L'Aurore et la glace

Hélène P. Mérelle · Chapitre 9 sur 22

Pages du PDF

L'Aurore et la glace

9. Ikateq

9

 

 

IKATEQ

Ancienne base américaine sur l’île d’Ikateq,

dans le fjord Sermilik

Le printemps s’installe très vite au bord du fjord. Le jour s’allonge encore, les températures montent, et le village déborde d’activité. Les jeunes gens en profitent pour partir chasser le phoque bien plus loin, au large des îles. Les moutons sortent enfin de l’étable et se dispersent sur les pentes.

J’ai obtenu de l’université une dispense qui me permet de suivre mes derniers cours de l’année en ligne. Je partage mon temps entre les mémoires à renvoyer et le quadrillage minutieux des rives du fjord à la recherche de Yanuk et Sunilik. Toujours aucun résultat.

Aataq parvient maintenant à se lever de son fauteuil et à faire quelques pas, mais il est très affaibli, et cette disparition le mine.

Les premiers bateaux de randonneurs arrivent. Laurie revêt son plus beau costume inuit et ouvre sa boutique sur le port : bijoux, colifichets et galets peints. Des scientifiques viennent mesurer le recul du glacier Midgard, l’air sombre. Les pêcheurs qu’ils interrogent haussent les épaules, avec leur fatalisme habituel. À quoi bon en parler ? Certains croient que l’océan plus chaud apportera plus de poissons, d’autres pensent que leur chair deviendra immangeable à cause de la pollution de tous ces nouveaux bateaux qui croisent au large…

Martin, comme les autres techniciens d’Ikateq, redouble d’efforts maintenant que le sol de l’ancienne base américaine est dégelé. Il faut décontaminer la terre et l’eau de toutes les substances nocives accumulées depuis la Seconde Guerre mondiale.

Il m’a transmis une demande d’intervention de la part de ses supérieurs. Plusieurs chamans ont déjà été consultés les années précédentes. Cette fois, le responsable des travaux voudrait commencer la campagne par une cérémonie de purification. Je crois que Martin a répété autour de lui ma légende de Sedna, maîtresse des créatures marines, devenue une sorte d’icône écologiste…

Je l’accompagne donc à l’ancienne base américaine un matin. Miki est du voyage également, car il s’est laissé convaincre d’accepter ce job saisonnier. L’express côtier, un gros bateau à moteur, parcourt les deux rives du fjord et assure le transport de tous les employés. Je passe le début du trajet à discuter avec Erling, un jeune homme du village qui s’est mis en tête, je ne sais pas trop pourquoi, que je pourrais plaider sa cause auprès de ma cousine Naasia. Ils sont ensemble depuis des années, de manière épisodique, mais elle refuse obstinément de rendre leur relation plus sérieuse.

— Tu sais qu’une chamane, ce n’est pas une marieuse, n’est-ce pas ?

Il rougit et marmonne quelque chose à propos des conseils que je pourrais donner à Naasia. Je fais de mon mieux pour ne pas lever les yeux au ciel.

Ma cousine a six ans de plus que moi et aucun besoin de conseils en matière de séduction !

— C’est toi qui dois te montrer sûr de toi, Erling. Dis-lui que tu es prêt à t’engager, et tu verras bien ce qu’elle te répondra.

Il a l’air un peu déçu que je ne lui propose pas de remèdes miracles, comme un philtre d’amour ou un collier ensorcelé, mais il n’insiste pas et retourne à son poste, à l’avant du bateau.

L’arrivée à Ikateq est toujours un choc. L’île, longue et plate, a été utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale comme terrain d’aviation, station d’écoute et de guidage. Après la guerre froide, l’armée américaine s’est retirée en laissant ses équipements derrière elle, notamment les milliers de bidons d’essence destinés à ravitailler les avions, et des bâtiments dont l’isolation était constituée de plaques d’amiante. Des squelettes de hangars se dressent encore çà et là, même si les véhicules militaires ont presque tous disparu. Le plus gros problème que les techniciens doivent régler, à présent, c’est l’essence au plomb qui a fui des réservoirs et s’est accumulée dans la terre. Une pollution invisible, mais bien plus dangereuse.

D’énormes engins de chantiers jaunes sont déjà au travail, décapant le sol à mesure de son dégel. Tout autour, des ouvriers s’affairent, pourvus de combinaisons et de masques. Sur la rive est de l’île, de nouveaux bâtiments ont été construits. Un grondement continu s’en échappe. Martin est l’ingénieur responsable de cette phase ; il m’explique que des machines y séparent les gravats en fonction de leur densité et permettent de récupérer les métaux lourds. Je le crois sur parole.

