L'Aurore et la glace
14. La vallée des ruines
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LA VALLÉE DES RUINES
Maintenant que nous avons décidé d’agir, je ne tiens plus en place. Pendant les longues journées du printemps, le soleil ne se couche pas avant 22 heures. La plupart des habitants d’Ungataa sont encore dehors. La luminosité serait bien suffisante pour rouler jusqu’à la vallée d’Anori.
Je n’essaie pas de convaincre Aataq. Ce serait un effort inutile, d’autant plus qu’il somnole près du poêle en écoutant son émission de musique préférée à la radio.
Je monte dans ma chambre, où je tourne en rond. Je dépose sur une chaise mes affaires pour le lendemain : mes vieilles kamik en peau de phoque, qui montent jusqu’au genou, seront bien pratiques pour garder les pieds au sec si nous devons traverser le torrent. Je me souviens du froid qui régnait dans la vallée d’Anori, balayée par le piteraq, le vent glacial qui souffle depuis l’inlandsis. Je prépare donc des sous-vêtements thermiques à mettre sous mon vieux pull en qiviuq.
Je décroche et range successivement la parka cousue par ma mère et le blouson moderne rembourré de duvet d’oie, que je choisis finalement.
Tu n’as pas envie de porter un vêtement fait par ta mère, n’est-ce pas ?
Je suppose que non. Cette nouvelle dispute m’a laissé les nerfs à vif. On pourrait croire qu’à vingt ans je me suis résignée à sa désapprobation, mais les mots de ma mère me blessent toujours autant.
Incapable de trouver le sommeil, je fixe les yeux sur le plafond, où les ombres s’accumulent. Les avertissements d’Aataq me reviennent à l’esprit : Qu’allons-nous trouver aux ruines d’Anori ? Cet homme que l’éleveur de Kuummiut a vu, en train de discuter avec Yanuk, près de Kitak… et si c’était Kilaun ? Petit, barbu, avec un traîneau… Ce portrait lui correspond.
Tout comme à des dizaines d’hommes à la ronde.
Mais où était Sunilik pendant que les deux hommes se rencontraient ? Si c’est bien Yanuk qui a mené l’apprentissage de chaman de Kilaun, pourquoi l’aurait-il fait en cachette de sa femme ? A-t-il gardé le secret parce qu’elle n’approuvait pas ?
Je me retourne dans mon lit, agacée par cette liste interminable de questions.
Essayons de reconstituer une hypothèse.
Yanuk rencontre Kilaun en cachette de Sunilik, pour ne pas révéler à sa femme qu’il fait quelque chose d’interdit – ou de stupide. Par exemple, confier à mon frère la feuille de route du Polaris. Avec ce document, Kilaun sait précisément quel jour le navire doit arriver dans la baie d’Aunay et il s’y rend avec son attelage. Il est aux premières loges pour assister au naufrage, depuis le cap du Morse, laissant les traces que le chasseur d’Ittoqqortoormiit a repérées.
Mais pourquoi ? Quelle raison pousserait Kilaun à s’intéresser au Polaris ?
Certes, le navire représente les investissements étrangers et l’exploitation des minerais, deux menaces contre le mode de vie traditionnel auquel mon frère est tellement attaché, mais pourquoi le dérangerait-il davantage que les aéroports, les plates-formes pétrolières ou les navires de pêche industrielle ?
Même en supposant que mon hypothèse soit juste et que Kilaun se soit trouvé sur le cap du Morse, cela n’explique toujours pas le naufrage du Polaris. Kilaun n’aurait pas pu manipuler les esprits des marins depuis le cap du Morse, ni créer la vague scélérate dont parlait Lénora. Je n’arrive pas à croire qu’un chaman soit capable de projeter aussi loin son influence.
Pourquoi ne vas-tu pas parler de tes hypothèses à Éreq ?
J’écoute un long moment. La nuit est tombée. Tout le village semble enfin endormi. Aucun bruit ne provient de la chambre d’Éreq, ni ronflement ni grincement de sommier. Il est probablement plongé dans un profond sommeil, peut-être même dans un état de transe comme la dernière fois…
J’attends encore. Je me débats avec mes questions. J’hésite. Finalement, je lève mes mains dans l’obscurité et je dessine un rectangle avec de minces fils de mon pouvoir.
