L'Aurore et la glace

Hélène P. Mérelle · Chapitre 2 sur 22

Pages du PDF

L'Aurore et la glace

2. Le naufrage du Polaris

2

 

LE NAUFRAGE DU POLARIS

Cap du Morse, côte est du Groenland.

Le Polaris n’a pas eu l’ombre d’une chance. Je peux le constater dès que j’arrive en haut de la crête et que je le vois, gisant sur le flanc, l’étau de la glace refermé autour de sa coque éventrée.

Il s’est échoué dans une petite crique qu’il obstrue entièrement, au pied du cap Aivik, autrement dit « le cap du Morse ». Celui-ci mérite bien son nom aujourd’hui. Des lignes de rochers pareilles à des défenses percent la carcasse d’acier, qui vomit son contenu sur la glace.

Le Polaris devait transporter des conteneurs. Lors de l’accident, une partie de sa cargaison a basculé. Le navire éventré s’est échoué, ses conteneurs multicolores dispersés autour de lui.

Ces deux derniers jours, la température est tombée à dix degrés en-dessous de zéro. La banquise s’est déjà reformée. Des nénuphars de glace fleurissent tout autour de l’énorme carcasse métallique prisonnière, affalée dans la crique. Quelques groupes de témoins observent la scène depuis les hauteurs. Sven, à ma droite, a déjà sorti ses jumelles pour se faire une première idée des dégâts. La coque semble déchirée sur le tiers de sa longueur, bien en dessous de la ligne de flottaison.

— On voit pourtant la double coque, se désole-t-il. C’était un navire solide, qui aurait dû résister.

— C’est toujours ce que tu dis, riposte Lénora. Vous, les ingénieurs, vous croyez dur comme fer que les progrès techniques peuvent vous protéger de tout. Ça vous rassure, je pense.

Sven bougonne et montre du doigt la parka orange vif dans laquelle Lénora s’est enveloppée. Avec sa silhouette tout en rondeur et ses énormes bottes fourrées, elle ressemble à un cône de signalisation oublié sur la banquise.

— Le progrès technique te tient au chaud, non ?

— Mais personne n’a encore inventé un matériau qu’un iceberg ne soit pas capable d’éventrer…

Pendant que Lénora montre du doigt à Sven un bloc de glace qui dérive lentement au large, je m’écarte de quelques pas pour m’imprégner de la scène du naufrage.

Une impression de menace flotte dans l’air glacial autour de moi, une hostilité latente qui n’a rien à voir avec les piques inoffensives et moqueuses que se lancent les deux collègues. Nous autres chamans possédons une sensibilité aiguë aux émotions, une sorte d’empathie surdéveloppée. Cette atmosphère hostile me met mal à l’aise, d’autant plus que je n’arrive pas à en déterminer l’origine. Je note cette sensation dans ma mémoire, tout comme Sven mesure les dégâts de la coque.

Puis nous rejoignons le groupe qui s’affaire. L’hélicoptère de la compagnie a fait plusieurs navettes pour emmener l’équipe de techniciens sur le site. Deux hommes tentent de dresser une tente, mais les rafales de vent leur compliquent la tâche. Marks est là en personne pour lancer les opérations. Dans son manteau croisé très élégant, il tape du pied et se frotte les mains avec impatience pour se réchauffer. Sa seule concession au froid polaire est le bonnet gris enfoncé sur sa tête, assorti à ses tempes argentées.

— Chamane Rujussuuaq, me lance-t-il en guise de salut. Vous collaborerez à cette enquête de manière provisoire, en attendant le rétablissement de votre grand-père.

J’acquiesce, mais il est déjà en train de donner ses instructions aux deux autres. La température ne nous incite pas à bavarder. Je ne l’ai pas non plus corrigé quand il m’a appelée par le nom de mon grand-père ; après tout, je descends bien de la lignée Rujussuuaq, du côté maternel. Les Inuits se servent habituellement de leur prénom, mais Marks ne doit pas approuver cette familiarité.

Lénora est déjà en train d’argumenter avec lui.

— Un tel accident est vraiment inhabituel par ici. Même si le navire avait perdu tous ses systèmes de navigation au cours de la tempête, la dérive transpolaire aurait dû le pousser vers le sud, pas vers l’ouest. L’eau froide qui descend du pôle crée un des plus puissants courants existants…

— Ils se sont échoués ici, c’est un fait, réplique sèchement Marks. Notre rôle est de comprendre pourquoi.

Il sort de la tente pour parler à Sven, et Lénora commente à mon oreille :

— Notre rôle, pour lui, c’est surtout de rédiger des rapports interminables, avec le plus possible de détails, significatifs ou non. De toute façon, l’objectif est toujours le même : rejeter la faute sur le capitaine, le navigateur, le pilote du brise-glace, ou le guide embauché pour la traversée – et jamais sur l’armateur de la compagnie.

Je ne peux pas m’empêcher d’objecter :

— C’est pourtant l’armateur qui fait circuler par ici des navires de plus en plus gros, et toujours plus tôt dans l’année.

Lénora soupire comme pour m’approuver, mais c’est visiblement Marks qui décide de tout.

Ne t’en prends pas à lui. Rappelle-toi plutôt que c’est lui qui règle le salaire d’Aataq !