Miki marmonne d’un ton morose :

— Ils creusent des trous dans la Terre, mais la Terre est la mère du peuple inuit. C’est comme éventrer sa mère. C’est mal.

Je lui jette un regard sévère pour le faire taire et je lui rappelle :

— On en a déjà parlé, Miki. Laisser le plomb là où il est, ce serait bien pire. Des enfants boivent l’eau polluée, respirent des poussières nocives et risquent de développer des maladies graves. La Terre-Mère comprend que nous devons les protéger.

— Oui, chamane, répond-il docilement, sans perdre cet air buté qui me rappelle si douloureusement Kilaun.

Pas plus de nouvelles de lui que de Yanuk et Sunilik. Ma mère refuse d’aborder de nouveau le sujet. Aataq a demandé à Sven ce que l’enquête du Polaris avait donné, mais il n’a rien pu nous dire. J’ai beau me creuser la tête, j’ai l’impression d’être enveloppée de questions sans réponses de toutes parts.

Martin me tape sur l’épaule, me sortant de ces réflexions moroses. Il me montre des bâtiments alignés le long de l’ancienne station météo. De simples cubes de tôle peinte, avec des combinaisons de travail mises à sécher sur des cordes à linge improvisées.

— Ce sont les logements des ouvriers saisonniers.

Je grimace. Qui a fourni des installations aussi mal adaptées au climat ?

— La plupart préfèrent loger ailleurs et prendre ce bateau matin et soir, comme nous.

— Je les comprends.

Martin hésite, puis me glisse :

— L’un des gars est venu me demander si je ne connaissais pas une chambre à louer. Il est prêt à payer un loyer honnête ou à donner un coup de main pour des réparations, des petits travaux. Il sait tout faire, il travaille dur, il ne boit pas, et il ne poserait pas de problème. Un gars sympa, vraiment. J’ai pensé que, peut-être, ta mère…

Je le regarde, étonnée. Il rougit un peu. Je comprends alors ce qu’il essaie de me dire : il a dû se rendre compte qu’il y avait une chambre libre chez ma mère, celle de Kilaun. Ses problèmes d’argent sont évidents, vu l’état de sa maison. Martin a pensé qu’elle serait contente d’avoir un petit revenu supplémentaire, ainsi qu’un bon bricoleur à sa disposition. Cela part d’une bonne intention de sa part, mais ma mère n’acceptera jamais de louer la chambre de mon frère à un étranger. Elle ne veut même pas laisser sa propre fille y dormir…

Je ne peux pas confier quelque chose d’aussi personnel à Martin, cependant, car cela éveillerait sa curiosité : Pourquoi la voisine ne parle-t-elle jamais de son fils ? Pourquoi ne vient-il jamais la voir ? Ma mère n’aimerait pas non plus que je discute d’argent en dehors de la famille. Je souris néanmoins à Martin pour le remercier de son geste, et je propose :

— Si ton ami n’a pas peur d’écouter d’interminables légendes inuites, je suis sûre que mon grand-père lui louera volontiers une chambre. Il y en a deux et une salle de bains à l’étage. L’an dernier, c’étaient ces géologues venus prospecter le mont Forel. Aataq ne demanderait pas grand-chose comme loyer et il apprécierait la compagnie.

— Je lui en parlerai, promet Martin, visiblement soulagé que son initiative soit bien accueillie.

Le bateau accoste, et le directeur du site vient à ma rencontre. Il frétille d’impatience et de curiosité, mais semble un peu déçu par mon apparence ordinaire. Je porte un pantalon de randonnée rouge et une tunique en peau de phoque simplement décorée du motif de vagues bleu et blanc cher à ma mère. Mes cheveux sont nattés sur une épaule, et mon seul bijou est une montre étanche. À quoi s’attendait-il ? Une peau d’ours ? Une coiffe de plumes ?

Plaquant un sourire poli sur mon visage, je débite automatiquement ma présentation habituelle :

— Bonjour. Je suis la chamane Desna Rujussuuaq. Tu peux m’appeler Dess.

— Merci pour le don de ton nom, répond-il tout aussi vite. Je suis Jorgen Larsen, en charge de ce site, mais tout le monde m’appelle Jo.

Bon. Jorgen est clairement un Danois, installé au Groenland depuis assez longtemps pour avoir appris les formules de respect traditionnelles. Martin m’a prévenue : son chef ne croit pas à la présence des Esprits sur l’île d’Ikateq, encore moins à mes facultés magiques. Le statut de chaman est protégé dans la plupart des nations de l’Arctique, mais tout le monde n’est pas convaincu de la réalité de nos pouvoirs pour autant.

