L'Aurore et la glace

Hélène P. Mérelle · Chapitre 3 sur 22

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L'Aurore et la glace

3. Des Esprits en colère

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DES ESPRITS EN COLÈRE

Marks s’est éloigné pour passer un coup de téléphone interminable. Sven, Éreq et moi sirotons notre café brûlant en examinant les cartes.

— Je ne me doutais pas qu’un chaman enquêtait sur les accidents maritimes, observe Éreq d’un ton prudent, comme s’il avait peur de me froisser.

Mon grand-père m’a préparée à cette remarque, et je réponds comme lui, de la manière la plus neutre possible :

— Il y a eu des précédents où mes collègues se sont révélés utiles.

J’espérais qu’Éreq se contenterait de cela, mais il se penche vers moi d’un air curieux. Sven prend ses aises dans son fauteuil pliant et me lance en riant :

— Raconte-lui l’histoire du phare maudit !

Je lève les yeux au ciel. L’épisode date de la jeunesse de mon grand-père, qui n’aurait jamais choisi des termes aussi aguicheurs.

Ou bien si…

— D’abord, ce n’était pas un phare. À peine une balise que les autorités du port de Nanortalik ont voulu installer dans le chenal d’accès. Elle n’arrêtait pas de tomber en panne. Par deux fois, elle a été arrachée par le courant et emportée au large.

— Bien sûr, commente Sven, cela causait des accidents à répétition pour les bateaux en approche, et le port commençait à avoir une très mauvaise réputation.

— On a fini par consulter un chaman. En se rendant sur place, Aataq a trouvé un Esprit très en colère. Pour couler les fondations de la balise, on avait démoli un cairn, qui marquait l’endroit du naufrage d’un navire baleinier. Plus personne ne s’en souvenait, et cela ne devait plus ressembler qu’à un tas de pierres, c’est pourquoi on n’avait pas pensé commettre un sacrilège.

Éreq hoche gravement la tête.

— L’histoire se termine bien, donc ?

— Plutôt facilement, dans ce cas-là. On a déplacé la balise de quelques mètres, rebâti le cairn, et mis en place une cérémonie annuelle à la mémoire des noyés.

— Aucun incident à déplorer depuis, ajoute Sven. J’y suis passé avec ma femme un été, et il y avait même un musée qui racontait l’histoire, avec la reconstitution du navire baleinier et des photos de la cérémonie.

Il se tourne vers moi et m’adresse un clin d’œil.

— Tu as un masque à plumes comme ton grand-père, Dess ?

Je l’ignore, le nez dans mon café. Ses plaisanteries ne me blessent pas tant qu’il respecte mon travail et mes croyances. Pour ramener la conversation vers un ton plus sérieux, j’explique à Éreq :

— Le Conseil de l’Arctique a décidé d’encadrer la navigation par des règles très strictes. Au-dessus d’un certain tonnage, un bâtiment doit déposer sa route prévisionnelle auprès des autorités des ports. Un chaman vérifie qu’il n’approche pas des lieux sacrés.

— La liste des lieux interdits est en perpétuelle négociation…, soupire Sven. Pas de chance, c’est souvent là qu’on trouve du pétrole ! Et puis pas mal de capitaines sont réfractaires à l’idée de laisser un « terrien » se mêler de leur route, pour leur dire où ils ont le droit de passer ou non… Parfois, quelqu’un se contente d’imiter la signature d’un chaman ou de tracer un gribouillis illisible, et les autorités ferment les yeux.

— Tu crois que c’est le cas pour le Polaris ? me demande Éreq.

— Je ne sais pas, mais je dois étudier ce document. Le chaman a dû indiquer les zones interdites autour du trajet du navire.

Marks revient dans la tente à point nommé pour se joindre à la conversation. Méticuleux comme il l’est toujours, je suis sûre qu’il aura vérifié l’authenticité du formulaire transmis par l’armateur. Il est rédigé en plusieurs langues, selon la règle, et doit porter la signature d’un chaman. Pendant qu’il feuillette son dossier, je sirote mon café. Puis il me tend brusquement sa tablette.

Je tiens toujours ma tasse dans ma main droite ; la gauche, infirme, est loin d’être aussi fiable. Sven, penché sur son portable, n’a rien remarqué, mais Éreq semble comprendre immédiatement mon hésitation et prend la précieuse tablette des mains de Marks pour la poser sur la table, devant moi. Je murmure :

— Merci.

Je suis surprise, et aussi, je dois le reconnaître, un peu flattée qu’il ait eu cette attention pour moi. D’un autre côté, cela prouve qu’il a remarqué les moignons ridicules qui me servent de doigts, avec leurs cicatrices boursouflées… Pas mon meilleur atout séduction.

Et ce serait quoi, ton meilleur atout ? Réfléchis un peu… Tu n’en as pas !

Voilà que je me sens rougir. Comme souvent quand je suis nerveuse, je me frotte la main gauche. Elle est plus sensible au froid que la droite, plus fragile aussi. Les vaisseaux sanguins abîmés ne font plus correctement leur travail, et je dois utiliser une moufle deux fois plus isolante, ainsi qu’une chaufferette en hiver, pour ne pas risquer d’aggraver son état.