Suivant l’exemple de mon grand-père, je compte me montrer professionnelle et polie envers Marks, même si notre champ d’expertise suscite ses haussements de sourcils. La présence d’un chaman parmi l’équipe d’enquête est le résultat d’un compromis prudent avec les nouvelles autorités du Kalaallit Nunaat – notre pays, que la plupart nomment encore « Groenland », nom hérité de la colonisation danoise. Toutes ces nations étrangères intéressées par nos richesses naturelles affichent en apparence le plus grand respect pour les Inuits, leurs coutumes et leurs sites sacrés. Les compagnies internationales embauchent volontiers certains d’entre nous, de préférence à des postes bien visibles. C’est un argument que mon rusé grand-père n’a pas manqué de faire valoir auprès de Marks la première fois où il a proposé que je l’accompagne en tant qu’apprentie. Voilà pourquoi je suis ici, même si je n’ai que vingt ans et très peu d’expérience : en tant qu’Inuite, femme et chamane, je représente parfaitement les minorités du Groenland.

C’est agaçant, mais ce n’est pas moins vrai.

Pendant que Lénora examine la trajectoire du navire sur les cartes maritimes, je fais deux pas pour m’éloigner, le regard fixé sur l’épave. Les collègues d’Aataq savent en quoi consiste notre travail, mais personne n’est jamais à l’aise face à l’invisible. Par courtoisie, je fais donc semblant de contempler les dégâts pendant que je sonde tout autour de moi, à la recherche de présences que je suis seule à percevoir.

Des embruns glacés me fouettent le visage sur ce promontoire. Le cercle polaire passe tout près d’ici et le vent du nord tient bon, depuis la tempête d’il y a deux jours, au cours de laquelle le Polaris a fait cette mauvaise rencontre. J’espère que le Bureau d’enquêtes se dépêchera d’installer un abri chauffé…

Les voilà.

Comme souvent, les Esprits m’ont repérée sans que je les appelle. Mon grand-père affirme que l’aura d’un chaman se ressent depuis l’Autre Monde, même lorsqu’il ne fait pas l’effort conscient de communiquer. Il a probablement raison – comme d’habitude ! –, car les Esprits viennent me picoter la nuque, plus curieux qu’hostiles. Pour l’instant, ce n’est qu’une sensation fugitive. Si je n’en avais pas fait l’expérience des dizaines de fois auparavant, je pourrais aisément la confondre avec la chair de poule causée par les rafales glaciales.

Je ne viens pas vous déranger. Je suis entrée sur votre territoire, et je vous salue.

Je ne m’attends pas vraiment à rencontrer un Esprit en colère près du navire échoué. Je vois mal comment l’un d’entre eux pourrait être responsable d’une catastrophe de cette ampleur. Cependant, j’examinerai cette possibilité, bien sûr. C’est mon travail sur cette enquête : déterminer si des causes surnaturelles peuvent être attribuées à l’accident.

Pour l’instant, rien ne suggère cela. Le naufrage du Polaris semble dû à une cause hélas prévisible, la collision avec un iceberg, ou peut-être un récif. Je remonte donc mon col sur ma nuque et me retourne pour rejoindre mes collègues. Marks donne maintenant ses directives à Jensen :

— Il faudra établir leur vitesse.

— Je parie qu’ils allaient trop vite, rétorque celui-ci. Encore un idiot qui s’imaginait qu’avec le réchauffement climatique il pourrait naviguer dans le détroit aussi tranquillement qu’en Méditerranée !

— Ou bien ils ont oublié de garder à l’œil les icebergs, suggère Lénora. Je n’en ai jamais vu autant que ce printemps.

Nous tournons machinalement la tête vers le large. Après la tempête de ces derniers jours, le ciel s’est éclairci. Sur la mer sombre et l’horizon bleu ardoise se détachent les silhouettes majestueuses d’une dizaine d’icebergs à la dérive. Le plus proche dresse vers le ciel un bec de corbeau aussi haut qu’une tour, mais le plus dangereux est peut-être ce bloc plat qui dépasse à peine des vagues, susceptible de cacher des arêtes tranchantes bien en dessous de la surface.

— Les drones les ont repérés, objecte Marks en indiquant des points lumineux sur sa tablette. Un capitaine disposant de cet équipement, comme c’est le cas du Polaris, n’aurait pas dû être pris à l’improviste.

— Le système n’est pas parfait, répond Lénora. Pendant les tempêtes, les drones ne sont pas déployés, et les données satellitaires deviennent plus confuses. Sans compter que des vents violents peuvent donner aux icebergs des trajectoires capricieuses.

— Ou bien, dit Sven, ils ont manœuvré pour éviter des icebergs en oubliant que la profondeur du détroit ne le permettait pas. Cette déchirure dans la coque pourrait très bien avoir été causée par des hauts-fonds.

Il se tourne vers moi et explique :

— Le détroit qui sépare la côte est du Groenland de l’Islande est un des plus dangereux des nouvelles routes arctiques : une faible profondeur, à peine cent quatre-vingts milles de large, de violents courants partout où l’eau de fonte des glaciers rencontre la mer, et un défilé continuel d’icebergs comme celui qui percuta le Titanic autrefois, un peu plus au sud…

— Je ne veux pas finir gelée comme eux, marmonne Lénora. Il n’y a pas un seul village dans le coin, même pas un abri pour se mettre au chaud pendant l’enquête.

Marks jette un regard agacé aux pauvres techniciens qui peinent à arrimer la tente et à installer tout le matériel déposé par hélicoptère. Il trépigne. Je m’attends à le voir se casser la figure d’un instant à l’autre, avec ses chaussures de ville bien cirées.

Qui se promène au nord du cercle polaire sans une paire de bottes en peau de phoque ?

Il se tourne vers Lénora et lui assure :

— L’équipe sera hébergée aussi longtemps que l’enquête le nécessitera. J’ai pris contact avec le port le plus proche et arrangé votre transport. Les véhicules ne devraient pas tarder.