Jo fait appel à moi uniquement pour se concilier la population locale. Dans les villages voisins d’Ikateq, on s’inquiète à juste titre des effets de la pollution, et toutes les opérations de décontamination sont surveillées avec la plus grande vigilance. Il ne veut offenser personne.

Dommage qu’Aataq ne puisse pas encore se déplacer… Il adore éblouir les incrédules.

Puisque mon grand-père est encore convalescent, Jo devra se contenter de moi.

— Tu auras besoin d’un endroit spécial, peut-être ? me demande-t-il d’un ton plein d’espoir. De l’eau, de la terre, de la musique ?

Certains chamans ne se séparent jamais de leurs tambours rituels. Le rythme a un pouvoir incantatoire qui attire l’attention des Esprits.

— Pas de musique. Je suis une si mauvaise musicienne que je ferais fuir les morts et les vivants.

Martin étouffe un rire dans mon dos. Jo me jette un regard en coin. Il semble se demander si je plaisante. Je lui indique une petite crique rocheuse, un peu à l’écart des bâtiments bruyants.

— Ici, ce sera très bien. Il me faut juste un peu de calme pour me concentrer.

— Bien sûr, murmure Jo. Allons-y.

Martin nous laisse ensemble, et Jo me guide le long d’un passage dégagé vers la crique. Un silence malaisé s’installe. Je pourrais faire quelques commentaires anodins sur le vent frais ou la progression des travaux, mais je préfère attendre qu’il se décide à parler. Visiblement, quelque chose le tracasse.

Nous sommes presque arrivés à la crique que j’ai choisie quand il se lance :

— Il y a une mauvaise ambiance à la base cette année. Beaucoup d’ouvriers sont inquiets, et j’espère que ta présence leur fera du bien.

— « Inquiets » ? Ils ont peur de quelque chose en particulier ?

Jo se balance d’un pied sur l’autre.

— Rien de précis. Je connais pas mal de gens dans le coin, des gars sérieux qui reviennent travailler ici tous les ans, mais j’ai eu plus de mal à recruter cette année. Ils parlent de lieux maudits, d’Esprits qui chassent les étrangers…

Encore ?

Je laisse l’information s’ajouter à la liste des troubles que j’ai rencontrés depuis le printemps : l’inexplicable bagarre à bord du Polaris, la terreur du marin noyé, les cauchemars de la vieille femme de Kuummiut, les inquiétudes du chaman Yakone à Isortoq, la disparition de Yanuk et Sunilik… Tous ces poids commencent à peser lourd, mais je n’arrive pas à comprendre ce qui les relie, à part, peut-être, des Esprits en colère pour une mystérieuse raison.

— Ikateq est polluée, mais je n’ai jamais entendu dire qu’elle serait maudite. À ma connaissance, cette île n’est pas un site sacré. Elle n’était même pas habitée avant que les Américains y construisent cette base pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ma réponse apporte le soulagement sur le visage de Jo.

— C’est exactement ce que je leur dis ! s’exclame-t-il.

Puis il indique d’un geste un groupe d’ouvriers, plus loin sur le rivage, vêtus de combinaisons orange. Ils font une pause dans leur matinée de travail et se serrent autour d’un feu, qui dégage une puanteur fumeuse d’ordures.

— Quelques Islandais, des Norvégiens…, commente-t-il. Ce sont des nouveaux. Ils auraient dû travailler sur le futur port, dans la baie d’Aunay. Tu sais, là où s’installe la nouvelle mine ? Mais le bateau qui apportait le matériel s’est échoué. J’ai entendu dire qu’il avait heurté un iceberg, tout simplement, mais ils n’en démordent pas : pour eux, c’est la preuve que le site était maudit. Ils ont peur que le diable les poursuive, eux aussi.

Je rectifie machinalement :

— Il n’y a pas de diable dans notre religion. Pas de dieu non plus, d’ailleurs.

L’allusion au Polaris m’a replongé dans mes doutes. Mais un petit ricanement narquois de la part de Jo m’en tire aussitôt.

— Ça doit être pratique…

J’ouvre la bouche pour m’expliquer, puis je la referme. C’est souvent une chose difficile à concevoir pour mes interlocuteurs quand j’essaie d’exposer les croyances inuites : nous n’avons pas de dieu, ni de temple, ni de culte. Notre cosmos n’a pas été créé par une divinité, qu’elle soit paternelle ou maternelle. Le premier homme et la première femme ont fait alliance avec les animaux. Nous traitons tous les Esprits avec le même respect, peut-être devrais-je dire la même crainte.