Ma porte habituelle apparaît, avec son porche de pierre et son lourd battant de bois doré. Au lieu d’appeler Viniq, cette fois, je me concentre sur Éreq. Comme je ne sais pas quelle forme il emprunte dans le monde des Esprits, je visualise son visage humain derrière mes paupières closes.
Je frappe doucement à la porte imaginaire.
D’abord, rien ne se passe. Puis, lentement, les contours deviennent de plus en plus brillants. Ils laissent filtrer une lueur chatoyante venue de l’Autre Monde.
Quand la porte s’ouvre, Éreq se tient là, souriant. Les bras croisés, il s’appuie contre le chambranle avec nonchalance.
— Tu veux bien répondre à mes questions ?
— Tu es trop timide pour frapper réellement à ma porte ? rétorque-t-il.
Comme je ne réponds pas, son sourire s’agrandit.
— Tu n’as pas tort. Si tu es vraiment venue pour parler, mieux vaut ne pas entrer dans ma chambre. Je pourrais me laisser aller à faire beaucoup de choses avec toi, mais parler n’est pas en haut de cette liste.
Je refuse de me laisser distraire. J’insiste :
— J’aimerais savoir à quoi m’attendre demain. Si nous risquons de trouver dans les ruines d’Anori quelqu’un d’assez puissant pour s’introduire dans les rêves à distance ou pour manipuler les esprits des marins, j’ai besoin de me préparer à lui résister.
Éreq reprend son sérieux.
— Tu penses que ton frère est capable de cela ?
— Je ne sais pas. Aucun chaman de ma connaissance ne le serait, mais, comme je te l’ai dit, je connais à peine Yanuk. Il est peut-être plus puissant et plus rusé qu’il veut le faire croire. Il aurait pu transmettre ses techniques à Kilaun.
Les sourcils d’Éreq se froncent.
— J’ai déjà rencontré des chamans capables de plier tout un village à leur volonté, surtout quand leur Esprit tutélaire était aussi malveillant qu’eux. Il y avait certaines pratiques qui…
Il secoue la tête. Je le presse d’en dire plus, mais il se contente d’éluder :
— C’était il y a longtemps.
Puisqu’il ne veut rien me révéler d’autre, je change d’hypothèse.
— Le responsable n’est peut-être pas un chaman. Tu as dit que tu serais capable de contrôler les cauchemars de Laurie. Et s’il y avait d’autres êtres comme toi dans la région ?
La posture d’Éreq se raidit. Il n’a visiblement aucune envie de me révéler sa véritable nature. Son regard se détourne et tombe sur ma main gauche. Comme il l’a fait au bord du lac, il la saisit entre les siennes. Cette fois, il ne l’embrasse pas, mais son pouce caresse doucement mes cicatrices.
Le geste est très doux, très lent. Bien que je sois sous forme astrale, je perçois non seulement la chaleur de la peau d’Éreq, mais aussi l’infime vibration de son pouvoir, soyeux comme de la fourrure.
— Il n’y a aucun Esprit semblable à moi aux alentours, déclare-t-il finalement.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Il relâche ma main et promet d’un ton grave :
— Si un chaman ou un être maléfique se cache dans les ruines d’Anori, je ne le laisserai pas s’en prendre à toi. N’aie pas peur, Dess.
Il se penche en avant. Avant que je puisse lui demander ce qu’il entend par « être maléfique », il dépose un baiser très léger sur mon front et s’évanouit.
Je lève les yeux. Le tracé luminescent de la porte qui mène vers l’Autre Monde se dissipe peu à peu, tout comme la sensation des lèvres tièdes d’Éreq.
Je regagne mon corps, dans ma chambre obscure, et je sombre enfin dans le sommeil.
À ma suggestion, Éreq prend le volant de l’énorme tout-terrain. Quelque chose me dit qu’Aataq ne lui fera pas de reproche s’il le lui rapporte avec des bosses ou des éraflures, tandis que je devrais subir des moqueries à ce sujet pendant des années.
Il conduit d’une manière détendue, sans se presser, pendant que je sirote le café brûlant de ma Thermos pour me réveiller.
— Parle-moi de ton frère, suggère Éreq au bout d’un long moment de silence.