« Le port le plus proche » ? Ce sera Ittoqqortoormiit, à une bonne heure de motoneige vers le nord, s’il existe une piste praticable. J’espère que Marks ne s’attend pas à ce que je conduise moi-même, car je ne suis pas à l’aise sur ces engins. Il est sans doute tout aussi méfiant à l’idée de me confier le guidon, car il précise :

— L’interprète venu du Borée vous accompagnera pendant votre enquête, chamane Rujussuuaq. Quand vous aurez parlé au capitaine et au pilote, il vous emmènera jusqu’au port en motoneige. Vous voudrez interroger les locaux, je présume, même si je doute que vous trouviez des témoins. En pleine tempête…

Cette fois non plus, je ne lui propose pas de me tutoyer ni de m’appeler par mon prénom, selon la coutume groenlandaise. Aataq affirme que Marks tient aux convenances autant qu’à ses volumineux rapports d’enquêtes. Pour ma part, je soupçonne que sa politesse n’est pas un signe de respect, mais dissimule plutôt le mépris qu’il éprouve pour nous, pour notre fonction, pour nos origines, pour notre peuple tout entier. Les « locaux », dit-il. Dans sa bouche, cela sonne presque comme les « indigènes ». Les « sauvages » vêtus de peaux de phoques.

Aataq traite ce genre d’attitude en l’ignorant, ou parfois en surjouant sa rudesse. Pour ma part, j’essaie d’afficher le sourire le plus courtois possible, malgré ma nervosité, et je réponds avec politesse :

— Merci pour votre prévenance, monsieur Marks. Je me rendrai à Ittoqqortoormiit dès que j’aurai parlé au capitaine. Je veux m’assurer qu’il connaît bien la réglementation du Conseil de l’Arctique en ce qui concerne les nouvelles routes maritimes : aucun navire ne doit s’approcher des sanctuaires du Kalaallit Nunaat. Le respect des sites sacrés est une condition indispensable pour obtenir l’autorisation de naviguer dans nos eaux territoriales.

Je sais que ce rappel est tout à fait superflu pour Marks, qui connaît les textes de loi par cœur, mais je vois ses yeux méfiants s’étrécir quand il remarque mon langage bien éduqué et mon usage du terme « Kalaallit Nunaat », au lieu du danois « Groenland ». J’ai aussi appuyé très légèrement sur le mot « nos ». Juste pour lui rappeler que je suis ici sur la terre de mes ancêtres, les « locaux ».

Oui, nous tuons des phoques, nous nous faisons des vêtements de leurs peaux, et nous croyons que les Esprits vivent parmi nous. Pour ceux qui partagent cette croyance, en tout cas, je suis à la fois guide, conseillère, guérisseuse, voyante, psychologue et confidente.

La contrariété que Marks a fait naître en moi est la bienvenue. Elle me fait un peu oublier ma nervosité et mon inexpérience. Je ne suis peut-être qu’une toute jeune chamane, mais, si le naufrage du Polaris est dû à l’intervention des Esprits, ce sera à moi de le découvrir.

 

Le long des routes maritimes de l’Arctique, on trouve des individus de toute origine. Américains d’Alaska, Canadiens, Norvégiens, Russes, Danois, et tous ces petits peuples du Nord qui menaient une existence tranquille, ignorée et misérable jusqu’à ce que le réchauffement climatique rende le passage possible en toute saison. Les Inuits, les Samis, les Yakoutes, les Samoyèdes, et des dizaines d’ethnies plus ou moins apparentées, dont certaines comprennent seulement quelques milliers d’individus…

Mes cousins très éloignés, en quelque sorte, dispersés autour du pôle.

De nouveaux ports ont poussé un peu partout, avec des pêcheries industrielles, mais aussi des gisements de minerais rares, et des plates-formes pétrolières. Certains se voient déjà en émirs du pôle Nord. D’autres protègent farouchement leur mode de vie traditionnel.

Une image de mon frère me traverse soudain l’esprit : un ardent défenseur de la chasse au phoque et de la vie nomade. J’imagine avec quel mépris il aurait jugé les chaussures de Marks et ses manières… Cette pensée me remplit d’une soudaine tristesse, et je lutte pour la repousser tandis que je m’approche des trois hommes qui s’abritent du vent derrière une avancée rocheuse.

Ces trois hommes illustrent bien la diversité ethnique que l’on peut rencontrer par ici.

Celui qui fait un pas autoritaire en avant est visiblement le capitaine russe du Polaris. Il porte une parka bleu marine aussi nette qu’un uniforme. Grisonnant, les traits taillés à la serpe, le regard gris pâle, il ne semble pas apprécier qu’une jeune femme soit chargée de l’interroger. Il m’adresse une sèche salutation dont je ne comprends pas un traître mot. J’enlève ma moufle droite et je lui tends la main. Après une hésitation, la politesse l’emporte : il fait de même.

Cette poignée de main très rapide ne m’apprend pas grand-chose. Les chamans ne savent pas lire dans les pensées ; nous sommes simplement dotés d’une sorte d’empathie plus aiguisée que l’ordinaire. Le capitaine est furieux, peut-être parce que sa stratégie « je ne parle pas très bien anglais » a été déjouée par Marks, qui a réussi à lui fournir un interprète. J’ai aussi perçu de la méfiance à mon égard, et de l’inquiétude. Il doit se douter que les assurances chercheront à lui attribuer la responsabilité de l’accident.