Jo a tort de les mépriser. Je sens leur mécontentement monter du sol empoisonné comme une sorte d’émanation putride qui passe à travers les épaisses semelles de mes bottes et irrite les nerfs de mes pieds. J’envisage un instant de patauger dans l’eau de la crique, mais elle ne doit pas dépasser cinq degrés. Il y a même encore quelques blocs de glace à la dérive et une fine dentelle de givre autour des rochers.

Je m’arrête à quelques pas du rivage. Tant pis pour le bain de pieds. C’est l’eau qui viendra à moi.

Elle roule sur les galets. Un omble passe entre les rochers, vif et souple, exhibant son ventre rouge. Les vaguelettes scintillent au soleil.

Je ferme les yeux un court instant ; la force de mon Esprit tutélaire se manifeste aussitôt. Viniq et moi, nous sommes si liées l’une à l’autre que souvent j’ai l’impression qu’elle partage mon humeur. Comme moi, elle se réjouit d’avance à l’idée de clouer le bec à Jo. Et l’eau est son élément de prédilection.

Je tends la main à l’horizontale. Une vague puissante jaillit de la crique dans une grande gerbe d’écume. Elle s’écrase sur les rochers puis monte jusqu’à moi et vient lécher le bout de mes bottes.

Jo bondit en arrière avec un cri étranglé. Pas assez vite : son pantalon est trempé d’eau glaciale. Je réprime un petit rire.

Viniq, pour un Esprit aussi ancien, tu agis comme une gamine farceuse !

L’eau clapote joyeusement.

Assez joué. Nous ne sommes pas venues pour cela !

Je m’accroupis pour plonger ma main dans la flaque. Ma main gauche, celle qui conduit toujours mieux la magie.

— Je sais que ces hommes te dérangent, dis-je doucement. Mais ils sont là pour te rendre propre et pure à nouveau.

L’eau revient, moins violemment cette fois. Elle se glisse entre les rochers, jusqu’à mes doigts amputés, et tourbillonne entre eux. La surface du fjord retient en filigrane la silhouette gracieuse d’une femme, qui danse au creux des vaguelettes.

Je continue à parler, sur le même ton apaisant. L’onde s’enroule autour de ma main. Le sol vibre tout doucement sous mes pieds, comme un animal qui ronronne. Après avoir été maltraitée pendant des décennies, l’île est heureuse que je lui accorde mon attention.

Elle n’est pas la seule. Je sens des regards peser sur ma nuque. Sans me retourner, je lance à Jo par-dessus mon épaule :

— Dites à vos ouvriers que j’ai parlé à la Terre et à l’eau pour eux. L’île va mieux accepter leur présence maintenant. S’ils veulent me consulter, ils peuvent le faire. Je ne repartirai qu’en fin de journée, avec le bateau.

— D… d’accord.

Il file sans demander son reste.

J’espère pour lui qu’il a des vêtements secs dans son bureau !

Je reste à cette place aussi longtemps que je peux supporter le froid. Quand mes jambes s’ankylosent et que ma peau se met à bleuir, je fais mes adieux à l’Esprit de l’eau et me redresse. Je m’étire pour détendre mes muscles.

Je me retourne, prête à affronter les inévitables regards curieux des ouvriers. Mais c’est Éreq qui me fait face.

 

J’aurais dû m’en douter.

Un homme sympa, qui sait tout faire, embauché pour un contrat saisonnier, m’a dit Martin. Exactement le profil d’Éreq. Je savais qu’il cherchait un autre boulot, après le naufrage du Polaris, et la base d’Ikateq place des affiches de recrutement dans tous les villages de la côte est.

Impossible de m’en dédire. J’ai promis à Martin que je présenterais son ami à mon grand-père. Je sais déjà que celui-ci sera ravi d’entendre ce baroudeur lui parler de tous les pays qu’il a parcourus, avec leurs légendes en prime. Je parie que, dans quelques jours, ils seront les meilleurs amis du monde.

— Tu n’as pas l’air heureuse de me voir, fait Éreq. Ce n’est pas une bonne surprise qu’on se retrouve ici ?

Je me force à lui rendre son sourire. Je suppose que je devrais être contente que le hasard l’ait replacé sur ma route et qu’il me fournisse une autre chance de…

De quoi ?

Si Éreq s’intéressait à moi, il aurait pu le montrer dans la source chaude, à Ittoqqortoormiit. Il aurait pu frapper à ma porte pendant la nuit. Il aurait pu proposer d’échanger nos numéros de portables au petit déjeuner.