Je repense à ma dernière conversation avec ma mère. Il faut croire que ma rancœur n’a pas entièrement disparu, car je réponds un peu trop sèchement :
— Je ne suis pas bien placée pour le décrire. J’ai l’impression que je ne le connais plus. Je ne savais même pas qu’il était encore en vie.
Sans se formaliser de mon intonation, Éreq propose :
— Dis-moi comment il était enfant, alors. Comment il se comportait avec toi.
Kilaun, vers huit ou dix ans, avait une telle imagination… Je le revois feuilleter ses mangas et se prendre pour un superhéros, mais je n’ose pas raconter cela à Éreq. J’ai peur qu’il se moque. J’aurais l’impression de trahir les secrets de mon petit frère.
— Il n’a que deux ans de moins que moi, et il voulait toujours m’imiter. Il pensait que ses pouvoirs de chaman se manifesteraient un jour. Qu’ils étaient seulement en retard, ou gênés par une maladie, comme l’asthme qu’il avait eu quand il était petit. En grandissant, il s’est mis à lire des tas de livres, à faire des expériences en douce : fumer pour mieux entrer en transe, se saouler, prendre de la drogue…
— Toi, tu n’en avais pas besoin. Il était jaloux.
Je revois le visage buté de Kilaun. Quand je revenais de mes séances avec Aataq, il me regardait de ses yeux durs, sans amour, sans haine, avec une envie dévorante.
— Oui, bien sûr, il était jaloux. Si je le retrouve maintenant, puisqu’il est chaman aussi, ce sera différent, non ? Il ne m’en voudra plus ?
Éreq garde ses yeux braqués sur la route et se contente d’un vague bruit d’assentiment qui pourrait tout aussi bien exprimer le doute.
Retrouve d’abord Yanuk et Sunilik. Puis Kilaun. Ensuite, tu verras bien…
Quand nous arrivons dans la vallée d’Anori, il est à peine 5 heures. Il n’y a plus que quelques plaques de glace noirâtre sur le chemin caillouteux. Éreq s’arrête près du cairn que Miki a reconstruit la dernière fois pour examiner la rivière. Elle gronde moins férocement. Pas forcément un bon signe, car une eau calme peut être profonde.
Éreq et moi y entrons avec précaution pour en estimer la hauteur. Nous portons des kamik – des bottes faites de plusieurs épaisseurs de peau de phoque. Les miennes sont brodées des vagues bleues et blanches de ma mère sur le revers. Les siennes, usées, semblent faites de bandes de peaux cousues diagonalement, une technique que je n’ai jamais vue. J’ajoute mentalement ce détail à la liste de tout ce que j’ignore à son sujet.
— Par ici, indique-t-il à l’endroit où la rivière s’élargit.
Nous remontons dans le tout-terrain, et Éreq l’engage dans le cours d’eau avec assurance. Une vague se forme devant le capot, facilitant la prise des roues. Il relâche l’accélérateur en arrivant à la rive opposée et oblique vers le sol le plus ferme.
— Tu sais franchir un gué. Tu te déplaces souvent en tout-terrain ?
— Je préfère marcher, répond-il en riant.
— C’est comme ça que tu es venu d’Ittoqqortoormiit ? Une petite balade… Disons, quelques centaines de kilomètres et une dizaine de fjords à traverser ?
Le tout-terrain s’extrait de la rivière dans un giclement de boue. Il reprend son avancée en cahotant sur la piste défoncée. Éreq me lance un regard amusé et patient.
— J’aurais pu, mais j’ai préféré prendre un bateau, cette fois. C’est important, comment je suis arrivé ?
Même sa voix grave et chaude me trouble alors que je regarde obstinément par la vitre passager.
— Non, tu as raison. « Comment » n’est pas si important. C’est « pourquoi » qui me préoccupe.
Voilà qui le réduit au silence un bon moment. Je me demande si je l’ai blessé.
Cette nuit, il a promis de me protéger, et je dois reconnaître que cette promesse m’a réconfortée. Pas très logique de ma part, puisque je persiste à me méfier de lui. Il garde des secrets. Il ne me dit pas la vérité sur sa véritable nature, ni sur les raisons de sa présence. Mais je ne peux pas l’imaginer en train de terroriser des villageois, ni en train de s’amuser à tourmenter la pauvre Laurie. Il en a le pouvoir, il l’a lui-même reconnu, mais, même avec mon intuition surdéveloppée de chamane, je n’ai jamais perçu la moindre malveillance en lui.
