair morte me revient en mémoire, avec le crissement de l’ulu contre la fourrure blanche tachée de rouge… Le tupilak palpite contre mon cœur. L’Esprit d’Éreq est là, derrière moi, tout près. Sa présence écrasante envahit la pièce.
— Je suis désolé que tu aies dû voir cela. Désolé de n’avoir pas réussi à te protéger.
Je n’ose pas répondre, ni même ouvrir les paupières pour découvrir où je me trouve. Éreq m’a-t-il emmenée de nouveau dans le monde des Esprits ? Je suis seulement reconnaissante de le retrouver, si soulagée que ma gorge ne peut laisser échapper que des mots étranglés.
— Tu étais mort. Ils t’ont tué…
— Ils ont tué ma forme d’ours, corrige doucement Éreq. Dans la rage du combat, j’ai perdu mes repères. Il m’a fallu du temps pour revenir… J’avais peur que tu ne survives pas jusqu’à mon retour, mais tu es si forte…
Une caresse dans mes cheveux. Un doigt effleure la courbe de ma joue. Tout mon corps se met à trembler. Je ne peux pas résister plus longtemps.
J’ouvre les yeux.
Je me retourne.
Éreq est là. Le même, jusqu’à la moindre mèche de cheveux blancs, avec le même regard noir intense braqué sur moi. Je me jette dans ses bras sans chercher à comprendre. Sa présence est un choc physique. Son pouvoir se fond avec mon aura de chamane.
Il me serre contre son grand corps musclé à l’odeur d’ours, de sel et d’homme. Il boit du bout des lèvres mes larmes qui débordent, que je suis impuissante à contenir. Je le laisse faire, épuisée, frémissante, encore bouleversée par sa présence. Vivante, enfin. En sécurité dans l’asile de ses bras, avec entre nous le désir contenu depuis si longtemps.
Le baiser d’Éreq promet sans un mot de l’assouvir. Je cherche mon souffle au milieu des sanglots. Il m’emporte hors de la chambre endeuillée, je ne sais où. Je prends seulement conscience de basculer sur un tapis rugueux. Le corps chaud d’Éreq me recouvre. Le chagrin, la peur, le désir… tout se mêle dans mon cœur affolé.
Il me dénude et me caresse. Autour de ses épaules, un halo dessine le contour d’une créature sauvage infiniment puissante. Un frisson de crainte involontaire me parcourt. Cette fois, nous sommes dans ce monde – dans nos corps, pas sous forme astrale.
— Ne crains rien, Dess…, chuchote-t-il contre mon ventre.
Il a senti mes peurs, bien sûr. Ses baisers se font plus doux encore. Mon cœur bascule. Je comprends pourquoi Yanuk a cherché l’aide d’un homme qu’il haïssait, pourquoi il a accepté n’importe quel marché pour sauver la femme qu’il aimait. Tout est préférable à l’idée de perdre celui que je viens seulement de retrouver.
— Je n’ai pas peur, lui promets-je tout bas. Je t’aime.
Il remonte jusqu’à ma gorge dans une ligne de baisers. Je cligne des yeux, et c’est de nouveau un homme qui me surplombe. Je projette mon esprit dans le sien pour lui faire partager mon émerveillement. Il me serre contre lui si fort que mes côtes protestent.
Pas grave. Je comprends maintenant combien l’amour est douloureux.
Le soleil de minuit perce à travers la brume, ses rayons illuminent la nuit blanche d’été. J’ai repoussé les draps, car le corps nu d’Éreq dégage autant de chaleur que si des braises invisibles couvaient sous sa chair. Je ne peux pas me lasser d’admirer les jeux d’ombres sur son dos.
— On m’a toujours dit que l’ours blanc avait la peau noire comme du charbon.
Éreq s’étire et se retourne vers moi, un sourire aux lèvres.
— C’est vrai.
Je passe mes doigts dans ses cheveux, doux et épais, et je me demande si quelqu’un a déjà remarqué qu’ils étaient exactement du même blanc crème que la fourrure des ours polaires. Ses grands yeux noirs, eux aussi, gardent l’intensité farouche de l’animal.
— Je ne choisis pas vraiment la forme humaine que je prends. Elle apparaît, voilà tout. Si je me concentrais, je pense que je pourrais adopter une apparence différente, mais je n’ai jamais senti ce besoin.
— Les gens ne te reconnaissent pas ? Personne ?
— Je voyage beaucoup, sur tous les rivages de l’Arctique. Les gens qui me reconnaissent, comme ton grand-père ou toi, respectent suffisamment les traditions pour garder le silence.
Je promène ma paume sur son torse. Éreq saisit doucement ma main dans la sienne. Ma main gauche mutilée. Il effleure tendrement les moignons de mes quatre doigts et suit les lignes hachées de mes cicatrices.
— Je suis furieux d’imaginer un père infliger cela à sa petite fille, mais je suis reconnaissant à Sedna de t’avoir prise sous sa protection.
— Moi aussi. Pas parce que je voulais un Esprit tutélaire aussi puissant, mais parce qu’elle a toujours été une mère et une amie pour moi.