Au lieu de cela, il m’a gratifiée de vagues menaces en guise de mots d’adieu, à l’héliport d’Ittoqqortoormiit. Et il est parti sans que je puisse découvrir s’il possédait un don quelconque, s’il avait joué un rôle dans le naufrage du Polaris, s’il s’était servi de moi pour s’introduire parmi les enquêteurs…

Tellement de questions, Dess ! Tu vas trouver le courage de l’interroger maintenant ?

Puis je repense à ce stupide rêve dans lequel je lui ai suggéré de s’allonger nu sur le comptoir d’un bar… Je me sens rougir jusqu’à la pointe des oreilles. C’est sans doute ce qui rend mon sourire crispé et mon ton trop vif.

— Une bonne surprise ? Tu ne diras peut-être pas cela quand tu auras rencontré mon grand-père !

Il rit sans se formaliser et me donne rendez-vous à l’embarcadère, une fois la journée de travail terminée. Puis Jo m’invite à partager un repas amélioré avec ses équipes d’ouvriers, que ma présence est censée rassurer. Quelques-uns me remercient pour mon intercession auprès de l’Esprit de l’eau. D’autres, des habitants du secteur, me chargent de transmettre leurs amitiés à mon grand-père. Je les rassure sur son état de santé.

Ensuite, j’emprunte le bureau de Jo, d’où je passe des dizaines de coups de fil sans obtenir la moindre nouvelle de Yanuk et Sunilik. Je me plonge dans le mémoire que je dois renvoyer. Heureusement que je n’ai plus qu’à organiser mes notes et ajouter ma bibliographie, car j’ai du mal à me concentrer.

Revoir Éreq me rend nerveuse. Je m’étais déjà demandé si la présence d’un interprète russe sur le Borée, à proximité du Polaris, était une simple coïncidence. Maintenant je le retrouve à Ikateq, tout près de mon village natal…

Le soir, sur le bateau qui nous ramène vers Ungataa, Éreq se débrouille pour se placer près de moi. Il s’accoude au bastingage et laisse les rayons du soleil couchant lui caresser le visage. Je l’observe du coin de l’œil. Il a toujours le même bonnet en laine rouge, les yeux aussi noirs que dans mon souvenir. Ses sourcils sont noirs, eux aussi, comme je les avais vus en rêve. Il faut croire que ma mémoire a noté le moindre détail…

Les mains d’Éreq, posées sur ses cuisses, détendues, sont calleuses et tannées, deux fois plus grosses que les miennes. Il transporte un sac à dos d’une taille relativement modeste étant donné qu’il contient la totalité de ses affaires, d’après lui.

Je ne peux m’empêcher de le regarder, mais je veille à garder une certaine distance de sécurité, hors de portée de ses bras. Ou peut-être pour empêcher mes propres mains de se poser sur lui et de vérifier au toucher si ses muscles sont aussi durs qu’ils le paraissent sous la toile usée de son jean.

Non. N’y pense pas. Sois juste… neutre, polie, aimable.

— J’ai très envie de connaître ton grand-père, Dess, m’assure-t-il. Il est chaman, comme toi, n’est-ce pas ? Il se remet bien de son accident ?

Voilà. Encore une fois il en sait plus sur moi et ma famille que l’inverse. Je suppose que je dois remercier Martin pour cela. Mais puisque je viens de prendre la résolution de me montrer naturelle envers lui, je ravale ma frustration.

— Oui. Lentement. Je vis avec lui pour l’instant.

— Est-il aussi puissant que toi ? Je t’ai vue, sur l’île. Tu jouais avec l’Esprit de l’eau comme si vous étiez amis depuis toujours. C’était impressionnant.

Je me sens absurdement fière de moi. Je n’ai pas ressenti un tel plaisir quand Jo a balbutié de surprise, ou quand il m’a dit au revoir, avec un nouveau respect dans la voix. « Ce que vous faites est vraiment spécial », m’a-t-il murmuré.

« Spécial »… Un de ces mots que Kilaun me jetait au visage quand nous étions enfants. « Tu te crois spéciale ! » criait-il, et il voulait désespérément l’être. Il faisait tant d’efforts pour attirer les Esprits, tandis que je n’avais qu’à fermer les yeux pour les sentir approcher. Je me sentais coupable de ne pas partager mon don avec lui.

Je n’avais pas choisi d’être « spéciale ». Est-ce que j’aimais être chamane ? Je ne me posais pas la question quand j’étais adolescente. Je rêvais d’être aussi jolie que Naasia. Je voulais être une élève brillante, au moins pour décrocher des bourses et financer mes études. Si je désirais vraiment quelque chose, c’était plutôt l’approbation de ma mère – mais elle la réservait à Kilaun.