La vallée se rétrécit. Nous avançons avec une lenteur agaçante. Le tout-terrain se fraie un passage entre les buissons de saules nains qui ont partiellement envahi la piste. Plusieurs autres cours d’eau nous bloquent la route, heureusement plus modestes que le premier. Chaque fois que nous sortons pour examiner les cairns ou repérer un passage, le piteraq glacial me gifle le visage. C’était une bonne idée d’emprunter cette monstruosité sur roues, tout compte fait ; au moins, à l’intérieur, nous sommes à l’abri du vent.
Éreq négocie un raidillon particulièrement abrupt. Dans les lacets les plus étroits, j’ai l’impression que la roue, sous moi, est suspendue dans le vide. Je n’ose plus l’interroger pour ne pas briser sa concentration.
Enfin, nous débouchons au col d’Anori, le dernier plateau encaissé, un peu abrité du vent par des contreforts rocheux. La vallée se termine là, dans un cirque en forme de fer à cheval, creusé par un glacier il y a des milliers d’années. Dans cet endroit désolé surgissent pourtant quelques traces d’occupation humaine : les ruines du village viking établi ici au cours du Moyen Âge.
La piste s’arrête aux premiers murets. Éreq coupe le contact et se tourne vers moi, l’air pensif.
— Si tu veux que je m’en aille, tu n’as qu’un mot à dire, Dess. Je suis venu à Ungataa parce que j’avais envie de te revoir. Je pensais que tu en avais envie toi aussi, mais, si je me suis trompé, dis-le. Je n’insisterai pas, je repartirai sans faire d’histoires.
À mon tour de ne plus savoir que dire. Je ne m’attendais certes pas à une explication aussi directe et aussi simple à la fois. Comment la réfuter ? Je ne peux pas prétendre ne pas avoir envie de lui, il a dû constater que sa présence me transformait en idiote rougissante. Sans compter les rêves érotiques dans lesquels il a dû s’introduire…
J’ai toujours du mal à croire qu’un homme comme lui traverse la moitié du Groenland pour me revoir, mais comment l’accuser de mentir ?
Mon ébahissement doit lui sembler comique, car il sourit largement, découvrant ses dents blanches.
— Pour l’instant, tu veux surtout mon aide pour retrouver ce chaman, Yanuk, n’est-ce pas ? Tu as raison. Je n’aime pas ce qui se passe ici moi non plus.
Il remonte le col de sa parka, enfonce son bonnet sur sa tête et me lance :
— Explorons ces ruines.
Je m’emmitoufle à mon tour, soulagée qu’il m’ait fourni cette échappatoire. Le vent a chassé les brumes matinales, mais rend le froid encore plus mordant. L’air glacial tire la peau, écorche la gorge et le nez à chaque inspiration. Au bout de quelques minutes, j’ai déjà envie de faire demi-tour pour retrouver le confort de la voiture.
Je ne parierais pas grand-chose sur nos chances de faire une découverte. En guise de site archéologique viking, le plateau d’Anori ne recèle que quelques murs bas, à demi effondrés. On devine les emplacements de quelques maisons et d’un bâtiment plus long, peut-être une église ou une grange commune. Si des fouilles ont eu lieu, tout a été rebouché depuis longtemps. Des ronciers ont tout recouvert.
— Ton frère s’intéresse à l’histoire ? Ces ruines auraient pu l’attirer ?
— Mon frère considère les Vikings comme des envahisseurs, au même titre que les Danois ou les compagnies pétrolières américaines. Il était furieux quand le conservateur du musée de Tasiilaq a voulu construire une réplique de drakkar. Il parlait sans cesse d’y mettre le feu, et il n’avait que huit ans.
Je secoue la tête, dépitée par mon aveuglement. J’aurais dû réagir dès cette époque, mais c’était le moment où mon Esprit tutélaire commençait à se manifester, et j’étais préoccupée par mon apprentissage.
— D’une certaine manière, réplique Éreq d’un ton narquois, les Inuits sont des intrus, eux aussi. Ils sont arrivés du Canada. Les premiers occupants sont peut-être les Sivullirmiut venus par le détroit de Béring, que vos légendes décrivent comme des ogres. Difficile de savoir qui était là en premier.