D’un geste impérieux, le capitaine fait signe à l’homme qui se tient à sa gauche de se présenter. Celui-ci est beaucoup plus petit. Il a les yeux étirés vers les tempes, comme moi. Les miens sont plutôt noisette, et les siens marron, mais leur forme identique révèle notre lointaine parenté. Ses vêtements sont en phoque, avec des broderies un peu différentes des miennes. Je reconnais un motif traditionnel des Aléoutes, un peuple qui vit aussi bien en Alaska qu’en Sibérie, ou dans de nombreux archipels de la mer de Béring. Ce sont d’excellents marins. Il parle une langue voisine de mon kalaallisut, avec la même structure qui rend fous les Européens : des phrases composées de mots interminables combinés entre eux. D’après ce que je comprends, Taku est le « beaucoup-caisses-très grand-porteur-navire à moteur-guide » ; autrement dit, le pilote du Polaris.

Je n’ai ressenti que des émotions fugitives en serrant la main du capitaine russe, mais c’est différent pour Taku. Un infime fourmillement se produit quand nos peaux entrent en contact, un indice qui révèle la présence du surnaturel.

Un Esprit t’accompagne…

Parfois, les marins perdus en mer, ou les chasseurs morts de froid sur l’inlandsis, reviennent sous la forme d’un Esprit pour guider leurs descendants, afin de leur épargner le même sort. Certains en sont conscients et lui adressent des prières de remerciements ; d’autres appellent leurs intuitions « un sixième sens ».

Comme si c’était plus rationnel qu’un Esprit !

Taku me semble plutôt du genre à accepter l’aide de cet Esprit, sans doute bien utile dans son métier de pilote. En tout cas, il n’a pas cherché à masquer cette présence, soit par honnêteté, soit simplement parce qu’aucun chaman ne lui a jamais appris à le faire.

J’attends un moment avant de laisser filtrer mon propre pouvoir à travers ma peau. C’est une question de prudence et de respect à la fois, aussi épineux que les casse-têtes de politesse que s’inflige Marks. Par exemple, ma mère affirme qu’il est malpoli pour les jeunes gens d’exhiber leurs capacités face à des personnes plus âgées, un peu comme ceux qui arborent des antennes satellites sur leur toit. Mon grand-père, au contraire, n’hésite pas à faire les démonstrations les plus éclatantes, surtout devant les novices qu’il cherche à impressionner.

Pour moi, je préfère la simplicité, et si possible l’honnêteté. Puisque le petit pilote aléoute ne dissimule pas l’Esprit qui l’accompagne, je lui laisse sentir en retour qui je suis. Ses yeux sombres s’agrandissent de stupeur ; il a dû percevoir autour de moi les dizaines de présences invisibles que mon aura a attirées. Je hoche la tête pour confirmer :

— Je suis Desna Rujussuuaq, la chamane que le Bureau d’enquêtes maritimes a engagée comme consultante pour cet accident. Tu peux m’appeler Dess.

— Nous te remercions pour le don de ton nom, répond cérémonieusement le troisième homme, qui s’est tenu en retrait jusqu’alors.

Il indique les autres du menton, à tour de rôle.

— Konstantin Savitch est le capitaine du Polaris, et Taku, comme tu l’as compris, est le pilote. Je viens du Borée, je te servirai de conducteur pour la motoneige et d’interprète. Tu peux m’appeler Éreq.

Son kalaallisut est impeccable, quoiqu’un peu traînant sur les voyelles. Il s’est avancé d’un pas quand est venu son tour de parler, et c’est seulement maintenant que je remarque combien il est grand et large d’épaules. Il dépasse le capitaine russe d’une bonne tête. Le petit Aléoute a l’air d’un gamin efflanqué à côté de lui.

Malgré sa carrure, Éreq n’a rien de menaçant. En fait, j’ai même l’impression qu’il essaie de se rapetisser, de parler d’un ton doux et de sourire pour faire oublier son physique patibulaire. Et ce sourire… Je crois que je n’en ai jamais vu de plus remarquable. Un éclat de dents blanches sur sa peau tannée, aussi mate que la mienne. Ses yeux sont ourlés de cils si longs qu’ils dessinent une ombre sur ses pommettes marquées. Ils n’ont pas une forme étirée comme ceux de Taku, ou les miens ; ils sont ronds, et plutôt noirs que bruns.

La partie féminine de mon être est si fascinée par son visage séduisant que mes habitudes de chamane en sont perturbées : Éreq me serre la main très brièvement, et j’oublie d’étendre mes sens à la recherche d’une éventuelle magie. Je le laisse voir en moi, mais la réciproque n’est pas vraie. J’ai seulement l’intuition d’un pouvoir dissimulé au plus profond de sa chair, méfiant comme un prédateur aux aguets.

Intrigant…

Éreq remet aussitôt son gant, en évitant mon regard. J’essaie de ne pas me formaliser qu’il ait senti l’étendue de mes dons sans rien révéler des siens. Ce n’est pas forcément de l’impolitesse. Je connais beaucoup de gens prudents qui attendent de mieux connaître leur interlocuteur avant de lui révéler leur pouvoir.

Pendant qu’Éreq traduit mon nom et ma fonction au capitaine Savitch, je ne peux m’empêcher de l’examiner à la dérobée. Un bonnet de laine rouge enfoncé très bas sur son front cache ses cheveux. Sa parka en peau de phoque a visiblement été taillée à ses mesures. Elle est usée, recousue par endroits avec soin, mais ne porte aucun motif qui pourrait me permettre d’identifier son peuple d’origine.

Quand il se retourne vers moi, j’essaie d’en savoir plus :

— Tu es interprète depuis longtemps ? Le kalaallisut n’est pas ta langue natale, mais tu le parles bien.