Je secoue la tête pour me débarrasser de ces souvenirs, et je réponds à Éreq avec honnêteté :

— Le contact est facile ici. Je connais l’Esprit de ces eaux depuis toujours. Une sorte d’ami d’enfance.

Mes dons de chamane font partie de moi, comme la couleur de mes yeux ou la pointure de mes chaussures. C’est probablement pour cela que je ne leur accorde pas tellement d’attention. Mais le regard admiratif d’Éreq me rend toute chaude. J’arrive même à oublier les vieilles blessures de mon amour-propre et à lui sourire. C’est vrai, je suis trop grande et pas assez féminine pour gagner un concours de beauté, mais je voyage aussi aisément dans le monde des Esprits que sur les eaux tranquilles du fjord.

— Tu es née ici ?

— Pas très loin, sur l’île d’Ammassalik. Mes parents se déplaçaient pour le travail de mon père, qui était chaman, lui aussi. Puis ils se sont séparés, et ma mère est revenue vivre avec mon frère et moi au village de ses parents, à Ungataa.

— Le voilà, ton village ?

Je me retourne. Oui, le bateau est arrivé à son dernier arrêt, au fond du fjord. Le trajet de retour a passé trop vite pendant que je contemplais Éreq à la dérobée.

Il observe les lieux alors que le pilote s’amarre à l’unique ponton. Je vois pour la première fois le port par ses yeux et je suis saisie par sa petitesse. Une jetée branlante, reposant sur des poteaux à peine équarris. Quelques maisons vides, aux fenêtres condamnées. D’autres dont la couleur s’écaille et se fane. Des poissons sèchent sur des pieux. Du linge claque dans le vent. Des chiens hurlent pour saluer l’arrivée du bateau. Une chèvre traverse l’unique rue sans se soucier d’eux et vient jusqu’au bord de l’eau pour arracher des touffes d’herbe rase.

— Le village n’a rien de remarquable, reconnais-je. Si quelques touristes viennent jusqu’ici, c’est pour voir le glacier Midgard, qui se jette dans le lac, juste derrière cette crête.

Éreq ramasse son sac et me tend la main pour m’aider à descendre du bateau. Je la prends machinalement. Il la garde dans la sienne quelques secondes de plus que nécessaire, en la serrant assez fort pour attirer mon attention.

Que… ?

Je le remarque alors : un pouvoir diffus, contrôlé, qui affleure sous sa peau et vibre contre ma paume. Éreq soutient mon regard, l’air complice. Il me laisse volontairement sentir son don.

Pourquoi maintenant, alors qu’il me le cachait à Ittoqqortoormiit ?

Mon cœur s’accélère dans ma poitrine, mais il a déjà relâché ma main et se tourne vers Martin, qui lui présente Laurie, venue l’accueillir sur le quai.

J’ai à peine eu le temps de percevoir le courant magique passer de la main d’Éreq à la mienne. J’ai senti sa force, parfaitement régulée, celle d’un homme habitué à la dissimuler. Un chaman d’une autre tradition ?

J’analyse la sensation tant qu’elle reste encore inscrite dans ma paume. Je ne crois pas qu’Éreq soit un chaman. Quand nous laissons s’échapper notre aura, elle possède une sorte de profondeur, de multiples échos qui se dédoublent, les voix des Esprits qui sont nos alliés. Nous nous reconnaissons immédiatement entre nous à cet indice.

Je n’ai rien deviné de tel avec Éreq. Cette force enfouie, cette présence invisible, n’était pas distincte de lui. Aucun écho. Aucun Esprit tutélaire dans son aura.

Une chose est sûre : je n’ai jamais rencontré personne avec un pouvoir semblable au sien.

 

J’accompagne Éreq jusqu’à la maison jaune de mon grand-père, à une centaine de pas du port. Pendant le court trajet, je cherche et je répète dans ma tête les mots convenables pour les présenter l’un à l’autre. Je me rends compte que je n’ai pas vraiment répondu à sa première question et j’envisage mille façons de dire, à retardement : « Je suis contente de te revoir, moi aussi. » Toutes me paraissent fades, mécaniques, et si loin de ce qui m’agite…

Éreq ne doit pas souffrir du même trouble, car il fait quelques remarques anodines sur les prises des pêcheurs et les couleurs des maisons. Sur ce même ton de conversation banale, il me demande :

— Tu as des nouvelles du naufrage ? On sait ce qui est arrivé au Polaris, finalement ?