Cette idée doit donner un air sombre à mon visage, car Éreq fronce les sourcils. Son bras passé autour de ma taille me ramène doucement contre lui.
— Ta mère t’en veut ? À cause de ton frère ?
Je soupire.
— Si seulement c’était aussi simple…
— Dis-moi.
Et je lui raconte tout. Les affaires de Kilaun disparues, son corps sans sépulture, la maison vide, l’installation de ma mère chez Aataq, mes doutes sur mon avenir et sur l’endroit où je vais vivre. Je ne sais pas ce qu’il peut comprendre à mon radotage et j’embrasse son épaule pour le remercier de m’avoir écoutée.
— La maison ne me manquera pas. J’aime vivre en nomade. Malgré mon apparence moderne, je suis peut-être aussi traditionaliste que Kilaun, en fin de compte.
— Je regrette la mort de ton frère, répond-il d’un ton sombre. Surtout à cause de ton chagrin, et celui de ton grand-père.
Je me blottis dans le creux de son cou en essayant de ne pas comparer ce contact avec la peau froide et sèche de Kilaun, telle que je l’ai sentie dans la caverne.
— Il me manquait depuis des années et il me manquera toujours. Aataq en souffrira, lui aussi. Mais c’est notre père le responsable. Il a manipulé Kilaun, il a refusé de le soigner. Mon frère n’était pas de taille à lui résister.
— Mais, toi, tu lui as tenu tête.
Que sait-il de ce qui s’est passé ?
Je ne l’ai raconté à personne. À ma mère, j’ai seulement assuré que Norsaq était mort dans la caverne, en laissant entendre qu’il avait été blessé lors de la même chasse à l’ours que Kilaun. Dans la torpeur médicamenteuse, à la clinique, j’ai repoussé ce souvenir le plus loin possible. Comment y mettre des mots ? Nous nous sommes battus à coups de poing, de glace et de pouvoir… Sa mort a fait de moi une parricide.
D’une voix très douce, Éreq murmure à mon oreille :
— Tu as fait ce qui était juste et nécessaire, Dess.
Je me souviens du conte qu’il a raconté aux enfants du village : l’Esprit ours observait les chasseurs, leur force, leur courage. Il jugeait leur droit à tuer le gibier pour nourrir leur famille ou pour sauver leur vie. À présent, dans le regard séculaire d’Éreq, je lis une sorte d’absolution.
Cela ne suffira sans doute pas à effacer le souvenir du sang sous mes ongles ni celui du corps glacé de mon frère, mais, pour l’instant, j’accepte avec gratitude le réconfort qu’il m’apporte.
Je savoure le moment. La main d’Éreq se promène lentement sur la courbe de ma hanche. Le soleil qui filtre à travers les rideaux de dentelle de ma mère dessine des motifs sur nos peaux. Les voisins – Martin, Laurie et d’autres voix – discutent au-dehors, sous la fenêtre. Je me demande comment ils réagiront en voyant Éreq.
— Que vas-tu dire pour expliquer ta réapparition ?
Éreq hausse les épaules et accentue sa caresse au creux de mes reins.
— La vérité. Nous avons été séparés à cause de la tempête. Je suis revenu vers toi dès que j’ai pu.
Un sourire involontaire étire mes lèvres.
— Vers moi ?
— Bien sûr. Je te suivrai dans ce monde, ou dans l’Autre.
Mon cœur se met à battre plus fort, un rythme aussi grave que le ton d’Éreq. Ses mots sonnent comme des promesses.
Dehors, les voix s’interrompent pour laisser place à un flash d’info à la radio. Entre les crépitements, j’entends les commentaires d’un journaliste, depuis le petit aéroport de Nerlerit Inaat, juste au nord d’Ittoqqortoormiit. Il annonce une température exceptionnelle : le mercure a atteint 23,4 degrés, le plus haut niveau mesuré depuis le début des relevés de la station météo. Un scientifique intervient ensuite pour signaler que le record de fonte de l’inlandsis vient encore d’être battu…
Je croise le regard sombre d’Éreq. L’Arctique est son territoire. Il se réchauffe trois fois plus vite que le reste du monde.
Que deviendra Éreq quand la dernière banquise aura fondu ?
Il m’adresse une ombre de sourire mélancolique, comme s’il avait lu dans mes pensées, et murmure :
— Viens avec moi. Nous sommes des nomades, Dess. Je veux te montrer ce monde avant qu’il disparaisse.
J’ai la gorge trop serrée pour répondre. Éreq poursuit doucement :
— Nous reviendrons quand tu voudras à Ungataa pour voir ta famille, tes amis. Je te ferai rencontrer d’autres chamans, qui te raconteront tous les contes de Tornaarsuk. Je te montrerai les volcans parmi les glaciers, les îles où ne vivent que les ours et les piliers qui tiennent le voile de l’aurore…
Est-ce que je suis prête à plonger dans l’inconnu ?
Il me reste un peu d’appréhension, mais je l’aime et j’ai bien l’intention de saisir le bonheur quand il passe à ma portée.
Je me hausse jusqu’à sa bouche et je lui murmure :
— D’accord. Emmène-moi où tu voudras. Fais-moi découvrir ton monde, Éreq.
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