Agacée par ma réaction puérile, je passe rapidement l’index sur la tablette jusqu’à ce que je reconnaisse le cadre noir où s’étalent le nom et la signature du chaman. Les mots débordent largement de la case, et, par ce détail, je devine qu’il s’agit d’un Inuit. Nous n’utilisons couramment que nos prénoms, mais nous portons très souvent un diminutif, ou un surnom, ainsi qu’un patronyme qui comprend facilement plus de cinq syllabes ou une douzaine de lettres. Personne n’a envisagé cela en dessinant une case de trois centimètres sur les formulaires.

Le chaman a résolu cette difficulté en sacrifiant aux coutumes européennes. Il n’a inscrit qu’une initiale peu reconnaissable, suivie de son nom de famille : Kunitoornaaq.

Je cligne des yeux. Il n’y a pas de confusion possible. C’est loin d’être la première fois que je vois ce nom, bien sûr, mais il produit toujours en moi le même frisson de répulsion, ou peut-être de peur. Je suppose que je devrais m’y habituer, car je l’ai très souvent lu dans les livres de rites chamaniques. Le découvrir ici, cependant, à l’improviste…

— Vous le connaissez ? demande la voix sèche de Marks.

Je relève les yeux du formulaire et je m’aperçois qu’il me regarde d’un air inquisiteur. Pire encore : Sven fronce les sourcils, Éreq a l’air intrigué. On dirait que je n’ai pas réussi à dissimuler ma réaction. J’espère que ma voix ne tremble pas…

— C’est le nom d’une très ancienne lignée de chamans.

Voilà. Je ne mens pas vraiment, n’est-ce pas ?

Mon ton ne doit pas être aussi dégagé que je l’espérais, car Marks insiste :

— Ce chaman, vous le connaissez ?

La sensation nauséeuse s’accentue dans mon ventre, mais je me force à ramener mon regard sur le document, pour observer cette fois l’initiale. Une grande lettre anguleuse… Peut-être un Y, ou bien…

— On dirait un Y. C’est peut-être Yanuk Kunitoornaaq. Nous nous sommes déjà croisés, mais je ne le connais pas vraiment.

— Il est du coin ? demande Jensen.

— Oui. C’est logique qu’on lui ait demandé d’approuver une route prévisionnelle passant dans ce secteur. Il vit avec sa femme, qui est aussi chamane, dans le fjord Sermilik, au sud d’ici, et tous les deux voyagent beaucoup sur la côte sud-est. Pour savoir s’il y a des lieux sacrés dans la baie d’Aunay, c’est soit mon grand-père, soit eux qu’on consulterait.

Marks prend l’air suspicieux. Je m’aperçois que j’ai donné trop de détails sur un homme que j’affirmais à peine connaître l’instant précédent. Je n’ai pas menti, cependant. J’ai dû rencontrer Yanuk à peine une dizaine de fois.

— Pas sûr que ce soit un Y, remarque Sven en se penchant sur le document. Pour moi, cela ressemble beaucoup à la majuscule qui est juste après. Je dirais un K.

Marks regarde à son tour et me demande :

— K. Kunitoornaaq, ça pourrait vous dire quelque chose ?

Cette fois, je me suis préparée. Je secoue la tête d’un air détaché. Mes poings sont serrés dans mes poches pour que personne ne voie mes mains trembler. Mais mon cœur bat si fort dans ma poitrine qu’il me semble qu’ils vont l’entendre.

Je connais tous les membres vivants ou morts de la famille Kunitoornaaq, depuis le célèbre Kilarneq le borgne. Comme c’est la tradition chez les Inuits, on attribue aux nouveau-nés le nom d’un ancêtre, son aleq, tout en opérant une légère variation pour éviter les confusions. Ainsi, au cours des générations successives, on trouve dans leur arbre généalogique des garçons nommés Kilern, Kilaraq, Kinareq. Aujourd’hui, cependant, je n’en vois qu’un seul. Je ne peux penser qu’à lui.

Kilaun Kunitoornaaq. Mon frère.

 

Dans l’après-midi, le vent renonce enfin à fouetter le cap du Morse. Le soleil réapparaît, et les températures deviennent plus confortables, proches de zéro. L’épave du Polaris, toute blanche et festonnée de givre, scintille sous le ciel bleu.

Des techniciens de plus en plus nombreux s’affairent autour de lui. Ils surveillent d’un œil inquiet la banquise qui siffle, se patine, craque sous les efforts du redoux. Les dalles de glace se soulèvent et se renversent dans l’eau mousseuse d’écume.

Le Borée a mis le cap sur Ittoqqortoormiit, le port le plus proche, au nord de notre position. Plusieurs hélicoptères ont survolé le site du naufrage. L’un d’eux, au moins, portait le logo de Nanoq Media, la chaîne de télévision basée à la capitale. Je suppose que, ce soir ou demain, le Polaris fera l’actualité. Les accidents ne sont malheureusement pas rares sur la route maritime du nord depuis qu’elle est ouverte à la circulation toute l’année : pannes de moteur ou d’électronique dues au froid, collisions entre tankers dans la nuit polaire, et, bien sûr, accidents impliquant des icebergs.