Qu’ils soient venus de l’est ou de l’ouest, en drakkar ou en traîneau, quelle importance ?
— Je sais. Aataq possède des tas de livres sur le sujet. Il a essayé de convaincre Kilaun, plus d’une fois, que tous les peuples autour de l’océan Arctique étaient apparentés et qu’ils devaient travailler ensemble pour affronter le changement climatique. Mais mon frère ne voulait pas en entendre parler…
Éreq soupire. Une fine haleine blanche sort de sa bouche et ondule dans l’air glacial, avant d’être emportée par le vent. Quelques minutes hors de l’abri du tout-terrain et je frissonne déjà. Le cirque est si haut, le plateau si encaissé que les rayons du soleil ne parviennent pas jusqu’à nous. Quelques minuscules flocons de neige saupoudrent même le paysage, arrachés par le piteraq à l’inlandsis tout proche.
— Il y a quelque chose, là-bas, annonce Éreq.
Il observe le fond du cirque glaciaire, les yeux plissés. Je suis la direction de son regard, mais je ne discerne qu’un chaos de blocs de roche et de glace.
— Abrite-toi pendant que je vais voir de plus près, propose-t-il.
Il se fraie un passage vers le fond de la vallée, enjambant les ronces et les murs éboulés. Je m’accroupis dans l’angle de la ruine la plus longue pour m’abriter du vent. La végétation est moins dense par ici. Je ne sais pas trop ce que je cherche : un morceau de châle, comme celui que Sunilik a laissé dans le cairn ? un indice de la présence de Kilaun ?
Je ne suis pas prête, en tout cas, pour la macabre découverte qui m’attend dans l’angle opposé.
Ce côté-ci de la ruine est moins élevé que les autres. Le sommet est irrégulier, comme si des pierres avaient été récemment retirées. En m’approchant, je constate qu’elles sont empilées dans l’angle, le long du mur.
Un poids s’installe sur ma poitrine, une oppression familière qui m’avertit de la présence d’un Esprit. Il répugne à me laisser approcher. Certains d’entre eux produisent une si forte impression que les visiteurs tournent les talons et marquent le lieu comme « hanté ».
Mais je suis une chamane. Mon rôle est de comprendre les Esprits et de leur apporter la paix. Viniq, qui m’accompagne, peut aussi leur montrer le chemin de l’Autre Monde. Sa présence se fait sentir dans mon dos, comme si elle regardait par-dessus mon épaule. Elle est triste et grave, comme chaque fois que nous sommes confrontées à une mort brutale.
Ces pierres empilées forment une tombe, aucun doute. La manière traditionnelle de couvrir un défunt, quand le sol est trop gelé pour creuser. Les blocs plats sont disposés avec soin, chacun recouvrant le bord du précédent, comme des écailles. Quelqu’un a passé du temps ici pour s’assurer que le corps ne serait pas dérangé.
Je sais qui repose ici. Visible uniquement pour mes yeux de chamane, une sorte de brume dessine la silhouette d’une femme, le capuchon repoussé en arrière.
Me reconnaît-elle ?
Je m’incline avec respect, et j’attends.
Un peu de Sunilik est toujours là : le sourire patient qui ride ses joues tannées, le halo de couleurs produit par son châle et ses colliers… J’étends la main gauche par-dessus les pierres, et son Esprit effleure mes doigts coupés.
— J’aimerais savoir ce qui s’est passé ici…
Elle ne répond pas. Mais Elle me montre son corps, enveloppé dans les lambeaux de sa plus belle couverture, et les pierres disposées avec soin pour le préserver. Un chagrin suffoquant flotte encore dans l’air glacial. Yanuk a arrangé cette tombe.
— Où est-il, Sunilik ? Qu’est-il arrivé ?
Mais il ne reste plus assez de Sunilik dans cet Esprit pour que je comprenne. Je perçois seulement ses émotions : sa tristesse, son inquiétude pour Yanuk, le soulagement que sa tombe ait été découverte.
Je me redresse en sentant une présence derrière moi. Éreq est revenu. Il considère les pierres alignées le long du mur avec gravité.
— Sunilik, lui dis-je. Certainement morte ici en janvier, quand le sol était gelé. Yanuk a disposé la tombe ainsi.