Sa question manque de me faire trébucher. Les cheveux de ma nuque se hérissent de méfiance. Je me souviens soudain de l’héliport d’Ittoqqortoormiit et de ses derniers mots, à l’accent de menace. Ses yeux noirs indéchiffrables, ce vague avertissement à propos de secrets qu’il valait mieux ne pas connaître… Est-ce pour cela qu’il est revenu, tout en sourires et en éloges ? Pour s’assurer que je n’avais rien découvert ?

J’affecte un ton indifférent qui sonne affreusement faux à mes propres oreilles :

— Non, aucune idée. Je ne suis plus chargée de cette enquête, comme tu le sais. Cela ne me concerne plus.

Trop de négations dans tes phrases, Dess ! Dépêche-toi de changer de sujet…

Les mots se bousculent sur ma langue. Éreq me lance un coup d’œil curieux. Heureusement pour moi, le trajet est terminé. Nous arrivons devant le porche d’Aataq, et ma cousine Naasia est justement en train d’ouvrir la porte. Ses yeux s’agrandissent d’étonnement en me voyant accompagnée d’un inconnu. J’ai l’impression d’être une écolière prise en faute et je dis très vite :

— Voici Naasunnguaq, ma cousine. Elle prend soin de notre grand-père. Naasia, sais-tu si Aataq serait disposé à louer la grande chambre de l’étage à Éreq ? Il travaille à Ikateq avec Martin.

Voilà. J’ai réussi à dire tout cela d’une traite sans bégayer. Naasia laisse échapper un petit rire léger comme un son de clochettes et fait signe à Éreq d’entrer.

— Bien sûr qu’Aataq sera ravi d’avoir de la compagnie ; allons le voir maintenant. Il doit rester aussi de la soupe chaude si tu veux. Pendant que tu t’arranges avec lui, je préparerai ta chambre.

Vient-elle de lui faire un clin d’œil ? J’en reste ébahie. En tout cas, elle le tire par le bras à l’intérieur de la maison. Éreq se baisse au dernier moment pour éviter de se cogner la tête et m’adresse une sorte de vague signe d’adieu, le sourire aux lèvres.

La porte se referme. Je n’ai réussi à prononcer aucune des phrases que j’avais préparées, ni à lui poser aucune question sur lui-même. J’aimerais pourtant savoir comment il explique l’étrange coïncidence qui nous a amenés à nous retrouver sur Ikateq…

Ce sera une discussion pour un autre jour.

Il ne me reste plus qu’à me hâter jusqu’à la maison de ma mère, avant qu’elle apprenne par d’autres la nouvelle que sa fille discutait avec un célibataire inconnu, en plein milieu d’Ungataa.

J’essaie de présenter l’arrivée d’Éreq au village comme un événement anodin, mais je ne suis pas sûre de la convaincre. Elle pince les lèvres sans lever le nez de sa broderie.

— Père fait ce qu’il veut dans sa maison. S’il juge correct que sa petite-fille dorme dans la chambre voisine d’un inconnu et partage sa salle de bains, il doit avoir raison.

Je lève les yeux au ciel – sans qu’elle le remarque, heureusement. Quelle hypocrisie de la part de quelqu’un qui me reprochait, quelques jours plus tôt, de ne pas encore lui avoir donné de petits-enfants… Et puis j’ai vingt ans ; c’est un peu tard pour qu’elle se préoccupe de ma virginité ou de ma pudeur !

En retournant à la maison de mon grand-père, je me rends compte cependant qu’elle n’a pas tort sur un point : Aataq occupe le rez-de-chaussée, tandis qu’Éreq et moi allons nous partager l’étage. Sa chambre n’est séparée de la mienne que par une mince cloison en planches, et la porte de la salle de bains n’a même pas de verrou.

Tu pourrais très bien entrer et le trouver nu sous la douche…

Je secoue la tête pour chasser cette image de mon esprit avant de monter les marches du porche. Mon grand-père est installé là, dans son vieux fauteuil, enveloppé dans une couverture. Il sirote son café, souriant de toutes ses dents.

— Quel hôte extraordinaire tu as conduit chez moi, ma petite Dess ! s’exclame-t-il.

« Extraordinaire » convient bien à Éreq, en effet. Comme Aataq indique le quai du menton, je jette un coup d’œil. Éreq s’est déjà fait des amis parmi les pêcheurs du village. En tout cas, il se trouve parmi eux, en train de réparer le fumoir à poissons. Il tient les montants supérieurs à bout de bras comme s’il s’agissait de simples allumettes. Le soleil couchant joue sur les mèches blanches qui s’échappent de son vieux bonnet.