Tous les habitants redoutent une marée noire. Pour cette fois, avec le Polaris, le risque semble évité. La coque est éventrée dans une zone qui contenait des marchandises, pas les réservoirs. Les hommes de Marks se dépêchent de pomper l’eau et le diesel mélangés dans les cales, sous la surveillance du capitaine Savitch. Il n’a pas fallu longtemps pour que son autorité se heurte à celle de Marks : Que faire de la cargaison ? Qui peut accéder à la passerelle ? Ils s’affrontent sur la moindre de ces questions.

Tant mieux.

Tant que chacun est occupé à marquer son territoire, on ne fera pas attention à moi. Lénora est déjà repartie. Sven photographie sous tous les angles la faille béante dans la coque du Polaris. Seul Éreq est resté avec moi sous la tente, mais il ne me connaît pas assez bien pour remarquer mon trouble, j’espère.

Kilaun Kunitoornaaq.

Mon frère tenait à porter le nom de notre famille paternelle, et c’était sa fierté de posséder l’aleq du célèbre Kilarneq. Moi, au contraire, j’ai été élevée dès le plus jeune âge par mon grand-père maternel, qui me présente souvent sous son nom : Rujussuuaq. Un nom tout aussi ancien et respecté parmi les chamans.

J’imagine qu’aux yeux de Marks le méticuleux cela s’apparenterait à un mensonge, voire à une usurpation d’identité. Mais, pour nous autres chamans, le nom inscrit sur nos papiers n’a pas une grande importance. Ce n’est pas celui que nous utilisons pour communiquer avec les Esprits, ni avec les fidèles. Pour eux, je suis simplement Dess, et mon frère, Kilaun.

Mon frère, Kilaun.

Marks a emporté sa tablette, mais je revois le nom écrit en hautes lettres noires, débordant de sa case. Je devrais pouvoir déterminer si c’est bien l’écriture de mon frère. En vérité, je n’en sais rien. Je n’arrive pas à me rappeler une seule lettre, un seul document portant son écriture… C’est stupide, mais la culpabilité me mord l’estomac.

Je m’appuie contre un montant de la tente. Depuis que j’ai vu ce nom, j’ai l’impression de tituber, comme si le monde avait perdu sa stabilité sous mes pieds.

Éreq épie ma réaction et remarque :

— Tu n’as pas besoin de moi pour traduire en ce moment. Si tu veux, je peux aller te chercher quelque chose de chaud à manger. Tu as l’air d’en avoir besoin.

« Manger » ? Je ne crois pas que je serais capable d’avaler quelque chose. Mais je ne peux pas répondre cela, alors je me contente de refuser poliment.

Reprends-toi, Dess. D’autres vont finir par remarquer que tu n’es pas dans ton état normal.

— C’est à cause de ce chaman, ce Kunitoornaaq ? Tu le connais mieux que ce que tu as dit aux autres, n’est-ce pas ? ça ne me regarde pas, et le naufrage du Polaris non plus. Tu peux m’en parler si tu veux.

J’essaie de reprendre contenance. Ma famille est trop connue dans le milieu pour que la vérité passe longtemps inaperçue, surtout avec l’attention que le naufrage du Polaris ne va pas manquer d’attirer. Mais je peux gagner du temps, peut-être… La tête me tourne.

Réfléchis ! Ce n’est pas un K. Ça ne peut pas être Kilaun, il n’est pas chaman !

Il a toujours rêvé de le devenir, mais ce n’est pas un métier qu’on peut apprendre à l’école. Les Esprits choisissent ceux avec qui ils souhaitent communiquer. Naître dans une famille de chamans ne suffit pas à garantir qu’on le deviendra, et Kilaun a toujours eu du mal à l’accepter. Cet échec, cette frustration, ce n’est qu’un des sujets qui nous ont séparés. Plus tard, d’autres rancœurs se sont accumulées… Reproches, disputes, pardons, promesses et trahisons, et puis plus rien.

Depuis deux ans, plus un mot, plus un signe de vie. Qu’est-il arrivé à Kilaun pendant tout ce temps ? Les Esprits se seraient-ils décidés à l’accepter comme intermédiaire ? Est-ce vraiment sa signature ? Mon cœur s’embrouille dans les conséquences ; si c’est bien Kilaun qui a signé ce document, cela voudrait dire qu’il a finalement réussi à devenir chaman… et, surtout, cela signifie qu’il est vivant.

Ne te précipite pas, Dess ! Le plus vraisemblable, c’est que cette initiale soit le Y de Yanuk, tout simplement.

— Je n’ai pas grand-chose à ajouter sur Yanuk Kunitoornaaq, réponds-je finalement, la voix aussi assurée que je peux. C’est un chaman compétent, très expérimenté sur son territoire, mais, comme je l’ai dit à Marks, je ne le connais pas si bien que cela. Sa femme, un peu mieux.