— Pourquoi n’est-il pas revenu à Kitak ? Tu sais où il est allé ensuite ?
Je secoue la tête et enfouis ma main gauche dans ma poche. Le froid me gagne. La rémanence du chagrin de Yanuk autour de la tombe me noue la gorge. Je n’ai plus qu’une hâte : retrouver l’abri de la voiture.
— Sunilik semble me pousser à partir à sa recherche. Elle… Je crois qu’elle a peur de ce qui a pu lui arriver.
Éreq jette un regard acéré aux alentours.
— Tu sais comment elle est morte ?
Je secoue la tête, puis cherche dans ma mémoire les maigres renseignements que je possède.
— Elle était malade au début de janvier, à Kitak. Elle a dit à la famille qui les hébergeait qu’elle avait simplement pris froid, mais c’était peut-être plus grave.
— Ou alors ils ont eu un accident. Yanuk aurait été blessé, ce qui expliquerait l’inquiétude que tu as sentie chez Sunilik… mais il aurait tenu à l’ensevelir avant de repartir chercher du secours pour lui-même…
— Dans ce cas, il a dû repartir vers Kitak, le lieu le plus proche où trouver un médecin. Mais, s’il était plus gravement blessé qu’il le pensait, il est peut-être mort avant d’y arriver. Un corps peut vite disparaître sous la neige ou être emporté par la rivière…
Éreq me suit jusqu’à la voiture, tout en examinant la vallée d’un air pensif.
— Yanuk a dû s’attarder longtemps pour construire cette tombe, plutôt que repartir à Kitak. Il se trouve peut-être tout près d’ici.
J’ouvre la portière et me glisse sur le siège passager. Entre le froid surnaturel des Esprits et les assauts furieux du piteraq, j’ai l’impression que les doigts de ma main gauche vont se changer en glaçons et se détacher de ma paume. Une impression stupide, puisque je les ai perdus voilà bien longtemps…
Je repense à l’Esprit de Sunilik, à son inquiétude pour Yanuk, au soin avec lequel celui-ci a disposé les pierres sur la tombe de sa femme. Mon devoir me semble parfaitement clair.
— Si Yanuk est mort, nous devons faire tout notre possible pour retrouver son corps. Sunilik et lui devraient reposer côte à côte.
Éreq fait démarrer le moteur. Bientôt un flot d’air chaud envahit l’habitacle. Je tends ma main devant la grille du chauffage en frissonnant d’aise.
— Retrouver son corps, répète Éreq, pensif. Une chamane aussi puissante que toi doit pouvoir sentir la présence de son Esprit, non ?
J’hésite. J’ai perçu Sunilik dans les ruines, c’est vrai, mais…
— Tu ne te sers pas souvent de la totalité de tes pouvoirs, n’est-ce pas ?
Je le regarde avec surprise. D’où sort cette remarque ? Que sait-il de mes pouvoirs ?
Il hausse les épaules et précise :
— Je t’ai sentie dans l’auberge d’Ittoqqortoormiit, quand tu as éveillé tous les Esprits à la ronde, aussi loin que le vent portait ton appel. Plus tard, à Ikateq, le fjord t’a obéi sans la moindre hésitation. Tant de pouvoir… et tu ne l’utilises presque jamais.
— Je… C’est vrai.
Vrai, mais aussi complexe, et très personnel. Éreq sent que je ne suis pas prête à me confier à lui, car il se contente de dire d’un ton neutre :
— Tu partages un lien de sang avec Yanuk. Tu pourrais nous dire s’il est vivant. J’ai trouvé des traces là-bas, au fond du cirque…
— « Des traces » ? Quelles traces ?
— Des morceaux de traîneau. Des restes de cadavres de chiens. Difficile à dire, tout a été entraîné par un éboulis. Peut-être rien à voir avec eux. À moins que le corps de Yanuk soit enfoui en dessous, au fond d’une crevasse.
— Si Sunilik est morte là-bas, dans un accident de traîneau, Yanuk aurait pu transporter son corps jusqu’aux ruines pour lui donner une sépulture convenable. Et ensuite il serait reparti…
— Dans quelle direction ?