Peut-être sent-il que nous l’observons, car il se tourne soudain dans notre direction. Ses yeux noirs trouvent les miens sans aucune hésitation. Même à cette distance, ils me paraissent immenses et perçants, comme le regard aux aguets d’un prédateur. Puis il doit dire quelque chose de drôle à ses compagnons, car ils s’esclaffent. Éreq sourit largement, découvrant ses dents blanches.

Je me tourne vers Aataq, une curieuse boule au creux de l’estomac.

— Sais-tu ce qu’il est ?

J’ai parlé tout bas, car les discussions de chamans ne doivent pas avoir de non-initiés pour témoins, et j’entends Naasia dans la cuisine, dont la fenêtre est ouverte. Mon grand-père fronce les sourcils pour me rappeler à l’ordre et déclare d’un ton sentencieux :

— Son secret lui appartient. Ceux qui sont gratifiés d’un don ne sont pas obligés de le révéler aux autres.

— Je sais qu’il a un pouvoir, rétorquai-je. Il m’a laissée le sentir. Mais je…

Naasia passe la tête par la fenêtre de la cuisine et lance avec bonne humeur :

— Aataq, Timuta m’a donné une casserole de sussuat pour toi. Je la mets à réchauffer pour le repas de ce soir, d’accord ? Il y en a assez pour trois.

— Excellent ! fait mon grand-père en se frottant les mains. La soupe de Timuta est juste comme j’aime, avec pas trop d’oignons et beaucoup de viande de phoque.

Je propose à Naasia de l’aider, mais elle répond en riant :

— Non, non, Dess. Reste avec Aataq, racontez-vous vos histoires de chamans, il vaut mieux que je me charge du repas.

Elle referme la fenêtre avant que je puisse lui demander ce qu’elle entend par là : que je ne serais pas capable de préparer à manger ? Je dois faire une drôle de mine, parce que mon grand-père se met à ricaner.

— Tu es bien susceptible ces derniers temps, Dess. Quelque chose à voir avec notre invité ?

Je ne peux pas lui mentir, il le sentirait aussitôt. Je me contente de garder le silence et de réfléchir, suivant des yeux Éreq qui termine de consolider le nouveau fumoir. Je reconnais son jean élimé et son vieux tee-shirt gris, les mêmes qu’il portait à Ittoqqortoormiit.

Dans mon rêve aussi.

Aataq n’a pas tort : j’ai été sur les nerfs depuis l’accident du Polaris. J’attribuais ce malaise à la réapparition de Kilaun, à notre inquiétude pour Yanuk et Sunilik, à ma frustration de ne pouvoir aider l’Esprit de Kamgii… mais ce n’est peut-être pas tout. Peut-être que, sans me l’avouer, j’espérais revoir Éreq. Au moins pour lui demander si ce secret que je n’étais pas censée découvrir avait un rapport avec le naufrage du Polaris.

Au fumoir, il secoue le dernier pieu pour tester sa solidité. Les autres lui tapent sur l’épaule pour le féliciter. Il se retourne vers nous. Son regard se pose sur moi. Quelque chose de chaud s’étire au fond de mes entrailles, l’éveil indubitable et impérieux du désir. Un autre instinct affole mon cœur et m’incite à m’enfuir à toutes jambes.

Je m’oblige à rester immobile, à analyser ces sensations froidement. Si je mets de côté l’attirance, le charme dont Éreq joue si habilement, que sais-je de lui ? Il était sur le lieu du naufrage du Polaris, pendant la tempête. Il a servi d’interprète pour l’enquête. Deux mois plus tard, il réapparaît dans mon village et s’installe chez mon grand-père.

— Je ne crois pas aux coïncidences, dis-je finalement. Quelque chose l’a mené ici, et je voudrais bien savoir qui, ou quoi.

Aataq fronce les sourcils, songeur. J’insiste :

— Je n’arrive pas à identifier son pouvoir. Je n’avais jamais rencontré cela auparavant. Mais toi ? Tu me le dirais ?

À son air buté, je devine que non. Les règles et les rituels chamaniques sont sacrés aux yeux de mon grand-père. Il n’y a pas plus territorial qu’un Esprit. Il nous est défendu de révéler la présence ou la nature d’une créature surnaturelle sans son consentement, et cette manie du secret s’étend aux chamans qui les côtoient. Même pour moi, Aataq ne fera pas d’exception.

— Tout ce que je peux te dire, soupire-t-il, c’est qu’il est plus que ce qu’il paraît. Bien plus.

Sur cet avertissement aussi énigmatique qu’inutile, comme souvent, mon grand-père me fait signe de le laisser. Je sais reconnaître un combat perdu d’avance.

— Comme tu veux, Aataq.

OceanofPDF.com