Sunilik et Yanuk, mariés depuis une dizaine d’années, forment un couple de chamans très complémentaires. Yanuk possède le don de sentir les Esprits depuis l’enfance, une précocité typique de la famille Kunitoornaaq. Je l’ai entendu une fois dire en se moquant de lui-même qu’il était doué, mais trop paresseux pour apprendre tous les rituels chamaniques. Sa femme, Sunilik, a des capacités beaucoup plus modestes, mais c’est une grande érudite en ce qui concerne les chants sacrés.

Sur une impulsion que je ne m’explique pas, je reconnais à mi-voix :

— Yanuk est un lointain cousin, du côté paternel, mais je n’ai jamais fréquenté cette partie de ma famille.

Éreq hoche la tête, apparemment satisfait par cette explication. Si seulement c’était aussi simple avec Marks… Mais je ne me fais pas d’illusion. Il se méfie déjà de ma jeunesse. Avec une enquête de cette ampleur, il va multiplier les vérifications, de peur que je commette des erreurs de débutante. S’il trouve un autre chaman pour me remplacer, il sera sans doute trop content de me retirer l’enquête du Polaris sous prétexte que la personne qui a visé le plan de route m’est apparentée. « Un conflit d’intérêts », me dira-t-il.

Ce n’est pas que je tienne absolument à participer à l’enquête, mais mon grand-père s’est porté garant de moi. Je ne veux pas compromettre les prochains contrats que Marks pourrait lui confier. Et puis quelque chose me dérange dans l’histoire du Polaris. Une panne de moteur à proximité de l’île aux Ours, des bagarres parmi les membres d’équipage, un iceberg non repéré par les instruments, sans parler de cette destination inhabituelle dans la baie d’Aunay… Des coïncidences, des événements anormaux. Tout ce que les Esprits détestent.

Il est temps que je me concentre sur mon travail et que j’essaie de comprendre ce qui s’est passé. Cela vaudra mieux que de me torturer l’esprit avec une majuscule illisible.

— Je vais retourner vers l’épave et essayer de me faire une meilleure idée de cette hostilité dont les marins ont parlé.

— Est-ce que je peux venir avec toi ? me demande aussitôt Éreq. Je suis curieux.

Son sourire paraît franc – et toujours aussi charmeur. Jusqu’à présent, il n’a fait preuve que de politesse et même de sollicitude à mon égard, mais je ne me sens pas à l’aise avec lui non plus. Il a su se rendre utile et se faufiler parmi nous, mais, au fond, que savons-nous de lui ? Que cherche-t-il ici ?

Te voilà aussi méfiante que Marks !

— Tu sais, fais-je remarquer, je n’ai pas pris le masque à plumes dont Sven se moquait. Les chamanes inuits ne font pas la danse de la neige, et nous ne prenons pas non plus de drogues hallucinogènes avant de nous rouler par terre en bavant…

Mes sarcasmes ne le font pas reculer. Il rit, lève les mains, et promet :

— Je resterai à l’écart.

J’acquiesce d’un haussement d’épaules. Vue de l’extérieur, la transe chamanique n’a vraiment rien de spectaculaire. Quand il constatera le manque de détails croustillants, je parie qu’il retournera au chaud près de la cafetière.

Quand je sors de la tente, je suis accueillie par un rayon de soleil. Plusieurs cameramen du Bureau d’enquêtes sont en train de filmer le navire échoué. D’autres techniciens s’empressent autour du navire, leurs instruments de mesure à la main. Marks, qui a fini d’argumenter avec le capitaine Savitch, remonte vers nous.

— La glace est fragile en cette période, lui dis-je. Vous ne devriez pas laisser les hommes approcher de l’épave.

— Elle ne m’a pas l’air si fragile, réplique-t-il, quand on voit les dégâts qu’elle a infligés au Polaris.

Il leur fait néanmoins signe de reculer. Il est désagréable, mais pas idiot au point de négliger mes avertissements. Ma famille, après tout, vit sur la glace depuis toujours, en tout cas bien avant l’arrivée des Vikings.

Je me dirige vers l’extrémité du cap du Morse, le long de l’arête rocheuse en forme de défense. Éreq me suit. Nous arrivons en vue de la poupe du navire, où « Polaris » se détache en grandes lettres blanchâtres. La peinture a coulé, avec des bavures qui cachent un précédent nom à moitié effacé.

— Un nom est une chose puissante, murmure Éreq d’un air sentencieux. On ne devrait pas en changer d’un simple coup de pinceau.

Je ne sais toujours pas dans quelle culture il a grandi, mais ce qu’il dit est vrai pour la nôtre : choisir les noms d’un nouveau-né est une tâche qui prend plusieurs semaines à ses parents et implique souvent de consulter sa famille, son arbre généalogique et le chaman du voisinage. C’est une occasion à la fois solennelle et joyeuse. Aujourd’hui, cependant, je pense surtout à Kilaun et à sa colère envers mon grand-père quand celui-ci lui proposait d’adopter le nom des Rujussuuaq, comme moi.