— Merci. Je me débrouille plus ou moins dans toutes les langues qu’on parle sur le Borée, c’est pour ça que je fais un bon assistant. Je suis plutôt l’homme à tout faire que l’interprète, pour être franc. Quand on a besoin d’un costaud pour prélever des carottes de glace, on m’appelle. Je bricole à la salle des machines, je décharge les caisses de ravitaillement, parfois je donne un coup de main à la cuisine quand il y a beaucoup de monde à nourrir…

Il évoque son travail avec une telle modestie que j’en oublie de le féliciter, moi qui ne parle que l’anglais et un peu de danois en plus de ma langue natale ! Mais Savitch lance quelques mots impatients à Éreq, qui traduit avec un sourire contrit :

— Le capitaine est prêt à répondre à tes questions.

 

J’ai assisté à plusieurs enquêtes de ce type avec mon grand-père. Pendant le trajet jusqu’au site du naufrage, j’ai reconstitué mentalement la liste des questions qu’il pose toujours. Je charge donc Éreq de demander au capitaine et au pilote du Polaris s’ils ont remarqué quelque chose d’étrange dans l’aspect de l’iceberg, entendu des voix dans la tempête, ou encore si l’un des membres d’équipage a eu des ennuis avant d’embarquer…

Un marin pris dans une bagarre au mauvais endroit, contre la mauvaise personne, peut se retrouver avec une malédiction collée au dos. Certains Esprits particulièrement vindicatifs ne demandent pas mieux que de chasser un gibier humain à travers l’océan, et, parfois, un chaman peu scrupuleux n’hésite pas à faire appel à eux pour régler ses comptes.

Une autre possibilité que je dois évoquer est le vol d’objets sacrés. Malheureusement, il existe un marché de collectionneurs intéressés par les offrandes que nos ancêtres déposaient entre les mains des morts : des peignes, des aiguilles d’os ou d’ivoire, des perles cousues sur des vêtements… Cependant, je doute qu’un des marins avouerait à son capitaine qu’il a pillé des tombes durant une escale. Si quelqu’un l’a fait, je l’apprendrai plus facilement en interrogeant l’Esprit dont il a dérangé le repos.

Je me mets à marcher pour me réchauffer. Nous sentirons moins le vent de l’autre côté de la petite crique, quand l’énorme coque du Polaris nous abritera. J’observe les impressionnants dégâts pendant qu’Éreq termine de poser mes questions au capitaine, qui secoue la tête énergiquement.

J’aurai peut-être plus de chance avec Taku…

— J’ai vu la carte. Le Polaris est passé près de l’île aux Ours. Vous avez fait escale ?

Le teint cuivré de Taku vire au rouge brique. Sa langue natale est suffisamment proche de mon kalaallisut pour que je comprenne sa protestation.

— Non ! Je sais… Sacrilège…

L’île aux Ours est un minuscule triangle de terre désolée, au sud de l’archipel du Svalbard. Autrefois, les baleiniers y avaient aménagé un petit port, mais plus personne n’y vit aujourd’hui. Les scientifiques y séjournent parfois quelques semaines, en été pour étudier les oiseaux marins, en hiver pour mesurer l’épaisseur de la banquise. Le reste du temps, l’île est livrée aux Esprits et aux ours polaires. Il vaut mieux ne déranger ni les uns ni les autres, c’est pourquoi le Conseil de l’Arctique a fait inscrire le lieu parmi les sites spécifiquement interdits.

Nous sommes arrivés devant l’étrave du bateau, profondément enfoncée dans la glace. Une fine couche de neige la recouvre déjà. Taku semble se débattre dans ses explications, de plus en plus énervé. Éreq vient à son secours pour traduire. Apparemment, il connaît suffisamment le dialecte aléoutien pour cela.

Selon le pilote, le Polaris a emprunté la route habituelle, à savoir le détroit de Fram, le passage le plus profond entre la côte est du Groenland et l’archipel du Svalbard. Arrivés à la hauteur de l’île aux Ours, cependant, ils ont dû faire halte, à cause d’une surchauffe de moteur. Les réparations ont duré environ quatre heures. Pendant ce temps, le navire a pu dériver, mais Taku tout comme le capitaine sont formels : ils n’ont pas abordé l’île, et aucun marin n’a pris un canot pour s’y rendre. Ils me le jurent tous deux d’un ton animé.

Pourquoi tant de virulence ?

Nier avec autant de vigueur me donnerait presque le soupçon qu’ils mentent. Leur attitude m’étonne. Tout aussi surprenante est l’insistance des Esprits, qui cherchent à attirer mon attention en mêlant leurs voix aux sifflements assourdis du vent. Éreq, peut-être conscient de la tension qui s’est installée dans notre petit groupe, plaisante :

— À cette époque de l’année, les ours n’auraient fait qu’une bouchée d’un marin qui serait descendu sur l’île. Ils sont affamés, et un humain fait un meilleur repas que les œufs.

Je fronce les sourcils. Comment sait-il cela ? Puis je conclus qu’il a dû entendre les scientifiques en parler à bord du Borée. Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, les ours ont de plus en plus de mal à trouver des phoques, leur proie de prédilection. Ils cherchent en effet les nids d’oiseaux pour en dévorer les œufs.

Taku porte la main à sa poitrine pour me jurer solennellement qu’il n’a pas profané l’île. Il répète sur un ton de plus en plus vif qu’il n’est pas responsable de cet écart dans la trajectoire du navire. Le capitaine Savitch me fusille du regard et riposte à mes questions d’une manière qui se passe d’interprète. Il me connaît depuis moins de dix minutes et me déteste déjà, c’est évident.

— Je respecte les interdictions, et je suis resté au large de l’île. Mais je devais réparer le moteur en surchauffe avant que la tempête arrive.