Je ne peux pas m’empêcher de repenser à l’homme en traîneau, dont le chasseur d’Ittoqqortoormiit a trouvé les traces, sur le cap du Morse. Yanuk ? Kilaun ? L’un comme l’autre possède un attelage habitué à de longues courses…
Éreq me regarde avec patience. Je soupire. Il a raison. Je n’aime pas étendre mon pouvoir. Je le bride habituellement pour l’usage que je dois en faire, sans le laisser s’étirer. Je n’ai jamais pu me défaire de la crainte qu’il me submerge, comme quand j’avais dix ou douze ans et que Viniq, mon Esprit tutélaire, me semblait aussi vaste que l’océan.
Quand mon grand-père parlait de mes dons précoces à ses amis chamans, j’entendais une sorte de gêne ou même de colère dans sa voix, comme s’il n’était pas naturel qu’une enfant comme moi reçoive un tel pouvoir. Leurs chuchotements dans mon dos, quelques regards craintifs… C’était assez pour exacerber ma méfiance.
Tu ne vas certainement pas donner d’aussi vagues raisons à Éreq !
— Je vais essayer de le trouver, dis-je à contrecœur.
Éreq n’ajoute pas un mot. Il coupe le moteur du tout-terrain et attend. Le silence soudain est assourdissant. Même le sifflement du piteraq s’atténue, à peine perceptible dans l’habitacle. Je repose ma tête en arrière contre le siège, les yeux fermés.
Viniq m’attend à la porte habituelle, devant le voile du monde magique, une immense aurore boréale chatoyante. Impossible de sentir tous les Esprits qui l’habitent, seulement ceux qui sont proches, ou à qui je suis liée. Depuis deux ans, j’ai compté sur ce lien pour trouver mon frère, en vain.
Aujourd’hui, je cherche Yanuk. Un chaman laisse toujours une trace quand il voyage dans le monde des Esprits. De l’autre côté du voile, j’atteins une nappe ondulante, infinie, diaprée d’innombrables points étincelants. Viniq me murmure des encouragements et m’entraîne. Ma gorge se noue.
Je vais me noyer dans une telle immensité !
Mais, Yanuk et moi, nous sommes ilaqutaq : « descendants du même sang ». Nous appartenons à la même lignée, si détestable soit-elle. Cette minuscule parenté suffira peut-être.
Je lance mon appel, et j’attends.
Un frémissement ride la surface étoilée. L’ombre vacille. Je me force à faire entrer l’air dans mes poumons contractés, à respirer profondément pour calmer les battements de mon cœur.
Là.
Un écho très faible, indistinct, mais qui porte bien la même signature magique que la mienne. L’étincelle se ravive alors que je me concentre sur elle. Elle semble me reconnaître comme sa pareille, une chamane de la même lignée. Je l’amène à la surface de ma conscience, jusqu’à la porte de bois doré.
Une ébauche de silhouette apparaît : un homme mince et grand, les épaules voûtées, la tête baissée. Ses cheveux dénoués me cachent son visage. Il semble plier sous le poids d’un amer chagrin.
— Yanuk est mort, dis-je à Éreq en tendant la main, les yeux toujours fermés. Si son Esprit est toujours près de son corps, ce n’est pas très loin d’ici.
Je cherche une dernière image de l’homme en deuil pour localiser le lieu de sa mort, mais rien ne peut me renseigner. La lumière de mon aura ne lui fait même pas lever la tête. Il se morfond dans sa douleur. Son remords, aussi. La culpabilité de ne pas avoir pu soigner Sunilik ?
Je relâche ma prise sur son Esprit, qui s’évanouit aussitôt. J’ouvre les yeux et je regarde la direction qu’indique ma main : tout droit vers l’inlandsis.
Éreq redémarre le moteur et entreprend de faire demi-tour.
— Si nous voulons retrouver son corps et comprendre ce qui s’est passé, il nous faut un autre matériel, explique-t-il.
— Comment était le passage, là où tu as vu les restes de leur traîneau ?
— Escarpé, mais praticable. Le printemps est la saison la plus favorable pour parcourir l’inlandsis, avant que les plus grosses crevasses se forment. Il nous faudra des cordes et des pitons. Tu as déjà participé à ce genre d’expéditions ?
— Une seule fois, reconnais-je. L’année dernière, j’ai accompagné des glaciologues pour faire des forages, mais nous avons fait le trajet en hélicoptère.
Éreq m’adresse un sourire narquois.
— Je te servirai de guide. Ce sera amusant.
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