Je chasse ce souvenir et me force à revenir au présent. Les nénuphars de glace qui fondent à vue d’œil autour du Polaris me fournissent un sujet de conversation commode.

— Trop de marins se croient en sécurité dès que l’eau est libre, aux premiers jours du printemps, mais le temps peut changer en quelques heures ici. Des tempêtes sur la côte, mais aussi en montagne…

Je montre à Éreq les nunataks derrière nous : des dents rocheuses noires qui émergent de l’inlandsis, trop abruptes pour que la neige les recouvre. La chaîne montagneuse hérisse tout le littoral, avec des sommets au-dessus de trois mille mètres.

— Le réchauffement rend la région plus dangereuse. Les glaciers se crevassent sans prévenir, des gros morceaux se détachent et tombent dans la mer.

Éreq hoche la tête et me décrit ce qu’il a observé depuis la fin de l’hiver à bord du Borée.

— Les cartes ne valent plus rien. Personne ne peut se fier au tracé qui sépare la banquise de l’eau vive. Nous avons rencontré des plaques si friables que personne n’osait y poser le pied, et des nappes d’eau à perte de vue, là où on s’attendait à de la glace solide.

Son regard se perd vers l’horizon, au nord. Il secoue la tête d’un air préoccupé, sans rien ajouter. Nous reprenons en silence notre avancée le long de la crête. Je suis encore troublée par le nom de Kilaun, mais marcher me fait du bien. Mes bottes s’enfoncent à peine dans la couche de neige durcie par le froid. Maintenant que la tempête s’est apaisée, le cap du Morse a perdu son aspect lugubre, et le paysage a repris toute sa beauté. Les arêtes noires des rochers sont adoucies par le manteau blanc. Des icebergs dérivent majestueusement au large, sur la mer gris ardoise. On dirait que le soleil a aussi chassé les relents d’hostilité qui flottaient autour du navire.

Le Polaris est le seul élément qui détonne dans ce lieu sauvage. Une colonie d’eiders, perchée sur un promontoire, considère les humains qui s’affairent en poussant quelques piaillements réprobateurs.

Je reste suffisamment loin pour ne pas les effaroucher et je choisis un rocher plat, au soleil. En m’asseyant, j’aperçois à une vingtaine de pas en arrière la grande silhouette d’Éreq, qui s’est laissé distancer et me regarde de loin.

Qu’il observe tant qu’il veut ! Il risque d’être déçu…

Je retire mes moufles et pose mes mains sur mes cuisses, paumes vers le ciel. L’air froid vient aussitôt piqueter les moignons de mes doigts, toujours plus sensibles aux températures.

Dès qu’il a été clair pour mon grand-père que je serais une chamane, comme lui, il m’a avertie des dangers que je rencontrerais. Le plus grand risque, c’est d’abandonner son corps à l’extérieur pour voyager dans le monde des Esprits. Là-bas, le froid n’existe pas, et le temps ne passe pas de la même manière. On peut s’y laisser entraîner en perdant de vue le monde humain. Tel chaman revient dans son corps pour découvrir que ses orteils ont gelé jusqu’à l’amputation ; tel autre se réveille englouti dans le brouillard, incapable de retrouver son chemin… Il y a même une légende dans laquelle des renards polaires avaient commencé à grignoter les oreilles d’un chaman pendant qu’il discutait avec l’Esprit de son grand-père, dans l’Autre Monde.

Je pense qu’une morsure me sortirait de ma transe. J’ai une méthode plus moderne, en tout cas : je déclenche un chronomètre sur mon téléphone, avec la sonnerie réglée au maximum de son volume. Cette précaution prise, je ferme les yeux et je dessine dans l’air, devant moi, la forme d’une porte.

Je la vois se matérialiser en lignes chatoyantes, comme si l’aurore boréale soulignait ses contours. L’Autre Monde est si lumineux qu’il irradie à travers la moindre déchirure du voile qui nous sépare. Je pose ma main gauche sur la porte invisible, et je pousse doucement pour l’entrebâiller.

— Je vous salue… Venez à moi…

Inutile de pénétrer dans l’Autre Monde aujourd’hui. Les Esprits sont là, nombreux, autour du Polaris. Ils approchent d’eux-mêmes. Ils semblent vouloir me parler, comme tout à l’heure, tout en restant réticents, ou incapables de communiquer clairement. Je sens la rémanence de leur colère, qui me mord la nuque comme un baiser de givre.

— Le cap du Morse est votre territoire ?

Ils sont hostiles, mais je ne crois pas que ce soit pour cette raison. Je ne sens en eux aucun attachement particulier à cet endroit, comme c’est le cas lorsque les Esprits hantent un lieu où ils ont vécu, aimé, chassé de leur vivant. Au contraire, certains se sont déjà presque effacés. Ils s’apprêtent à partir, sous la forme d’ombres bleutées qui auréolent les icebergs à l’horizon. Comme si leur mission était accomplie.