Éreq assortit cette explication d’une grimace contrite. Je peux comprendre la hâte du capitaine. Les vents venus du pôle qui s’engouffrent dans le détroit de Fram peuvent être extrêmement violents. Un navire aussi gros que le Polaris doit maintenir sa trajectoire au plus profond du passage, tout en surveillant les icebergs.

— Ensuite, vous avez remis les moteurs, et que s’est-il passé ?

Le capitaine se lance dans une longue réponse ponctuée de gestes de plus en plus agressifs. Éreq hoche la tête, lui fait préciser, avant de traduire. Pour compenser sa dérive pendant la panne, le Polaris a obliqué à l’ouest, puis au sud-ouest après le détroit de Fram, s’écartant ainsi de la route maritime principale. Mais cette direction restait proche du trajet prévisionnel déposé avant de quitter leur port de départ, en Russie. Le nouveau cap devait les amener dans la baie d’Aunay, leur destination.

— « La baie d’Aunay » ?

La baie d’Aunay, si ma mémoire est exacte, n’est rien d’autre qu’un désert de rocs et de sable gris, les restes d’une moraine glaciaire qui se jette dans l’océan sur la côte de Blosseville. Tous ces noms français ont été donnés aux lieux par un explorateur du e XIX siècle, dont le bateau s’est perdu là-bas corps et âme. Les lieux ne sont pas devenus moins hostiles depuis cette époque. Il n’y a aucun port sur cette côte. Mon étonnement doit se lire sur mon visage, parce que Éreq fait répéter le mot au capitaine.

— Oui, c’est bien ça. Tu dois avoir ce renseignement sur le manifeste du navire, non ?

Je me sens rougir d’embarras. Je devrais avoir ce renseignement, c’est un fait, mais je n’ai pas pensé à le demander. Je ne suis pas sûre, d’ailleurs, que Marks me l’aurait donné. Le capitaine Savitch, lui aussi, semble soupçonner mon inexpérience. Il me pointe d’un doigt accusateur. Le ton d’Éreq, par contraste, se fait de plus en plus tranquille. Il traduit ses phrases par bribes, comme pour lui laisser le temps de se calmer.

— Tout le trajet a été approuvé avant son départ… mais rien ne s’est passé comme prévu… Le moteur qui venait d’être révisé se met à chauffer… Ils perdent du temps… Le chef mécanicien accuse les nouveaux… Puis la tempête arrive… Les hommes sont…

Éreq s’interrompt, fait répéter. Le capitaine serre les poings, les yeux luisants de colère.

Que se passe-t-il ? Que dit-il ?

Je cherche à comprendre ses réactions. En scrutant le visage empourpré de Taku, je remarque pour la première fois une ecchymose sur sa pommette droite. Son teint brun la dissimule assez bien, mais elle commence à virer au violet. Il s’est peut-être cogné pendant l’accident, mais, pour moi, cela ressemble plutôt à un œil au beurre noir récolté pendant une bagarre.

Quant au capitaine… Cette lèvre fendue, est-ce une gerçure due au froid, ou bien la trace d’un coup de poing ?

— Les hommes à bord du Polaris étaient de plus en plus agités, finit par traduire Éreq.

— Ils se sont battus. Quelqu’un en particulier, ou bien une bagarre générale ?

Le capitaine Savitch m’a l’air assez autoritaire pour faire régner l’ordre sur son bâtiment et ramener ses hommes à leur poste, surtout en pleine tempête. Pourtant, s’il s’est trouvé pris dans la bagarre… Je me demande si cela explique les examens médicaux que Marks fait passer à tout l’équipage.

Je jette un coup d’œil à l’abri sommaire installé sur le promontoire. Les pans de toile claquent encore au vent, mais j’aperçois une Thermos de café : avec une tasse chaude entre les mains, l’humeur de Savitch s’adoucira peut-être. Je me dirige donc dans cette direction, et les trois hommes me suivent en silence. Comme nous nous éloignons de l’étrave, le vent reprend ses assauts. Il arrache au Polaris des paillettes de givre qu’il fait tourbillonner sur mon chemin. Des formes se tendent vers moi, comme des ébauches de mains.

Je sais que vous êtes là. Vous pourrez me parler, mais plus tard.

Avec un souffle dépité, le vent se détourne. Les Esprits nous laissent passer. J’aperçois Lénora sur la crête, bien visible dans sa parka orange. Marks attend sous l’abri, sombre et droit comme un I.

Je marche en silence un moment, réfléchissant à ce qui a pu se passer à bord du Polaris. Puis le capitaine reprend la parole, d’un ton plus conciliant.

— Il ne s’explique pas les bagarres, traduit Éreq. Les mécaniciens s’accusaient mutuellement d’avoir saboté le moteur, ce qu’il pouvait encore comprendre, car la panne les avait mis sur les nerfs, mais d’autres disputes ont éclaté en même temps. Les hommes concernés se connaissaient bien et n’avaient jamais été hostiles. Certains s’en sont pris au cuisinier à cause de la viande. D’autres ont dit qu’on leur avait volé des affaires…

Taku intervient, volubile. Selon lui, les objets en question n’avaient jamais disparu. Éreq passe d’une langue à l’autre avec une aisance confondante et réussit à mettre de l’ordre dans leurs réponses. Il en ressort une histoire incroyablement stupide : pendant que le Polaris affrontait la tempête arctique, ces marins expérimentés se cognaient dessus pour des prétextes dignes de gamins.

Pas étonnant que leur capitaine ait du mal à l’admettre.