— La colère, les marins qui se battaient… c’était vous ?

Sans répondre, ils tournoient autour de l’étrave du Polaris, arrachant quelques flocons qu’ils viennent déposer dans mes paumes ouvertes. J’essaie de me concentrer pour comprendre leur message, mais ces Esprits n’ont ni forme ni langage. Ils ne sont guère plus que des émotions brutes, des ressentiments indistincts.

Je murmure un chant d’apaisement. C’est sans doute une précaution inutile. Si ces Esprits sont responsables du naufrage, ils ont déjà obtenu ce qu’ils voulaient, mais je ne voudrais pas que l’un d’entre eux s’en prenne aux techniciens ni aux curieux.

— Pourquoi ? Si vous avez poussé les marins à se battre, à s’échouer ici… pourquoi ?

Certains Esprits sont vindicatifs, les légendes ne manquent pas pour l’attester, mais la plupart se contentent d’observer les humains sans interférer, à moins qu’ils ne les offensent gravement, comme ce fut le cas avec la démolition du cairn à Nanortalik. Si le Polaris a commis un tel sacrilège, il est possible que la vengeance des Esprits ne s’arrête pas là. La neige, la glace, l’eau et les courants marins sont très sensibles à leur colère. Je me demande ce qui a pu les déchaîner ainsi.

— Vous vouliez me parler… Dites-moi ce qui vous a dérangés !

Je ne perçois que leur rancœur, de nouveau. Rien d’autre, aucun motif. Un chaos confus d’hostilité incontrôlable. Une silhouette finit par se détacher. Ses contours mal définis sont ceux d’un petit homme mince, peut-être un adolescent. Je ne distingue pas ses traits, seulement une sorte de transparence opaque qui rend flou le paysage à travers lui.

— Qui es-tu ? lui dis-je doucement.

Il secoue lentement la tête. La tristesse et l’accablement qui émanent de lui sont si palpables que j’en frissonne. Cependant, avant que je puisse l’interroger davantage, une détonation assourdissante retentit.

Arrachée à ma transe, je dois cligner des yeux plusieurs fois pour ajuster ma vision. Je crois d’abord que mes oreilles bourdonnent, avant de comprendre qu’il s’agit du grondement de la glace sur les rochers.

— Reculez ! crie Éreq d’une voix tonitruante derrière moi.

Des exclamations lui répondent en contrebas. Les techniciens de Marks se bousculent et dégagent précipitamment leurs instruments. Une énorme fissure lézarde la plaque de glace sur le flanc du Polaris.

La coque se met à trembler avec des gémissements de métal torturé. Des dizaines de stalactites se détachent de la superstructure et s’écrasent. J’aperçois Sven, toujours en train de mitrailler la déchirure béante avec son appareil photo. Est-ce une illusion, ou bien est-elle en train de s’agrandir ?

C’est sans doute ça que cet inconscient veut filmer !

Je bondis sur mes pieds et mets mes mains en porte-voix autour de ma bouche.

— Sven ! laisse tomber ! La glace va céder !

Pendant un instant d’affolement, je suis persuadée qu’il ne m’a pas entendue. Puis il détache les yeux de son appareil et tourne la tête vers moi. Je lui fais des signes frénétiques pour qu’il recule vers les rochers. Au même moment, une plaque se soulève brusquement à sa droite. L’explosion fait jaillir un panache d’eau, de givre et de fragments de glace. Dans la panique, un des techniciens abandonne le trépied qu’il était en train de replier et se met à courir vers les tentes.

Sven, plus prudent, recule pas à pas en sondant la glace sous son pied. Je retiens mon souffle jusqu’à ce que chacun soit en sécurité, puis je regarde l’épave : la coque s’est tordue et enfoncée de quelques mètres supplémentaires. L’eau s’engouffre dans la faille latérale. Sur le pont, d’autres conteneurs sont prêts à basculer.

Alors que les jets d’écume retombent, je reconnais les formes sombres des Esprits qui tournoient une dernière fois autour du navire détruit avant de disparaître à l’horizon.

 

Plus de peur que de mal pour l’équipe de Marks, mais il n’est plus question de laisser les techniciens approcher de l’épave pour l’instant. Pendant qu’ils discutent des mesures à prendre pour sécuriser le Polaris, je fais deux autres tentatives pour identifier les Esprits.

Mais ils me fuient. Leur présence s’effiloche avec les derniers bancs de brume. Seul le jeune homme mince rôde encore sur le cap du Morse. Il réapparaît chaque fois, la tête inclinée, les épaules basses. Son chagrin est manifeste, mais je n’arrive pas à entrer en contact avec lui.

Cet échec me rappelle l’Esprit réticent de la nuit précédente ; je comprends alors, tout en me maudissant pour ma lenteur, que je me trouve devant le paysage qu’il m’avait fait entrevoir. Les sommets dentelés, la côte à demi prise par les glaces et les rochers disposés comme deux défenses courbées vers le large : le cap du Morse. Ce qui m’a empêchée de le reconnaître plus tôt, c’est probablement que, dans ma vision, la crique était déserte, alors qu’à présent elle est presque entièrement obstruée par l’énorme Polaris échoué, avec les techniciens qui grouillent autour de lui.

La vision que l’Esprit a voulu me transmettre date donc d’avant le naufrage, avant la tempête. Je devrais me féliciter d’avoir trouvé la solution de l’énigme, mais la vérité est que je ne suis pas plus avancée. Quel Esprit est intervenu ? Pourquoi ?

Éreq me suit en silence, l’air à la fois curieux et détendu. Il ne semble pas souffrir du froid. En ce qui me concerne, mes mains sont gelées et je ne sens pratiquement plus les moignons de mes doigts blessés. Je renonce à mes tentatives et je rejoins l’abri provisoire où m’attend – avec un peu de chance – une nouvelle tasse de café brûlant.

Marks aussi m’y attend, malheureusement.

— Vous avez découvert quelque chose qui mérite de figurer dans mon rapport ? me demande-t-il, sans attendre que je me serve.

Éreq soupèse la Thermos et fait une grimace. Vide, on dirait bien. Voilà qui me contrarie davantage que le ton méprisant de Marks.

— Pas pour l’instant.

— Vous voudrez vous concerter avec le chaman qui a signé l’autorisation, je suppose ?

Est-ce mon imagination, ou bien le ton de Marks est-il encore plus mordant que tout à l’heure ? Sa proposition est logique, en tout cas. Un chaman qui connaît bien la région, comme Yanuk, pourra m’aider à comprendre si le Polaris a pu offenser des Esprits locaux.

Tous les chamans ne sont pas enthousiastes à l’idée de collaborer avec les compagnies maritimes, les sociétés pétrolières ou minières, mais nous sommes conscients des enjeux. En quelques décennies, notre monde s’est transformé pour accueillir de nouvelles routes navigables, des gisements d’uranium, des forages en mer, sans parler du tourisme polaire… Nos sanctuaires sont en danger, et les Esprits le sentent.

De plus, Yanuk fait bel et bien partie de ma famille. Il ne me refusera pas son aide. Si c’est bien de lui qu’il s’agit…

Qui d’autre ? C’est idiot de penser que ce chaman nommé Kunitoornaaq pourrait être Kilaun !

— Je lui parlerai, en effet.

— Il n’a pas indiqué de numéro de téléphone sur le formulaire. Je peux compter sur votre grand-père pour trouver un moyen de le contacter ?

Qu’est-ce que Marks imagine ? Des signaux de fumée ? Certes, beaucoup de chamans sont attachés à notre mode de vie nomade traditionnel et ne possèdent pas de téléphone. Je sais que c’est le cas de Yanuk, qui se déplace de village en village avec sa femme. En hiver, il conduit un traîneau à chiens, et, en été, un petit bateau. Cependant, il est toujours possible de lui laisser un message à l’une de ses étapes.

— Aataq ou moi, nous le contacterons. En attendant, j’aimerais interroger l’équipage.

— Le Borée n’atteindra pas Ittoqqortoormiit avant demain, répond Marks, et l’hélicoptère est occupé à faire des rotations de matériel pour les pompes à carburant. Il faudra attendre pour parler aux marins.

Je n’ose pas insister. Je cherche Sven du regard, mais il est en grande discussion avec d’autres techniciens, qui considèrent d’un air accablé la position pour le moins instable du navire échoué. Lénora a disparu elle aussi.

— Je peux t’emmener jusqu’au fjord en motoneige, propose Éreq. Il y a des hébergements sur cette rive, et un arrêt de la navette côtière qui fait la liaison jusqu’au port.

J’appréhende le trajet en motoneige, mais je n’ai guère le choix. J’ai déjà hâte de prendre un repas chaud et de me glisser sous une couette. J’espère que nous trouverons des logements disponibles autour d’Ittoqqortoormiit. Le petit port est le plus proche de l’Islande, une escale incontournable pour les touristes fascinés par le monde polaire. Ils arriveront bientôt par bateaux entiers, avec l’été. Des établissements sont apparus pour les accueillir ces dernières années, tout autour du fjord. Certains sont peut-être déjà ouverts.

— N’oubliez pas de remplir correctement votre note de frais, me lance Marks pour tout adieu.

Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel en quittant l’abri. Éreq a dû surprendre ce geste, car il tourne vers moi un visage amusé. Je me surprends à répondre machinalement au sourire éclatant qu’il m’adresse.

Je dois lui reconnaître une qualité : il conduit bien, sans prendre de risques inutiles. Le passage des motoneiges a déjà damé une piste entre le site du naufrage et Ittoqqortoormiit. Le froid sec l’a durcie. Ce sont de bonnes conditions qui raccourcissent le trajet. Tant mieux, car, même recroquevillée derrière le large dos d’Éreq, je suis transie.