D’autant plus que cela engagerait sa responsabilité. Marks, qui nous regarde approcher comme un vautour aux aguets, serait sans doute ravi de conclure à une erreur humaine : un pilote trop occupé à échanger des coups de poing pour surveiller ses instruments, un capitaine distrait par des problèmes de discipline alors qu’il aurait dû être à l’affût des icebergs et des hauts-fonds…

Je jette un coup d’œil à la dérobée à Savitch. Son agressivité de tout à l’heure s’est évanouie. Les épaules voûtées, il marche plus lentement que nous et s’est laissé distancer. Sa tête se tourne comme par réflexe vers le Polaris, son navire, à présent une épave éventrée au pied du cap Aivik.

Il surprend mon regard posé sur lui et carre les épaules. D’une voix rude, il appelle Taku, et lance quelques mots d’explication à Éreq, qui me transmet :

— Le capitaine dit qu’il est à ta disposition et à celle de ton chef si vous voulez d’autres renseignements, mais en attendant il voudrait surveiller ce que font les techniciens. Il faut pomper le carburant qui reste dans les cuves et décharger la cargaison, et cela fait partie de ses responsabilités. Il veut aussi parler à l’équipe de secours au sujet de l’homme disparu.

Je remercie le capitaine pour son aide et le laisse repartir dans la direction de son navire, raide comme la justice. Malgré son amertume, il tient à remplir ses devoirs pour la dernière fois envers le Polaris. Quoi qu’il se soit réellement passé à bord pendant la tempête, il devine qu’il en sera tenu responsable, et qu’on ne lui confiera probablement plus jamais de commandement.

Depuis la tente qui nous sert d’abri sommaire contre le vent, je regarde le capitaine Savitch faire le tour de son navire échoué, secouant la tête comme s’il ne pouvait en croire ses yeux. Jensen manipule la gigantesque Thermos, et sert deux cafés pour Éreq et moi sans attendre. J’ôte mes moufles avant de refermer avec délice mes mains sur la tasse brûlante. Je sens le regard curieux d’Éreq s’attarder quelques secondes sur les doigts de ma main gauche, coupés à la hauteur de la première phalange. Cependant, il ne pose aucune question. Après tout, les amputations de doigts ou d’orteils à la suite de gelures sont tristement fréquentes dans nos régions.

— Le capitaine vous a parlé des bagarres, à bord du Polaris ? me lance Marks.

Il n’a même pas pu attendre que j’avale une gorgée de café…

— Oui. Comment êtes-vous au courant ? L’équipage, je suppose ?

— Le médecin à bord du Borée a trouvé étrange que des marins aient les phalanges écorchées et les yeux au beurre noir, parmi d’autres contusions qu’il peut difficilement attribuer à l’accident. Le mécanicien a le nez cassé, le responsable de la radio la mâchoire déboîtée…

— Quelle est leur explication ?

Marks secoue la tête d’un air agacé. Éreq intervient avec un sourire affable :

— C’est moi qui ai servi d’interprète, alors je peux vous dire qu’ils n’ont pas vraiment fourni d’explication. Certains ont refusé d’admettre qu’ils s’étaient battus. D’autres ont dit que, oui, mais c’était avant la tempête, et ils en avaient oublié la raison. Le chef mécanicien jure qu’il est tombé de l’échelle en descendant trop vite quand l’alarme de surchauffe s’est déclenchée.

Jensen lâche un petit rire narquois.

— Et le radio ? Il s’est déboîté la mâchoire en bâillant trop fort ?

Éreq rit doucement. Marks, qui fait semblant de ne pas avoir entendu la plaisanterie, me demande d’un ton sec :

— Vous avez trouvé quelque chose qui expliquerait leur comportement ?

Je repense à l’hostilité du capitaine envers moi. Même Taku, qui me montrait au début tout le respect dû à un chaman parmi nos peuples, parlait d’un ton brutal. Mais, dès que nous nous sommes éloignés du Polaris, leur humeur s’est apaisée… Et il y a aussi ces tourbillons de flocons, ces Esprits troublés qui cherchaient à entrer en contact.

— Peut-être. Le Polaris m’a paru chargé de beaucoup d’agressivité. C’est peut-être l’action d’un Esprit en colère qui se serait attaché au navire, ou encore une malédiction collective…

— Tu veux dire que tout l’équipage aurait commis un sacrilège, pas seulement l’un d’eux ? s’étonne Sven.

— J’admets que c’est étrange, mais je ne vois pas d’autre explication pour que tout le monde à bord, depuis le cuisinier jusqu’au capitaine, présente les mêmes symptômes.

— Et le marin qui a disparu ? fait Sven d’un ton pensif. Il aurait pu être balancé à l’eau par un des autres pendant la bagarre…

— Je serais curieux de savoir ce qui vous amène à cette conclusion, docteur Jensen, commente Marks d’un ton acide. À part un goût pour les séries policières, bien sûr.

Sven glousse sans se formaliser. Marks note mon hypothèse d’Esprit agressif sur sa tablette, mais je vois bien à sa moue qu’il ne lui accorde pas beaucoup de crédit. Je n’insiste pas, parce que j’ai moi-même des doutes : une folie collective d’origine surnaturelle ? Je n’ai jamais entendu parler d’un cas pareil. En revanche, s’ils ont pénétré sur une terre sacrée, même sans se rendre compte qu’ils la profanaient, des Esprits vindicatifs ont pu s’attacher à leur sillage pour le leur faire regretter.

— Dans tous les cas, il faudrait savoir si leur arrêt à proximité de l’île aux Ours est une simple coïncidence, ou bien s’ils ont violé l’intégrité du sanctuaire, déclenchant une vengeance des Esprits.