Je reconnais que la motoneige accomplit le même trajet en quatre fois moins de temps qu’un attelage de chiens, mais je ne peux m’empêcher de penser avec nostalgie au grand traîneau d’Aataq. Kilaun et moi étions bien au chaud, blottis dans le cocon des peaux de phoques, quand il nous emmenait à la chasse ou à la pêche le long de la côte.

« Trop de travail pour un vieil homme », a-t-il déclaré il y a quelques années. Il a donné son traîneau et ses derniers chiens à mon cousin Miki. Quand était-ce ? Un peu avant la mort de ma grand-mère, voilà deux ans. Deux ans. C’est la dernière fois que j’ai vu mon frère.

Aanaq, c’est-à-dire notre grand-mère maternelle, a été emportée en quinze jours par une pneumonie. À cette époque, je n’avais pas vu Kilaun depuis des mois, et je n’étais même pas sûre qu’il ferait une apparition aux obsèques. Je ne savais pas où le trouver. J’avais laissé des dizaines de messages à toutes ses connaissances.

Il est venu. J’étais si soulagée de le voir, et si bouleversée par la mort de ma grand-mère, que je l’ai à peine interrogé. Mon petit frère, avec son menton têtu et ses cheveux ébouriffés comme un corbeau aux plumes hérissées par le vent. Je l’ai tenu dans mes bras pendant la moitié de la cérémonie. Le soir même, pendant le kaffeemik, alors que j’aidais ma mère à remercier tous ceux qui avaient fait le déplacement, il s’est éclipsé sans un au revoir.

Avec le recul, je pense que Kilaun devait considérer ce bref moment de présence comme un compromis entre le respect dû aux aînés défunts et la rancune qu’il entretenait envers toute notre famille maternelle. Surtout Aataq, notre grand-père. Kilaun a toujours eu une attitude ambivalente envers lui : il le respecte en tant que chaman, tout en admettant de plus en plus difficilement son autorité en grandissant.

Respecte ? Respectait ?

Depuis deux ans, j’hésite entre le présent et le passé. Je ne sais plus si je dois considérer mon frère comme vivant ou mort. A-t-il définitivement tiré un trait sur sa famille pour partir mener une existence nomade, vivant de la chasse et de la pêche comme nos ancêtres ? Serait-il devenu insensible au point de ne plus donner de nouvelles à notre mère ?

Le plus frustrant, c’est que rien n’a changé. Si le nom du chaman sur le document est bien celui de Yanuk, je n’en sais toujours pas plus sur l’endroit où se trouve Kilaun. Et si l’initiale est un K, tout ce qu’elle m’apprend, c’est que Kilaun a finalement accédé au statut de chaman.

Et aussi qu’il est vivant… Je me contenterais de cela si je pouvais avoir une certitude.

À mi-chemin d’Ittoqqortoormiit, Éreq fait une pause à un endroit où la piste domine la côte. J’aperçois le Borée, au large, qui gagne le port à une allure prudente pour éviter les icebergs à la dérive. On reconnaît facilement la forme convexe de son énorme étrave : c’est à la fois un brise-glace, un ravitailleur pour les missions scientifiques, un laboratoire ambulant et un porte-hélicoptères. J’ai eu l’occasion de monter à bord un jour.

Curieuse de la nouvelle mission qu’il effectue, j’interroge Éreq :

— Tu étais à bord depuis combien de temps ?

— Nous nous sommes laissé enfermer par les glaces cet automne. L’idée, c’était que le navire suive la dérive transpolaire pour mesurer sa vitesse.

— On est en mars. La mission est presque finie, alors ?

— Oui, soupire Éreq. La débâcle se produit de plus en plus tôt. Le printemps est déjà là, même si la tempête nous a replongés dans l’hiver pour quelques jours.

Il semble plus triste que préoccupé, ses yeux noirs fouillant l’horizon, à la recherche de la banquise lointaine. Je me demande s’il se fait du souci à la perspective de devoir trouver un autre boulot pour la saison qui arrive. Ce serait étonnant… Son grand sourire séduisant fait de lui un guide tout indiqué pour les touristes, surtout avec toutes les langues qu’il maîtrise.

Mais, en tant qu’étudiante boursière, je peux comprendre le stress des factures à payer. Cependant, ce sujet de conversation est tout à fait inconvenant chez les Inuits. Les problèmes d’argent sont soigneusement dissimulés aux voisins et aux parents. Je me contente donc de reprendre ma place sur la motoneige, à l’abri derrière le large dos d’Éreq. Il me lance un sourire par-dessus son épaule.

— Nous serons bientôt arrivés, promet-il. Ne t’inquiète pas, je prendrai soin de toi.

C’est une étrange formulation, à la fois protectrice et solennelle. Le genre de phrase qui serait mieux placée dans la bouche d’une mère, ou d’un amant. Je mets cela sur le compte d’une maîtrise imparfaite du kalaallisut plutôt que sur celui d’une tendre déclaration.

Ou alors c’est sa phrase habituelle pour séduire…

Je le soupçonne d’être le genre d’homme doux comme du miel qui attire les femmes comme des mouches. Enfin, peut-être celles qui sont moins méfiantes et plus crédules que moi.

 

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