— C’est très facile à voir, réplique Marks en indiquant du menton un ordinateur posé sur la table pliante.

Lignes, traits, chiffres sur l’écran doivent indiquer les positions successives du bateau, avec les latitudes et les longitudes. Je suis incapable de les déchiffrer. Mon amour-propre me fait hésiter à l’avouer. Heureusement, Jensen vient à mon aide.

— La première partie de leur trajet coïncide avec ce qu’ils avaient annoncé : ils ont traversé la mer de Kara, puis le détroit de Fram… C’est en arrivant au sud du Svalbard qu’ils ont marqué quelques heures d’arrêt. Mais tu vois ce point ? C’est la position relevée par GPS, et c’est bien au large de l’île des Ours, pas dans les eaux interdites.

Il enfonce quelques touches, et la course du Polaris apparaît en pointillé rouge luminescent.

— On dirait qu’ils sont passés juste au nord de l’île Jan Mayen, avant de mettre le cap vers l’ouest, explique-t-il. La tempête les a fait dériver. Ils ont essayé de corriger à plusieurs reprises, là et là.

J’examine la succession de points indiqués. Ce que je vois ressemble à une ligne irrégulière, qui frôle dangereusement la côte très découpée. Jusqu’au cap du Morse contre lequel les vagues ont drossé le navire.

— Ils ne sont pas si loin de leur destination finale, remarque Sven. Ils devaient aller s’ancrer dans la baie d’Aunay, à cent cinquante milles d’ici.

Oui, c’est bien ce qu’a dit le capitaine.

Je me penche par-dessus son épaule pour observer la carte. Elle montre bien ce que je pensais : la baie d’Aunay est une anse inhabitée, sur la côte de Blosseville, un des rivages les plus accidentés du Groenland. Que serait venu faire le Polaris par ici s’il avait réussi à rejoindre son port d’arrivée ?

Et quel port, d’ailleurs ? Il n’y en a pas !

Je me représente la côte à cent cinquante milles au sud de là, soit trois cents kilomètres environ à vol d’oiseau : il n’y a rien. Fjords tortueux, glaciers plongeant dans l’océan, falaises et criques aussi inhospitalières que le cap du Morse, qui a déchiqueté le Polaris.

Sven semble arriver à la même conclusion :

— J’ai fait des repérages par là pour une compagnie pétrolière, il y a quelques années… Toute cette région est inhabitée, non ?

Je suis soulagée de voir qu’un expert, qui connaît certainement mieux la navigation sur les côtes du Groenland que moi, partage mon étonnement.

— Oui. Entre Tasiilaq et Ittoqqortoormiit, il y a pratiquement huit cents kilomètres de côte et pas un seul village. Quelques stations météo automatisées, je crois. Peut-être des cabanes de pêcheurs, mais elles ne sont utilisées qu’en été. Quelqu’un du coin pourrait y accéder en canot, mais un navire du tonnage du Polaris ne pourrait jamais accoster.

— C’est bien là qu’il allait, pourtant, fait Sven d’un ton pensif.

— Il n’est jamais arrivé à la baie d’Aunay, alors quelle importance ? s’impatiente Marks.

— Appelez cela de l’intérêt professionnel, suggère Sven. En tant qu’ingénieur naval, je suis curieux de savoir comment il comptait accoster.

Marks, la mine renfrognée, finit par lâcher la bribe d’information voulue :

— Il transportait tout le matériel nécessaire pour installer des pontons flottants. Il devait aussi servir de base jusqu’à ce que des bâtiments préfabriqués soient montés à terre.

Il jette un coup d’œil méfiant à Éreq, qui sirote son café d’un air placide, et ajoute :

— L’armateur ne tient pas à ébruiter l’information. La concession a été accordée à une société russe, mais, à ce stade, il n’est pas certain que le site soit rentable… Quoi qu’il en soit, cela n’a pas de rapport avec le naufrage puisqu’ils n’ont jamais atteint leur destination.

Je considère le Polaris, avec ses conteneurs éparpillés. Un port créé de toutes pièces, dans un lieu où aucun Inuit n’a jamais réussi à vivre… Cela me semble insensé, mais l’attrait du pétrole ou d’autres ressources a causé bien des aventures ces dernières années. J’espère pour les ouvriers que des distractions sont prévues sur place, car il n’y a aucune route pour rejoindre un village. L’installation d’un héliport est sans doute une des premières choses prévues par la compagnie.

— Quelqu’un a effectué de gros investissements pour construire un port dans cet endroit désert, remarque Sven en hochant la tête d’un air entendu. Ils comptent exploiter un gisement dans les montagnes, par là-bas, non ?

Marks refuse de confirmer. S’il y a bien un gisement, j’imagine que son emplacement est encore confidentiel. Maintenant qu’il n’est plus gelé en permanence, le sous-sol du Groenland attire des géologues et des prospecteurs de toute part.

On a trouvé de l’or dans le fjord de Kangertittivaq, non loin d’ici. Dans le massif du mont Forel, des filons d’uranium ont été repérés, ainsi qu’un minerai dont j’ignorais le nom jusqu’alors – le molybdène –, qui vaut presque aussi cher. Je prends note mentalement afin d’interroger mon grand-père quand je le verrai : il a beau vivre dans le village le plus reculé du fjord Sermilik, il parvient tout de même à se tenir au courant de presque tout ce qui se trame sur la côte est du Groenland.

Qu’il accepte de partager ou non ses secrets avec moi, c’est un autre débat. J’ai vingt ans, mais Aataq continue à me considérer comme une fillette. Je suppose qu’il attend toujours que je fasse mes preuves.

OceanofPDF.com